‹ Les demoiselles TourangeauChapitre 2 sur 8 · LES · texte numérisé non relu

LES

— JOURNAL LTN étudiant —

Longpont est une sous-préfecture dont on a parcouru les rues en moins d'une heure, et l'endroit manquerait tout à fait de pittoresque si un vieux château en ruine ne dominait la ville. Qu'il est singulier, en quittant Paris, de se trouver au milieu de cinq mille tîmes si tranquilles 1

Le lendemain de mon arrivée, levé de grand matin, et regardant du haut de la tour du château toutes ces maisons endormies, je me disais ; A quoi p.'jnse-!-on ici?

Ces braves eens se couchent tôt, se lèvent tard,

2 LES DEMOISELLE:^ TuURA.XGEAU

vont et viennent, discutent sur des riens et ne sont préoccupés ni de graves questions scientifiques ni de grands intérêts matériels. Les bourgeois de Longpont vivent-ils? J'ai rencontré en descendant du château quelques rares promeneurs : ne seraientce pas des êtres artificiels qui jouent à la vie?

Nous venions à Longpont, Michel et moi, pour nous refaire l'estomac, et nous retournerons à Paris sous le coup de nombreuses indigestions.

Madame Tourangeau, une excellente femme qui adore son fils, s'imagine que les étudiants vivent à Paris comme des princes, et elle a peur que nous ne trouvions sa cuisine modeste, quand Sancho luimême ouvrirait de grands yeux devant la desserte. Ce ne sont que canards, poulets, dindons qu'on enlève à la basse-cour pour les mettre à la broche.

La maison Tourangeau est transformée en pâtisserie , et l'une des sœurs de Michel , mademoiselle Julienne , passe sa journée à confectionner des pâtés, des taries, des crèmes qui suffiraient à nous nourrir, à Paris, pendant six mois,

LKS llK.MOlSr.LIJ:^ TMIHANUKAU 3

^iicliel et moi. ^Malgré nos prières, madame Tourangeau et sa fille ne s'arrêtent pas et pétrissent tout le jour, nous prenant sans doute pour deux ogres.

Le père de Michel m'a sauté cordialement au cou dès mon arrivée, et tout de suite :

— Je vais vous montrer mes constructions , nous a-t-il dit.

Car il a pour occupation d'acheter des maisons, de les jeter à bas et de les faire rebâtir , donnant autant de mouvement aux pierres qu'à sa personne.

Sans cesse il bat les rues de la ville, harcelant menuisiers, serruriers, maçons et charpentiers. C'est une activité de cerf aux abois. Je causais dernièrement avec lui devant une de ses chères maisons en construction; je me retourne, il m'avait quitté pour grimper aux mansardes, et de là, il continuait la conversation.

M. Tourangeau est un homme à projets qui effraye sa femme par les imaginations qui lui trottent sans cesse dans la tête et qui le font

s'écrier depuis quarante ans : « Je tiens ma fortune î ») sans avoir réussi à autre chose qu'à écorner son patrimoine.

Madame Tourangeau est le contre-poids qu'il fallait à un tel homme. Je l'entends se lever de grand matin, appeler sa fille, mettre tout en ordre dans la maison, aidée de mademoiselle Julienne. Mais comme le travail les récompense !

Le contentement intérieur se lit sur leurs lèvres sans cesse souriantes. Pleines d'activité, les dames veillent à l'entretien d'une maison considérable, suffisent à elles deux au jardin, au potager, à la hasse-cour, trouvent encore le temps de broder dans la journée, et mademoiselle Julienne se promène quelquefois avec moi sans que la besogne en souffre.

Les deux autres sœurs ne s'occupent pas de l'intérieur. L'aînée, mademoiselle Christine, est une femme aux yeux noirs alanguis qui illuminent parfois une figure maladive. Il lui faut des efforts intériem-s pour sourire. A sa démarche languissante, on dirait une fleur que le jardinier a oublié d'arroser.

LKS DKMDISKLLLS Td f H AlNfiEA T o

Mademoiselle Christine semble envier ractivilé de sa sœur Julienne. Elle voudrait aider sa mère, elle ne le peut; elle essaye de sourire, ses lèvres s'y prêtent à regret; elle sent que ceux qui l'entourent ont pitié de son état. C'est un oiseau à qui on a coupé les ailes. La pauvre fille souffre de ne pouvoir étaler les trésors de bonté qui sont en elle ; elle se dit que les esprits vulgaires ne comprennent pas la cause de sa langueur, et sou abattement en redouble. Pourtant il suffit de l'entendre parler pour la juger. Sa voix douce et touchante renferme toutes les délicatesses d'une âme mélancolique reployée sur elle-même; — mais mademoiselle Christine n'est pas comprise àLongpont. On ne remarque que sa vive piété et la régularité avec laquelle elle accomplit ses devoirs religieux.

Quelle singulière femme que la troisième sœur de Michel! Un cerveau embarbouillé de folles lectures. Je n'avais pas franchi le seuil de la maison que mademoiselle Émelina m'a troublé la tête par mille questions sur Paris, où elle ne voit que drames et romans. Surtout l'intéresse la

6 LES DEMOISELLES TOUKANGEALT

vie privée des hommes et des femmes célèbres.

Mademoiselle Emelina s'imagine que tout le monde se connaît à Paris, quand Michel et moi appartenons à une zone particulière limitée d'un côté par l'École de médecine, de l'autre par l'École de droit.

Il nous est impossible de parler d'autre chose que de la bibliothèque Sainte-Geneviève, du cabinet de lecture de Bloss, des cours publics et de rOdéon. Michel et moi n'avons passé les ponts que deux fois celte année, un jour pour aller à l'enterrement du général Lamarque, où nous avons reçu des coups de crosse des gardes municipaux ; un autre jour, pour nous en venger sur le dos des sergents de ville à la représentation de Pinto^ à la Porte- Saint-Martin. Voilà tout ce que je connais de Paris : aussi m'est-il difficile de répondre aux questions de mademoiselle Émelina.

