Mémoires de Mme de Genlis
mariage du Dauphin (Louis XYI) avec la fille de Marie-Thérèse. Suivant un usage immémorial elles viennent apporter au jeune couple leurs vœux et leurs félicitations, mais elles lui tiennent en même temps des propos révoltants accompagnés de gestes absolument obscènes. Toute la Cour est là et accueille par les rires les plus encourageants ces plaisanteries plus qu'équivoques. Quant à la jeune Dauphine, elle s'amuse à ce point qu'elle va partout raconter la singulière harangue dont elle a été favorisée.
Jugerions-nous sainement du mariage et de la fidéhté conjugale au xvm^ siècle si nous prétendions les apprécier avec nos mœurs actuelles et l'austérité relative qui a cours parmi les gens de notre temps? La confusion serait monstrueuse et on ne peut pas plus vouloir établir une assimilation quelconque entre les mœurs qu'on ne le pourrait faire raisonnablement entre les costumes.
On sait combien, au siècle dernier, le lien conjugal était peu de chose, avec quelle aisance et quelle facilité on le dénouait. L'amour dans le mariage passait pour un ridicule, une faiblesse indigne de personnes bien nées, bonne tout au plus pour les petites gens.
Les jeunes maris s'étudiaient même à négliger leurs femmes et à manquer vis-à-vis d'elles de soins et de procédés dans la seule crainte du qu'en dira-t-on ^ Le libertinage était pour ainsi dire obligatoire et cette situation singulière motivait cette jolie réponse d'un jeune homme sentimental bafoué par ses amis : « Est-ce ma faute à moi si j'aime mieux les femmes que j'aime que les femmes que je n'aime pas. » Le mariage n'était qu'une convention, un arrangement de famille, un acte utile à la fortune. Mais c'était aussi un inconvénient « dont on arrivait à se garantir en en retranchant tous les devoirs^ ». Les maris mettaient leur amour-propre à ne point paraître avec leurs épouses, à étaler au théâtre ou à Longchamps la toilette d'une fille, et à lui assurer des rentes par contrat.
Un jour, pressé de questions, un mari volage avoue à sa jeune femme quelques infidélités. Leur conversation est trop étonnante, trop instructive et elle met trop bien en relief les idées de l'époque pour que nous ne citions pas le passage en entier. Aux reproches désolés de sa