‹ Les Demoiselles De VerrièresChapitre 8 sur 48 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ORIGINE DES DEMOISELLES DE VERRIÈRES. — LE MARÉ- CHAL DE SAXE ET SA TROUPE DE COMÉDIE. — IL PROTÈGE MARIE DE VERRIÈRES. — NAISSANCE d' AU- RORE.

L'origine de Marie Rinteau est fort obscure. Nous ne savons rien de son enfance. Elle naquit vers 1728; en 1730 elle eut une sœur, Claudine- Geneviève. Plus tard, à l'époque de leur opulence, les deux sœurs prirent le nom de Verrières : nous le leur donnerons dès aujourd'hui.

Elles appartenaient à une famille de petits bourgeois de Paris, pauvres et d'une moralité plus que médiocre. Les époux Rinteau paraissent avoir été les dignes prédécesseurs du ménage Cardinal. Marie et Geneviève étaient deux enfants d'une rare beauté ; Marie se distinguait encore par une étonnante précocité d'esprit. A mesure qu'elles grandissaient, Rinteau, qui vé-

gétait misérablement, songeait à se faire mie « carrière » de ses filles; il trouva bientôt ce qu'il cherchait.

11 y avait alors un homme dont le nom retentissait dans toute l'Europe, c'était Maurice de Saxe*. Grand vainqueur sur les champs de bataille, Maurice était aussi un amateur effréné du beau sexe et ses exploits guerriers ne nuisaient en rien à ses amours : « On sait qu'avec beaucoup de^ noblesse et de fierté dans l'âme, dit Marmontel, le maréchal de Saxe avait les mœurs grivoises. Par goût autant que par système il voulait de la joie dans ses armées, disant que les Français n'allaient jamais si bien que lorsqu'on les menait gaiement et que ce qu'ils craignaient le plus à la guerre, c'était l'ennui. »)

Partant de cette idée, Maurice se faisait toujours suivre d'une troupe de comédiens et les plus johes actrices servaient à ses plaisirs. On peut supposer qu'elles ne contribuaient pas à faire régner dans le camp l'ordre et la décence.

1. Né le 19 octobre 1696. Il était fils d'Auguste II, roi de Pologne, et de la comtesse Aurore de Kœnigsmark, d'une des premières familles de Suède.

(( Chantilly^ et Beauménard- furent ses deux maîtresses favorites, écrit encore Marmontel, et leur rivalité, leur jalousie, leurs caprices lui donnaient, disait-il, « plus de tourments que les hussards de la reine de Hongrie' ».

1. On cite à son sujet une piquante anecdote : Le maréchal aimait épcrdument la Cliantilly qui ne pouvait le sentir. Cette petite créature avait la tête tournée d'un garçon pâtissier mal bâti, qui s'était échappé de la boutique de son maître pour faire des chansons et des opéras comiques. Il est vrai que ce garçon pâtissier s'appelait Favart, qu'il l'avait épousée, et qu'il dirigeait la troupe du maréchal de Saxe. Ne sachant plus comment résister aux obsessions du comte, la Chantilly s'enfuit pendant une nuit d'orage. On était au siège de Maëstricht. Cette même nuit la tempête rompit les ponts qui mettaient en communication l'armée du maréchal et le corps de Lowendahl. La situation était critique, car Lowendahl pouvait être écrasé sans qu'on pût le secourir ; de grand matin Dumesnil accourt chez le maréchal, il le trouve assis sur son lit, échevelé et dans la plus extrême douleur : « Sans doute le malheur est grand, dit Dumesnil, mais il peut se réparer. » « Ah I mon ami, répond le maréchal, il n'y a point de remède, je suis perdu ! » C'est en vain qu'on cherche à relever son courage, il reste dans un morne abattement. Au bout d'un grand quart d'heure, il comprend qu'on lui parle des ponts entraînés par l'orage : « Eh ! qui diable, dit-il, vous parle de ces ponts rompus; en trois heures je les réparerai, mais la Chantilly, la Chantilly, elle m'est enlevée I »

2. Mlle Beauménard avait appartenu à l'Opéra-Comique. Plus tard elle entra à la Comédie française et épousa Bellecour.

3. Mémoires de Marmontel. Cette phrase est extraite d'une lettre même du maréchal.

Chaque soir, pour distraire les soldats, il y avait grande représentation. Quelquefois même on faisait annoncer sur la scène l'affaire du lendemain. La veille de la bataille de Raucoux, Favart fut chargé de composer et de débiter le couplet suivant :

Demain nous donnerons Relâche, Quoique le directeur s'en fâche; Vous voir comblerait nos désirs.