Avec une volubilité incroyable, elle m'a harcelé de questions sur la célèbre Octavie Ghaumont : si i'élais enthousiaste de ses romans, si je la connaissais, si jo l'aimais, si elle s'habillait réellement en

LES DKMOISIÎLLKS ÏO l"R AX(i E AU 7

liomnie, si elle fumait, si elle élait helle, si j'avais lu son dernier livre, Caressa^ ce que je pensais du style de Caressa, etc.

— Ma chère enfant, a dit Michel, nous ne sommes pas fanatiques de la littérature de femmes qui, sauf de rares exceptions, ont autre chose à faire que de se barbouiller les doigts d'encre.

Sans craindre de choquer sa sœur, Michel a malignement ajouté qu'il n'y avait pas de femmes célèbres par l'exercice de la médecine ; que l'histoire ne comptait pas non plus de femme illustre par ses travaux de droit, et que la poésie pouvait se passer du culte de jeunes dames évaporées.

— Tu es un homme sans idéal ! a répliqué mademoiselle Emehna.

Madame Tourangeau et ses deux filles écoutaient cette discussion sans y prendre part ; mais on lisait dans leurs yeux qu'elles n'étaient pas fiîchées de voir donner une petite leçon à mademoiselle Emelina. Pourtant j'ai eu pitié d'elle et j'ai ajouté que nos études nous empêchaient de lire des ro-

mans, et que le livre intitulé Caressa m'était aussi inconnu que son auteur.

— A quoi, messieurs, passez-vous donc votre temps? a demandé ironiquement mademoiselle Emelina.

— Mademoiselle, nous nous levons de grand matin, Michel et moi, et, tout eu grignotant un petit pain, nous étudions des livres de droit et de mcde:ine qlii vous paraîtraient fort déplaisants. A sept heures, je laisse Michel en compagnie de Delvincûurt et de Duranton, et je vais à l'hôpital. Le reste de la journée, j'assiste aux cours, aux examens, je dissèque. A six heures, nous nous retrouvons avec Michel pour prendre un modeste repas. Le soir, nous allons au cabinet de lecture ou à la bibliothèque Sainte-Geneviève, puis nous rentrons mettre nos notes en ordre, et nous nous couchons pour recommencer le lendemain. Voilà notre vie.

— Il nous reste donc peu de temps, a ajouté Michel, pour lii-e Caressa.

— Mais vous ne sa^"ez rien de la condition

des femmes I s'est écriée mademoiselle Emelina.

Ici est arrivée naturellement la tirade sur les femmes sacrifiées, les femmes qui ne se marient que grâce à leur dot, victimes dont la célèbre Octavie Chaumont a, parait-il, chaudement plaidé la cause. Nous n'en aurions pas été quittes à si Jjon marché si M. Tourangeau ne fût rentré. La discussion a cessé immédiatement.

Les provinciaux ne s'intéressent guèi-e à ces sortes de questions, et de ce côlé je suis resté provincial. Depuis le commencement du monde, les hommes se plaignent des femmes, les femmes des hommes. Je ne peux passer à côté de l'étalage d'un bouquiniste de la rue des Grès sans voir des quantités de volumes sur la suprématie de riioniiiic ou de la femme et je n'en ouvrirai certainement pas un. L'anatomie nous enseigne les réelles fonctions cérébrales de l'homme et de la femme, et les aspio-adons des grands cœurs, que mademoiselle Emelina qualifie (Tèloqucntes ne changeront rien à la nature.

Malgré ses idées romanesques, mademoiselle

10 LES DKMUISELLES TOURANGEAU

Eraelina n'en esl pas moins Une aimable personne. Elle accable son frère de tendresses et a raison de l'aimer, car c'est un esprit distingué, un amJ sûr et un homme d'avenir.

Michel m'a fait comprendre les jouissances du travail : ce que je suis devenu, je le lui dois. Quand je partis de, Nantes pour étudier la médecine, ma vie dissipée de jeunesse ne plaidait guère pour mon avenir; la Providence me fit rencontrer Michel, et tout d'abord nous avons été attirés l'un vers l'autre. En pénétrant dans son modeste intérieur où respirait le travail, j'y ai puisé du courage, et j'ai eu honte des sacrifices que j'avais imposés à ma famille. Michel et moi, nousnous étions confié notre vie et nos espérances; me sentant faible et irrésolu, Michel m'offrit de partager son logement avec moi. Dès lors, nous n'avons eu qu'une lampe et un foyer, comme tout d'abord nos cœurs s'étaient fondus en un seul.

Nous devions nous séparer cette année, pendant les vacances. Michel a voulu que je l'accompagnasse dans sa famille ; il insistait si cordialement que jo

Lies DKiMOlSKI.LKS TO l' M A Mi h] AU 11

no pouvais refuser. L'air pur de ce riant pays cornmence à me faire perdre la mine jaune qui est le brevet des savants. Nous étions partis de Paris la figure allongée, les pommettes saillantes, les yeux creux, en hommes qui se nourrissent plus de lectures que de rosbifs. Nous nous remplumons aux dépens des volailles de la basse-cour de madame Tourangeau.

3e me convertirai probablement, si je reste quelque temps à Longpout. La grâce m'a presque touché, étant apparue sous les traits touchants de mademoiselle Christine.

