‹ Les Demoiselles De VerrièresChapitre 31 sur 48 · MARIAGE D AURORE · texte numérisé non relu

MARIAGE D AURORE

Au moment où l'astre de Marie de Verrières

continuait à briller du plus vif éclat, survint un

événement de famille qui la mit à même de

témoigner les tendres sentiments qu'elle n'avait

amais cessé de porter à ses enfants.

On se rappelle qu'Aurore, cette fille qu'elle avait eue du maréchal de Saxe, lui avait été enlevée par les soins de la Dauphine, et que cette princesse l'avait mise au couvent de Saint-Cyr pour y achever son éducation. On se rappelle également que la première condition imposée par la princesse avait été qu'Aurore ne reverrait jamais ni sa mère ni sa tante. Cette clause si cruelle fut scrupuleusement respectée.

La règle de la maison de Saint-Cyr était de rendre les jeunes filles à leurs parents à l'âge de vingt ans et de leur remettre en même temps une dot de mille écus avec un trousseau en rapport avec leur condition. Celles qu'on mariait à des personnes agréées par le roi recevaient une dot proportionnée à la qualité des parties.

La Dauphine, qui avait pris très au sérieux son rôle de mère adoptive et qui se préoccupait beaucoup de l'avenir d'Aurore, ne voyait pas venir sans inquiétude le moment où elle quitterait le couvent et où elle échapperait à la douce autorité qu'elle subissait depuis son enfance. Ellemême pouvait mourir. Que deviendrait sa chère pupille, isolée, sans appui, sans conseils d'aucune sorte? Pour rien au monde elle ne voulait la voir retourner chez sa mère, où elle ne pouvait trouver que de détestables exemples et où elle aurait vécu entourée d'écueils de tous genres.

C'est pour la préserver des dangers qui la menaçaient que la princesse chercha à la marier avant qu'elle n'abandonnât le couvent, c'est-àdire avant sa vingtième année. Elle trouva bientôt l'époux qu'elle désirait pour elle, et

en 1766, Aurore, alors âgée de dix-huit ans, quittait la douce et paisible retraite où l'on avait abrité son enfance et sa jeunesse pour obéir aux vœux de sa mère adoptive et épouser le comte de Horn.

Le couvent au xviir siècle n'avait que peu de rapport avec l'idée que nous nous en faisons aujourd'hui; on n'y vivait nullement muré et cloîtré, les bruits du monde ne venaient nullement mourir au pied de ses hautes murailles; ils y pénétraient fort bien, et les scandales même de la cour et de la ville y trouvaient souvent un écho trop fidèle.

C'est à ce point qu'une jeune fille, au sortir du couvent de Panthémont, pourra écrire les Confidences d'une jolie femme, tableau de tous les scandales du temps, qu'elle a entendu raconter par ses compagnes. La description qu'elle en fait est si exacte, les renseignements qu'elle donne sont si précis, que les personnes dont elle a fait le portrait se reconnaissent à n'en pouvoir douter, qu'il en résulte un irréparable éclat, et que la jeune fille, coupable d'indiscrétion, est enfermée à la Bastille sur l'ordre du roi.

On s'exphque que dans ces conditions Aurore

ne soit pas sortie du couvent aussi novice et candide qu'on pourrait le supposer. Elle avait au contraire sur la vie des idées très nettes et très arrêtées et sa conduite, dès qu'elle eut sa liberté, allait en fournir une preuve indiscutable.

Le premier soin de la jeune fille, aussitôt son mariage résolu, fut de faire réformer son état civil ; elle y réussit grâce à l'intervention de la Dauphine. Bien que la situation fût fort délicate et exigeât beaucoup de discrétion. Aurore s'indigna de figurer, au moment de la publication des bans et sur son acte de mariage, comme fille du bourgeois La Rivière, ce bourgeois qui, autrefois, avait si obligeamment prêté son nom et son assistance pour donner à l'enfant un état civil régulier; elle estima que la gloire de descendre de Maurice de Saxe compensait largement l'irrégularité de sa naissance et ce que le côté maternel lui offrait de peu glorieux ; elle aima mieux être la fille naturelle de Maurice de Saxe que la fille légitime du bourgeois La Rivière. Elle s'adressa donc au Parlement pour que sa filiation fût publiquement reconnue, et l'on fit droit à sa requête. Elle fournit la preuve, tant par la dépo-

