‹ Les demoiselles TourangeauChapitre 3 sur 8 · GIBERNE · texte numérisé non relu

GIBERNE

Indescriptible l'émotion produite par ce dénouement inattendu ! Le dogue Yasterlingue en a aboyé de contentement. Les dames se sont levées, ont entouré leur pasteur et l'auraient embrassé volontiers. Le sous-préfet a témoigné au curé sa vive satisfaction de l'art prodigieux avec lequel il avait lutté contre deux mots si difficiles.

Alors seulement l'abbé Rose accepta un des nombreux rafraîchissements que les dames empressées lui apportaient. Le curé ne demandait qu'à continuer ; mais l'assemblée s'y est opposée et le sous-préfet a insisté pour que l'abbé se i-eposàt dans le meilleur des fauteuils autour duiji.el les dames ont fait cercle, lançant mille compliments sur cette victoire inespérée. Mais que d'enthousiasme a suscité l'abbé pendant le reste de la soirée !

— La belle improvisation ' s'écriaient les dames.

— Merveilleux talenl ! répondaient les hommes.

— Quelle difficulté !

— La gendarmerie, monsieur l'abbé, vous doit un tribut de reconnaissance, a dit gravement le sous-préfet.

— Il faut que le journal de Longpont en parle, répétait-on de toutes parts.

Et chacun regardait avec des yeux suppliants mademoiselle Emelina, qui semblait faire un léger signe d'adhésion.

L'abbé Rose souriait, saluait, faisait signe aux complimenteurs de s'arrêter, mais n'y parvenait pas.

Enfm l'enthousiasme s'est refroidi et les invités s'en sont allé, ravis d'avoir assisté a une de ces fêtes de l'intelligence dont les occasions sont trop rares.

Naturellement, on a parlé au déjeuner de la soirée du sous-préfet. Les femmes qui ne vont pas dans le monde semblent d'autant plus curieuses de ce qui s'y passe ; par une sorte d'imagination qui leur est propre, le récit d'une soirée fait qu'elles y ont presque assisté. Elles voient les toilettes, elles entendent la musique, et quand elles parlent de ces fêtes, elles apportent presque autant de réalité dans la narration que si elles y avaient assisté.

Madame Tourangeau et mademoiselle Julienne disent : « Nous avons eu l'an passé un très-beau bal chez le receveur particulier, •>^ comme si elles étaient restée^^ jusqu'au cotillon ; mai?, pluspréoc-

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ciipées des soins du ménage que de divertissemenls, elles n'ont aucun regret d'avoir manqué à ces fêtes, auxquelles leur fortime médiocre et leurs travaux les empêchent d'assister. Elles en parlent en femmes détachées des plaisirs du monde, qui ne trouvent de joies que dans l'accomplissement des devoirs domestiques. Mais quelques nuances changent la façon de voir des trois sœurs. Mademoiselle Christine écoute ces propos d'un air mélancolique, semble plaindre les femmes qui dépensent leur santé dans ces fêtes , et peut-être les accuse-t-elle en secret de se lancer dans des plaisirs trop mondains.

Seule mademoiselle Émelina fréquente le monde de Longpont, mais en ennemie. Il faut l'entendre mettre à sac les dames de la ville ; elle n'en laisse pas une pièce, et si à la fin de ses sarcastiques réquisitoires, on emportait les ridicules, les petites passions et les vices qui restent sur le caiTeau, il faudrait une charrette. A l'étroit dans cette petite ville, mademoiselle Emelina n'a pas usé ses aspirations à la meule de la vie bourgeoise. C'est une

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impétuosité. Certains jours elle me paraît jolie. Elle est certainement la plus piquante des sœurs de Michel, car elle a des façons de s'habiller imprévues qui, sans l'afficher, dénotent un esprit indépendant. Il y a un peu de l'homme dans cette singulière personne ; aussi n'aime-t-elle que la société des hommes, dont sans doute elle ambitionne les privilèges. Pour la résumer, mademoiselle Emelina spirituelle et taquine à ses heures, n'attache pas ombre de méchanceté à ses paroles et il n'y aurait pas de luttes à l'intérieur, si son caractère pouvait cadrer avec celui de son aînée.

