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CHAPITRE VI

LIAISON DE MADAME d'ÉPINAY AVEC M. DE PRANCUEIL.

trahison de duclos. — m. de francueil

s'Éprend de Geneviève de verrières. — rupture

AVEC MADAME d'ÉPINAY.

Mme d'Êpinay, qui avait vu son mari l'abandonner après quelques semaines de mariage, qui avait subi de sa part d'indignes traitements, n'était pas restée de son côté sans chercher et sans trouver des consolations. Elle n'était pas jolie cependant, mais infiniment gracieuse, remarquablement fine, extrêmement spirituelle, en somme fort séduisante ; le charme de son intelligence rachetait et au delà ce que le côté physique pouvait avoir d'imparfait. Lancée dans un monde élégant, mais aussi très lettré et où les qualités de l'esprit jouaient un grand rôle, elle rencontra bientôt dans son isolement, dans sa détresse morale, un consolateur : ce consolateur fut Francueil.

Ne montrons pas pour elle plus de sévérité que n'en ont montré ses contemporains et jugeons-la non pas avec nos idées actuelles, mais avec celles de son temps.

Claude -Louis Dupin de Francueil naquit en 1716 à Châteauroux. Depuis 1738 il était receveur général des finances * pour Metz et l'Alsace (pays d'État) et secrétaire du Cabinet du Roi 2.

S'il y avait un homme au monde fait pour plaire, c'était lui. Grand, bien proportionné, d'une physionomie ouverte et séduisante, il avait reçu de la nature les dons les plus précieux et il possédait tous les agréments qu'on recherche dans la société. Excellent musicien, compositeur distingué, acteur émérite, il peignait encore à ravir ; sa gaieté naturelle et l'universalité de ses connaissances en faisaient un hôte précieux et

1. Les receveurs généraux centralisaient la recette des divers impôts qui n'étaient pas affermés aux fermiers généraux ou rais en régie.

2. Il était fils de M. Dupin, qui l'avait eu d'un premier lit. Son père épousa en secondes noces la fille naturelle de Samuel Bernard. Francueil passait même pour avoir été d'une étrange intimité avec sa belle-mère; c'est elle qui l'avait mariée à Suzanne BoUioud, « bien laide, bien douce, dit Jean-Jacques, qui adorait son mari, lequel ne lui rendait assurément pas l'amour qu'elle avait pour lui. » Mme Francueil mourut en 1754.

les sociétés les plus raffinées se le disputaient. La première fois que Mme d'Épinay vit Francueil, il lui déplut : elle trouva qu'il portait le menton trop en l'air et qu'il était trop poudré. Peu de temps après elle avait changé d'avis, car elle écrivait : « M. de Francueil est jusqu'à présent celui qui me distrait davantage; il a des talents et beaucoup d'agrément dans l'esprit. Il m'a engagée à reprendre la musique que j'avais négligée depuis quelque temps ; il m'a même donné plusieurs leçons de composition.... Il a une politesse si aisée, de la grâce à tout ce qu'il fait, une complaisance, une douceur charmante ; sa figure prévient en sa faveur, et sa conversation a tant d'intérêt qu'on ne peut se défendre d'en prendre beaucoup à lui... » Ces leçons de composition eurent le résultat qu'on en pouvait attendre : le professeur s'éprit passionnément de son élève et l'élève ne put rester insensible à une science si réelle unie à tant de charme. La plus tendre affection naquit de cette intimité. Après être restés quelque temps dans un platonisme parfait, les deux amants quittèrent les régions sereines de l'idylle pour s'abandonner à des réalités plus terrestres.

Cette liaison formée en 1746 dura plusieurs années ; elle ne resta pas mystérieuse et M. d'Épinay l'ignora moins que tout autre; mais, grâce à l'absence de préjugés qui avait cours, il ne s'en occupait guère. Fidèle à son système de ne se brouiller avec personne, il demeura du dernier bien avec l'amant de sa femme ; quand par hasard Francueil restait plusieurs jours sans venir, et que Mme d'Épinay en témoignait quelque dépit, le mari, jaloux avant tout d'avoir la paix dans son intérieur, n'hésitait pas à aller lui-même chercher celui qui le remplaçait si bien.

M. d'Épinay néanmoins, tout mari complaisant qu'il fût, tira de Francueil d'abord, de sa femme ensuite, d'étranges vengeances.

La première ne peut se dire qu'avec force périphrases et il faut la laisser deviner plutôt que la raconter. D'Épinay, au milieu de tous ses exploits galants, n'était pas sans avoir éprouvé quelques cruelles mésaventures ; or, comme les deux époux, malgré leurs torts réciproques, n'avaient pas complètement cessé de vivre ensemble, il se trouva qu'un beau matin, et fort à son insu, Mme d'Épinay porta la trace des regret-

tables erreurs de son époux ; Francueil tout naturellement se trouva hériter du même souvenir, et il en fut si cruellement atteint qu'il en faillit mourir.