sition du sieur Gervais qui avait accouché sa mère, que par les personnes qui l'avaient tenue elle-même sur les fonts baptismaux, qu'elle était bien la fille du comte de Saxe et que ce dernier l'avait toujours reconnue pour telle. La Cour, sur les conclusions de M^ Joly de Fleury, avocat général, rendit le 4- juin 17§6 un arrêt qui déclara Aurore « en possession de l'état de fille naturelle de Maurice, comte de Saxe ». L'arrêt en outre « ordonna que l'acte baptistaire inscrit sur les registres de la paroisse de Saint-Gervais et Saint-Protais de Paris, à la date du 19 octobre 1748, serait réformé, et qu'au lieu des noms de Jean-Baptiste de la Rivière, bourgeois de Paris, et de Marie Rinteau, sa femme, il sera, après le nom de Marie-Aurore, fille, ajouté ces mots : naturelle de Maurice, comte de Saxe, maréchal général des camps et armées de France, et de Marie Rinteau, et ce par l'huissier de notre dite Cour, porteur du présent arrêt, etc. * » Comme à cette époque il n'y avait d'autres re-

1. Extrait de la collection de décisions nouvelles et de notions relatives à la jurisprudence actuelle par M. J.-B. Denisart, procureur au Châtelet de Paris. Tome III, p. 704. — Paris 1771. A Jullien, le Théâtre des demoiselles Verrières.

gistres de l'état civil que ceux tenus par les paroisses, l'arrêt du Parlement reproduit sur les extraits baptistaires de l'église Saint-Gervais et Saint-Protais suffisait pour modifier la situation sociale d'Aurore.

Après s'être ainsi posée et affirmée très délibérément comme fille du comte de Saxe, Aurore ne fit plus d'objections à son mariage. La Dauphine , il faut l'avouer, n'avait pas fait un choix des plus heureux. L'époux qu'elle lui destinait était le comte de Horn, bâtard de Louis XV, auquel il ressemblait, paraît-il, d'une façon frappante. Le comte était chevalier de Saint- Louis et capitaine au régiment de Royal-Bavière ; on obtint pour lui en l'honneur de son mariage la place de lieutenant pour le roi de la province de Schelestadt. Il était d'une belle figure et d'une superbe prestance, mais son regard paraissait dur et insolent. Suivant l'usage presque général à l'époque, Aurore n'avait jamais rencontré le mari qu'on lui destinait ; elle le vit pour la première fois le jour de son mariage.

L'union fut célébrée en grande pompe et la Dauphine y assistait.

En l'honneur de ce grave événement on per-

mit à Mlle de Verrières de revoir sa fille, mais l'entrevue n'eut lieu que le jour même où l'union fut célébrée et après la cérémonie nuptiale. Marie n'était nullement une mère dénaturée ; elle éprouvait pour cette enfant des sentiments très tendres. Ce ne fut donc pas sans une profonde émotion qu'elle vit arriver l'heure d'embrasser celle qui lui devait le jour. Bien des sentiments divers s'agitaient en son âme ; d'un côté la joie de revoir une fille dont elle était séparée presque depuis sa naissance, de l'autre la crainte poignante de ne trouver en elle qu'une froideur respectueuse, peut-être même une instinctive répulsion. De quelle manière cette enfant avaitelle été élevée? Quels sentiments lui avait-on inspirés pour sa mère coupable? Allait-elle la repousser, la renier? Consentirait-elle seulement à la revoir? Redoutant dans une première entrevue de ne pouvoir maîtriser son émotion, Marie crut plus sage et plus prudent d'écrire d'abord à sa fille et de lui exprimer tous les sentiments qui l'agitaient si fiévreusement. L'impression sur Aurore n'en serait que plus durable. Un ami de la maison, et il n'en manquait pas, fut chargé de composer un épithalame et de

rendre, en termes touchants, la joie d'une mère qui retrouve sa fille et redoute en même tepips d'en être méconnue. L'épithalame fut composé sous la forme d'un dialogue entre Marie de Verrières et sa sœur Geneviève (Mme de la Marre). L'auteur insistait habilement sur une illustre paternité: une erreur n'est-elle pas excusable avec un héros? Maurice lui-même n'était-il pas le fruit d'une faute ?

MADAME DE LA MARRE

Oui, ma sœur, ce sont eux, c'est lui!