On doit céder tout à la gloire.

Nous ne songeons qu'à vos plaisirs, Vous ne songez qu'à la victoire.

Ensuite on annonça pour le surlendemain le Prix de Cythère et les Amours grivois^ qu'on représenta effectivement, ce qui fit dire au camp que le maréchal avait préparé le triomphe avant la victoire.

Maurice poussait même la gracieuseté jusqu'à prêter sa troupe au général ennemi. Pendant la guerre de Flandre en 1744, les deux généraux s'étaient mis d'accord pour avoir tour à tour des représentations théâtrales; les comédiens passaient tout simplement d'un camp dans l'autre ; on leur fournissait une bonne escorte pour les garantir des pillards et surtout pour préserver

de malencontre et d'accident fâcheux la vertu si précieuse des dames de la troupe.

La réputation galante de Maurice étant universelle, c'est sur lui que Rinteau jeta les yeux pour obtenir une situation, et il eut bien soin de lui faire valoir les droits indiscutables que lui donnait sa double paternité. Ses légitimes espérances ne furent pas déçues. Maurice s'empressa de réparer les injustices du sort envers un si excellent père et il lui confia la garde d'un magasin considérable. Rinteau, qui paraissait né pour le commerce, sut rapidement tirer de sa nouvelle situation de très gros profits. En même temps ses deux filles Marie et Geneviève étaient admises à faire partie de la troupe de comédie du Maréchal ; on sait quelles en étaient les charges.

Ceci se passait en 1745. Marie avait à peine dix-sept ans, Geneviève près de quinze.

Rinteau ne fut pas récompensé de sa vilaine action. Son protecteur, qui entendait la guerre à sa façon et pillait de son mieux amis et ennemis, fut accusé de concussions, de malversations et éprouva quelques ennuis ; suivant l'usage, le vrai coupable fut épargné : mais pour donner sa-

lisfaction à la morale on se rabattit sur d'humbles subalternes. C'est ainsi que le digne père de Marie et de Geneviève fut enlevé à ses fructueuses occupations pour être jeté dans la prison qu'il méritait si bien.

D'Argenson avec son franc parler s'exprime en termes assez durs sur toute cette triste société : « Des gens qui reviennent de Flandre m'ont conté une partie des friponneries exercées par le comte de Saxe et le maréchal de Lowendal *, dans cette conquête. Cartouche n'en aurait pas fait davantage, ni plus impudemment.... On tient actuellement au cachot, à Bruxelles, un vieux maq , père supposé des demoiselles de Verrières, à qui le comte de Saxe avait procuré la garde d'un magasin des plus importants,

1. Arrière-petit-fils de Frédéric III, roi de Danemark. Il était né en 1700 et mourut le 27 mai 1755. Il embrassa à treize ans l'état militaire et servit d'abord comme simple soldat, mais dans le cours d'une seule année il parvint au grade de capitaine. 11 entra en 1745 au service de la France avec le grade de lieutenant général. La part importante qu'il prit à la bataille de Fontenoy, le siège de Berg-op-Zoom et de nombreuses victoires lui acquirent une grande célébrité. Tout le monde chantait alors une chanson composée en son honneur et qui débitait ainsi :

S'ti-là qu'a pincé Berg-op-Zoom Est un vrai moule à Te Deum...

LES DEMOISELLES DE VERRIERES. Sô

moyennant les bonnes grâces de ces demoiselles. De plus, il a fait des présents considérables, comme de douze mille livres au sieur de Sour-

dis* Il faut rendre ces sommes, on le serre

de près et l'on mènera loin nos grands pillards 2.... »

Cependant la jeune Geneviève n'avait produit sur le maréchal qu'une impression assez fugitive et qui n'eut pas de lendemain. Il n'en fut pas de même de sa sœur Marie. Séduit par son esprit autant que par^sa remarquable beauté, Maurice se prit pour elle d'un goût très vif; lui, célèbre par son inconstance, conserva la jeune femme pendant plusieurs années ! Il lui fit quitter la troupe de Favart et il l'installa à Paris, dès que la campagne fut terminée.

C'est à ce moment que les deux sœurs, qui ne s'étaient pas quittées, abandonnèrent le nom de Rinteau, qui sentait par trop son origine roturière, et prirent celui de Verrières qui résonnait fort agréablement et pouvait aisément se transformer en de Verrières.

1. Antoine-Alexandre Colbert, marquis de Sourdis, né le 27 décembre 1707, brigadier de cavalerie depuis 1740.

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