A TOI
Quittez, Amours, quittez vos demeures tranquilles : Il est des lieux plus beaux, de plus charmants asiles. Doux enfants du plaisir et de la volupté, Volez vers le séjour par Zelmire habité ;
Allez donc ; de Zelmire environnez les pas : Dressez, sur la verdure, un trône à ses appas. .Zelmire aime les prés, les routes solitaires, Le toit d'un vert feuillage et ses ombres légères. Écoutez : si Zelmire, assise sur des fleurs, Du midi dévorant évitant les chaleurs, Se présente à vos yeux sous un berceau champêtre, Pensant à moi, rêveuse, et m'appelant peut-être ; Que l'un de vous, alors, le plus vrai des Amours, Déguisé sous mes traits, lui tienne ce discours : « C'est ton amant, c'est moi ; j'ai franchi l'intervalle « Que met entre nous deux ton absence fatale; « Je viens jurer des feux qui ne mourront jamais : « Chère Zelmire, entends les serments que je fais. « Le ciel n'a pas toujours garanti du parjure; « J'aime mieux attester Zelmire et la Nature; « La Nature est si belle et si belle par toi ! « Je la prends toute entière à témoin de ma foi. « Que les tendres oiseaux vivant sous ces ombrages « Changent en cris plaintifs leurs amoureux ramages; « Que la vigne et l'ormeau l'un à l'autre attachés, « Séparés désormais, languissent desséchés ;
« Que les pleurs de l'Aurore et la fraîche rosée « N'humectent plus le sein de la terre épuisée ; « Que les gazons, couverts par d'éternels frimas, « Cessent de s'émailler, de fleurir sous mes pas; « Qu'au lieu des doux parfums dont l'abeille compose « Son nectar, exprimé du lys et de la rose, « Les fleurs n'exhalent plus, sous les bosquets obscurs, « Qu'une odeur importune et des poisons impurs ; « Que l'onde des ruisseaux, que celle des fontaines, « Que l'ombre des vallons, que les trésors des plaines, « Que tout rentre, en un mot, dans l'éternel chaos, « Si mon cœur, loin de toi, goûte quelque repos! »
Amours, charmants Amours, joignez à mes promesses
Le gage des baisers et le feu des caresses.
Appelez les plaisirs pour sceller mes serments,
N'oubliez pas, surtout, mes tendres sentiments;
Ils sont faits pour son cœur, pour le cœur que j'adore.
Vous, mes Dieux et les siens, souvenez-vous encore
De couronner son front, d'y former mille nœuds ;
Que le myrte tressé s'unisse à ses cheveux.
Il m'en souvient, Zelmire aime cette parure :
Une rose, un bouton, des feuilles de verdure
Se mêlèrent souvent à l'éclat de son teint ;
Placez encor, placez quelques fleurs sur son sein.
Mais, en rendant ces soins, conservez mon image.
Que je semble à ses yeux l'auteur de chaque hommage :
C'est à vous de lui plaire ; à moi seul de l'aimer.
Volez, Amours!... Son cœur saura bien me nommer.
Cependant les heures s'écoulaient avec rapidité au sein d'une félicité qu'aucun nuage ne venait troubler. Colardeau nous a retracé lui-même en
quelques traits l'ivresse de ces jours délicieux, le charme incomparable de cet heureux séjour, où il jouit (( d'un ciel toujours pur et tranquille)) :
Là, mes jours, commencés et finis près de loi, N'étaient qu'un court espace et qu'un moment pour moi : Les ris en partageaient les heures fortunées. Que de si doux moments ne sont-ils des années ! Là, les nuits, mille fois plus belles que les jours, Dans le sein des plaisirs -appelaient les Amours. J'aurais voulu cent fois les prolonger encore, Quel Amant ne craint point le retour de l'aurore V Couvert de tes baisers, embrasé de tes feux, Après de telles nuits, est-il un jour heureux ?
Cent jeux divers occupaient la journée. Tantôt nos amants se rendaient sur les riants coteaux de Meudon ou de Saint-Cloud pour y faire de longues promenades sous les ombrages des chênes séculaires, tantôt ils suivaient paisiblement les rives de la Seine en s'abandonnant à de douces rêveries. Tantôt, un crayon à la main, ils cherchaient à retracer les lieux charmants qu'ils habitaient. Marie, qui avait reçu tous les dons, dessinait à ravir; elle voulait inspirer ce goût à son ami, et c'est elle qui guidait ses premiers essais dans l'art du dessin :
Je crois me voir encore, auprès de mon Amante, Écouter les leçons de sa bouche charmante.
