‹ Les Demoiselles De VerrièresChapitre 29 sur 48 · LE BILLARD · texte numérisé non relu

LE BILLARD

Sur le plan d'un tapis horizontal et net Divisé sur ses bords en six blouses fatales, D'un ivoire tourné deux rotules égales Suivaient des lois du choc l'inévitable effet.

Par un bois rond et de forme allongée,

Dont l'œil pointe l'extrémité.

Des deux globes roulants la course est dirigée,

Et du joueur l'on voit l'habileté.

Lorsque, dans l'un des trous à ses yeux présenté, La bille qu'il atteint par la sienne est plongée.

Or, vous savez qu'à ce jeu favori D'Épinay fit briller la justesse d'Euclide, Et moi, que le hasard plus que le savoir guide, Contre ce fier rival j'ai perdu mon pari.

11 a ponté, contre des rimes, Deux tomes à choisir, modernes ou gaulois, Ou de prose, ou de vers, ou plaisans, ou sublimes, Biais j'ai perdu; partant nul débat sur le choix.

Si faut-il bien que je mette en lumière Quelques vers dont lui-même a fourni le sujet. Il faut peindre à ses yeux la tète de Verrières ; En deux coups de crayon le tableau sera fait. Ce n'est point, à mon gré, la tête de la fable,

Vuide au fond et belle au dehors,

Ce n'est non plus tête déraisonnable, Dont un souffle au hasard dirige les ressorts. 3Iais bien, tête charmante, à qui tout rend hommage, Qui loge en son cerveau l'esprit le plus goûté.

Et dont enfin, les mains de la beauté De leurs plus doux attraits ornèrent le visage.

Ce ton badin et ces vers à la diable plaisaient à Colardeau et le délassaient de travaux plus sérieux.

Il s'amusait souvent, quand il s'absentait, à emprunter pour écrire à ses amies la langue du Parnasse, lors même que le sujet paraissait s'y prêter le moins. Un jour, atteint d'une ophtalmie assez violente, il est obligé de rester à Paris et de garder la chambre; aussitôt il envoie à Auteuil ce « bulletin de sa santé » :

Au fond de mon alcôve, aveugle, renfermé. J'attends pour aller voir les moitiés les plus chères,

Que de mes yeux le fanal rallumé,

Me rende enfin ses clartés ordinaires.

fl

LES DEMOISELLES DE VERRIERES. IGo

Tout rentrera bientôt dans l'ordre accoutumé: Je sens déjà que de chaque paupière

L'épiderme moins enflammé Cesse de se gonfler autour de ma visière; Un voile moins épais couvre mon cristallin ; L'objet que j'envisage a des couleurs plus nettes :

J'espère, en un mot, que demain

Je pourrai vous voir sans lunettes.

Si j'en croyais et mon cœur et mes vœux,

Je partirais à l'instant même; Mais la prudence dit : «Attends, tu feras mieux:

« On n'a jamais de trop bons yeux,

« Pour voir les objets que l'on aime.... »

Quelque temps après, au moment d'aller rejoindre l'objet de sa flamme, un fâcheux survient, qui retarde son départ. Vite il dépêche un exprès vers Auteuil et il lui confie de sa mésaventure un récit plaisamment rimé :

0 mes chères moitiés, je revolais vers vous, J'allais partir, j'allais dans les bras de mes femmes Jouir de ces plaisirs et si purs et si doux,

Les délices des belles âmes.

Quand un frère à mes yeux, tout à coup présenté, A l'ait changer l'ordre de mon voyage.

Il est dans le simple équipage D'un bon Génovéfin hors de son hermitage.

De noir et de blanc marqueté.

Qui demande la table et l'hospitalité ;

Vu donc notre fraternité, Au révérend j'ai promis le potage,

Qu'il va manger en toute humilité,

Et puis le dévot personnage

Va dans sa communauté

Passer la nuit afin d'être plus sage.

Partant ce soir je vole vers Auteuil,

Et défilant le long des rives de la Seine,

Modestement et sans orgueil Une voiture à l'heure à vos pieds me ramène. Je reverrai mon frère à ce fameux château Que les Génovéfins, vos seigneurs et vos maîtres, Comme vous le savez, ont du côté de l'eau. D'où ces messieurs par leurs fenêtres Peuvent voir voguer maint bateau ^ A ce soir, mes très aimables veuves, A neuf heures et pas plus tard.

Un mari ne doit point encourir le hasard De mettre ses moitiés à de longues épreuves. Lorsque la nuit viendra, dites: le coco part.

