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Tablettes d'un gentilhomme sous Louis XV

Ecrivains, poètes, peintres, sculpteurs, tous ne s'occupent que de la femme.

Cette domination incontestée, absolue, place l'homme dans une situation inférieure ; il est aux pieds de celle qui peut tout, qui dispose de tout.

Le règne de la femme amène le règne de l'amour.

L'amour devient la passion exclusive, le but unique de la vie. Livres, brochures, gravures, comédies, musique, partout il n'est question que d'amour. Ameublements, costumes, usages, tout est fait pour l'amour.

Quelle résistance une femme peut-elle opposer aux séductions qui l'entourent, à ces fréquentations continuelles, incessantes que l'usage impose et auxquelles on ne peut se dérober ? Quel frein peut la préserver des faiblesses irréparables ?

Ce n'est pas le lien conjugal pour lequel le mari affiche tant de dédain et qu'il est de bon ton de considérer comme un préjugé, un ridicule.

Ce n'est pas davantage la religion qui n'existe plus dans les cœurs et dont on ne garde les apparences que comme un signe d'élégance et d'éducation. On va à la messe par bon ton et

aussi à cause des gens qui eux ne sauraient s'en passer. C'est peut-être la seule hypocrisie de l'époque, mais elle est complète : si personne ne manque à ses devoirs religieux, combien d'athées parmi ces tristes fidèles * !

On prend plaisir à saper toutes les croyances, à détruire tout ce qu'on a adoré : « Les pauvres gens, dit Walpole, ils n'ont pas le temps de rire : d'abord il faut penser à jeter par terre Dieu et le Roi ; hommes et femmes, tous jusqu'au dernier, travaillent dévotement à cette démolition 2. ))

Du reste, dans cette voie, les femmes se montrent plus audacieuses encore que les hommes.

Qu'est-il advenu de la rehgion à une époque où, dans un cercle intime, une jeune femme peut

1. Grimm raconte une anecdote qui montre plaisamment le peu d'importance que jouait la religion dans la vie de l'époque. Une femme avait à parler au chevalier de Lorenzi et lui avait donné rendez-vous un dimanche à onze heures du matin. La conversation finie, elle lui proposa de le mener à la messe. Le chevalier étonné lui demande : « Est-ce qu'on la dit toujours? » Comme il y avait quinze ans qu'il n'y avait été, il croyait que ce n'était plus l'usage, et que même on n'en disait plus; ne sortant jamais avant deux heures, il ne se souvenait pas d'avoir vu une église ouverte.

2, A Thomas Brand, Paris, 19 octobre 1765.

hardiment proclamer l'athéisme et où elle ose ajouter le sourire aux lèvres : « C'est à son amant qu'il ne faut jamais dire qu'on ne croit pas en Dieu, mais à son mari, cela est bien égal. Avec son amant on ne sait jamais ce qui peut arriver, il faut se réserver une porte de dégagement; la dévotion, les scrupules coupent court à tout; il n'y a ni éclat ni emportement à redouter avec cette raison de changement. »

Et cette jeune femme de vingt-deux ans qui, en pleine connaissance, voyant la mort approcher, repousse résolument le prêtre appelé en toute hâte, en disant : « Si je n'étais si mal, je pourrais m'amuser de ses billevesées, mais je n'en ai pas le courage. » N'est-ce pas là un. des traits les plus tristement caractéristiques de l'époque*?

Dieu est démodé et on ne croit plus en lui ; mais comme le merveilleux et le surnaturel sont inhérents à la nature humaine, cette société sceptique et athée croit en Mesmer*, en Ca-

1 . La Jeunesse de Mme d'Èpinay. — Ces exemples sont fréquents.

2. « La maison de M. Mesmer est comme le temple de la divinité, qui réunit tous les états. On y voit des cordons bleus, des abbés, des marquises, des grisettes, des militaires, des traitants, des freluquets, des médecins, des

gliostro*, elle croit à la magie, au vendredi, aux diseuses de bonne aventure, etc.

