IL SE RETIRE DU MONDE. — LES PERFIDIES A LA MODE
Au temps de leurs plus tendres amours, Marie et son amant s'étaient un jour, tout en se jurant des sentiments éternels, longuement entretenus de l'instabilité des affections de ce monde et de l'inconstance si fréquente des amants. Cette douce causerie inspira à Colardeau ces strophes charmantes sur les amours de la fauvette et du moineau :
Cœurs sensibles, cœurs fidèles Qui blâmez l'amour léger, Cessez vos plaintes cruelles, Est-ce un crime de changer'' Si l'amour porte des ailes, N'est-ce pas pour voltiger?
Le papillon de la rose Reçoit le premier soupir; Le soir un peu plus éclose, Elle écoute le zéphir; Jouir de la même rose C'est enfin ne plus jouir.
Apprenez de ma fauvette Qu'on se doit au changement.
Par ennui d'être seulette Elle eut moineau pour amant :
C'est sûrement être adroite Et se pourvoir joliment.
Mais moineau sera-t-il sage?
Voilà fauvette en souci.
S'il changeait Dieu! quel dommage
Mais moineaux aiment ainsi.
Puisque Hercule fut volage, 3Ioineaux peuvent l'être aussi.
Vous croiriez que la pauvrette En regrets se consuma.
Au village une fillette Aurait ces faiblesses-là...
Mais le soir même, fauvette Avec pinson s'arrangea.
Quelqu'un blâmera peut-être Le nouveau choix qu'elle fit : Un jaseur ! un petit-maitre !
C'est pour ça qu'elle le prit.
Lorsqu'on se venge d'un traître, Peut-on faire trop de bruit?...
Le moineau, dit-on, fit rage.
C'est là le train d'un amant.
Aimez bien, il se dégage ; N'aimez pas, il est constant.
L'imiter, c'est être sage.
Aimons et changeons souvent.
Hélas! moineau fut constant mais fauvette fut volage! le poète allait en faire la triste expérience.
Si le sentimental Colardeau s'était bercé d'éternelles amours, il connaissait bien mal l'objet de sa passion. Cette liaison de trois ans, bien qu'entrecoupée de quelques intermèdes, avait paru à Marie de Verrières l'éternité, plusieurs éternités. Cette fidélité interminable finissait par devenir compromettante et menaçait de couvrir la jeune femme d'un impardonnable ridicule. Elle le sentit heureusement assez à temps, et son cœur aussi bien que sa raison la poussèrent à de nouvelles amours. Comme le cercle de ses adorateurs était toujours aussi nombreux, il lui fut aisé de distinguer parmi ses soupirants celui qu'elle appellerait à recueillir la succession de l'infortuné poète.
Colardeau, naïf, amoureux comme au premier jour, ne peut croire d'abord au danger qui
menace le fragile édifice de son bonheur. Il se traite de visionnaire, s'accuse de jalousie déplacée, se reproche des soupçons qu'il croit au fond immérités. Aveuglé par sa tendresse, il s'ingénie à justifier l'amante déjà infidèle, mais le moment vient cependant où il ne peut plus douter de l'étendue de son malheur et où il s'écrie douloureusement :
Par des biens séduisants avec faste annoncés Je vois trois ans d'amour en un jour effacés.
L'infortuné éprouve de sa mésaventure une douleur hors de toute proportion avec un accident aussi commun et auquel le passé de son amie ne devait que trop le préparer.
Sans courage devant le coup qui le frappe, il s'imagine follement que des plaintes, des reproches, le souvenir du passé lui ramèneront peutêtre ce cœur qu'il chérissait et qui lui échappe. Il croit qu'une absence fera sentir à l'infidèle toute sa cruauté, qu'elle comprendra le déchirement d'une séparation quand des liens si doux vous unissent, qu'il n'aura qu'à pardonner un moment d'erreur pour retrouver l'amie qu'il a tant aimée. Il prétexte un voyage et part.
