‹ Les Demoiselles De VerrièresChapitre 18 sur 48 · Lettres à Mlle Volland · texte numérisé non relu

Lettres à Mlle Volland

Mme d'Êpinay. Leur contenance insolente, leur mise extravagante et aussi les bruits qui couraient dans le pays firent murmurer les paysans, qui aimaient beaucoup la châtelaine de la Chevrette ; on s'indigna de tant d'audace et d'un outrage aussi gratuit ; à la sortie de la messe, les deux sœurs furent accueillies par des risées et des cris et elles furent escortées chez elles par tous les polissons du village.

Cet esclandre pubhc mit Mme d'Êpinay au courant de la vérité et lui apprit ce qu'il fallait penser de l'assiduité de son mari et de sa prétendue conversion. Dès lors celui-ci ne se crut plus tenu à la moindre réserve ; il parlait ouverment de sa maîtresse, racontait les visites qu'il lui faisait et il en arriva même, un jour qu'il lui destinait quelque cadeau, à consulter sa femme sur le choix de l'objet. La scène est si drôle qu'elle vaut la peine d'être citée.

M. d'Epinay discutait dans la salle à manger de la Chevrette avec des marchands; tout à coup il entre dans le salon où se trouvait réunie nombreuse société, tenant une pièce de dentelles d'Angleterre à la main et s'adressant à sa femme : « Madame, lui dit-il, faites-moi le plaisir d'esti-

mer cela ; j'ai un présent à faire à une femme et cette dentelle, si elle n'est pas trop chère, remplira assez bien mes vues. » Mme d'Épinay lui répond qu'à cent francs l'aune, ce n'est pas exagéré. Il sort. Toute la compagnie croit que c'est une galanterie qu'il veut faire à sa femme et qu'il va lui offrir la dentelle ; il la rapporte en effet triomphalement peu de temps après, enchanté de son acquisition : « Ah ! ce n'est pas sans peine, s'écrie-t-il, je l'ai eue pour quatre-vingt-dix-huit hvres, elle est charmante. C'est dans dix jours la fête de la petite Verrières, il faut bien que je lui donne un bouquet, cela fera mon affaire. »

On peut supposer l'humiliation de Mme d'Épinay et son indignation devant tant de cynisme.

Mais la maison des champs si libéralement octroyée à Marie par son adorateur n'était pas encore payée, pas plus du reste que les réparations. Les créanciers commençaient à se montrer exigeants, ils menaçaient d'une saisie, et d'Épinay, fort à court d'argent pour l'instant, dut recourir aux bons offices de sa femme. Elle consentit à lui venir en aide, mais elle imposa la condition expresse que les Verrières quitteraient le voisinage. Il fallut bien se résigner. La maison

fut vendue et les deux sœurs abandonnèrent un pays que leur court séjour avait suffi pour scandaliser.

Elles ne renoncèrent pas cependant à leurs goûts champêtres. Peu de temps après, leur généreux protecteur achetait une magnifique propriété à Auteuil et les suppliait d'en accepter l'hommage.

Auteuil, par son heureuse position et sa proximité de la capitale, était un des endroits les plus fréquentés des environs de Paris; les gens de lettres en particuHer avaient toujours montré une préférence marquée pour ses frais ombrages :

Auteuil, lieu favori, lieu saint pour les poètes! Que de rivaux de gloire unis sous tes berceaux ! C'est là qu'au milieu d'eux, l'élégant Despréaux, Législateur du goût, au goûl toujours fidèle, Enseignait le bel art dont il offre un modèle ; Là, Molière, esquissant ses comiques portraits, De Chrysale ou d'Arnolphe a dessiné les traits, Dans la forêt ombreuse, ou le long des prairies. La Fontaine égarait ses douces rêveries. Là, Racine évoquait Andromaque et Pyrrhus, Contre Néron puissant faisait tonner Burrhus, Peignait de Phèdre en pleurs le tragique délire. Les pleurs harmonieux que modulait sa lyre Ont mouillé le rivage, et de ses vers sacrés La flamme anime encor les échos inspirés.

Le fameux chancelier d'Aguesseau habita longtemps Auteuil. La marquise de Boufflers y possédait une superbe propriété où elle réunissait l'éhte de la société de l'époque. Après avoir perdu son mari, Mme Helvétius s'y retira et elle y vécut jusqu'à sa mort, entourée des plus beaux chats angoras du monde.

Les deux sœurs s'installèrent somptueusement dans leur nouvelle demeure, et y continuèrent la série de fêtes qu'elles avaient inaugurées pendant l'hiver dans leur hôtel de Paris. Elles poussèrent même le raffinement jusqu'à faire établir un théâtre fort bien agencé, afin que leur séjour aux champs n'interrompît pas les représentations dramatiques qu'elles avaient coutume de donner et qui attiraient tout Paris.

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