Samedi soir, M. Tourangeau n'a pas paru ù table; il était allé visiter une propriété à vendre dans les environs. Mademoiselle Emelina a profité de l'absence] de son père pour revenir à son thème favori, le rôle que doit jouer la femme dans l'avenir. A l'entendre, la femme aura « des droits superbes, » ainsi que les seigneurs d'opéras-comJques. La femme n'étant plus V esclave de l'homme, les conditions du mariage seront tout à fait

LES DEMOISELLES TdURANdEAU i3

changées, et la position des fennnes s'eléveru, d'autant.

^()yanl mademoiselle Emeliua en si Leau ciiemin :

— Ne penses-tu pas, ma sœur, que les femmes doivent entrer à la chambre des députés? a dit Michel.

Madame Tourangeau et mademoiselle Julienne souriaient. Mademoiselle Émelina haussait les épaules.

— Si je me marie, a ajouté Michel, je ne désire pourtant pas devenir mère de famille. En suivant jusqu'au bout tes beaux raisonnements sur la liberté de la femme, je me demande qui veillera à l'éducation de l'enfant.

Mademoiselle Émelina frappait du pied.

— Jusqu'à présent, a repris Michel, le gouvernement d'un ménage s'est divisé en deux fondions : l'homme a le ministère des affaires extérieures, la femme dirige le département de l'intérieur; mais, puisque vous ne vous contentez plus de ce portefeuille, il faut donc que l'homme, renonçant

14 LKS DEMOISICLLES ÏU UUAxNGE A LI

ù son activité au dehors, prenne le rùlo de la femme, afin que les enfants ne soient pas sacrifiés. Pendant un quart d'heure, r'a été, du côté de la majorité, des folies sans nombre qui accaljlaientla pauvre mademoiselle Emelina. Nous en faisions un conseiller municipal de Longpont; les dimanches, nous l'envoyions à l'exercice, habillée en garde national ; elle était tenue d'éteindre les incendies en qualité de pompier.

— Vous avez trop d'esprit , messieurs , s'esl écriée mademoiselle Emelina un peu piquée ; on voit que vous arrivez de Paris; mais vous me mettez en jeu bien à tort, je ne veux ]3as me marier.

— Alors, ma chère enfant, a dit Michel, tu es certaine de n'être pas sacrifiée en ménage.

De nouveau mademoiselle Emelina a recommencé ses diatribes contre les hommes, et si vives qu'elles donneraient à penser qu'elle est inmariable dans le pays. Mademoiselle Emelina aura écarté les jeunes gens de la ville par ses prétentions. On la connaît, on sait quelles singulières idées elle

LES DEMOISELLES TUll H ANCEA l' 15

apporterait, en ménage ; elle a sans cloulo chanté ses théories de femme forte sur tous les tons, et les prétendants se seront enfuis, effrayés de ne pouvoir offrir avec leur main les qualités qu'attend d'eux une femme nourrie de lectures sentimentales.

— Et vous, mademoiselle Christine, ne songezvous pas à vous marier? ai-je demandé à la jeune fille mélancolique.

— Elle est mariée avec l'Eglise, a répondu d'un ton sarcastique mademoiselle Emelina, ijour se venger des sourh'es de son ainée pendant la discussion.

— Émelina! s'est écrié d'un ton de reproche madame Tourangeau.

— Il est vrai, monsieur Lucien, a répondu mademoiselle Christine, que moi non plus je ne veux pas me marier; mais ne croyez pas que je sois guidée par les mêmes motifs que ma sœur.

Comme elle ne s'expliquait p:is, jo n'insistai pas davantage; mais mademoiselle Emelina, prenant

l'offensive, a accusé sa sœur de dépenser sa vie eu pratiques religieuses. Madame Tourangeau est venue au secours de sa fille ainée, et la discussion menaçait de s'aigrir. Mademoiselle Emelina, en vertu de ses principes de femme forte, parlait de la religion en voltairienne avancée, et, quoique mademoiselle Christine parût abattue, ses yeux tout à coup lancèrent des éclaii's. Ces natures faibles couvent parfois des sentiments violents. Il a fallu la prudence de madame Tourangeau pour arrêter l'explosion d'une indignation concentrée ; mais rien ne put empêcher mademoiselle Emelina de conter une anecdote qui montre combien les moindres événements prennent, dans une petite ville, d'énormes proportions.

— Il y avait à Longpont un vieil organiste qui depuis longtemps touchait les orgues à l'église. Le vieillard et l'instrument ne faisaient qu'un. Si les habits de l'organiste étaient reprisés et délabrés, on craignait de voir tomber sur la tête des fidèles le buffet des orgues pourri et rongé par les vers ; mais les gens de Longpont n'étaient pas moins fiers de

LES DP:.M(>1SI:I.LKS TOUKANiiEAr 17

leur organiste qui savait tirer des miracles des jeux encore intacts.

Le vieux musicien avait pour habitude de faire cuire son déjeuner le dimanche dans les orgues, un repas qui consistait en un morceau de boudin . Jamais il ne manqua, à dix heures précises, d'allumer son charbon et d'y faire griller du boudin. Celait un régal favori qui semblait l'inspirer pour la mélodie joyeuse au son de laquelle les fidèles sortent de l'église, emportant comme un rayonnement de la solennité à laquelle ils viennent d'assister.

Cette cuisine durait depuis si longtemps qu'on n'en parlait plus. 11 fallut un événement pour réveiller l'histoire et faire de l'organiste le héros d'une légende touchante.

L'ancien desservant vint à mourir : à sa place fut nommé un jeune curé, l'abbé Rose, homme plein de zèle, qui donna du mouvement à l'église, se remua et fit tant, qu'une allocation fut allouée par le conseil général pour la restauration de la cathédrale. Architectes, maçons, tailleurs de pierres se mirent à la besogne, et le vieil organiste

ne se tint pas de joie quand il apprit qu'un lu'l instrument nouveau s'exécutait à Paris pour le compte de la fabrique.