C'est lui, c'est elle.

MADAME DE LA MARRE

Qu'il est intéressant

Qu'elle est touchante et belle Enfin, ma fille, enfin, je jouis de mes droits; Des marches de l'autel c'est moi qui vous reçois. Venez, venez sentir dans les bras d'une mère Combien je vous aimai, combien vous m'êtes chère. Ce jour, ce jour heureux qui nous réunit tous ! Vous rend à ma tendresse et vous donne un époux : C'est le jour du bonheur, le beau jour de ma vie.

MADAME DE LA MARRE

Et vous à qui l'amour et l'hymen l'ont unie, Héros qui possédez la fille d'un héros, Dans le sein de la paix et d'un noble repos.

Vous verrez sa candeur, sa tendresse naïve Distraire en l'amusant votre valeur captive. Son amour répandra sur vos heureux loisirs L'intérêt du bonheur, le charme des plaisirs. Rien encore n'a flétri son âme simple et pure ; Vous recevez son cœur des mains de la nature. Si ce cœur, jusqu'ici de lui-même ignoré, Connaît un sentiment, vous l'avez inspiré.

MADEMOISELLE DE VERBIÈRES

Il en est un, ma sœur, un qu'elle doit connaître;

Il est bien pur... Ma fille, un jour, un jour peut-être

Ce sentiment plus fort et mieux développé

Saisira votre cœur plus vivement frappé.

Vous saurez à quel titre et pourquoi je vous aime;

Vous connaîtrez mes droits, vous les aurez vous-même.

Que jamais votre oubli ne m'oblige à pleurer

Le douloureux instant qui doit nous séparer!

Monsieur, à votre cœur, je le demande en mère,

Que ma fille jamais ne me soit étrangère.

La nature et le sang n'ont point de préjugés:

La nature est pour moi , si vous l'interrogez.

J'en atteste aujourd'hui les mânes d'un grand homme,

A ma fille inconnu, mais que mon cœur lui nomme.

Ce héros, dont la gloire environnait le front,

Du sang de Kœnigsmark ne sentit point l'affront;

Sa grande âme jamais n'en fut humiliée,

Et sa mère par lui ne fut point oubliée.

MADAME DE LA MARRE

Pourquoi mêler, ma sœur, à ces heureux moments Des doutes si cruels, de vains pressentiments ? Ne versons aujourd'hui que des larmes de joie. Ta sensibilité s'étend et se déploie,

Elle porte sur tout son inquiète ardeur, Fixe-la sur ta fille, et sois à ton bonheur. Connais-tu des devoirs, des lois assez barbares Qui puissent exiger...? Non, ma sœur, tu t'égares; Aurore, quel que soit son heureux avenir. Ne peut jamais, crois-moi, perdre le souvenir De nos soins prodigués à sa première enfance : Le premier des devoirs est la reconnaissance.

Eh bien I je m'abandonne à des transports plus doux.

Ma fille et vous, monsieur, vous son heureux époux.

Goûtez enfin, goûtez la félicité pure

Que l'amour vous promit, que l'hymen vous assure.

Que de votre bonheur mes yeux soient les témoins;

Les regards d'une mère en sont dignes du moins.

Ma fille, vos destins sont unis avec d'autres ,

Embellissez des jours où s'attachent les vôtres,

Délassez un héros de ses travaux guerriers.

Vous reçûtes le jour à l'ombre des lauriers.

Le tumulte de Mars, la pompe militaire

Ne peut vous étonner, ni vous être étrangère ;

La fille de Maurice en doit aimer l'éclat ;

Allez la contempler aux murs de Schelestadt ;

A quelqu'un de vos traits, faites-y reconnaître

Le grand cœur du héros à qui vous devez l'être.

Voilà tous vos devoirs et les vœux que je fais;

Mais pour les remplir tous, ne m'oubliez jamais.

(( Je ne connais rien de plus moral que cet épithalame, dit Grimm, et je doute que le plus beau chapitre sur les courtisanes puisse faire plus d'impression. L'inquiétude d'une mère d'être

méprisée et reniée par sa fille, prêche plus fortement les mœurs que le traité le plus éloquent. ))

Les craintes de Mlle de Verrières étaient vaines. L'entrevue entre la mère et la fille fut des plus touchantes ; Marie tomba dans les bras d'Aurore en. fondant en larmes et la jeune femme, incapable de maîtriser son émotion, couvrit de baisers cette mère qu'elle n'avait pour ainsi dire jamais vue. Elle la combla des plus douces promesses, elle l'assura de sa plus tendre affection et lui jura de la revoir aussi souvent que son éloignement de la capitale le lui permettrait.

