‹ Les Demoiselles De VerrièresChapitre 40 sur 48 · Corresp. litt., janvier · texte numérisé non relu

Corresp. litt., janvier

de voir son ami au nombre des quarante; elle profita fort habilement du moment psychologique et elle mit en avant son protégé. C'était assurément le meilleur versificateur de l'époque, et sa place était indiquée dans l'illustre compagnie. Il avait en outre une qualité qui le faisait plus apprécier encore, il se trouvait dans un état de santé des plus précaires et on avait tout lieu d'espérer qu'il n'occuperait pas longtemps le fauteuil qu'on lui donnerait. Sa candidature fut donc accueillie avec bienveillance, mais La Harpe qui l'avait déjà remplacé dans le cœur de Mlle de Verrières, voulut le devancer à l'Académie, et il employa toutes les cabales et toutes les intrigues pour y parvenir avant lui.

C'est à peine si l'infortuné Colardeau eut la force de faire les visites obligatoires ; il y parvint cependant et fut élu en dépit des efforts de son concurrent; mais le poète était né sous une mauvaise étoile, car il n'eut pas la satisfaction de jouir de son triomphe et de pénétrer dans ce cénacle dont il avait si longtemps ambitionné l'entrée.

Le jour de sa réception publique était déjà fixé, lorsque son état empira par suite des

fatigues que lui occasionnèrent les visites qu'il avait dû rendre à ses futurs confrères. « Les visites m'ont tué », dit-il dans la dernière lettre qu'il écrivit à son oncle.

Le dimanche de Pâques, 16 avril 1776, Colardeau rendait le dernier soupir rue Cassette, dans l'hôtel de la marquise de la Vieuville. Il n'avait pas encore quarante-quatre ans.

Les derniers moments du poète furent attristés par une scène qui donne un trait de mœurs des plus piquants et qu'il serait fâcheux de passer sous silence. Barthe, l'auteur dramatique, venait d'écrire VHomme personnel. Colardeau avait été de ses amis, mais il ne le voyait plus qu'assez rarement. Ayant appris qu'il était à toute extrémité, Barthe vole chez lui, et le trouvant encore en état d'écouter ce qu'on lui disait : « Je suis désespéré de vous voir si malade, lui dit-il, et j'aurais pourtant une grâce à vous demander, c'est d'entendre la lecture de mon Homme personnel. )) — (( Songez donc, mon ami, lui répondit Colardeau, que je n'ai plus que quelques heures à vivre. » — a Hélas! oui, mais c'est justement pourquoi je serais bien aise encore de savoir ce que vous pensez de ma pièce. » Il

insista au point que le mourant fut forcé de consentir. Après l'avoir écouté jusqu'au bout sans rien dire : « Il manque à votre caractère un trait bien précieux, lui dit Colardeau. » — « Vous me l'allez dire? » — « Oui, répliqua en souriant le moribond ; c'est de forcer un ami qui se meurt à entendre encore la lecture d'une comédie en cinq actes ^... »

Le sort ménageait au poète un étrange successeur. A peine avait-il succombé que l'ambitieux La Harpe commençait une campagne des plus actives pour lui succéder. Toute la secte encyclopédique fut mise en mouvement, et à force d'intrigues il fut enfin nommé le 13 mai 1776.

Il eut ainsi à faire l'éloge du malheureux Colardeau.

On publia aussitôt cette épigramme :

Ce n'est point si mal à propos, Que La Harpe à l'Académie, Malgré toute son infamie, Siège, vainqueur de ses rivaux.

Grâces à la vertu magique De son fauteuil soporifique, Il va nous laisser en repos.

Page 1