CHAPITRE
PRÉAMBULE. — ÉTAT DES MŒURS AU XVIIl' SIÈCLE.
Les demoiselles de Verrières sont restées célèbres parmi les grandes courtisanes du siècle dernier. L'aînée surtout, Marie, plus encore que sa sœur, a marqué dans les fastes de la haute galanterie.
Sa remarquable beauté, un charme incomparable, l'esprit dont elle était abondamment pourvue, firent longtemps de son salon le rendezvous préféré des hommes de lettres et des grands seigneurs. D'illustres et éclatantes amours, une
grande fortune brillamment dissipée, des aventures singulières et romanesques rendent cette existence fort intéressante à étudier. En voyant Mlle de Verrières d'abord dans son obscurité première, puis aux jours de sa splendeur, enfin à l'heure de son déclin, nous serons amenés à vivre avec la société qui s'agitait autour d'elle, société d'une rare immoralité, mais dépourvue d'hypocrisie, n'ayant aucun soupçon du sens moral , mais inconsciente; société étrange, bizarre et qui montre un côté particulièrement curieux de la seconde moitié du xvni^ siècle.
Avant d'entreprendre ce récit dont les événements se déroulent à plus d'un siècle de distance, nous croyons devoir mettre le lecteur en garde contre une tendance trop fréquente de notre temps. Le xvm' siècle est encore si près de nous, que nous sommes irrésistiblement tentés de le juger d'après nos mœurs actuelles. Et cependant quel abime nous en sépare !
C'est une erreur évidente, que de vouloir apprécier une époque avec les idées, nous dirons même les préjugés du temps dans lequel nous vivons. Chaque époque a ses mœurs, ses coutumes, ses usages : peu à peu les idées se modi-
fient, il en germe de nouvelles, les mœurs se transforment, le progrès suit sa marche lente et continue; en un mot une révolution s'opère : c'est la loi éternelle !
Ferons-nous un crime à nos pères de n'avoir pas connu des sentiments, des scrupules, dont l'invention est de date récente? Ils ont été de leur temps; peut-on le leur reprocher?
Prenons par exemple la pudeur : ce sentiment, si développé de nos jours, n'existe pas au xvm' siècle; on n'en parle que pour le railler. (( La pudeur! belle vertu, dit-on, qu'on attache sur soi avec des épingles î » On ne l'apprend pas à la femme, partant elle l'ignore; elle reçoit à sa toilette, au lit, s'habille en présence de ses adorateurs, tolérant sans y attacher d'importance des familiarités qui aujourd'hui nous paraissent excessives.
La pudeur du langage n'existe pas davantage. Le xvm^ siècle ne craint pas d'employer le mot propre; même dans les relations avec les femmes, même dans les correspondances, l'on ne cherche pas de périphrases, et ces mots qui nous choquent maintenant à juste titre, parce que la réserve au moins apparente des mœurs a amené
]a réserve du langage, sont d'un usage constant.
Rappelez-vous avec quelle crudité de langage Mme d'Épinay écrit à l'abbé Galiani et dans quels termes lui répond le spirituel Napolitain? Jl est indiscutable que si nous jugeons avec nos idées actuelles, nous devons être quelque peu scandalisés quand nous voyons Mme d'Épinay mander très simplement à son cher abbé cette importante nouvelle : « j'ai le croupion écorché », et l'abbé riposter sur le même ton. On ne s'en choquait pas cependant*.
Rappelez-vous la baronne d'Aine quelque peu chiffonnée par le Roy^ dans l'escalier du château de Granval et, saisie d'effroi, s'écriant à pleins
1. Cette absence de périphrases offusquait cruellement Walpole lors de ses séjours à Paris. En sortant d'une soirée chez Mme du Deffant, il écrivait à Gray : Paris, 19 novembre 1763 : « Le Dauphin est à la mort : chaque matin les médecins rédigent un compte rendu de son état... l'avantdernier soir on en a produit un dans un souper où j'étais, on l'a lu et il disait que le prince avait eu une évacuation fétide. Je vous en demande pardon, quoique vous ne soyez pas à souper. La vieille dame chez qui nous étions s'est écriée : « Oh 1 mais on a oublié de mentionner qu'il a renversé son pot de chambre, et qu'on a été obligé de le changer de lit. » Là se trouvaient réunies plusieurs dames du plus haut rang.... Leur gaieté vaut leur délicatesse. »
2. Le Roy, lieutenant des chasses du parc de Versailles, ami intime des encyclopédistes.
poumons : a A moi, à moi, mes gendres! tant pis pour vous s'il me fait un enfant ! »
C'est le ton de l'époque.
Que de mots employés couramment au siècle dernier et qui maintenant, remplacés par des euphémismes, sont rigoureusement proscrits de notre langue! Faut-il citer la singulière aventure de Mme de Matignon à propos de cet appendice du costume féminin dont l'invention n'est pas récente, mais qui a été réédité de nos jours dans des proportions si fabuleuses.
Mme de Matignon arrive de Naples, où son père était ambassadeur, et se rend directement à Marly, sans même s'arrêter à Paris. Elle n'a donc pas le temps d'être mise au courant d'une mode nouvelle qui fait rage depuis quinze jours. « Cette mode consiste à se mettre par derrière au bas de la taille et sur la croupe un paquet plus ou moins gros, plus ou moins parfait de ressemblance, auquel on donne sans détour le nom de cul. Mme de Matignon arrive à Marly pour se coucher et on la loge dans un appartement séparé par une cloison très mince de celui de Mme de Rully, plus tard duchesse d'Aumont. Qu'on se figure la surprise de Mme de Matignon,
lorsque le lendemain à son réveil elle entend entrer chez Mme de Rully la princesse d'Hénin, qu'elle reconnaît à la voix et qui sur-le-champ dit : a Bonjour, mon cœur, montrez-moi votre c. ». Mme de Matignon pétrifiée écoute et recueille le dialogue suivant : « Mais, mon cœur, il est affreux, étroit, mesquin, tombant. En voulezvous voir un joli? Tenez, regardez le mien. » (( Ah! c'est vrai, dit Mme de Rully avec l'accent de l'admiration, regardez donc. Mademoiselle Aubert (c'était la femme de chambre), il est réellement charmant le c. de Mme d'Hénin, comme il est rebondi! » — « Voilà, reprend Mme d'Hénin, comme il faut l'avoir pour réussir dans un salon. H est bien heureux que je sois arrivée pour surveiller le vôtre*. »
Mais ce n'est pas seulement dans l'emploi de certains mots que la réserve n'existe pas, les propos les plus gaulois sont fort à la mode ; bien loin de les craindre on les recherche, personne ne s'en étonne, ni ne s'en choque. On en peut donner un exemple bien frappant lors de la visite des dames de la halle à la Cour au moment du