Aurore ne fit pas seulement en ce même jour la connaissance de son mari et de sa mère, elle vit encore pour la première fois son frère, le chevalier de Beaumont, fils du duc de Bouillon. C'était alors un jeune seigneur de près de seize ans, plein d'élégance et de grâce, et qui, par l'esprit et la beauté physique, ressemblait étonnamment à sa mère.

La présence du chevalier sauva même Aurore du plus grave danger. Pendant les fêtes qui suivirent la cérémonie nuptiale, fêtes qui se prolongèrent fort avant dans la nuit, le valet de

chambre du comte de Horn prit à part le chevalier et lui avoua confidentiellement qu'il fallait à tout prix empêcher la jeune femme de passer la nuit avec son mari. L'intervention du chevalier fut assez mal accueillie et le comte opposa tout d'abord une assez vive résistance ; mais on fit intervenir son médecin et il dut se résigner.

Le chevalier n'eut pas seulement à faire entendre raison au comte, il lui fallut encore aller trouver sa sœur et lui recommander, dans son intérêt, de ne jamais rester seule avec son mari, de ne jamais, sous aucun prétexte, pénétrer dans ses appartements particuliers. Aurore, qui éprouvait un grand effroi et une répulsion instinctive pour ce soldat à la physionomie dure et méchante, promit tout ce qu'on voulut sans demander de plus amples détails, trop heureuse de s'en tirer à si bon compte.

« Il en résulta, dit Mme Sand, que Marie-Aurore de Saxe ne fut jamais que de nom l'épouse de son premier mari, car ils ne se virent plus qu'au milieu des fêtes princières qu'ils reçurent en Alsace : garnison sous les armes, coups de canon, clefs de la ville présentées sur un plat d'or, harangues des magistrats, illuminations, grands

bals à l'hôtel de ville, que sais-je? tout le fracas de vanité par lequel le monde semblait vouloir consoler cette pauvre fille d'appartenir à un homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne connaissait pas et qu'elle devait fuir comme la mort.

« Ma grand'mère m'a souvent raconté l'impression que lui fit, au sortir du cloître, toute la pompe de cette réception. Elle était dans un grand carrosse doré, tiré par quatre chevaux blancs. Monsieur son mari était à cheval, avec un habit chamarré très magnifique. Le bruit du canon faisait autant de peur à Aurore que la voix de son mari. Une seule chose l'enivra, c'est qu'on lui apporta à signer, avec l'autorisation royale, la grâce des prisonniers. Et tout aussitôt une vingtaine de prisonniers sortirent des prisons d'État et vinrent la remercier. Elle se mit alors à pleurer et peut-être la joie naïve qu'elle ressentit lui fut-elle comptée par la Providence, lorsqu'elle sortit de prison après le 9 thermidor. ))

Toutes ces réjouissances devaient avoir une fin tragique. Pendant un bal donné par la ville de Schelestadt aux nouveaux époux, le gouverneur, violent et batailleur, eut une querelle et disparut ;

on commençait à s'inquiéter d'une absence qui se prolongeait outre mesure lorsqu'un officier arriva en toute hâte chercher la comtesse de Horn. La jeune femme, insouciante et gaie, dansait avec toute l'ardeur de son âge; elle quitta le bal et accourut à l'hôtel du gouverneur encore toute brillante et parée. Au miheu des gens effarés et qui n'osaient répondre à ses questions, elle pénétra pour la première fois dans la chambre de son mari : un triste spectacle l'y attendait. Le visage couvert d'une pâleur livide, la poitrine ensanglantée, le comte de Horn gisait étendu sur son Ht; lorsque sa femme entra, il ouvrit la bouche comme pour lui adresser un dernier adieu, mais il ne put articuler une parole, il poussa un profond soupir et ses yeux se fermèrent à jamais. « Emmenez, emmenez madame la comtesse, s'écria le valet de chambre en voyant paraître Aurore, M. le comte n'a plus rien à lui dire. » On entraîna la jeune femme dans ses appartements et le souvenir de cette tragique soirée, de cette apparition ensanglantée au miheu des réjouissances d'un bal fut tout le souvenir qu'elle conserva de son époux.