La seconde vengeance du jeune fermier général est moins barbare et plus spirituelle.

Francueil aimait le beau sexe avec ardeur; après plusieurs années d'une liaison passionnée, il se fatigua de sa maîtresse et devint infidèle. Avec l'instinct infaillible d'une femme toujours aimante, Mme d'Épinay pressentit la trahison de son amant, mais elle avait encore des doutes, lorsque Duclos * se chargea de l'éclairer.

Duclos faisait partie du cercle intime de la jeune femme. Là, comme en bien d'autres sociétés, il avait réussi à s'imposer, là comme ailleurs il faisait parade de sa brusquerie et de ses vivacités de langage. Après avoir sans succès courtisé Mme d'Épinay, il avait en apparence renoncé à ses projets, mais non sans avoir conservé contre

1. Duclos (1704-1772). Reçu à l'Académie française en 1747, il en devint le secrétaire perpétuel en 1755. Il avait été nommée historio^aphe de France en 1750. Il jouissait comme homme de lettres de la plus grande réputation et son autorité dans les salons était beaucoup plus grande que son mérite ne le comportait.

elle et contre Francueil une assez vive animosité.

A la fin de l'hiver 1752, Duclos, se trouvant seul un jour dans le salon de Mme d'Épinay, lui dit brusquement :

(( Votre mari fait tous les jours de nouvelles folies avec ses deux créatures ; il se ruine et l'on se moque de liii. Je veux lui parler; mais il ne s'agit pas ici de faire le plat prédicateur et de prêcher vaguement ; il faut savoir ce qu'on dit, avoir vu par ses yeux, ce qui s'appelle vu. Je vous préviens que j'irai une fois chez elles.

— Chez elles ? chez qui voulez-vous dire ? répondit Mme d'Épinay, jouant l'ignorance.

— Eh! par Dieu, reprit-il, chez ces créatures! mais une fois seulement, car je sais trop ce que je vous dois, pour aller me divertir aux dépens de votre mari. On y joue, la semaine prochaine, un opéra dont il paye les violons ; je lui demanderai un billet, et puis laissez-moi faire. »

A quelque temps de là, Duclos et Francueil se rencontrèrent dans le salon de Mme d'Épinay et causèrent assez longtemps à voix basse. Intriguée de ce concihabule, la maîtresse de la maison interrogea Duclos : « De qui parliez-vous donc avec M. de Francueil? — Parbleu! repartit le phi-

losophe, cela est bien fin! je parlais de ces deux filles, des petites Verrières. — Comment, est-ce qu'il va chez elles? — Lui! il n'en bouge. Mais d'où venez-vous donc? il n'y a que vous dans Paris qui l'ignoriez, ajouta le barbare, sachant bien qu'il perçait le cœur de la malheureuse femme. — Lui! s'écria Mme d'Épinay révoltée, passer sa vie chez la maîtresse de mon mari, chez l'auteur de tous ses désordres, être son confident, son complaisant! — Mais qu'appelezvous donc, reprit perfidement Duclos, pas un mot de tout cela, il y va pour son compte, il a la cadette, c'est une affaire arrangée, j'ai cru que vous le saviez. Francueil et votre mari ont les deux sœurs. Cela est pubhc, vous dis-je, cela l'était dès le temps où j'allai voir leur spectacle. ))

Il n'était que trop vrai; Francueil, entraîné par d'Épinay chez les Verrières, n'avait pas tardé à devenir un des fidèles de la maison. Tous ces talents, toutes ces grâces, tout ce charme auxquels n'avait pu résister autrefois Mme d'Épinay, il les déploya auprès de Geneviève de Verrières, et il eut bientôt raison d'un cœur qui ne demandait qu'à se donner. Quant à d'Épinay, il

ne put que se réjouir d'avoir si bien mené l'intrigue et d'avoir porté à sa femme coupable le coup le plus douloureux.

On peut aisément supposer les réflexions amères qu'inspirèrent à Mme d'Épinay les révélations de Duclos. Elle eut aussitôt avec son amant une explication des plus vives, et après l'avoir forcé à avouer sa trahison, elle rompit irrévocablement avec lui.

En vain Francueil prodigua toutes les marques du plus violent repentir, en vain il fit les serments les plus solennels, en vain il quitta ouvertement Geneviève, tout fut inutile; Mme d'Épinay se montra inexorable. Ce que voyant, l'amoureux éconduit jugea inutile d'éterniser un sacrifice dont on lui savait si peu de gré ; il retourna chez les Verrières, et reprit ses relations avec Geneviève. Francueil et d'Épinay vécurent avec les deux sœurs dans une étroite intimité et, ajoutons-le, dans une complète harmonie.

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