— Eh bien, monsieur Lucien, m'a demandé mademoiselle Christine, que pensez-vous de l'abbé Rose?

— Son improvisation, mademoiselle, m'a fortement intéressé et surtout la peine que lui causait la terrible question du lieutenant de gendarmerie.

— Ah ! s'est écriée, non sans satisfaction, mademoiselle Christine, heureuse de mon témoignage.

— Je vous croyais plus fort pour un Parisien, a dit mademoiselle Émelina.

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J'ai feint de ne pas remarquer cette agression; mais mademoiselle Emeliua a continué :

— Vous avez remarqué combien l'abbé Rose a fait d'efTorts pour arriver à la fm de son discours, car c'était un véritable discours?

— Oui, mademoiselle, et je souffrais même pour ce pauvre curé.

— C'est une ruse.

— Quelle calomnie ! s'est écriée mademoiselle Christine.

— Demandez à mon frère ? a repris mademoiselle Émelina.

Michel ne répondait pas.

— Te rappelles-tu, Michel, que l'an passé l'abbé a joué la même comédie ?

— .le n'y ai point fait attention.

— Toutes les fois qu'un étranger arrive, a continué la terrible mademoiselle Emelina, le curé recommence son jeu, et vous avez été, monsieur Lucien, victime de ses comédies. L'abbé Rose s'entendait avec le lieutenant Vasterlinsiue.

— N'en croyez rien, monsieur Lucien, disait mademoiselle Christine.

— Qu'importe, mademoiselle? L'abbé Rose est un habile homme, car j'ai écouté naïvement ses compliments.

Quelle prudence ai-je ainsi dépensée depuis mon arrivée pour ne pas me mettre en état d'hostilité permanente avec des femmes de caractères si difTérents ! A tout propos, les deux sœurs m'appellent comme arbitre dans leurs querelles ; mais je me suis réglé sur la conduite de M. Tourangeau, peu soucieux des idées de ses filles. Quand il est présent, un silence absolu de la part des demoiselles règne à table, non pas que le père de Michel soit un tyran domestique, mais il aura fait savoir que les tendances religieuses de mademoiselle Christine le fatiguaient aulant que les idées romanesques de mademoiselle Émelina.

M. Tourangeau parle avec un sourire railleur de la femme en général ; cependant Michel me dit que son père a confiance dans l'esprit droit de madame Tourangeau, qu'il l'entretient de ses pro-

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jets, la consulte au besoin et n'en fait poui*tant qu'à sa tête.

Caractère singulier que celui du chef de cette famille : ferme, loyal, bon et ouvert ; mais sa façon de vivre est bizarre. Il se lève, sort, revient pour déjeuner seul, sort encore, ne reparaît qu'au dîner, va faire un tour au café, et rentre se coucher de bonne heure. Ce qui se fait et se dit à l'intérieur ne semble guère l'intéresser, quoiqu'il aime sa femme et ses enfants ; mais c'est un cerveau sans cesse en travail qui a besoin de grandes fatigues de corps pour rester équilibré, et jamais il ne prend part aux propos de « ses femmes. » On cause avec lui, on croit qu'il écoute ; tout à coup il rompt brusquement la conversation par une exclanjiUion inattendue qui a trait à ses propres atfaires. Rarement il entre dans les idées d'autrui ; seules le préoccupent des combinaisons intérieures dont on saisit les traces sur sa physionomie mobile.

La famille s'est pliée à ces caprices, et les dames vivent indépendantes au dedans, pendant que le

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père s'agite au dehors. Aussi la plus grande liberté règne de part et d'autre, et les demoiselles ont éle élevées par leur mère, qui n'a pu empêcher la nature de les entraîner dans des sentiers si divers.