A peine éloigné, ses tortures redoublent ; la
fête de Marie approchant, il en profite pour lui
envoyer ses plus tendres souhaits et lui faire
en même temps, la mort dans le cœur, l'aveu
d'appréhensions qu'il ne peut plus dissimuler :
Zelmire, un jour de fête est, sans doute, le jour Où l'on doit prodiguer les serments de l'amour ; Mais n'attends point de moi de nouvelles promesses. Va, mon amour est sûr, et sûr par mes faiblesses : Mon cœur n'a pas besoin de redonner sa foi. Ehl que t'offrirait-il qui ne soit tout à toi?
Mais, peut-être, oublié dans ces jours malheureux, Je vais perdre des droits déjà vains ou douteux. D'un rival, qui t'est cher, le pouvoir les balance ; Qu'il va mettre à profit le temps de mon absence !
Rongé par la jalousie, Colardeau s'abandonne à sa douleur et accable de reproches celle qui le trahit. Puis, se ravisant, il cherche à excuser des emportements qu'il ne peut dominer :
Mais dans quel avenir s'égarent mes pensées? N'écoute point mes cris, mes plaintes insensées : Tu dois savoir, hélas! si j'aime, si j'aimai. Pardonne quelque doute à l'amour alarmé : Pardonne : il est affreux pour un cœur qui t'adore, D'avoir souffert des maux qu'il faut souffrir encore, De combattre toujours pom* ne vaincre jamais. De voir l'amour trahi moins fort que les bienfaits ; Enfin, il est horrible, après trois ans d'hommage. D'espérer beaucoup moins, de craindre davantage.
Il termine sa douloureuse épître en demandant à celle qu'il a tant aimée une grâce dernière, une grâce qu'elle ne peut refuser sans cruauté : la vérité.
Imite ma franchise; ose enfin m'éclairer : Dis-moi si je dois craindre, où s'il faut espérer.
La réponse de Marie fut ce qu'elle devait être ; elle protesta faiblement de ses sentiments, invoqua de dures nécessités auxquelles elle ne pouvait se soustraire, plaida les circonstances atténuantes, et enfin finit par proposer à son amant de s'éloigner pendant deux ans, lui promettant à son retour de lui rendre son cœur tout entier, toute sa tendresse passée.
Et le poète, lâche devant celle qu'il adore, a la faiblesse d'accepter :
A tés ménagements il faut donc consentir?
11 faut donc te céder, et te perdre, et partir?
Tu l'ordonnes; tu veux que, pendant deux années.
L'amour séparément file nos destinées ;
Et que, par l'espérance amusant ma douleur,
J'attende que le temps me rende enfin ton cœur?
Mais ton cœur pourra-t-il, pendant cet intervalle,
Nourrir une tendresse à ma tendresse égale?
Et ne prévois-tu pas qu'un mortel trop heureux
Peut au delà du terme, assujettir tes vœux?
Si tu peux aujourd'hui sacrifier ma flamme A de chers intérêts, trop puissants sur ton âme, Sur quel espoir, hélas! puis-je me consoler? Trompes-tu la victime avant de l'immoler? Je n'ose approfondir ta politique obscure, Mon cœur souscrit à tout; mais enfin il murmure, Il se plaint de l'arrêt que ta bouche a dicté, Et t'accuse tout bas de trop de cruauté.
Le malheureux se reproche d'être peut-être injuste et d'avoir été, par des soupçons immérités, le propre artisan de son malheur :
Peut-être, trop d'aigreur empoisonne mes plaintes; Mais, si de mes chagrins tu sentais les atteintes, Zelmire, à mon amour tu croirais tout permis. Assez et trop longtemps, adorateur soumis, J'ai traîné sur tes pas, dans un humble silence. Les fers que désormais veut briser ta prudence. J'eus des torts, je le sais; j'eus les torts d'un jaloux; Je soupçonnai tes soins... mais dis-moi, sommes-nous Dans ces tristes sérails, dans ces prisons d'Asie, D'où la main des muets bannit la jalousie? L'essaim des séducteurs environne tes pas? Pour un cœur adoré quel cœur ne tremble pas?
