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Mémoires secrets, 17 novembre

chez la duchesse de Villeroy, celle que Mme du Deffand appelle « un ouragan sous la forme d'un vent coulis ». On donne la comédie à l'Arsenal, chez Mme d'Ambhmont; à Chchy, chez le duc de Grammont; au faubourg Saint-Germain, chez le baron d'Esclapon; à Gennevilliers, chez M. de Vaudreuil; à Saint-Germain, chez le duc d'Ayen, etc., etc. La liste est innombrable; à Paris seulement, l'on compte plus de cent soixante scènes particuhères.

Toutes les classes de la société sont envahies par cette manie du théâtre. La Poupelinière donne dans son magnifique château de Passy des fêtes qui sont restées célèbres. Qui ne se rappelle les représentations de la Chevrette, où Mme d'Épinay brillait d'un si vif éclat et où Rousseau fit ses débuts?

Cette mode devait tenter le monde galant. Quel meilleur moyen en effet de réunir et d'amuser une brillante société, quel meilleur moyen de déployer et de faire valoir des charmes dont on tire tout à la fois sa réputation et son existence? Les demoiselles de Verrières furent les premières parmi les courtisanes qui se risquèrent à donner chez elles des représenta-

lions théâtrales. Leur tentative obtint le plus éclatant succès. Les assemblées y étaient charmantes; on y voyait « les filles du plus joli minois, radieuses de diamants » ; en hommes la société était toujours on ne peut mieux composée : des princes du sang, des ministres, des grands du royaume.

Encouragées par une réussite qui dépassait toutes les prévisions, elles entreprirent de donner des représentations régulières; comme leurs invitations étaient recherchées à la fureur, elles trouvèrent qu'une installation provisoire était fort insuffisante, et elles firent construire dans leur hôtel de Paris une ravissante salle de spectacle, ornée avec un goût parfait et de proportions considérables pour une scène particuhère. Outre les places ordinaires, il y avait sept loges en baldaquin habilement disposées et du plus gracieux effet. De riches tentures rendaient l'aspect général de la salle des plus séduisants et en faisaient un délicieux théâtre de société.

Une scène assez vaste et bien étabhe, des décors nombreux et brossés par des maîtres, une perspective disposée avec art, complétaient

l'illusion et contribuaient dans une large mesure à l'agrément des représentations.

C'était la mode depuis quelque temps dans les grands théâtres parisiens d'aller en petite loge masquée par des stores. On s'installait là comme dans un boudoir, on y apportait son épagneul, son coussin, sa chaufferette, on y venait en simple déshabillé, on y tenait conversation, on y recevait les amis privilégiés; quand on n'avait rien de mieux à faire, on s'occupait de ce qui se passait sur la scène; au besoin on y donnait ses rendez-vous d'amour, comme Lauzun et Mme de Stainville.

Ces petites loges, vu les services divers qu'elles pouvaient rendre, obtinrent naturellement la plus grande vogue*.

Cette innovation était trop pratique pour que les demoiselles de Verrières la négligeassent. Elles firent donc établir dans leur salle un certain nombre de loges grillées d'où l'on pouvait voir sans être vu, ce qui était le but

1. Elles étaient si recherchées que les comédiens français supprimèrent une partie du parterre et le remplacèrent par des petites loges. Chacune d'elles rapportait i 800 livres par an.

BIBLlOTHECi

essentiel de l'institution ^ : a Ces loges, dit un chroniqueur du temps, étaient destinées aux femmes honnêtes, aux gens d'Êghse et aux personnages graves qui craignaient de se compromettre parmi cette foule de folles et d'étourdis. »

(( Craignaient de se compromettre » nous paraît quelque peu aventuré.

Les Verrières acquirent ainsi une telle célébrité qu'elles furent plus tard imitées par plusieurs de leurs pareilles. Mlle Guimard possède à la fois théâtre à la ville et à la campagne. On joue dans sa superbe maison de Pantin la Partie de chasse de Henri IV et quelques proverbes liber-

1. Dans les premiers temps du Mariage de Figaro, alors que la pièce faisait scandale tout en provoquant la curiosité de tous, Beaumarchais reçut d'un grand seigneur la demande d'une petite loge pour des dames qui voulaient voir sans être vues. « Je n'ai nulle considération, monsieur, répondit sèchement l'auteur, pour des femmes qui se permettent de voir un spectacle qu'elles jugent malhonnête, pourvu qu'elles le voient en secret. Je ne me piête point à de pareilles fantaisies. J'ai donné ma pièce au public pour l'amuser et pour l'instruire, non pour offrir à des bégueules mitigées le plaisir d'en aller penser du bien en petites loges à condition d'en dire du mal en société. Les plaisirs du vice et les honneurs de la vertu, telle est la pruderie du siècle. Ma pièce n'est point un ouvrage équivoque, il faut l'avouer ou la fuir. Je vous salue et je garde ma loge. »