Au contraire de ses soeurs, Michel a deux qualités solidement équilibrées, quoique opposées. Son père lui a transmis sou imagination, sa mère sa rectitude d'esprit. Nature impressionnable et calme à la fois, Michel doit à sa mère la droiture et la volonté si nécessaires dans ses études de droit ; mais la flamme de son père a passé en lui et nul doute que Michel ne devienne un jour un orateur éloquent. Il parlera pour les autres, le père parle pour lui-même.

Séparé de la chambre à coucher de M. Tourangeau par une simple cloison, je l'entends tenir des discours en se déshabillant, quand un autre serait fatigué d'avoir discuté tout le jour avec les architectes et les maçons. M. Tourangeau se lève de grand matin, et déjà il parle. Son esprit s'agite tellement qu'il force les idées qui bouillonnent en lui de se frayer un chemin par le gosier. Eu huit jours j "ai

pins appris à connaîlre Michel que pendant notre amitié de deux ans. M. Tourangeau estle miroir grossissant dan s lequel je regarde main tenant mon ami. Jadis je prêtais peu d'attention aux monologues de Michel, quand nous nous promenions ensemble ; souvent il me tenait des discours que je croyais adressés à moi et qni n'étaient que des lambeaux d'idées relatives à ses travaux. Michel souriait de ses distractions comme de ses conversations nocturnes, dont il n'a pas conscience et que je lui répétais le lendemain.

Singulière chose que le cerveau! Un peu de bouillie dans laquelle germent et s'agitent le jour nos idées, qui vont s'affaiblissant la nuit comme les derniers bonds d'une balle de gomme ; mais la balle de gomme est sans cesse en mouvement dans la plupart des têtes de la famille Tourangeau.

Je me plais au milieu de cette excellente famille, et pourtant bientôt, quoiqu'elles cherchent à nous retenir encore quelque temps, il faudra quitter les demoiselles Tourangeau, ne plus revoir la riante basse-cour treillagée où tous les matins, de ma

fenêtre,je regardais mademoiselle Julienm^ donner à manger à ses chèvres.

La mansarde de la rue Saint- Jacques nous rappelle ; mais il m'en coûtera d'abandonner le jardin dans lequel je me promenais solitairement sous les charmilles, rencontrant quelquefois au détour d'une allée mademoiselle Emelina] un livre à la main, ou mademoiselle Christine en méditation. Tous ces doux souvenirs sont accrochés à mon esprit, et j'emporte à Paris, fixés dans mon cerveau, les portraits des trois sœurs.

Combien j'ai travaillé cet hiver ! Les vacances de Longpont m'ont donné un courage et une force que je ne me connaissais pas. Aussi m'a-t-il été possible d'interrompre pendant quelques mois mes études pour rendre service à Michel.

Mademoiselle Christine est tombée malade quelque temps après notre départ, et un médecin du pays lui a ordonné les eaux de Vichy ; mais comme madame Tourangeau ne pouvait quitter son intérieur, mademoiselle Émelina s'est offerte à accompagner sa sœur. Il n'était pas convenable que deux jeunes filles seules allassent s'établir dans une ville d'eaux, et j'allai prendre des renseignements

auprès d'un de mes camarades, aide-major au Valde-Grâce, qui d'habitude fait le service thermal sous les ordres du chirurgien en chef de l'hôpital militaire de Vichy. Madame Tourangeau a chargé Michel de s'inquiéter des conditions à prendre pour l'installation de ses filles aux eaux ; et comme je faisais part à l'aide-major de l'inquiétude avec laquelle la famille verrait partir les deux demoiselles seules :

— Pouvez-vous, m'a-t-il dit, me remplacer cette année dans mon service à Vichy? Je serais trop heureux d'aller mettre ordre à mes affaires dans mon pays, et eu même temps que vous m'obligerez, ' vous pourrez servir de cavalier aux dames dont vous me parlez.