Le bonhomme en rajeunissait; jusqu'alors il s'était senti gêné, ne pouvant donner de développement à son inspiration sur un mauvais clavier. Il était question d'une inauguration splendide et le vieil organiste s'attendait à recueillir les témoignages d'enthousiasme de ses concitoyens.

Un matin, l'abbé Rose manda le musicien au presbytère. L'homme fit sa plus belle toilette.

*— Vous serez sans doute augmenté, lui avaient dit ses voisins.

Ce fut d'un pas léger que le vieillard traversa la ville,

— Monsieur, lui dit sèchement le curé, depuis longtemps vous scandalisez les fidèles.

L'organiste, hébété, regardait le prêtre, qui, ayant rompu la glace, déclara qu'une réfection inijjie no pouvait être tolérée dans le temple du Seigneur, et, quoi que dit le bonhomme, qui

LES DEMOISELLES TOURAiNGEAU l'J

ofli-ait de renoncer à sa L;rillacle des dimanches, l'abbé Rose lui annonça qu'un jeune organiste était nécessaire pour un instrument moderne, et que la fabrique avait assez longtemps souffert de scandaleuses cuisines pour que le bonhomme comprît que toute justification était impossible.

— Cette destitution amena une vive agitation dans la ville, dit mademoiselle Emelina, et, quelque temps après, le pauvre organiste en mourait de chagrin.

C'était une attaque imprévue lancée contre mademoiselle Christine, qui, tout en plaignant le vieux musicien, ne pouvait prendre parti contre son confesseur, l'abbé Rose; cependant elle dit qu'il était difficile d'admettre cette singulière manie de carbonnade au moment où l'encens, brûlant au pied de l'autel, détournait les fidèles de toute idée profane.

— Un organiste ne fait pas plus partie de l'église, reprit mademoiselle Emelina, iju'iui chanteur de l'Opéra payé par la fabrique.

Elle ajouta que derrière les uiyucs ùlail [nu

20 LES DEMOISELLES TOUUANGEAU

galetas abandonné où le musicien faisait griller sa cuisine, dont l'odeur s'échappait par des fenêtres sans vitres, que jamais personne ne s'en était plaint, et qu'au contraire les habitants de Longpont s'étaient prononcés contre le curé à propos de celte cruelle et brutale destitution.

J'évitai de prendre part à la discussion, car je voyais combien en souffrait mademoiselle Christine, qui, plus d'une fois, leva vers moi ses grands yeux noirs comme pour me prier de ne pas l'accabler; mais Michel ne put s'empêcher de dire de certaines vérités à ses deux sœurs. Parti de Paris, fatigué par des travaux excessifs, il espérait trouver le calme dans sa famille, et ces petites batailles à coups d'épingles^ qui se renouvellent sans cesse, l'agacent. Avec sa franchise picarde, il a qualifié sévèrement les aspirations romanesques de sa sœur; mais, quoique plein d'indulgence pour mademoiselle Christine, il a pris parti pour le vieil organiste qui lui donnait des leçons dans son enfance, et il a condamné nettement la conduite du curé. Madame Tourangeau et mademoiselle Julienne,

LES OEMOISELLES TOURANGEAU 21

loin de se mêler à ces engagements, paraissent ne prendre part ni pour ni contre les deux sœurs. Aussitôt qu'un orage s'amoncelle, les dames coupent la conversation par un mot, se lèvent de table et desservent. Mais combien un étranger est embarrassé au milieu de ces guerres intérieures ! Je crains qu'un simple regard ne soit pris pour une approbation. Je combats en riant les principes de mademoiselle Émelina, et, sans partager les sentiments religieux de mademoiselle Christine, je suis quelquefois tenté de lui donner raison contre sa sœur.

Mademoiselle Christine a deviné mes sympathies pour elle.

— Monsieur Lucien , nous ferez- vous l'amitié de nous accompagner demain à l'église? m'a-t-elle demandé.

— Si vous le désirez , mademoiselle, ai-je répondu.

Un mécréant ne devrait pas être récompensé par un sourire angélique tel que celui dont m'a gratifié mademoiselle Christine.

— Ah! monsieur Lucien, je ne vous aurais pas cru capa])le d'un tel dévouement! s'est écriée d'un ton railleur mademoiselle Emelina.

— Je suis tout au service de ces dames et partout où elles me permettront de les accompagner, je serai trop payé de me trouver en leur société.

— Il faudra donner à monsieur un Paroissien, un gi^'os, celui-ci, a dit malicieusement mademoiselle Emelina en tirant un énorme volume d'un meuble où sont rangés divers livres de piété.

Mais j'étais trop heureux de souscrire aux désirs de mademoiselle Christine pour répondre.

Pourquoi ne pas faire plaisir à mademoiselle Christine? Elle a ses croyances, je les respecte et rien ne me fera les troubler si elles ne me troublent pas. Ah! si mademoiselle Christine était une de ces fanatiques que la dévotion rend acariâtres, si elle me fatiguait de ses sermons ! Mais elle évite d'aborder les questions religieuses, et quand mademoiselle Emelina ne l'excite pas par sa verve moqueuse, les deux sreurs vivent en paix.

LES DE.MOlSKi.LES TOU M A .\(i EA U 2:5

Le leiidoniain, nous sommes allés à IV-glise on compagnie lU; madame Tourangeau et de ses filles.

— Je ne vais pas à la messe, avait déclare la veille mademoiselle Émelina.

Aussi ai-je été surpris le dimanche de la voir habillée la première ; et elle s'est arrangée de telle sorte qu'il a fallu que je lui offrisse mon bras.

Nous sommes arrivés à l'église, rencontrant par les rues toutes sortes de gens qui nous regardaient des pieds à la tête. En qualité de Parisiens, nous devenons, Michel et moi, de véritables curiosités pour la ville de Longpont ; il paraît que des étudiants allant à la messe dépassent les bornes de l'étrangeté.

