CHAPITRE XVIII
AURORE DE SAXE. — SON MARIAGE AVEC DUPIN DE FRANCUEIL. — MADEMOISELLE DE SALNAT. — MORT DE M. d'ÉPINAY. — GENEVIÈVE AU COUVENT. — l'aBBÉ DE BEAUMONT.
M. d'Êpinay, qui depuis plus de vingt-cinq ans vivait avec Mlle de Verrières, éprouva un violent chagrin de sa mort. Mais la force de l'habitude était telle qu'il ne put rien changer à son genre d'existence. Et puis il y avait si longtemps qu'il avait quitté sa femme que ce n'était vraiment plus la peine de réintégrer le domicile conjugal. Il continua donc à vivre avec Geneviève ; Aurore et Mlle de Salnat complétèrent d'abord cet étrange intérieur.
Cependant sa mère morte, Aurore de Saxe jugea bientôt que la vie chez sa tante n'était plus possible, et pour la troisième fois elle rentra au couvent. Elle y menait une existence fort
douce, jouissait d'une très grande indépendance, recevait ses amis, entre autres Dupin de Francueil, qu'elle connaissait depuis si longtemps, (( papa )), comme on l'appelait au Calvaire; il prit peu à peu l'habitude d'aller la voir chaque jour, et souvent il restait à déjeuner avec elle.
Ces visites si fréquentes finirent par amener un résultat inattendu. Francueil, malgré son âge, s'éprit de la jeune veuve ; elle-même ne fut pas insensible à l'assiduité, au charme de cet aimable vieillard, et ils prirent la résolution de s'épouser.
Cette union n'eut pas lieu sans difficulté; la famille d'Aurore trouva le mari de trop petite noblesse pour épouser une fille du maréchal de Saxe et elle fit une très vive opposition. Mais Aurore était décidée à triompher de toutes les résistances, et en présence des obstacles qu'on soulevait à Paris, elle partit pour Londres avec son vieil ami. C'est là qu'ils contractèrent des Hens indissolubles, en mars 1777. Plus tard leur situation fut régularisée en France.
Le 15 janvier 1778 ils eurent un fils, Maurice- François-Élisabeth Dupin, qui fut le père de Mme George Sand.
Peu de mariages furent aussi heureux. Ils
s'adorèrent pendant dix ans que dura leur union. Quand on s'en étonnait devant Aurore, elle répondait :
« Un vieillard aime plus qu'un jeune homme, et il est impossible de ne pas aimer qui vous aime parfaitement. Je l'appelais mon vieux mari et mon papa. Il le voulait ainsi et ne m'appelait que sa fille, même en public. Et puis, est-ce qu'on était jamais vieux dans ce temps-là? C'est la Révolution qui a amené la vieillesse dans le monde. Votre grand-père, ma fille, a été beau, élégant, soigné, gracieux, parfumé, enjoué, aimable, affectueux et d'une humeur égale jusqu'à l'heure de sa mort. Plus jeune, il aurait été trop aimable pour avoir une vie aussi calme, et je n'eusse peut-être pas été aussi heureuse avec lui, on me l'aurait trop disputé. Je suis convaincue que j'ai eu le meilleur âge de sa vie et que jamais jeune homme n'a rendu une jeune femme aussi heureuse que je le fus ; nous ne nous quittions pas d'un instant, et jamais je n'eus un instant d'ennui auprès de lui. Son esprit était une encyclopédie d'idées, de connaissances et de talents, qui ne s'épuisa jamais pour moi. 11 avait le don de savoir toujours s'occuper d'une
manière agréable pour les autre sautant que pour lui-même. Le jour, il faisait de la musique avec moi ; il était excellent violon et faisait ses violons lui-même, car il était luthier, outre qu'il était horloger, architecte, tourneur, peintre, serrurier, décorateur, cuisinier, poète, compositeur de musique, menuisier, et qu'il brodait à merveille. Je ne sais pas ce qu'il n'était pas. Le malheur, c'est qu'il mangea sa fortune à satisfaire tous ces instincts divers, et à expérimenter toutes choses, mais je n'y vis que du feu, et nous nous ruinâmes le plus aimablement du monde. Le soir, quand nous n'étions pas en fête, il dessinait à côté de moi, tandis que je faisais du parfilage et nous nous faisions la lecture à tour de rôle; ou bien quelques amis charmants nous entouraient et tenaient en haleine son esprit fin et fécond par une agréable causerie. J'avais pour amies de jeunes femmes, mariées d'une façon plus splendide, et qui pourtant ne se lassaient pas de me dire qu'elles m'enviaient bien mon vieux mari.
« C'est qu'on savait vivre et mourir dans ce temps-là, disait-elle encore ; on n'avait pas d'infirmités importunes. Si on avait la goutte, on
marchait quand même et sans faire la grimace : on se cachait de souffrir par bonne éducation. On n'avait pas ces préoccupations d'affaires, qui gâtent l'intérieur et rendent l'esprit épais. On savait se ruiner sans qu'il y parût, comme de beaux joueurs qui perdent sans montrer d'inquiétude et de dépit. On se serait fait porter demimort à une partie de chasse. On trouvait qu'il valait mieux mourir au bal ou à la comédie que dans son lit entre quatre cierges et de vilains hommes noirs. On était philosophe; on ne jouait pas l'austérité, on l'avait parfois sans en faire montre. Quand on était sage, c'était par goût et sans faire le pédant ou la prude. On jouissait de la vie, et quand l'heure de la perdre était venue, on ne cherchait pas à dégoûter les autres de vivre. Le dernier adieu de mon vieux mari fut de m'engager à lui survivre longtemps et à me faire une vie heureuse. C'était la vraie manière de se faire regretter que de montrer un cœur si généreux*. »
Après la mort de Marie de Verrières et le départ d'Aurore pour le couvent, d'Épinay vécut