On voyait à Auteuil un petit rendez-vous de chasse où les rois de France venaient de temps à autre. Jeune encore, Louis XV y avait fait plusieurs séjours pour étudier la botanique et cultiver les fleurs qu'on élevait dans des serres magnifiques. Depuis, l'habitation était restée déserte et le roi n'y avait jamais reparu. Pendant l'été de 1764, Louis XV fit remettre le pavillon en

1. Au III* siècle la seigneurie d'Auteuil appartenait à l'abbaye de Ste-Geneviève, qui y possédait une belle maison de campagne et des vignes de grande réputation. L'hôtel seigneurial des abbés de Ste-Geneviève fut vendu en 1793 comme propriété nationale.

état et y vint faire quelques séjours consacrés uniquement à ses plaisirs. Aussitôt Colardeau rime quelques vers en l'honneur de ce nouveau voisin dont la présence va sans nul doute attirer mille bienfaits sur le pays :

Vous voilà donc bourgeois d'Auteuil, Sire ; et voilà notre village Qui va jouir de l'avantage Dont se vantent, avec orgueil, Choisy, La Meute, et l'Hermitage.

Vous y viendrez chercher l'ombrage, Le doux lilas, le chèvrefeuil ; Tant mieux pour nous. Bon voisinage Fut toujours d'un heureux présage.

Nous voudrions vous faire accueil, Immortaliser notre hommage Par quelque éclat; mais ce hameau Qui vit les Muses rassemblées Se promener dans les allées Du jardin qu'habitait Boileau, Auteuil, ne voit plus sa fontaine Abreuver le sacré troupeau Qui s'enyvre dans THypocréne.

Les Muses n'aiment plus notre eau.

Nous nous en consolons; les Grâces Valent tout au moins les neuf sœurs :

Elles tiendraient ici leurs places.

Mais au sein de cette vie quasi patriarcale d'Auteuil, au milieu de tous ces plaisirs champêtres sans cesse renouvelés, l'on se gardait

d'oublier les amis d'autrefois, ceux que la destinée avait entraînés vers de lointains rivages. Un surtout avait laissé d'inoubliables souvenirs, Van Swieten, ce cher baron, si séduisant, si spirituel et que nous avons vu si souvent donner la réplique aux deux sœurs dans leurs tournois dramatiques. Désolé de quitter une société charmante où il avait goûté tant de doux moments. Van Swieten était resté dans un aimable commerce épistolaire avec Marie de Verrières et ses lettres témoignaient des regrets cuisants que lui causait l'absence : un jour il apprend à son amie qu'il vient d'être nommé au poste de résident de l'impératrice-reine à Varsovie.

Aussitôt l'on a recours à la muse de Colardeau pour féliciter l'heureux ambassadeur et lui donner en même temps des nouvelles de tous les amis qui gardent si pieusement son souvenir. Le poète s'exécute, et au bout de quelques jours il soumet au jugement des deux sœurs cette épître d'un tour si vif et si enjoué :

Oui, le plus charmant des barons, Nous avons vu dans tes missives, Que du climat des Jagellons Ton cœur revole vers nos rives.

Errant et toujours incertain Sur le vaste océan du monde, Tu ne savais où le destin Porterait ta nef vagabonde.

Enfin, le vent de la faveur Au Nord a terminé ta course, Et mon camarade a l'honneur D'être à peu près ambassadeur Chez les peuples voisins de l'Ourse.

Pour moi, je ne cours pas si loin Et la fortune opiniâtre Me laisse dans le petit coin Qu'elle a marqué pour mon théâtre.

J'y reste; en suis-je moins heureux?

Non : mon vaisseau, toujours en rade, Ne craint point les temps orageux.

D'ailleurs, j'entrevois dans tes vœux Que la plus brillante ambassade N'est souvent qu'un exil pompeux, Et que dans ce monde, il vaut mieux Être casanier que nomade.

Laissons tout prestige à l'écart.

Te souvient-il de la soirée, Où plaintive, désespérée, Ma muse pleura ton départ?

Dés lors, malheureux politique, J'osais prophétiser l'ennui Qui te fait languir aujourd'hui Dans l'éclat d'un rang tyrannique.

Le poète blâme doucement son ami de se laisser aveugler par l'ambition ; lui qu' « un goût sage et paisible appelait à l'amour des beaux-

arts )), lui que l'on a connu « moins ambitieux que sensible », comment peut-il se laisser éblouir par le faux éclat des grandeurs? que ne revientil à ses amours passées et que ne préfère-t-il la liberté à un esclavage déguisé? Colardeau, lui aussi, aurait pu se laisser entraîner par le démon de l'ambition, mais il a eu la sagesse de dédaigner ce mirage trompeur.

Ah! si jamais la liberté

Avec sa lime bienfaisante

Brise de ta captivité

La chaîne honorable et pesante,

Reviens dans notre comité

Jouir d'une félicité

Aussi pure qu'indépendante !

Je ne suis qu'un des nourrissons

A qui les Muses dans le Temple

Prodiguent de vaines leçons ;

Mais au plus chéri des barons

J'ose me citer pour exemple.

Dans des essais assez brillants

J'ai su captiver le suffrage

De ces petits qu'on nomme grands.