Notre entrée dans la cathédrale a produit un effet marqué. En traversant la nef pour nous rendre au banc de la famille Tourangeau, j'ai surpris plus d'un regard cloué en apparence sur le livre de prières, se couler de côté pour étudier notre petit groupe. Les femmes de province sont assidues aux exercices religieux ; mais pour combien

■2i LVS DEMOISELLES TOUR A.VdEA U

de paît entre la curiosité dans cette assiduilé !

Arrivés à Longpont depuis huit jours, la visite de la ville ne nous a guère pris plus d'une heure. Nous sommes allés parcourir les environs. M. Tourangeau nous a montré ses maisons; cela a été l'affaire d'une demi-journée. Nous avons rendu visite à quelques parents de Michel, qui, de l'avis de madame Tourangeau elle-même, sont les plus ennuyeux personnages de la ville. Autre demi-journée. Une vieille tante nous a invités à dîner, et, le lendemain, il a fallu rester sept heures à table chez un cousin fermier, qui pensait nous faire fête par la longueur de son repas.

Yoilà le cercle dans lequel nous tournons depuis une huitaine : l'esprit y a peu de part. Il m'a été impossible de me mêler aux conversations qui se sont tenues pendant ces visites. Michel peut parler du passé et paraître s'intéresser aux embellissements de la ville ainsi qu'aux chemins vicinaux projetés; mais je fais une singulière figure dans ces diverses sociétés, et malgré mes efforts pour

LES r» K M 1 ( I S E L L K S ï 0 L W A X il E A 1 ir,

prendre le la de Longpont, je ne peux pas me mettre d'accord.

La messe est donc une grave affaire pour ces bourgeois désœuvrés. N'est-ce pas un jour gagné dans la semaine que les allées et venues à l'église ? Pour petites et minces que soient les observations qu'on y recueille, dans la vie de petite ville elles prennent la couleur de grands événements.

Mais mademoiselle Christine est convaincue ; ce n'est pas la curiosité qui la conduit à la messe. Je la regardais ; elle ne s'est pas détournée pour regarder les toilettes de ses voisines. La prière doit être une vive consolation pour elle et répandre un baume dans son dme meurtrie. Quand elle s'agenouille, son corps s'affaisse tout entier; il semble qu'elle ne saurait assez s'humilier devant Dieu. A l'Élévation, un regard a illuminé sa physionomie et l'a transfigurée. La pâleur mate de sa figure appelle l'attention vers des paupières rougies légèrement qui font penser à la figure extatique de Madeleine aux pieds du Christ.

Mademoiselle Christine quitte la terre poni'

26 LF.S DEMOISELLES TOURANGEAU

s'élancer à la poursuite d'un idéal sèraphique; son âme, dédaignant les matérialités de la vie, s'enfuit à tire-d'aile vers des mondes angéliques qu'il nous est refusé de connaître.

Qu'elle était belle ainsi! Les joies de son cœur débordaient et animaient son regard. A côté d'elle, mademoiselle Emelina, d'une physionomie ironique, mentalement raillait l'état heureux où se trouvait sa sœur.

La religion catholique est une grande religion, car elle oflre un port assuré aux malheureux et aux faibles.

A la sortie de l'église, mademoiselle Christine avait conservé un tel rayonnement, que je ne voulus pas lui parler pour ne pas détruire le charme. Elle était consolée et rafraîchie!

Ilî

Notre arrivée à l'église a fait sensation, car le soir nous avons trouvé une invitation du souspréfet à notre adresse. Quel honneur pour deux simples étudiants! Dîner à la sous-préfecture! Nous devons cette faveur aux sœurs de Michel. Quoique mademoiselle Christine s'en défende, elle a parlé de nous avec enthousiasme à l'abbé Rose. Le curé, qui nous a remarqués à la messe, aura informé le sous-préfet que deux jeunes gens bien pensants se trouvaient dans la ville. Et voilà comme on fait son chemin dans le monde !

Mademoiselle Emelina, rerue à la sous-préfecture en qualité de femme supérieure, n'est pas étraii-

28 J,ES DEMOISELLES TO URANdEA U

gère non plus à celte invitation ; mais nous ne rencontrerons qu'elle de la famille Tourangeau.

Mademoiselle Julienne, qui n'a ni la dévotion exaltée de son aînée niles tendances romanesques de sa cadette, m'a dit à ce propos un mot qui m'a fort étonné :

— Vous verrez, monsieur Lucien, les vingt-quatre amoureuses du sous-préfet.

Vingt-quatre amoureuses pour un sous-préfet ! Quel sultan ! Sans doute mademoiselle Julienne a voulu me railler ; et cette malice m'a étonné de la part d'une femme si peu médisante. Alors seulement je l'ai regardée attentivement. C'est la seule personne de la famille qui, avec sa mère, porte le calme et la santé épanouis sur la figure; et je prenais plus de plaisir à lavoir que si j'avais découvert une mine d'or. Mademoiselle Julienne a reçu de la nature la plus précieuse des facultés, celle d'être toujours satisfaite, de travailler avec joie et d'écouter les autres sans chercher à briller.

Je l'ai un peu pressée sur ce chiffre considérable d'amoureuses aux pieds d'un seul sous-préfet; mais

elle n'a rien rabattu de son nombre de vingtquatre, et j'en ai rêvé toute la nuit. Par instant, je devenais le sous-préfet lui-même, et je me voyais plein de solennité, en habit brodé, au milieu d'une ronde fantastique dansée par les willis de Longpont. Heureux sous-préfet! Malheureuses amoureuses! Je brûlais de demander quelques détails à mademoiselle Emelina qui, en sa qualité « d'observateur du cœur humain, » pourrait m'initier à ces mystères, mais mademoiselle Julienne me recommanda de n'en point parler à sa sœur.