Présenté par lui au chirurgien en chef, j'ai été immédiatement accepté, et j'abandonne momentanément la clinique de l'ffùtel-Dieu pour entrer dans un hôpital militaire qui me permettra de voir le monde d'une ville d'eaux.

Ces demoiselles sont venues méprendre;! Paiis. Mademoiselle Christine élnif récllomoiil snullVnnit".

Sa figure est jaune et bilieuse, et ses yeux noirs accusent une sorte de lièvre qui leur donne un éclat singulier.

A notre arrivée à Vichy, je l'ai conduite aussitôt chez le chirurgien en chef de l'hôpital militaire, un excellent praticien, plein de modération et de prudence, quoiqu'il traite habituellement des soldats.

Mademoiselle Christine, je l'espère, sentira un effet favorable du traitement ordonné par mon nouveau patron; sa sœur, si remuante, l'entraînera dans de longues courses aux environs, et la distraction du lieu opérera naturellement.

Les demoiselles Tourangeau sont logées dans une rue bordée de grands platanes : d'un côté, on aperçoit la fontaine de l'Hôpital, et de l'autre le chemin qui conduit à la Grande-Source. De leurs fenêtres, ou suit les allants et venants qui, de cinq heures du matin à neuf heures du soir, traversent cette rue, au bout de laquelle est un grand pont jeté sur l'Allier. Par le pont, arrivent les paysans qui amènent leurs denrées au marché.

Les excursions ont lieu de ce côté, et la rue est incessamment traversée par des équipages et des cavalcades. Il faudrait se montrer rétif à toute distraction pour n'être pas égayé par le mouvement du quartier.

Mademoiselle Christine manque de ressorts et se laisse aller à un dangereux assoupissement. Aussi le docteur, pour parer à cet affaissement nerveux, lui a-t-il ordonné un régime sévère : elle devra prendre un bain à cinq heures du matin, boire un verre d'eau à la source de la Grande-Grille, se promener pendant une hem-e, boire un autre demiverre d'eau avant de déjeuner et continuer ainsi ses promenades et ses boissons jusqu'à quatre heures.

Il a été convenu que le soir nous visiterions les campagnes voisines jusqu'à l'heure du Casino, où j'ai pris un abonnement qui répond aux plus chers désirs de mademoiselle Emelina. Une heure d'agréable musique détend les nerfs, et la journée s'écoule sans que les malades aient le temps de songer à leurs souiFrances.

Tout d'abord nous avions trouvé Vichy triste. Le mois de mai n'amène que de réels malades impatients de se guérir ; mais le monde élégant arriva et remplit les riches hôtels qui se bâtissent de tous côtés. Rien de plus mouvementé que l'avenue du parc, l'après-midi, par un beau temps. La grande allée d'ormes toutï'us où se promènent les hommes regardant les femmes qui lisent et brodent, assises en groupes, fait penser à l'avenue des Tuileries ; mais l'intérêt est plus vif.

Le traitement étant de vingt et un jours, les baigneurs restent près d'un mois à Vichy, et la ville est si petite que chacun, s'y rencontrant nécessairement, est presque en pays de connaissance. Un bulletin imprimé donne tous les trois jours les noms et la profession des nouveaux arrivés, qu'on se montre. Des relations s'établissent à table d'hôte. La conversation aux sources amène des confidences, les confidences des affinités ; et pour servir de trait d'union entre toutes ces personnes venues des quatre coins de l'Europe, il est un fonds de baigneurs et de baigneuses qui, ayant été guéris ùA'i-

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chy de maux cruels, y viennent maintenant par reconnaissance , sont liés entre eux, pilotent les nouveaux malades, et accomplissent gaiement leur pèlerinage en l'honneur de saint Vichy qu'ils viennent adorer tous les ans.