La femme sans soutien moral, sans appui,

jeunes filles, des accoucheurs, des gens d'esprit, des têtes à perruques, des moribonds, des hommes forts et vigoureux, etc. Tout y annonce un attrait, un pouvoir inconnus; ce sont des barreaux magnétiques, des baquets fermés, des baguettes, des cordages, des arbustes fleuris et magnétisés, divers instruments de musique, entre autres l'harmonica, dont les sons flûtes éveillent celui-ci, donnent un léger délire à celui-là, excitent le rire, et quelquefois les pleurs; joignez à ces objets des tableaux allégoriques, des caractères mystiques, des cabinets matelassés, des lieux particuliers destinés aux crises, un mélange confus de cris, de hoquets, de soupirs, de chants, de gémissements : le tout se fait par l'opération d'un principe inconnu. » {Mesmer justifié, 1784.)

1. Cagliostro faisait aussi tourner toutes les têtes, et il avait des adeptes pleins de foi et de ferveur. Les femmes voulurent à leur tour être initiées.

Mme Cagliostro consentit à commencer un cours de magie pour trente-six adeptes, toutes femmes de condition, et les clauses préliminaires furent qu'elles déposeraient d'abord chacune dans une caisse 100 louis. Le cours eut lieu dans une vaste maison, rue Verte-Saint-Honoré.

« En entrant dans la première salle chaque femme était obligée de quitter son cul, sa bouffante, ses soutiens, son corps, son faux chignon, et de vêtir une lévite blanche avec une ceinture de couleur. 11 y en avait six en noir, six en bleu, six en coquelicot, six en violet, six en couleur de rose, six en impossible. On les fit ensuite entrer dans un temple éclairé garni de trente-six bergères garnies de satin noir. Mme Cagliostro, vêtue de blanc, était sur une espèce de trône. Quand la lumière fut presque éteinte, la grande prêtresse ordonna de découvrir la jambe gauche jusqu'à la cuisse, puis d'élever le bras droit. Alors deux

entourée des plus mauvais exemples, en butte à toutes les sollicitations, est donc bien mal armée pour résister au plus doux penchant de la nature : (( Je ne saurais condamner une femme lorsqu'elle aime et qu'elle est tendrement aimée, dit une femme à son amie. Je vous dirais même entre nous que je ne sais pas trop comment on fait pour résister. » .Aussi ne résistait-on pas. Quant à celles qui par accident restaient fidèles, on ne leur savait nul gré de leur vertu : « La fidélité fait les plus sottes femmes, disait M. de Boissi. ))

Comment l'amour aurait-il pu exister dans le mariage? Au sortir du couvent, la jeune fille épousait un homme qu'elle ne connaissait pas, qu'elle n'avait généralement jamais vu, et pour le choix duquel les parents n'avaient considéré que la position et la fortune.

Le mariage avait lieu. Au bout de peu de jours, la jeune femme se voyait délaissée et trompée :

femmes ayant un glaive en main entrèrent et attachèrent les trente-six dames par les jambes et par les bras. Cette cérémonie fut suivie d'un discours de la grande prêtresse et on soumit les dames à diverses épreuves. Enfin le Génie parut sous les traits de Cagliostro, toutes les dames se dépouillèrent de leurs voiles et un souper suivit. »

({ Jamais je n'avais fréquenté le théâtre de l'Opéra, écrit Cheverny, l'écueil de toute la jeunesse, où l'air et le bon ton entraînaient tous les nouveaux maris dans des écarts qui livraient leurs femmes au premier prétendant. Dès qu'une jeune femme se mariait avec de la figure, chacun, comme dans une ville de garnison, y portait ses prétentions. )) Les jeunes gens ne songeaient qu'à l'amour et toutes les femmes du monde étaient l'objet de leurs obsessions. « Vous entrez dans le monde, disait Mme de Montmorin à son fils, je n'ai qu'un conseil à vous donner, c'est d'être amoureux de toutes les femmes. » L'idée d'avoir un amant paraissait du reste aux jeunes femmes toute simple et toute naturelle, témoin ce mot de Mme de M..., quittée par le vicomte de Noailles ; elle était au désespoir et elle s'écriait naïvement : « J'aurai vraisemblablement beaucoup d'amants ; mais je n'en aimerai jamais aucun autant que j'ai aimé le vicomte de Noailles ! »

Entourée de séductions, mal armée pour y résister, la jeune femme faiblissait : le mari n'en avait cure. La loi cependant l'armait d'un pouvoir terrible, puisque s'il fournissait la preuve

de l'adultère, il pouvait obtenir une lettre de cachet et faire enfermer la coupable dans un couvent pour le restant de ses jours ; mais il n'usait presque jamais de ses droits. On peut compter les cas où il y eut recours.