— Mademoiselle Emelina fait-elle partie des vingt-quatre amoureuses? ai-jedit à mademoiselle Julienne qui là-dessus m'a quitté avec un franc rire.

Enfin le lendemain nous sommes entrés, Michel et moi, dans cette préfecture pleine de troubles, où nous avons été reçus par un singe de quarante ans, le buste serré dans un liabit noir, la physionomie verte, des besicles dor sur le nez et un crâne fuyant, dont les cheveux ont été prématurément dévorés par les travaur administratifs. Les

dames de Longpont n'ont pas bon goût. Peut- cire le titre qu'on leur donne manque-t-il d'exactitude ou faudrait-il dire les vingt-quatre amoureuses de la sous-préfecture.

Le plus important fonctionnaire de Longpont est petit, mais plein de dignité. Deux choses trèslongues sont à remarquer dans sa personne : sa lèvre supérieure et ses talons de bottes. Sa cravate blanche est extrême d'officiel : large, roide, empesée, et semblant contenir du zinc dans ses plis majestueux, elle rejette fortement la tète en arrière, et donne à l'homme une importance grotesque.

Autour du sous-préfet se tenaient le juge de paix, le lieutenant de gendarmerie, le percepteur, un notaire, deux avoués, l'abbé Rose et quelques vieillards appartenant à la noblesse de Longpont. C'a été d'abord une conversation pleine de solennité, et si ennuyeusement officielle , que j'en ai profité pour jeter un coup d'œil sur les assistants. L'abbé Rose est un homme de trente ans, soigneux de sa personne, bien nourri, le sourire sur les lèvres, la figure vernie comme les souliers. Sa

LKS DKMOlSliLl.liS TO T U A .N(i KA l 31

parole n'est qu'un compliment, et chacun de ses mots est enveloppé dans une formule délicate, comme un bonbon de dessert enveloppé dans du papier doré.

A droite de l'abbé Rose est assis M. de Fondragon, chevalier de Saint-Louis, qui, avec M. de Précorbin représente l'aristocratie de Longpont. Le sous-préfet est tout miel pour eux, et les Précorbin et les Fondragon, quoique attachés à l'ancien ordre de choses, recueillent le plus pur de ses hommages. Ces vieillards mangent beaucoup et parlent peu, craignant sans doute de se répandre en récriminations contre la cour citoyenne.

Michel a été placé à côté de l'avoué Maigret, un personnage à l'œil perçant et au nez allongé qui semble flairer les procès à six lieues à la ronde. L'avoué Maigret fait penser à un renard : il en a le museau.

Les autres convives sont insignifiants, le manque de culture de l'intelligence n'ayant laissé place qu'aux appétits matériels ; mais la figure du lieutenant de gendarmerie Yasterlingue est

curieuse. Dans cette ménagerie, il représente le dogue. Son collier est un col en cuir si roide qu'il fait surplomber du côté de la nuque un rouleau de chairs rouges et animales. Le nez est court, relevé, etje n'oserais affirmer qu'il ne soit pas fendu entre les narines, car de rudes moustaches taillées en brosse en cachent les détails.

Je ne voudrais pas voir le lieutenant Vasterlingue à la tête d'une escouade de gardes municipaux quand nous sifflons une pièce au parterre de rOdéon. Un moment, le lieutenant de gendarmerie m'a regardé de son œil vitreux : peut-être après le repas va-t-il me demander mon passe-port.

Après le repas sont entrées les femmes des personnages considérables avec lesquels nous avions eu l'honneur de dîner. Mesdames de Fondragon et de Précorbin, accompagnées, l'une d'une grande fille, l'autre de deux nièces ; avec la femme du juge de paix, j'ai fait connaissance des demoiselles Ronce, renommées dans la ville de Longpont par leur conduite exemplaire et le développement qu'elles ont donné à la société religieuse du Cordon.

LKS nEMOISKFJ.RS TOUHANGEAU 33

L'abbé Kose,qui est allé au-devaut d'elles, les appelle « ses chères filles. »

Les demoiselle Ronce sont d'un aspect revèche. Si mon rêve de sous-préfet se continue cette nuit, je prierai Morphée d'éloigner de moi la physionomie des demoiselles Ronce.

La femme du lieutenant de gendarmerie donnait le bras à mademoiselle Emelina. Je suis allé m'asseoir auprès d'elle. Si la sœur de Michel convoite la sous-préfecture, elle le dissimule prudemment. Le sous-préfet lui a Laisé la main en entrant et tous les hommes s'empressaient autour d'elle, jusqu'au dogue Vasterlingue lui-même.

En sa qualité d'esprit poétique, mademoiselle Emelina joue un rôle dans le salon : chacun l'entoure d'hommages et semble vouloir faire oublier le cap de Longpont à cette Corinne de département. L'abbé Rose, quoique la brebis fuie son troupeau, s'est montré un des plus empressés à complimenter la sœur de Michel, espérant sans doute la ramener au bercail.

Je ne vois d'aspirantes à la sous-préfecture que

34 LES DEMOISELLES TOUliAA(;EAU

mademoiselle de Fondragon, les deux nièces de madame de Précorbin, la helle-sœur de madame Maigret et mademoiselle Émelina.

— Ce ne sont pas là toutes les dames de la ville ? lui ai-je demandé.

— Les grandes soirées n'ont lieu que l'hiver, a répondu mademoiselle Emelina ; mais vous ne verrez pas ces dames qui sont à la campagne, et il faudra vous contenter de notre simple présence.

Pour tâter le terrain :

— Votre sous-préfet, ai-je dit, est véritablemen!; un homme d'élégantes manières. . .