Enfin il se résigne à son sort, il va obéir à l'ordre rigoureux, il va s'éloigner, mais qu'au moins la cruelle n'oublie pas ses serments, qu'elle ne soit pas parjure une seconde fois.
Mais je veux bien, Zelmire, en croire tes promesses : (Que m'importe une erreur, après tant de faiblesses?
C'en est une de plus et je veux l'embrasser), Mais, songe que c'est toi, toi qui m'y veux forcer; Songe que tu promets à l'Amant le plus tendre De lui rendre les droits que tu vas lui reprendre. Ta bouche l'a juré, ton cœur en est garant; Ton cœur sera puni s'il trahit le serment :
Si tu trahis l'espoir dont tu flattes mes peines, Puisses-tu, sous le poids de tes honteuses chaînes. Traîner dans les affronts des jours déshonorés, Des jours à l'esclavage, à l'opprobre livrés ! Puisse l'ingrat mortel, auteur de mon supplice, Ne te payer jamais le prix du sacrifice ! Heureux I si je puis voir ton cœur, toi, ta beauté Au comble du mépris qu'ils auront mérité !
Le poète se retira chez son oncle maternel qui était curé de Saint-Salomon à Pithiviers. Les premiers temps de sa retraite furent des plus douloureux. C'est à l'ami qui l'a soutenu dans son épreuve et qui l'a poussé à s'éloigner qu'il confie ses angoisses et ses regrets :
Cher et cruel Ami, penses-tu que mon cœur Loin de ce qu'il adore ait trouvé le bonheur ; Qu'il se repose, enfin, dans ce sage équilibre D'un cœur sans passion, indifférent et libre? Tu croyais les briser ces fers de mon amour, Ces fers, quittés cent fois et repris tour à tour. Ah ! je rappelle encor le jour, le jour horrible, Où parjure, où barbare, et cependant sensible, Dans un affreux exil par tes mains entraîné, Je fuyais loin des yeux qui m'avaient enchaîné.
C'est en vain que son ami lui fait espérer des triomphes dramatiques, des satisfactions d'amour-propre qui adouciront l'amertume de ses regrets :
Ces lauriers desséchés, ces dons de Melpomène, Ces applaudissements, ces lionneurs de la scène, Que ta voix me promet pour prix de mes travaux, Sont un trop faible espoir pour adoucir mes maux. Hélas ! qui me rendra ces voluptés si chères. Ces nuits, ces jours heureux, ces plaisirs solitaires. Ces doux moments filés par les mains de l'Amour, Ces baisers, en un mot... que je rendais toujours? Ami, j'ai tout perdu; j'ai perdu mon Amante.
Colardeau eut assez de résignation et de passion pour attendre deux ans dans la solitude le retour des jours heureux qu'on lui avait fait espérer. Mais hélas ! sa patience ne fut pas récompensée. Le terme fatal arriva sans qu'il reçût la moindre nouvelle de l'infidèle : une fois encore tous les serments étaient trahis.
Le poète eut l'insigne faiblesse de vouloir tirer vengeance d'un oubli qui n'était en somme que très naturel et auquel il ne devait que trop s'attendre. Sous le coup de la déception qu'il éprouve, il foule aux pieds tous les souvenirs du passé, il brûle ce qu'il a adoré et il écrit
une comédie qu'il intitule Les Perfidies à la mode, où il dépeint en termes virulents toutes les trahisons dont il croit être la victime. La pièce devait être jouée aux Français et étaler aux yeux de tous les procédés infâmes de Marie de Verrières, mais Colardeau ne put se mettre d'accord avec les comédiens et la comédie ne fut pas représentée.