LES DEMOISELLES DE VERRIÈRES. lOl

tins*. Collé ^ consacre à la danseuse son théâtre de société, Carmontelle^ lui destine ses proverbes dramatiques que M. de la Borde met en musique. Ces représentations obtiennent aussi un éclatant succès et attirent un concours de monde prodigieux.

La salle de Paris, située rue de la Chausséed'Antin, est de la plus grande élégance et représente en petit celle de Versailles. Elle contient environ cinq cents personnes. C'est en vain que l'archevêque s'est opposé à son ouverture, on a seulement interdit à sa demande La Vérité dans le vin, pièce des plus licencieuses, ce qui a fait dire que Monseigneur ne voulait pas qu'elle sortit du tonneau plus que du puits.

1. Ces pièces de société étaient d'une telle licence qu'on ne pouvait les jouer sur un théâti'e public ; c'est en grande partie ce qui faisait leur attrait.

2. Collé (1709-1785), secrétaire et lecteur du duc d'Orléans; il composa pour le théâtre du prince une foule de pièces licencieuses. La Partie de chasse de Henri IV fut le début d'un genre nouveau et réussit à miracle.

3. Carmontelle était un grand faiseur et joueur de proverbes : « L'ami Carmontelle fournit des pièces comme un pâtissier des petits pâtés, écrit Grimm.... 11 les fait jouer à droite et à gauche dans les sociétés. On choisit un proverbe. On arrange sur le sens moral de ce proverbe une petite action théâtrale qu'on représente sur-le-champ en impromptu. C'est au spectateur à deviner le proverbe après la pièce. » (Corresp. litt., décembre 1767.)

Comme chez les Verrières, il y avait des loges ouvertes et aussi des loges grillées pour abriter (( les femmes honnêtes, les personnages graves et les gens d'Église quand par hasard ils n'osaient se montrer ouvertement. »

On peut s'étonner à bon droit de cette introduction (( des femmes honnêtes, des gens d'Église et des personnages graves » chez des courtisanes comme la Guimard et les Verrières. Pour se l'expHquer, il faut se reporter à l'époque et aux idées qui avaient cours.

Dans la société telle qu'elle était constituée, avec le relâchement du lien conjugal pour la femme aussi bien que pour le mari, avec les fréquentations incessantes des gens du monde entre eux et les intrigues qui en résultaient, il y avait peu de place pour la femme galante. Les courtisanes, comme on les appelait alors, et ce nom caractérise très exactement celles que l'on surnommait les Aspasies du xviif siècle, les courtisanes étaient en fort petit nombre, et presque toutes, comme nous l'avons vu, appartenaient au théâtre par un lien quelconque, si faible qu'il fût. En dehors du théâtre iln'existait qu'une tourbe de

filles du plus bas étage qui grouillaient dans les bas-fonds de la société parisienne et qu'on ne décorait pas du nom de courtisanes. Quand les femmes du monde fréquentaient Mlle Clairon, Mlle Gaussin, Mlle Quinault, c'étaient les femmes de théâtre qu'elles fréquentaient et non les courtisanes. Il y a là une distinction assez subtile et qui cependant était réelle et vraie. Il n'y avait aucun déshonneur à se trouver en relations avec une comédienne. Ne voit-on pas les femmes de la noblesse assister aux dîners de Mlle Quinault; ne voit-on pas Adrienne Lecouvreur se plaindre des sollicitations qui l'accablent et de l'insistance des duchesses à venir troubler sa vie paisible et retirée ; ne voit-on pas la Clairon devenir l'intime amie de la princesse Radziwill, de la duchesse de Villeroy, etc., et quand la comédienne est au fort l'Évêque, ne voit-on pas toutes les dames de la Cour venir lui rendre visite et la foule des carrosses être assez considérable pour interrompre la circulation. Mme Necker, l'austère Mme Necker elle-même, n'est-elle pas en relations avec Mlle Clairon ?

Toute la noblesse se rend à Auteuil à un bal champêtre donné par Mlle Antier pour la conva-

lescence du roi, les plus grandes dames y dansent jusqu'au lever du soleil.

