‹ Les Demoiselles De VerrièresChapitre 4 sur 48 · Besenval · texte numérisé non relu

Besenval

femme le mari répond par cette douce morale : « Je vous ai laissée dire jusqu'au bout, ma chère amie, mais oserais-je demander de quoi VOUS vous plaignez ? Ne suis-je pas toujours occupé de vos amusements plus que des miens, ne vous laissai-je pas une entière liberté?... Je suis fâché de voir l'état où vous mettez pour des fantaisies, pour des chimères.... Je ne peux rien à cela, moi. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je vous aime autant que je l'ai jamais fait et que si je ne suis pas perpétuellement avec vous comme j'y étais dans le commencement de notre mariage, prenez -vous -en encore une fois à l'usage du monde qui ne le permet pas.... S'il est vrai que je me sois laissé aller à quelques distractions, premièrement ce n'est point un crime, et en second lieu vous vous y prenez mal pour me faire revenir. »

Et comme elle s'indigne, il lui répond avec une admirable désinvolture :

« Non, en vérité, ma chère amie, vous n'avez nulle idée de ce monde ni de ses usages ! que fait tout cela ! et qu'a de commun une créature qu'on peut avoir pour de l'argent et qu'on laisse là quand on n'en veut plus, avec une femme

qu'on estime et qu'on a choisie ? » et il termine sa mercuriale par cet aveu consolant : « Sois toujours sûre que tu es de toutes les femmes celle que j'aime le mieux. »

Enfin, fort de sa conscience et de son bon droit, il s'efforce de démontrer à la jeune femme, par des exemples pris dans leur propre société, le mal fondé de ses plaintes et l'inanité des reproches qu'elle lui adresse :

(( Est-ce que le petit Gerseuil n'adore pas sa femme? Cependant Gerseuil a des maîtresses. Est-ce que la vicomtesse n'est pas heureuse ? — On le dit, mais si on le lui demandait ? — Ah ! parbleu, elle serait bienvenue de se plaindre, on lui rirait au nez; que veut-elle donc? Son mari ne lui refuse rien, il couche avec elle tant qu'elle veut.... il faut convenir aussi que c'est un homme vigoureusement constitué.... Ah! çà, j'ai eu quelques bonnes fortunes en ma vie, croyez-vous que j'en fusse moins amoureux de vous ? Avez-vous à mon retour trouvé quelque changement ? Vous pleurez ! tranquillisezvous, je les réserverai pour les absences, mais sachez-moi gré de la confiance que je vous montre. «

Après avoir reproduit cette conversation la jeune femme ajoute cette réflexion mélancolique : « Quelle manie, quel préjugé de n'oser aimer sa femme et de préférer son propre tourment à l'effort que l'on aurait à faire pour se mettre audessus de ce barbare usage ! ^ »

Nous venons de voir comment les maris entendaient la fidélité conjugale, voyons comment les femmes la comprenaient à leur tour.

Le rôle de la femme au xviii^ siècle est si singulier, la place qu'elle occupe dans le monde est tellement en dehors de toute proportion avec celle que nous lui accordons aujourd'hui, qu'il est intéressant de jeter un rapide coup d'oeil sur la situation qui lui est faite.

Le xviii' siècle est le règne de la femme : tout pour elle et par elle. Jamais à aucune époque sa domination n'a été plus absolue, plus complète, plus ostensible. Certes, nous ne voulons pas dire

1. Mémoires de Mme d'Épinay (Inédits). — En 1735 l'on avait joué aux Fiançais une comédie intitulée Le Préjugé à la mode. C'est Mile Quinault qui en avait donné l'idée à La Cliaussée. On y expose le contraste d'un jeune homme qui croit que c'est un ridicule d'aimer sa femme et d'une femme qui, par d'habiles procédés, force son mari à l'aimer publiquement, au mépris de tous les usages.

qu'elle n'ait pas dans d'autres temps exercé un pouvoir souverain, mais son influence n'osait à ce point s'afficher au grand jour ; si elle se faisait sentir, en apparence au moins elle se dissimulait. Au siècle dernier, au contraire, elle s'étale audacieusement, sans voile, sans mystère. Politique, arts, lettres, sciences, la femme a tout envahi, tout absorbé. « Les femmes, dit Collé, ont tellement pris le dessus chez les Français, elles les ont tellement subjugués qu'ils ne pensent et ne sentent plus que d'après elles *. »

Qui gouverne la France ? Mme de Prie, Mme de Mailly, Mme de Châteauroux, Mme de Pompadour, Mme duBarry; quand le Roi est au Conseil, c'est Mme de Pompadour qui préside dans la pensée du monarque. « Et voilà pourquoi, dit le duc de la Vallière, nous avons des édits en bonnets montés. )) — « Dites plutôt en impôts montants, répond M. de la Chalotais ^. »

C'est la femme qui protège les jeunes auteurs, les lance, fait jouer leurs pièces en dépit des cabales : c'est elle qui ouvre les portes de l'Académie.

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