Mademoiselle Émelina me regardait.

— Bien pris de sa personne.

J'essayais de garder mon sérieux ; mais mademoiselle Emelina a éclaté de rire d'une façon impertinente pour le sous-préfet, qui justement traversait le salon, marchant non pas de face, mais de trois quaris, la tè!e en ai-rièrc, le crâne au vent, la main gauche dans l'ouverture de son gilet, le coude à angle droit de la poiti-inc, furrautpar cette

LES DF.MolSKI.LKS TOURANGF.AL ;jo

atlitiule majestueuse ceux qui lui [lavlout à se tenir à une certaine distance.

Au diner, le notaire avait bien voulu me confier que c'était «le plus inlelligent administrateur qu'on ait vu dans le pays; » mais il faudrait noter en plain-cliant le mot ad-mi-ms-lra-lem\ battre une demi-mesure entre chaque syllable, pour faire comprendre ce que ce titre comporte de suprême considération. Les provinciaux ont une façon particulière de prononcer certains mots qui, tout [de suite, revêtent une couleur solennelle qu'on ne soupçonnait pas.

Sans le violent éclat de rire de mademoiselle Kmelina, je serais peut-être tombé sous le charme, et peu à peu l'enveloppe matérielle du sous-préfet se dissipant, aurait fait place à un mirage dont sont victimes les demoiselles à marier de Longpont. Voilà un singe mal bâti, portant des lunettes d'or; mais qu'il est beau dans ses fonctions, commandant au dogue Vasterlingue , salué jusqu'à terre par des employés qui copient dans de gros registres à dos verts les moindre» phrases qu'il laisse

:iû LES nEMOt>i:LLi:S T(irHA\(iF.AL'

tomber de sa Ijouche ! Le gouvernement, en l'appelant à un poste éminent, ne lui a-t-il pas donné une épée, un habit brodé, un chapeau à cornes et une auréole?

Le sous-préfet a conscience de son auréole. Toute la soirée il s'est j)romeué de long en large dans le salon comme un homme plein de projets, qui se délasse de ses travaux par une activité incessante. Les sourires pleuvent de toute part : sourires de mères, sourires de tantes, sourires de demoiselles à marier. A chaque tour de salon, « l'administrateur intelligent » recueille une gamme de sourires à faire pâmer un mortel vulgaire.

Mademoiselle Emelina ne me paraît pas follement éprise du sous-préfet et sauf quelques coups d'œil lancés de son côté, elle s'est entièrement dévouée à moi pendant la soirée, et m'a fait les honneurs du salon. Mais quelle rage de Paris s'est emparée de la sœur de Michel ! Elle entrevoit Paris sous un jour absolument fantastique. Paris u le paradis des femmes » trouble les cervelles desjeunes fiUes. Paris n'est pas une ville ciù

LKS DEMOISELLES TOURANGEAU :{'

chacun succombe sous les affaires. Les femmes de province voient Paris à travers les Mille et une Nuits. Elles prononcent Bagdad : Paris. Tous les trésors du monde y sont entassés; mademoiselle Emelina s'imagine qu'il n'y a qu'à se baisser pour ramasser des émeraudes, des rubis, des perles et des pierres précieuses, et le Sésame qui donne entrée dans cette contrée merveilleuse est le oui conjugal prononcé devant le maire.

Quels avantages possède sur un riche provincial un Parisien pauvre qui demande la main d'une jeune fille! Le Parisien, n'eùt-il ni fortune, ni position, ni intelligence, qu'il l'emporterait sur un honnête provincial riche et d'une humeur facile. Le Parisien apporte en dot Paris. Dans la corbeille de la future, il ne met ni cachemires, ni dentelles, ni diamants; il met Paris.

Pendant la soirée, certains coups d'œil aimables de madame deFondragon, à mon adresse, semblaient me dire : Ne viendrez-vous pas faire la cour à mes demoiselles, monsieur le Parisien?

— C'est une petite minorité, disais-je à made-

moiselle Emelina, que les femmes qu'on rencontre aux Italiens, au bois, aux courses; les femmes de la classe moyenne mènent à Paris une existence moins heureuse qu'en province.

Mademoiselle Emelina a poussé une exclamation.

— On travaille plus à Paris qu'à Longpont; on y a plus d'inquiétudes. Coudoyant à tout instant le luxe, les femmes d'une condition médiocre ont des désirs qu'elles ne peuvent satisfaire, et...

— Le beau sermon ! s'est écriée mademoiselle Émelina. Nous parlerons de cela plus tard... voici un divertissement que vous offre le curé.

En ce moment les dames, fatiguées de causer entre elles, entouraient l'abbé Rose.

— Mesdames , dit le curé en donnant à sa bouche la forme d'un cœur, si vous le permettez, j'essayerai défaire à chacune de vous un joli compliment.

Un murmure flatteur a parcouru l'assemblée et toutes les figures ont souri de contentement. — Il ne s'agit, a continué l'abbé Rose, que de me

donner deux mots au hasard, les plus opposés. Le premier mol commencera le compliment, et je m'engage à le terminer par le dernier mot.

Un frémissement d'enthousiasme se communiquait de groupe en groupe.

— Que monsîeur le curé est aimable ! s'écriaient les dames.

— Madame de Précorbin, a dit l'abbé Rose, aurait-elle la complaisance de vouloir bien me communiquer deux mots?

— Vraiment... je ne sais, balbutiait la vieille dame en minaudant.

— Deux mots à votre choix, madame, je vous prie.

Madame de Précorbin s'est tournée vers madame de Fondragon, et longtemps les deux dames se sont concertées eu battant de la paupière. L'assemblée était dans l'attente ; enfin nous avons obtenu les mots : Désir et attention.