Ces rapports entre femmes du monde et comédiennes s'expliquent par la passion du théâtre qui peu à peu a envahi toute la société. Ne fautil pas sans cesse demander un conseil, soit pour l'interprétation un rôle, soit pour la composition d'un costume ; plus d'une fois la comédienne prête à la femme du monde ses oripeaux de théâtre. Non seulement toutes ces troupes remplies d'inexpérience et d'ignorance doivent sans cesse recourir à la science des comédiens, mais fort souvent encore elles sont obligées de confier certains rôles trop importants ou trop difficiles à des artistes de profession. La promiscuité devient bientôt complète, et l'on voit les représentants les plus illustres de la noblesse française figurer sur la scène avec les interprètes ordinaires de Voltaire et de Mohère ; on voit les femmes les plus titrées donner sans vergogne la répHque aux actrices de la Comédie Française et de l'Opéra. Les mœurs de l'époque sont ainsi faites qu'on n'y trouve rien de répréhensible.

Ne croyez pas au moins que la comédienne soit reçue par grâce, bien au contraire. Bien loin de

se fermer pour elle, la société la recherche, l'adule, s'efforce de supprimer toute distance.

Entre grandes dames et comédiennes, la fréquentation est constante, le rapprochement est journaUer. On se retrouve partout, au théâtre, à la promenade, aux ventes pubhques. C'est à la vente d'une courtisane célèbre, Mlle Deschamps, que Sophie Arnould entend la princesse de Conti, sa voisine, s'exclamer avec indignation sur la richesse du mobiher. La comédienne garde d'abord le silence, mais s'apercevant que la princesse montre beaucoup d'humeur de voir porter à un prix excessif une chaise percée garnie de dentelles, de la recherche la plus magnifique, elle lui dit d'un ton fort respectueux : « Votre Altesse voudrait bien l'avoir au prix coûtant ? »

Comme la distinction entre la femme de théâtre et la courtisane est assez délicate, que l'une ne va pas sans l'autre, il en résulte qu'après avoir fréquenté la comédienne, on en arrive à voir la courtisane pour peu qu'on puisse se donner à soi-même l'excuse d'une question de théâtre.

Courtisanes et comédiennes, du reste, ont leurs entrées partout, aux premières représentations,

à Longchamps, partout on les retrouve à côté et au milieu du vrai monde, rivalisant de luxe et de richesses. A une séance publique de l'Académie, le directeur, MoncriP, ne donne-t-il pas sa loge à la courtisane Mazarelli, qui y trône avec deux de ses compagnes.

Le siècle se montre plein d'indulgence pour ces sortes de femmes, leur prêtant volontiers des vertus qui leur manquent : « Filles adorables, dit-on, et qui, au libertinage près, ont les meilleures inclinations du monde. » Il ne faut point voir en elles la fille galante ordinaire, mais bien la courtisane antique, Aspasie avec sa cour de philosophes et de poètes.

Mlles de Verrières furent comme le type le plus éclatant de ces femmes qui possédaient tout ce qui peut poétiser le vice, le parer, le rendre

1. Moncrif était souple et courtisan et il était parvenu à se donner une sorte de crédit à la cour ou plutôt dans le cercle de la feue reine. Il y faisait le dévot, mais à Paris, il était homme de plaisir, et il a poussé la passion pour la table et pour les créatures jusqu'à l'extrême vieillesse. Il n'y a pas bien longtemps qu'il traversait encore, après l'Opéra, l'aréopage des demoiselles de ce théâtre en disant : « Si quelqu'une de ces demoiselles était tentée de souper avec un vieillard bien propre, il y aurait quatre-vingt-cinq marches à monter, un petit souper assez bon et dix louis à gagner. » (Grimm, Corresp. liti.)

aimable et séduisant, de ces femmes qui devenaient les favorites de l'opinion publique et qui passaient dans la vie sereines et triomphantes. Hommes de lettres, philosophes, beaux esprits, gens à talent de toute espèce , leur formaient un brillant cortège. Les grands seigneurs, les financiers y figuraient également, mais ils n'apportaient qu'un nom ou de l'argent, tandis que les autres apportaient leur esprit, et l'esprit primait tout.

On se presse à leurs soupers, c'est pour elles que les poètes composent leurs plus jolis vers, c'est pour elles que les auteurs écrivent leurs comédies, c'est sur leurs théâtres que l'on joue les pièces nouvelles avant de les présenter au public. N'est pas reçu qui veut à ces réunions d'élite. La Guimard n'invite à ses fêtes que les personnes déjà admises à la Cour.