Se conformant à la volonté de la Dauphine, la

jeune femme, elle n'avait pas dix-neuf ans, se retira dans un couvent pour y passer le temps de son veuvage*. C'était la mode alors pour les jeunes veuves; elles trouvaient ainsi un asile décent qui sauvegardait toutes les convenances et leur laissait en même temps la plus complète liberté.

Malheureusement pour Aurore la Dauphine mourut l'année suivante, ne laissant à sa protégée que le souvenir de ses bienfaits et une assez maigre rente.

Désireuse d'acquérir une indépendance pécuniaire qui la mît à l'abri du besoin, Aurore s'adressa de différents côtés pour obtenir une pension plus considérable que celle qui lui avait été léguée par sa mère adoptive, mais ses démarches échouèrent devant l'indifférence générale. Elle eut alors l'idée de s'adresser à celui qui passait pour le protecteur-né de tous les

1. La veuve ne sortait pas et ne recevait que ses parents; dans son appartement tout était recouvert d'une tenture noire. Son deuil était d'un an et six semaines; elle portait quatre mois et demi le manteau, la robe et le jupon d'étamine ; quatre mois et demi le crêpe et la laine; trois mois la soie et la gaze et six semaines le demi-deuil. Autrefois les deuils étaient beaucoup plus longs, mais l'ordonnance de 1716 les avait réduits de moitié.

faibles, de tous les opprimés, de tous les déshérités de ce monde, à Voltaire. Le patriarche n'avait-il pas quelques années auparavant, dans un beau mouvement de générosité, adopté une descendante éloignée du grand Corneille*? Se-

1. Les bienfaits dont Voltaire avait si généreusement comblé Mlle Corneille lui avaient naturellement attiré beaucoup de désagréments. Tout ce qui, de près ou de loin, croyait toucher à la famille du grand poète, se dirigea vers Ferney avec la conviction d'y trouver un asile assuré et le patriarche ne savait plus auquel entendre. Au milieu de bien des intrigants arriva cependant un véritable descendant de Pierre Corneille. Il faut entendre Voltaire lui-même nous raconter cette odyssée.

« Mais admirez dans quel embarras me jette Pierre Corneille. Ce n'est pas assez pour lui d'avoir fait Pertharite, Théodore, Agésilas, Attila, Suréna, Pulchérie, Othon, Bérénice, il faut encore qu'un arrière-petit-fils de tous ces gens-là vienne du pays de la 3Ière-aux-Gaines me relancer aux Délices.

« C'est réellement l'arrière-petit-fils de Pierre. Il se nomme Claude-Etienne Corneille.

« Claude-Etienne, dont il s'agit ici, est né avec soixante livres de rente malvenant. Il a été soldat, déserteur, manœuvre, et d'ailleurs fort honnête Jiomme. En passant par Grenoble, il a représenté son nom et ses besoins à M. de M..., que vous connaissez. Ce pi'ésidenl, qui est le plus généreux de tous les hommes, ne lui a pas donné un sol, mais lui a conseillé de poursuivre son voyage à pied et de venir chez moi, l'assurant que ce conseil valait beaucoup mieux que de l'argent, et que sa fortune était faite.

« Glaude-É tienne lui a représenté qu'il n'avait que quatre livres dix sols, pour venir de Grenoble aux Délices. Le pré-

rait-il moins sensible aux infortunes de la propre fille d'un héros dont il avait chanté les exploits? Aurore écrivit donc au patriarche de Ferney :

« 24 août 1768.

« C'est au chantre de Fontenoy que la fille du maréchal de Saxe s'adresse pour obtenir du pain. J'ai été reconnue ; Madame la Dauphine a pris soin de mon éducation après la mort de mon père. Cette princesse m'a retirée de Saint-Cyr pour me marier à M. de Horn, chevalier de Saint-Louis et capitaine au régiment de Royal- Bavière. Pour ma dot elle a obtenu la Heute-

sident fait son décompte et lui a prouvé qu'en vivant sobrement, il en aurait encore de reste à son arrivée.

