‹ Les Demoiselles De VerrièresChapitre 32 sur 48 · LE CHEVALIER DE BEAUMONT · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER DE BEAUMONT

Nous venons de voir le fils de Mlle de Verrières, le chevalier de Beaumont, intervenir fort à propos au moment du mariage de sa sœur. Que lui était-il advenu depuis que nous l'avons laissé, encore tout enfant, élevé à l'hôtel de Bouillon comme s'il eût été l'enfant légitime, chéri de la princesse et adoré de son frère le cul-de-jatte?

L'une et l'autre ne pouvaient plus se passer de lui. Il se montrait digne, du reste, de l'affection qu'il inspirait, par les tendres soins dont il entourait les êtres faibles et malheureux près desquels il vivait ; sa piété presque filiale pour la duchesse, sa douceur, sa bonté pour son frère étaient vraiment touchantes. Reconnaissant de l'affection si

tendre dont on avait comblé son enfance, il s'efforçait d'en témoigner toute sa gratitude. On eût dit qu'il cherchait à se faire pardonner sa beauté et sa vigueur physiques, si pénibles pour la malheureuse mère quand elle le comparait à son fils malingre et contrefait.

L'infortunée duchesse, en proie à une maladie longue et cruelle, dépérissait peu à peu : le chevalier ne quittait pas son chevet et lui prodiguait les soins les plus affectueux. Sentant sa fin prochaine et désespérée de quitter ce monde en laissant derrière elle sans secours et sans appui ce pauvre enfant souffreteux qui lui devait le jour, elle eut l'idée de le confier à celui qu'elle avait presque adopté. Les faisant venir tous deux à son lit de mort, elle leur fit jurer de s'aimer toujours tendrement, de ne se jamais quitter et elle fit promettre au chevalier de sacrifier sa vie, s'il était nécessaire, pour conserver celle de son frère.

Les deux jeunes gens pleurèrent amèrement la douce et sainte femme qui les avait élevés, puis la vie reprit comme par le passé, dans l'hôtel de Bouillon. Le duc n'y paraissait pas plus souvent qu'auparavant , dépensant son revenu

le plus joyeusement du monde et ne s'occupant nullement de ses enfants, abandonnés à des domestiques ou à des maîtres chargés de leur éducation. L'intimité des deux frères n'en devint que plus étroite et plus tendre.

Un jour cependant, à sa grande stupéfaction, le chevalier fut mandé devant son père ; c'était un véritable événenient et le jeune homme ne se présenta qu'avec crainte ;

« Chevalier, jet'aifaitdonnerdel'éducation; en as-tu profité ? Saurais -tu répondre à cette lettre ? »

Charles fit un brouillon et le porta en tremblant à son père, qui était rude et violent.

« Comment me faites-vous parler, m'sieur? s'écria-t-il en lui jetant le papier au nez. Refaites ceci au plus vite, et qu'il n'y ait pas un seul mot de ce que vous y avez mis. »

Le chevalier éperdu se remet à l'œuvre et apporte son second brouillon.

« Encore pis que l'autre ! s'écrie le duc. Refaites cela et que je n'y trouve pas un mot des deux premiers essais. »

Le chevaher recommence et revient.

(( C'est bien, dit le duc. Je vois qu'on ne m'a pas volé mon argent. »

Et il l'embrasse.

« La première lettre était bien, la seconde était mieux, la troisième parfaite. J'ai youIu t'éprouver. A présent, je te nomme mon secrétaire intime*. »

Ces fonctions eussent fort ressemblé à une sinécure, le duc n'abusant pas de la correspondance, si le jeune homme n'eût été en même temps chargé de surveiller la maison de son père, de gérer ses immenses propriétés et de le remplacer au besoin. La fortune du duc était considérable, il possédait plus de 1 400 000 livres de revenu. On peut aisément se figurer à quel point il était mis en coupe réglée par ses fournisseurs et ses gens, son maître d'hôtel et son intendant par- dessus tout. Charles essaya de réprimer l'effroyable gaspillage dont il était le témoin depuis bien des années, mais s'il y réussit dans une certaine mesure, il s'attira des haines qui devaient avoir sur sa vie une funeste influence.

Pendant qu'il remplissait auprès de son père les fonctions de secrétaire intime ou plutôt d'intendant, il lui arriva une assez plaisante aven-

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