Je voudrais voir inscrire ce saint en tête de la liste des martyrs auxquels s'intéresse mademoiselle Christine, toujours trop pénétrée de ses devoirs religieux. Elle va tous les matins à l'église ; et le docteur, prévenu, a combiné son traitement de telle sorte qu'elle n'y puisse rester plus d'une demi-heure.

En moins de huit jours, les eaux ont éclairci le teint de mademoiselle Christine ; cette bile tenace qui donnait un brillant maladif à ses joues tend à disparaître. Quant à mademoiselle Émelina, tout ce monde en fête la ravit. Cependant elle se plaint des assiduités mystérieuses d'un jeune homme qui ne cesse de la regarder, va s'asseoir à la promenade non loin d'elle, passe sous ses fenêtres et arpente à toute heure du jour la giande allée quand,

en compagnie de sa snpur, elle lit sous les ombra-

ges. Matlemoiselle Emelina n'est peut-être pas fâchée de ces poursuites; mais je veillerai à ces manèges, car les demoiselles sont placées sous ma protection. J'ai passé une après-midi tout entière à côté des deux sœurs, dans la grande avenue, sans pouvoir surprendre l'inconnu dans ses contemplations. Mais la circulation est telle qu'il faudrait être Argus pour tout voir. Un coup d'ceil est si vite lancé.

— Je ne veux plus de vous pour chaperon, monsieur Lucien, m'a dit en confidence mademoiselle Emelina ; vous faites fuir les soupirants.

— Ne m'avez-vous pas dit, mademoiselle, combien les poursuites de ce jeune homme vous obsédaient?

— Qu'importe, cela distrait.

Au moins, mademoiselle Emelina est sincère.

— Je vous montrerai l'amoureux au prochain bal ! a-t-elle ajouté.

— Au bal ! Vous voulez aller au bal ?

— Sans doute.

-- Et mademoiselle Christine?

— Elle m'y accompagnera.

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Les eaux ont un pouvoir extrême. Mademoiselle Christine , qui f avait le monde à Longpont. va au liai !

— Vous nous servirez de parent , a ajouté mademoiselle Émelina.

J'ai accepté, trop heureux du changement qui s'est opéré dans la personne de mademoiselle Christine; et, deux jours après, j'offrais mon bras aux deux sœurs.

A huit heures, l'orchestre de Strauss donnait son premier coup d'archet. Il y avait vingt femmes dans la salle et cent hommes promenant leurs habits noirs dans les salons. Les femmes n'étaient pas en toilette de bal, sauf trois grandes demoiselles d'un aspect singulièrement provincial, que chacun regardait avec curiosité.

— Ce sont les dames de Cnssct, a-t-on dit à mes côtés.

Mademoiselle Émelina n'a cessé de se divertir aux dépens des dames de Cusset, qui est une petite ville à une demi-lieue de Vichy. Quelle débauche pour les habitants de Cusset quand arrive la saison

des eaux! Cusset ne vit plus, Cusset ne mange plus, Cusset ne dort plus. Les Parisiennes servent de journal de modes aux dames de Cusset, qui perdent la tête à les imiter un an plus tard. Aussi les dames de Cusset sont-elles toujours en arrière d'un été sur les modes et offrent-elles aux femmes élégantes matière à malins propos.

Les dames de Cusset font tapisserie. Qu'importe! Elles ne se découragent pas et abandonnent rarement la place, heureuses de s'être mêlées aux gens titrés de l'Europe dont la liste imprimée donne les noms. N'ayant pas étudié les mystères de la mode, il m'est difficile de saisir du premier coup d'œil l'arriéré de leurs toilettes ; mais deux femmes distinguées sont entrées habillées d'une simple toilette de ville, et elles font comprendre le ridicule des robes décolletées et des coiffures prétentieuses des dames de Cusset dans un salon où personne ne' paraît disposé à danser.