« Le pauvre diable enfin arrive mourant de faim et ressemblant à Lazare ou à moi. Il entre dans la maison et demande à boire et à manger, ce qu'on ne trouve point chez le président de M.... Quand il est un peu refait, il dit son nom et demande à embrasser sa cousine. Il montre les papiers qu'il a en poche, ils sont en très bonne forme. Nous n'avons pas jugé à propos de le présenter à sa cousine, ni à son cousin M. Dupuits, et je crois que nous nous en déferons avec quelque argent comptant.

« On nous menace d'une douzaine d'autres petits Cornillons, cousins germains de Pcrtharite, qui viendront l'un après l'autre me demander la becquée. Mais Marie Corneille est comme Marie, sœur de Marthe, elle a pris la meilleure part. »

nance du roy de Schelestadt. Mon mari, en arrivant dans cette place, au milieu des fêtes qu'on nous y donnait, est mort subitement. Depuis, la mort m'a enlevé mes protecteurs, Monsieur le Dauphin et Madame la Dauphine.

(( Fontenoy, Raucoux, Lawfeld, sont oubliés. Je suis délaissée. J'ai pensé que celui qui a immortalisé les victoires du père s'intéresserait aux malheurs de la fille. C'est à lui qu'il appartient d'adopter les enfants des héros et d'être mon soutien, comme il est celui de la fille du grand Corneille. Avec cette éloquence, que vous avez consacrée à plaider la cause des malheureuses, vous ferez retentir dans tous les cœurs le cri de la pitié, et vous acquerrez autant de droits sur ma reconnaissance que vous en avez déjà sur mon respect et sur mon admiration pour vos talents subfimes.

« Aurore, comtesse de Horn. »

Malheureusement la supplique d'Aurore n'arrivait pas à l'heure propice ; Voltaire se trouvait largement pourvu avec une fille adoptive et il n'en souhaitait nullement une seconde; de plus le ménage du patriarche venait d'être agité par

des dissensions intestines ; Mme Denis avait quitté Ferney et ce n'était certes pas le moment d'y introduire une jeune femme dont la place ne paraissait nullement marquée dans cet intérieur troublé. Voltaire répondit très poliment, et avec force phrases attendries, mais en conseillant de s'adresser ailleurs :

(( 2 septembre" 1768, au château de Ferney.

« Madame,

« J'irai bientôt rejoindre le héros votre père et je lui apprendrai avec indignation l'état où est sa fille. J'ai eu l'honneur de vivre beaucoup avec lui. Il daignait avoir de la bonté pour moi. C'est un des malheurs qui m'accablent dans ma vieillesse de voir que la fille du héros de la France n'est pas heureuse en France. Si j'étais à votre place, j'irais me présenter à Mme la duchesse de Choiseul. Mon nom me ferait ouvrir les portes à deux battants, et Mme la duchesse de Choiseul, dont l'àme est juste, noble et bienfaisante, ne laisserait pas passer une telle occasion de faire du bien. C'est le meilleur conseil que je puisse vous donner et je suis sûr du succès quand vous parlerez.

« Vous m'avez fait, sans doute, trop d'honneur, madame, quand vous avez pensé qu'un vieillard moribond, persécuté et retiré du monde, serait assez heureux pour servir la fille de monsieur le maréchal de Saxe. Mais vous m'avez rendu justice en ne doutant pas du vif intérêt que je dois prendre à la fille d'un si grand homme.

« J'ai l'honneur d'élre....

(( Voltaire,

« Gentilhomme ordinaire de la chambre du Roy. »

Aurore suivit-elle le conseil du patriarche et continua-t-elle ce triste métier de solliciteuse? renouvela-t-elle auprès de la duchesse de Choiseul des tentatives qui avaient partout échoué? nous l'ignorons.

Ce qui est certain, c'est qu'à bout de ressources, elle renonça à un espoir chimérique et qu'elle se résigna à accepter l'hospitalité que sa mère et sa tante lui offraient avec insistance. Elle quitta donc le couvent et vint s'installer dans le somptueux hôtel des Verrières, où elle fut accueillie à bras ouverts. Du couvent passer sans transition dans l'intérieur d'une courtisane,

c'était au moins un peu brusque. Dans tous les cas, pour une jeune veuve de dix-neuf ans, c'était une singulière place. Aurore ne parut pas cependant s'étonner outre mesure de son changement d'existence; les fêtes que l'on donnait chez sa mère l'enchantèrent, et elle en devint bientôt la reine incontestée. Nous l'y retrouverons prochainement. ^

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