Tracer sur le papier le lointain d'un coteau,
Sur les plans avancés dessiner un hameau,
D'arbres et de buissons ombrager les terrasses,
Des rochers inégaux varier les surfaces ;
Et d'un cadre sans luxe entourant le dessin,
Me présenter à toi, mon ouvrage à la main.
La tienne alors, la tienne intelligente et sûre
De mes arbres trop ronds découpe la verdure,
Divise les rameaux, fait jouer au travers
Et les masses de l'ombre et les brillants des clairs.
C'est ainsi que Zeuxis fut enseigné peut-être :
Tous les talents, je crois, ont eu l'Amour pour maître.
Et le poète, désireux d'user de réciprocité, veut
à son tour enseigner à sa maîtresse l'art des vers
(( former son oreille aux accords de la lyre ».
Nous aurons deux talents pour peindre la Kature.
La touche de la plume est également siu'e :
Elle ne cède point à l'effort des pinceaux,
Et sait tracer aussi d'agréables tableaux.
Elle offre à nos regards la clarté matinale
Que répand, dans les cieux, l'Amante de Céphale;
Elle peint ce jour doux, qui suit un plus beau jour.
Le lever du soleil, son coucher, son retour,
La nuit s'enveloppant de l'ombre de ses voiles,
La lampe de Diane et le feu des étoiles :
Elle peint les forêts, les fleurs, les prés, les champs.
Les couleurs des oiseaux, leurs amours et leurs chants.
Colardeau, follement épris de la vie des champs, jouissait délicieusement de ce séjour à la campagne près d'une créature adorée. Le spectacle
de la nature lui procurait des jouissances infinies. Le chant des oiseaux était pour lui une harmonie ravissante, il passait des nuits à l'entendre : « Écoute, disait-il à sa maitresse qui veillait avec lui, écoute : que la voix du rossignol est pure ! que ses accents sont mélodieux ! Ainsi devraient être mes vers. »
Les deux amants ne' poussaient pas l'égoïsme jusqu'à s'isoler complètement des humains ; leurs heures d'intimité et d'isolement leur semblaient d'autant plus douces qu'elles étaient fréquemment interrompues par la présence dans le château de Geneviève et de quelques amis de la maison. Mais la cohabitation n'excluait pas la discrétion, et chacun vaquait en toute liberté à ses occupations ou à ses plaisirs.
Le poète nous trace lui-même une légère esquisse de la vie des deux sœurs et de la façon dont chacun remplit ses loisirs :
Je sais très à propos porter une bougie, Présenter une main ou bien donner un bras; J'accompagne à la messe et j'y rime tout bas Du saint du jour le roman ou la vie*.
1. Nous avons un grand nombre de vers composés en effet par Colardeau pendant qu'il assistait aux offices divins, mais ils sont impossibles à reproduire, tant à cause de leur impiété que de leur crudité.
Je les suis au jardin, j'assiste à leur repas.
Le soir je leur fais la lecture.
Derrière elles souvent debout au clavecin. J'écoute les leçons de leur maître Gonin, Et sais les consoler lorsque par aventure L'indocile clavier détonne sous leurs mains.
Il faut aussi, pour plaire à la maîtresse de céans, prodiguer les caresses à Chiffonette et à Lili, deux détestables petits roquets dont les Verrières raffolent et qu'on nourrit des viandes les plus délicates. Elles ne poussent pas cependant l'enthousiasme aussi loin que leur voisine Mme Helvétius, qui vit entourée de dix-huit chats angoras, d'une rare beauté ; les malheureuses bêtes, habillées de manteaux de fourrure, trônent sur des fauteuils de lampas et des domestiques en grande livrée leur apportent des blancs de poulet sur des plats d'argent.
Souvent des fêtes champêtres viennent rompre agréablement la monotonie de la vie : on danse sur les prés aux sons des violons, on invite les villageoises des environs ; Marie et Geneviève prennent plaisir à s'habiller en paysannes d'opéra comique avec la robe à l'anglaise, le tabher de mousseline et le fichu pointu, et elles président aux réjouissances du pays ; elles y font du reste
beaucoup de bien et y sont fort aimées. Le dimanche elles assistent pieusement à la messe du village en compagnie de leurs hôtes et elles vivent dans les meilleurs termes avec le pasteur du lieu.
Presque chaque soir arrivent des amis de Paris apportant les nouvelles, les cancans de la capitale, le scandale du jour. Chacun se groupe suivant ses goûts; les uns font de la musique, les autres jouent au billard, aux dames, aux échecs, au trictrac, d'autres préfèrent une conversation aimable et spirituelle.
La vie s'écoulait calme et paisible dans un enchantement qui paraissait ne devoir jamais finir.