(( Les maris, dit Besenval, réduits à souffrir ce qu'ils n'auraient pu empêcher sans se couvrir du plus grand des ridicules, avaient pris le parti sage de ne point vivre avec leurs femmes. Logeant ensemble, jamais ils ne se voyaient ; jamais on ne les rencontrait dans la même voiture ; jamais on ne les trouvait dans la même maison, à plus forte raison réunis dans un lieu public. »

L'insouciance était donc la vertu du mari; il fermait les yeux et ne demandait à sa femme qu'une certaine décence dans sa conduite. Rappelons ce mot d'une si surprenante philosophie échappé à un mari qui trouvait sa femme en galant entretien : « Quelle imprudence, madame! si c'était un autre que moi * ! »

1. Un mari disait à sa femme en lui parlant de son amant : « Madame, cet homme a des droits sur vous; il vous a manqué devant moi. Je ne le souffrirai pas. Qu'il vous maltraite quand vous êtes seule; mais, en ma présence, c'est me manquer à moi-même. »

Les maris ont adopté définitivement ces deux vers de la Noue :

« La plainte est pour le fat et le bruit pour le sot ; « L'honnête homme trompé s'éloigne et ne dit mot. »

La situation de mari trompé est devenue si fréquente, si commune, que personne n'y attache plus d'importance :

(( C'est bien mal fait, disait M..., d'avoir laissé tomber le c.age, c'est-à-dire de s'être arrangé pour que ce ne soit plus rien. Autrefois c'était un état dans le monde, comme de nos jours celui de jouer. A présent ce n'est plus rien du tout. ))

Bien entendu la jalousie n'est pas admise et l'infortuné qui s'en rend coupable s'expose aux plus impitoyables railleries. Chamfort rapporte un bien joli discours tenu à un mari qui se permettait de surveiller sa femme. M. de... s'étant aperçu que M. Barthe était jaloux, lui dit: (( Vous, jaloux ! Mais savez-vous bien que c'est une prétention? C'est bien de l'honneur que vous vous faites. Je m'explique. N'est pas c... qui veut : savez-vous que, pour l'être, il faut savoir tenir une maison, être poH, sociable, honnête?

Commencez par acquérir toutes ces qualités, et puis les honnêtes gens verront ce qu'ils auront à faire pour vous. Tel que vous êtes, qui pourrait vous faire c...? Une espèce! Quand il sera temps de vous effrayer, je vous en ferai mon compliment. ))

Voilà la morale du temps. L'adultère est admis, tout le monde s'en fait le complice ^ La femme du monde déclare une liaison en se montrant en grande loge avec son cavalier à l'Opéra. Le jour où la désillusion arrive, elle rompt tout simplement et passe à d'autres amours. « Faismoi grâce de tes raisonnements, dit une femme à sa sœur qui lui reproche son inconstance, mon amant m'ennuie, et je le quitte. J'ai cru l'aimer, je me suis trompée, voilà tout. »

Lisez ces quelques lignes de Mme d'Esparbés congédiant Lauzun encore novice : « Croyez-moi, mon petit cousin, il ne réussit plus d'être romanesque, cela rend ridicule et voilà tout. J'ai eu bien du goût pour vous, mon enfant, ce n'est

i. La princesse de Monaco vivait chez le prince de Condé, Mme de Boufflers chez le prince de Conti, la comtesse de Rochefort avec le duc de Nivernais, et tant d'autres du plus grand monde et de la plus haute noblesse.

pas ma faute si vous l'avez pris pour une grande passion, et si vous vous êtes persuadé que cela ne serait jamais fini. Que vous importe, si ce goût est passé, que j'en aie pris pour un autre ou que je reste sans amant? Vous avez beaucoup d'avantages pour plaire aux femmes, profitez-en et soyez convaincu que la perte d'une peut toujours être réparée par une autre ; c'est le moyen d'être heureux et aimable*. »

(( La licence de la régence, dit Besenval, avait fait dégénérer la galanterie de la Cour de Louis XIV en libertinage effréné. Au commencement du régne actuel, les hommes n'étaient occupés qu'à augmenter authentiquement la liste de leurs maîtresses, et les femmes à s'enlever leurs amants avec publicité. Ce n'était point la passion, encore moins l'estime, qui faisait les inclinations. Avoir pour les hommes, enlever pour les femmes, étaient les vrais motifs qui faisaient attaquer et se rendre. Aussi, l'on se quittait avec autant de facilité qu'on s'était pris 2.

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