Mademoiselle Christine regarde les femmes et les hommes avec son indifférence habituelle. L'orchestre de Strauss ne la remue pas : elle est venue

par complaisance pour sa sœur qui, décemment, ne pouvait se présenter au bras d'un aide-major suppléant. Mademoiselle Christine est au bal, son esprit ailleurs. Ses grands yeux noirs semblent traverser les murs de la salle et doivent se reposer sur la vue d'une sainte dans une chapelle. Quelquefois elle essaye de sourire, mais on sent l'effort et certainement elle nous trouve légers, car comment ne pas sourire aux remarques piquantes de mademoiselle Émelina ?

A la porte du salon se tient un groupe d'hommes en habit noir et en cravate blanche, dont les premiers rangs semblent pleins d'anxiété.

— Ce sont les messieurs de Gusset, a dit une de nos voisines au courant des habitudes de Yichy.

Le sexe fort n'est pas heureusement représenté par divers échantillons qui font forces gestes, se remuent en regardant les femmes avec des yeux pleins d'ardeur. Ce sont de gros lourdauds en habit noir à pans carrés, ou de longues asperges en habit à queue eu sifflet, tous espoir du notariat, le coi serré dans de petits carcans blancs et qui se dref-

sent sur la pointe de leurs escarpins pour parler aux officiers présents. On discute beaucoup dans ce groupe, on se montre les femmes, on regarde piteusement l'orchestre qui prodigue sa musique en pure perte ; on se dit qu'il faudrait commencer la danse, et chacun paraît indécis.

— C'est toujours ainsi, a dit notre voisine; il est d'usage de ne pas danser au premier bal. , — Ne pourrait-on pas commencer par le second? a répondu mademoiselle Emelina.

Deux tirailleurs cependant se détachent du corps d'armée d'observation : un long jeune homme en cravate groseille et un sous-lieutenant en pantalon à la hussarde. La iête haute, ils traversent le salon, longent les banquettes où se tiennent les femmes et s'en reviennent consternés, la cravate groseille et le pantalon à la hussarde n'ayant pas surpris un seul regard encourageant, si ce n'est de la part des dames de Cusset.

Mais la cravate groseille et le pantalon garance visent plus haut. Près de l'orchestre, de jeunes Anglaises en chapeau espagnol coquettement posé .

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sur les sourcils, font oublier les merveilleuses de C us se t.

D'après le rapport des deux tirailleurs qui sont allés reconnaître l'ennemi, l'état-major discute s'il est temps de commencer l'attaque. Les clercs de notaire de Cusset, réellement intrépides, se hasardent à traverser la salle, protégés par quelques pantalons à la hussarde ; l 'arrière-garde les suit en se tenant par le hras. Ces merveilleux cavaliers paradent et cherchent évidemment à mettre en avant leurs avantages. Les uns se dandinent; d'autres dardent les femmes de regards triomphants derrière le verre de leurs pince-nez ; les habits à pans carrés ne craignent pas d'être alourdis par la comparaison des étroits habits à queue de sifQet. Le dandy à la cravate groseille, celui qui évidemment donne le ton à Cusset, a passé un pouce déhanché dans son gilet pour en dégager les revers et montrer dans tout son éclat la perfection des nœuds de sa cravate, et il embrasse d'un re' gard conquérant toutes les femmes dé l'assemblée.

— Je serais bien curieuse d'avoir une pensée de

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cette cravate groseille sur mon album, dit mademoiselle Emelina.

— Vous avez un album, mademoiselle?

— Pour y inscrire mes pensées de chaque jour.

— Me permettrez-vous d'y jeter un coup d'oeil?

— Oh ! s'est écriée mademoiselle Emelina, je confie pas ainsi mes pensées.

— Suis-je indiscret, mademoiselle?

— Non, mais...

— Mais?

— Vous ne comprenez pas la femme... Et vous êtes moqueur.

— Pour vous imiter, mademoiselle. Depuis votre entrée au bal, vous vous êtes montrée une railleuse impitoyable.