Cependant le mois d'août approchait et avec lui la fête de la jeune femme. Son anniversaire fut célébré en grande cérémonie.
Dès le matin le village est en liesse. Des boîtes d'artifice annoncent aux habitants d'Auteuil l'heureux événement qui se prépare. De jeunes villageoises viennent apporter des gâteaux, des fruits et des fleurs à la déesse du lieu. Pendant la journée les amis se succèdent sans interruption, tous viennent offrir leurs vœux et d'aimables souvenirs. Le soir, un joyeux banquet
réunit tous les intimes delà maison. Puis, quand la nuit est venue, un feu d'artifice tiré sur les pelouses attire les habitants de la localité, et un bal champêtre, ouvert par l'héroïne de la fête, clôture dignement ces brillantes réjouissances.
Marie adorait son jeune et doux poète, elle l'adorait si bien qu'elle redoutait par-dessus tout de le voir infidèle. Sans cesse elle lui parle des tourments qu'elle éprouve à la pensée qu'il peut lui échapper; elle veut même, pour le toucher, exprimer ses terreurs dans la langue des dieux, et son amant vient en aide à son inexpérience en lui prêtant le secours de sa muse. Il compose avec elle cette jolie pièce :
Oui, je le crois, j'ai su te plaire, J'en ai tes larmes pour garant.
Cher Mizis, ta flamme est sincère, Je ne crains rien pour le moment; Mais l'avenir me désespère.
Hélas ! je perdrai mon amant.
Que je me prépare d'alarmes!
Cet œil vif, ce teint délicat A qui ton amour rend les armes Perdront un jour tout leur éclat ; Le temps doit effacer mes charmes, Et je n'aurai fait qu'un ingrat.
Mizis rassure ta Silvie ; Ou si le sort voulait qu'un jour Ta tendresse me fût ravie, S'il faut te pleurer sans retour.
Mizis, que je perde la vie Avant de perdre ton amour.
Cette idée que son amant peut devenir infidèle est un tourment véritable pour la constante Marie. Cette pensée l'obsède et la poursuit ; nous la voyons encore exprimée sous une forme gracieuse dans une pièce où la main du poète se retrouve aisément :
Si l'objet do ma tendresse Lisait au fond de mon cœur, Il verrait que ma faiblesse Trouble souvent mon bonheur, L'amour a pour moi dos charmes Et l'amour fait mon tourment.
Que de soupçons ! Que d'alarmes !
Oh! comme on souffre en aimant !
Près de lui je nie rassure, Je m'abandonne à sa foi.
11 dit que dans la nature Rien ne lui plaît comme mol.
Je crois cet aveu sincère Et je me laisse enflammer.
Il est si doux de lui plaire ! Il est si doux de l'aimer !
Mais dieux ! sitôt que l'absence Me le ravit un moment, Je l'accuse d'inconstance, Je crois n'avoir plus d'amant.
J'entends ce berger volage A cent belles tour à tour Prodiguer ce doux langage Qui lui valut mon amour.
Ah! cruelle jalousie!
Pourquoi déchirer mon cœur ?
Seule, je charme sa vie, Mon amour fait son bonheur.
Comme je lui parais belle !
Oh ! qu'il me trouve d'appas !
Il n'est point d'amant fidèle, Si mon amant ne l'est pas.
Cependant l'hiver approchait et il fallut bientôt songer à quitter ces lieux charmants, où nos deux amants avaient goûté un bonheur si complet. Colardeau, au désespoir de voir lînir l'idylle de laquelle dépend sa vie désormais, supplie en termes émus les bosquets d'Auteuil de lui rester fidèles et de demeurer toujours propices à ses amours :
Oui, je vous reverrai, délicieux berceaux ! En vain les Aquilons dépouillent vos rameaux. Vous avez moins d'attraits ; mais celle que j'adore Peut, au sein des hivers, vous embellir encore :
Vous m'intéresserez, même par vos débris. Vous allez rappeler et peindre à mes esprits, A mon âme, à mes sens, enfin à tout mon être, Des jours trop tôt passés .... que vous ferez renaître. Vous fûtes confidents de mes premiers plaisirs : Je m'en fiais à vous, encore plus qu'aux zéphirs ; Et, de mille baisers donnés dans vos retraites, Aucun ne fut trahi par vos ombres muettes.
Les derniers instants du séjour à Auteuil, furent encore attristés par le départ du baron de Yan Swieten. Rappelé par Marie-Thérèse, le jeune diplomate dut s'incliner et quitter probablement pour toujours une société où l'aménité de son caractère lui avait attiré de cordiales et solides amitiés. Les deux sœurs, qui l'aimaient tendrement, furent longtemps inconsolables.