On ne parle que de ces femmes et de leur luxe éblouissant. Les plus grands seigneurs se font gloire de se ruiner pour ces enchanteresses. Il n'est question dans tout le xviii" siècle que de superbes amants réduits à l'hôpital par d'insatiables courtisanes. Dans cet ordre d'idées, rien n'est impossible et on voit les plus incroyables folies.

Mlle du Thé se promène à Longchamps, le Yendredi-Saint, dans un pompeux équipage à six chevaux; on y voit Mlle Raucourt dans un carrosse à quatre chevaux avec des incrustations de pierres de diverses couleurs ; les harnais sont relevés de ciselures d'argent et les rênes sont de soie cramoisie*.

Ces fêtes, à la ville et à la campagne, ces spectacles, ces dîners champêtres suivis de bal et de feu d'artifice, cette existence somptueuse, ce magnifique train de maison engloutissent des sommes considérables-.

1. C'est en vain que l'archevêque de Paris a voulu faire interdire cette exhibition, doublement scandaleuse en un pareil jour, il n'a pu y parvenir.

2. Dufort de Cheverny, ayant un jour pénétré chez la Deschamps, resta ébloui de ce qu'il y avait vu : « La porte cochère s'ouvi'it, et nous voilà dans un palais superbe. On nous attendait; un valet de chambre tout galonné se trouve à la descente du carrosse, tenant dans chaque main un ilambeau à deux branches avec des bougies allumées. Nous montâmes un escalier superbement éclairé, et frotté comme un appartement; après avoir trouvé deux domestiques dans l'antichambre, nous passâmes par un salon décoré magnifiquement, par une chambre à coucher ornée de colonnes, où se trouvait un lit d'une beauté sans égale, de la plus belle perse; je n'exagère pas en disant qu'il y avait cinquante bougies d'allumées. Nous arrivons enfin dans un boudoir meublé en couleur rose et argent ; le plafond était en glaces, ainsi que l'endroit où était fixé l'ottomane, garnie de coussins de duvet à crépines d'or-

Le scandale devient si grand que l'archevêque fait appel à la sévérité de la police ; sur sa demande on met obstacle « à une grande orgie par souscription que les premiers noms de France et même les princes du sang veulent donner aux Aspasies parisiennes* ».

Obéissant au même sentiment, M. de Beaumont use de toute son influence pour faire jouer les Courtisanes de Palissot, satire des plus virulentes. Cette pièce offre une particularité bizarre : l'archevêque la soutient alors que le théâtre la repousse, et tous deux prétendent soutenir les intérêts de la morale. C'est à propos de cette comédie des Courtisanes que la Guimard, voyant les femmes courir en foule à la représentation, s'écriait : « Je ne croyais pas qu'il fût si amusant de se voir pendre en effigie. »

Même dans les écarts de leur vie, beaucoup

C'était là qu'elle nous attendait. J'avoue qu'accoutumé à voir ce qu'il y avait de plus beau, je fus ébloui et stupéfait d'une pareille réception. » Dans la salle à manger on voyait de superbes statues ds bronze tenant chacune un candélabre à quatre branches et jetant de l'eau dans des piscines de marbre.

1. La cotisation était de cinq louis, ce qui avait fait immédiatement surnommer les souscripteurs « les chevaliers de cinq louis ».

de ces femmes gardent une certaine pudeur devant l'opinion publique ; elles sauvent les apparences autant que faire se peut et conservent une décence relative. A une époque où la morale était si relâchée, n'était-ce pas suffisant pour leur faire trouver chez les contemporains des trésors d'indulgence. Plus d'une parmi elles arrive à se faire épouser : MlleDufresne devient la marquise de Fleuri; Lolotte*, la maîtresse de lord d'Albemarle, épouse le comte d'Hérouville ; le marquis de Beauvau offre son nom à la Mazarelli, mais c'est en vain qu'il renouvelle ses offres pendant plus de sept ans ; à sa mort, la Mazarelli épouse le marquis de Saint-Chamond et elle s'empresse de jouir de tous les honneurs et privilèges attachés à son titre ; elle prend livrée ; on lui porte la robe, le sac, le carreau à l'éghse, etc., etc.

1. C'est à elle que son amant disait avec regret un soir qu'elle contemplait fixement une étoile : « Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne puis pas vous la donner. »

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