J'ai pris mademoiselle Christine à témoin de ma bienveillance, et elle m'a défendu charitablement.

— Quand on habite Longpont, a dit mademoiselle Christine, a-l-on le droit de se moquer des da mes de Cusset?

— Au moins, a répliqué mademoiselle Emelina,

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ma toilette n'est pas assez extravagante pour me faire remarquer.

En ce moment, un oilicier est venu prier mademoiselle Émelina de lui accorder une valse.

— Cependant on vous remarque, mademoiselle, ai-je dit.

— Je ne vous réponds plus, monsieur.

— Vous êtes Wessée, mademoiselle?

— Que penseriez-vûus, monsieur, d'un honmie qui, appelé sur le terrain, arriverait en compagnie d'un ami, tous deux armés et tous deux tirant sur leur adversaire à la fois. Ainsi vous agissez en appelant à votre aide Christine, qui, vous le savez, se tourne sans cesse contre moi.

— Si j'avoue mes torts, mademoiselle, me rendrez-vous votre aniilié?

— Nous verrons plus tard si vous en êtes digne. Ce caquetage a été interrompu par une polka

que trois danseurs sont enfin parvenus à organiser. Les dames de Cusset triomphent : elles ont ouvert la saison. Strauss est rayonnant; son petit œil de juif allemand s'illumine derrière des limettes d'é-

caille. Ce début marquera dans les fastes de Vichy. On a dansé au premier bal ! Fait merveilleux dont parlera demain la feuille de la localité.

Il a fallu ropiniâtreté des dames et des messieurs de Gusset pour arriver à ce coup d'État.

Seule, avec les dames de Cusset, polke une jeune Anglaise. "

— Que je voudrais être Anglaise! s'écrie mademoiselle Émelina. Personne ne gêne cette jeune fille. Elle veut danser, elle danse, elle se promène seule dans le parc, on n'y trouve point à redire. Elle est Anglaise. Elle s'habille à sa fantaisie et vous ne trouvez pas singulier qu'elle porte une ceinture de cuir noir sur une robe blanche.

— On la regarde trop, dit mademoiselle Christine.

— Que lui importe? Elle ne s'en inquiète pas. L'éducation qu'elle a reçue lui a appris à se mettre au-dessus de l'opinion.

A côté de nous était une bourgeoise normande qui gémissait de la toilette de la jeune Anglaise, poussait force exclamations et voulait voir en elle une lorette.

— Tu entends? reprit mademoiselle Christine.

— Qu'importe qu'une Normaudej qui n'a jamais quitté Falaise ou Lisieux, confonde une jeune fille honnête avec des femmes dont elle a entendu conter dans sa province des histoires à dormir dehout !

— Ainsi, mademoiselle, il vous importerait peu de passer pour ce que vous n'êtes pas ?

— Certainement, si j'étais libre.

Mademoiselle Christine se taisait ; mais elle était

blessée des discours de sa sœur et, sur sa figure, il se peignait une sorte de compassion.

— Ne serait-il pas temps, dit-elle tout à coup, de rentrer à la maison?

Mademoiselle Emelina s'est levée à regret et nous sommes sortis du Casino, laissant les dames et les messieurs de Cusset heureux d'avoh- ouvert si triomphalement la saison des eaux.

— Qu'il fait bon sous ces arbres! s'écria mademoiselle Christine, en traversant le parc éclairé par la lune.

La pauvre femme, gênée au milieu des plaisirs mondains, se jetait dans l'ombre des allées tuulï'ues

comme dans un bain rafraîchissant; mais sa sœur ne pouvait s'empêcher de tourner la tête vers les fenêtres illuminées du Casino, d'où s'échappaient les sons affaiblis de l'orchestre.

— Vous ne vous êtes pas trop ennuyées, mesdemoiselles? ai-je dit, essayant d'associer les deux sœurs dans un sentiment commun.

