‹ Les Demoiselles De VerrièresChapitre 28 sur 48 · LOUIS XV A AUTEUIL. — LETTRE DE COLARDEAU AU BARON DE VAN SWIETEN · texte numérisé non relu

LOUIS XV A AUTEUIL. — LETTRE DE COLARDEAU AU BARON DE VAN SWIETEN

Quand les deux sœurs eurent regagné la capitale et pris leurs quartiers d'hiver, la vie joyeuse recommença ; on donna force représentations dramatiques et les brillantes réceptions de l'hôtel de la Chaussée-d'Antin firent la joie des oisifs parisiens. Si l'intimité était moins grande, les vieux amis comme d'Épinay, Francueil, Colardeau, Salaberry, etc., n'en restaient pas moins les piliers immuables de la maison ; Colardeau surtout, plus épris que jamais, témoignait à sa chère maîtresse un attachement inviolable.

Au jour de la nouvelle année il composait pour

elle ces vers exquis où il lui exprimait si bien toute sa tendresse passionnée :

Tu connais tous les vœux que mon cœur peut former

Il en est un surtout (et l'amour me l'inspire),

C'est de renouveler dans l'âme de Zehnire

Ce sentiment si cher, ce plaisir de m'aimer,

Que le Temps a fait naître.... Hélas ! qu'il peut détruire.

Eh! qui ne sait pas que le Temps,

Père dénaturé, dévore ses enfants ?

Un nouvel an commence sa carrière.

Combien d'Amants, dont les Amours

De l'autre année ont embelli le cours,

Sentent mourir le feu de leur ardeur première !

Ils ont passé leurs plus beaux jours.

On sent un vide affreux dans son âme étonnée;

Le nœud qui nous fut cher, nous gêne et nous déplaît

Le plus souvent, la bonne Année

Est celle qui finit et non celle qui naît.

Si tu le veux, nous irons à Cythère,

Passer bail, par-devant l'Amour,

D'aimer toujours et de toujours nous plaire.

Zelmire, avons-nous en ce jour

De plus doux serments à nous faire?

Viens : si le Dieu nous demande un salaire

(Le bail sijjfné par nous, et signé sans retour),

Par un baiser tu paieras le notaire.

Dès les premiers beaux jours l'on se dirigea de nouveau versAuteuil; tous désiraient ardemment reprendre le cours de cette douce vie qui leur avait laissé de délicieux souvenirs et que

l'hiver était venu si fâcheusement interrompre.

Les mêmes hôtes charmaient l'existence des deux sœurs; l'on retrouvait les mêmes plaisirs champêtres, les mêmes joies paisibles qui avaient embelli tout l'été précédent; il semblait que rien n'était changé, que l'on n'avait jamais quitté ces mystérieux bosquets, témoins discrets de promesses, de serments éternels. Marie et Colardeau s'adoraient toujours.

La vie du reste était loin d'être monotone ; des fêtes champêtres, des dmers, des concerts, rompaient plusieurs fois la semaine la soHtude relative des Verrières et apportaient d'utiles distractions.

Souvent d'aimables facéties, dues à l'esprit inventif de Colardeau et de d'Épinay, venaient troubler gaiement le petit cénacle. Au moment où l'on jouait à Paris la Jeune Indienne *, l'on voit un jour se présenter dans les salons d'Auteuil une jeune fille revêtue d'un accoutrement bizarre et qui demande à offrir un bouquet à

1. Comédie en un acte et en vers de Chamfort. Mlle Doligny, qui jouait le rôle de la jeune Indienne, était recouverte d'une peau de taffetas tigré qu'elle avait mise pour enseigne de sa sauvagerie.

Claudine Geneviève. La société, fort nombreuse en ce moment, est d'abord surprise par cette annonce inattendue, mais elle soupçonne aussitôt quelque plaisanterie et elle accueille à bras ouverts cette prétendue fille des tropiques. La jeune Indienne s'avance timidement et dépose aux pieds de Geneviève les fleurs dont elle est chargée, puis elle lit ces quelques vers fort galamment tournés :

On a l'air du pays, de quelque lieu qu'on vienne. Ce visage bruni par les feux du soleil, Ces perles, ces colliers, ce bizarre appareil, Tout dit que je suis Indienne.

Chemin faisant, soit justice ou méprise, Soit préjugé pour ma patrie, Je n'ai point encor vu de blanche assez jolie, Qui sur nos teints de jais pût remporter le prix ; Mais on m'avait bien dit, que certaine Claudine, Dont la vue embellit les bocages d'Auteuil,

Nous surpassait par l'esprit et la mine. Aimable sans étude et belle sans orgueil. Elle charme, dit-on, d'un mot et d'un coup^d'œil.

Cette beauté, c'est vous : je le devine. Je le sens au plaisir que je goûte à vous voir : C'est donc à vos attraits que je viens rendre hommage. La neige de vos lys triomphe du beau noir; Et l'Europe, par vous, sur l'Inde a l'avantage.

Il n'était que trop facile de deviner l'auteur de cette gracieuse attention.

Souvent le soir Colardeau et d'Épinay occu-

paient leurs loisirs en s'adonnant au billard; mais le poète se montrait plus expert en l'art des rimes, et c'est à grand'peine qu'il luttait contre son adversaire. Un soir qu'ils combattaient sous l'œil des deux sœurs, Colardeau piqué au jeu se fait fort de triompher; un pari s'engage : si Colardeau l'emporte, on lui donnera deux volumes à son choix ; si la fortune lui est défavorable, il s'engage à rimer sur un sujet donné. Le poète est battu et doit s'exécuter; après s'être recueilli un moment, il apporte cet impromptu qui serait sans excuse si l'on ne savait dans quelles conditions il fut composé.

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