J'allai leur présenter l'hommage

Des prémices de mes talents.

J'obtins des regards caressants,

Des promesses selon l'usage :

En prostituant mon encens

J'en eusse obtenu davantage.

Mais je leur fis ma cour en sage

Et je fus fier à mes dépens.

Quoi ! ma muse déshonorée

Aurait donc bassement flatté

Ou la fougue inconsidérée

D'un petit marquis éventé,

Ou l'impertinence titrée

D'un duc, dont la stupidité

Se fût sottement enivrée

D'un nectar doux et frelaté,

D'une louange préparée

Pour abreuver sa vanité 1

J'aurais essuyé les caprices,

Le sot orgueil d'un protecteur,

Qui, pour quelques légers services.

M'aurait rendu l'adulateur

Et le complaisant de ses vices !

Non, baron ; j'abandonne aux sots

Et ce manège et cette honte;

La fortune en sera moins prompte

A récompenser mes travaux,

Je le sais, mais le temps la dompte.

Enfln, je chéris mon repos.

J'ai des amis, non des héros,

Et je vis pour mon propre compte.

Jouis aussi de tes beaux jours.

Depuis Janvier jusqu'en Décembre

Par des plaisirs remplis leurs cours ;

Comme j'ai quitté l'anlicharabre,

Quitte les palais et les cours.

A parler franc, les conseils du poète ne sont point exempts d'un certain égoïsme et Colardeau laisse entrevoir bien des ombres dans son bonheur, le pressentiment de bien des tristesses

pour l'avenir. Depuis que Yan Swieten est parti, tout est bien changé: plus de fêtes, plus d'entrain, plus de gaieté, la musique elle-même est abandonnée. Le seul remède à tant de maux est le retour du cher baron; lui seul peut rendre aux deux sœurs les joies qu'elles ne connaissent plus, lui seul peut rendre la vie aux bocages d'Auteuil.

Cependant ne sois point surpris De mon jargon philosophique, Une vapeur mélancolique Rembrunit ici nos esprits, Et nos sens glacés sont flétris Par une langueur léthargique.

Reviens : depuis le jour fatal Où tu sortis de nos contrées, Tout agonise, tout va mal.

Nos âmes sont dégénérées, Tant au physique qu'au moral, Et les deux sœurs désespérées, De leur cher haron sépai'ées, Ont perdu le goût musical.

Pendant le mois, c'est avec peine Qu'elles nous donnent un concert ; L'une a tantôt une migraine, L'autre tout le jour a souffert D'un mal inconnu qui la gêne.

On ne chante plus au dessert, Et pendant toute la semaine Le grand salon reste désert;

Si par hasard on s'y promène Le carillon seul joue un air Aussi faux que ceux qu'en plein air Nous donne la Samaritaine.

Quelquefois encore on verra Le châtelain de la Chevrette, S'accompagnant de l'épinette, Chanter un morceau d'opéra Qu'il donne pour une ariette Et qui n'est qu'une chansonnette De Lulli, Colas ouCampra.

Reviens, te dis-je, il en est temps. Que parmi nous ton goût ramène L'amour des arts et des talents ; Des jeux, des spectacles brillants Vont renouveler notre scène ; Nous y ferons rire les gens.

Mais, baron, non pas aux dépens De ma lugubre Melpomène ; Je te le dis la larme à l'œil, Si tu ne nous rends ta présence, Nous allons vivre dans le deuil; Tout est perdu sans espérance, Et dans peu l'on doit vendre Auteuil, Auteuil, où l'amitié sacrée, Sœur et compagne des amours, Filait sur le fuseau d'Astrée Le brillant tissu de nos jours; Auteuil, asile frais et pur, Où Boileau choisit son Parnasse Et crut retrouver le Tibur Qu'a chanté la lyre d'Horace ; Auteuil, enfin, séjour heureux

OÙ la beauté devient plus belle,

Le plaisir plus voluptueux,

La félicité plus réelle.

Quel destin nous est préparé?

Les deux sœurs s'en vont au village,

Et ce couple dégénéré,

Dans un chàtel tout délabré,

Bientôt va devenir sauvage,

Ne s'occuper que de laitage.

Traîner le râteau sur le pré.

Et dans un obscur ermitage

Languir tristement enterré.

Reviens, tout sera réparé.

Nos esprits reprendront courage.

On te regrette, on t'a pleuré.

Mais qu'on t'aimera davantage

Si tu reparais au rivage

Où ton retour est désiré !

Dispose donc ton équipage,

Pars ; le bonheur d'être adoré

Vaudra bien les frais du voyage.

Mais le baron, insensible aux sollicitations pressantes de ses amis, demeura dans ses froids pays du Nord; il ne put s'arracher aux grandeurs éphémères dont il jouissait, même pour venir goûter des félicités dont on lui faisait une peinture si séduisante.

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