Aussitôt l'abbé Rose a dit en appuyant sur les mots désignés :

— Dksir de plaire est un lot que gagne à tout ins-

tant madame de Précorbin. Qui ne voudrait passer sa vie auprès d'une femme distinguée qui enlève tous les cœurs? Mais l'homme qui veut prendre garde à son repos doit y faire attention.

— Oh!... a fait madame de Précorbin d'un ton de tourterelle pâmée, tandis que les invités approuvaient de la tête pour montrer que l'abbé Rose avait touché juste.

Madame de Fondragon a donné les mots : Espérance et repentir^ et le curé a répondu spontanément ;

— Espérance de vous servir, madame, ne me conduira jamais au repentir.

La concision de la réponse a été surtout admirée ; aussi les dames se concertent-elles pour chercher des mots singuliers, afin d'embarrasser leur pasteur.

Quelle autre que mademoiselle Émelina eût pu choisir les mots : Idéal et aspiration.

— l'DÈM.'E, vous Vêtes, mademoiselle, a dit l'abbé Rose; votre belle imagination se complaît dans les rêveries hors du commun; mais pourquoi ne pas répondre à déplus religieuses aspirations?

Les sourires des dames et les marques d'assentiment donnés à cette réponse montrent que, sous couleur de compliment, M. le curé a enveloppé le reproche de ne pas voir plus souvent à sa paroisse mademoiselle Emelina.

Chacune des dames ayant eu sa part de compliments, elles ont exigé que le curé en fit aux hommes; mais les honneurs de la soirée ont été pour le lieutenant Vasterlingue qui a cru troubler l'abbé en lui donnant deux mots saugrenus entre lesquels devait se dévider un « joli » compliment militaire.

Bii/fleleries et giberne étaient les mots sortis de l'imagination du lieutenant de gendarmerie.

Les dames ont poussé un : Ah ! de dédain.

— T', t', t', t', t', faisait de la langue le souspréfet, en lançant un regard de reproche au dogue pour le choix prosaïque de ses mots.

L'abbé Rose souriait toujours.

— BUFFLETERiES, a-t-il dit, soiit les emblèmes particuliers d'un corps honorable, dévoué à la sûreté d'/ionuHes citoyens... cl qui, dans l'exercice de ses devoirs...

42 LES DEMOISELLES TOURANGIUU

Ici le curé, embarqué dans une phrase sans fin, a paru embarrassé, et il a répété :

— Qui, dans l'exercice de ses devoirs sans cesse en éveil... fier de la tranquillité de la cité qu'il protège... s'inquiète à peine d'uiie légitime récompense...

- L'auditoire était haletant, le curé semblait avoir accepté une besogne au-dessus de ses forces ; mais bravement il continua :

— Court à des dangers obscurs, empêche la société de tomber au pouvoir de misérables...

' — Très-bien ! s'est écrié le sous-préfet, venant au secours de l'abbé Rose, qui paraissait se noyer et s'accrocher à la première phrase incidente qui lui venait à la pensée.

— . Veille nuit et jour pendant le sommeil des habitants...

Le curé se grattait l'oreille.

— L'abbé Rose n'en sortira pas, me disait mademoiselle Emelina.

Je partageais les angoisses de la société. L'abbé Rose souffrait et devenait rouge comme une pivoine. Son front se perlait de sueur. Le pauvre

LKS DKMOISELLKS TOU H AiNTiEAU «

improvisateur ne pouvait enchâsser triomphalement dans une belle période finale le m.ol de giberne, dont se repentait actuellement le lieutenant Vasterlingue, car il pensait quel ennemi puissant il s'était créé maladroitement si le curé ne parvenait pas à rattacher la giberne aux hufJleUries.

Le sous-préfet fronçait le sourcil ; les dames qui s'étaient préparées à acclamer un glorieux dénoûment, Laissaient la tête, désespérant du succès de leur malheureux pasteur. Un affaissement s'étaitil produit tout à coup dans l'intelligence créatrice de l'abbé Rose ?

Toutà coup, se cramponnant aux différentes parties des vêtements de la gendarmerie, l'abbé parla àes bottes fortes, et chacun sentit quels efforts désespérés faisait l'orateur pour atteindre la giberne ; mais chaque incident nouveau l'en éloignait. Quand le curé parla de cartouches, l'auditoire frémit autant que si l'improvisateur eût déposé une bougie sur un tonneau de poudre.

— M. le curé Ijrùle, me souffla mademoiselle Emelina.

Mais l'opinion des auditeurs se prononçait. Pourquoi avoir donné à l'aLbé Rose de ces termes de caserne dont il n'a pas l'habitude, quand il manie avec tant de dextérité des mots doux, honnêtes, polis et tendres?

— Voudriez-vous prendre un verre d'eau sucrée? demanda Madame de Fondragon à l'abbé Rose.

De la main, il fit signe que le courage ne l'avait pas encore abandonné. En effet, un changement subit s'opéra sur sa physionomie : ses yeux brillèrent, sa bouche forma un cœur parfait, et fier, convaincu et convainquant, l'abbé Rose, reprenant une à une toutes ses périodes, s'écria d'un trait :

— BUFFLETERiEs sonl Ics onblèmcs particuliers d'un corps honorable , dévoué àla sûreté d'honnéles citoyens, qui, dans l'exercice de ses devoirs, sans cesse en éved, fier delà tranquillité de la cité, s'inquiète à peine d'une égitime récompense, court à des dangers obscurs, empêche la société de tomber aupouvoir demisérables, veille nuit et jour pendant le sommeil des habitants, use de nombreuses buttes faites pour la répression des cri-

LES DEMUlSELLliS TOURANGEAU 45

mes, ne craint pas de fatiguer de valeureux coursiers, brûle des cartouches pour la paix générale, et, malgré tout, trouve rarement un bdton de maréchal dans sa

Page 1