— Au prochain bal, s'est écriée mademoiselle Émelina, nous retournerons au Casino.

Mademoiselle Christine n'a pas répondu. Son esprit est ailleurs.

Les demoiselles Tourangeau sont logées chez un médecin de Vichy, qui trouve ainsi le moyen de s'assurer une petite clientèle, car il y a presque autant de docteurs dans le pays que de malades. Ce sont les médecins nommés par le gouvernement qui jouissent de la plus grande considération : à leur suite marchent, dans l'opinion, les hommes chargés du service médical de l'hôpifal militaire. Quelques spécialistes, ceux surtout qui prétendent guérir la goutte, viennent à Vichy autant par passetemps que pour soigner leurs riches clients. De jeunes médecins élégants recrutent quelques malades en dansant. Comment ne pas se laisser trai-

ter par d'aimables docteurs qui tiennent le haut tout à la table de l'hôtel Montaret, content des histoires piquantes, organisent des parties de campagne, accompagnent les femmes à cheval, jouent au besoin au whist avec les grands parents et sont remplis de qualités si précieuses dans une ville d'eaux?

A la Grande-Grille, dans le jardin couvert de roses qui donne sur l'Allier, sont attablés de gros docteurs allemands venus pour étudier la propriété des différentes sources, et qui fument tout le jour d'interminables pipes de porcelaine en méditant sur les eaux thermales.

Si les malades ne guérissent pas ici, ce n'est pas faute de médecins, et encore n'ai-je pas compté les praticiens de Gusset et des environs qui, possédant une maison à Vichy, se font logeurs pour la saison. Il est moins coûteux de s'installer chez eux que dans les hôtels ; mais mademoiselle Emelina se plaint de la frugalité de la nourriture.

Le groupe au milieu duquel vivent les deux sœurs se compose d'un prêtre, d'un chanteur et d'un

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notaire goutteux. Singulier assemblage; mais n'en est-il pas ainsi dans toutes les villes d'eaux? Ces demoiselles m'ont invité un jour à dîner, en me priant de toucher quelques mots de la lésinerie qui préside aux repas. Elles s'imaginent que mon titre de suppléant aide-major .fera merveille ; mais le docteur, prévenu de mon arrivée, avait par extraordinaire rehaussé le festin de poulets triomphants. J'appelle ces poulets triomphants, eu égard ù leur rareté dans la maison : je n'ai jamais vu de hèles plus étiques. Vichy est si loin du Mans ! Oh ! ces poulets morts de consomption, je m'en souviendrai, et je ne m'étonne plus que madame de Sévigné les payait de son temps deux sols pièce.

Mademoiselle Émelina a fait cette découverte en lisant les Lettres de madame de Sévigné, qu'elle ne quitte plus depuis qu'elle a visité la maison où habitait la marquise. La sœur de Michel passe maintenant des journées en contemplation devant la fameuse tourelle en briques qui domine la vallée ; elle parle sans cesse de madame de Sévigné, qui

est bien un peu apprêtée, mais qui avait le bon goût de ne pas faire de jérémiades sur l'asservissement de la femme par l'homme.

C'est au bord delà rivière que j'ai surpris un matin mademoiselle Émelina, devant la vieille maison de la marquise, écrivant sur un album qu'elle n'a pas eu le temps de dissimuler à mon arrivée. Je regardais fixement cet album. Mademoiselle Emelina, un peu troublée, se disait qu'à propos de l'album, nous allions livrer un petit combat, et elle n'y était sans doute pas suffisamment préparée, car elle s'est levée subitement, s'est emparée de mon bras, et m'a fait remonter lentement les bords de l'Allier, comme pour nous éloigner des baigneurs qui descendent les sentiers rapides de l'ancien Vichy et ne dépassent guère le tir au pistolet.

A partir de là, les promeneurs deviennent rares, quoique la campagne soit belle et fertile. De grandes prairies vertes, animées par des troupeaux de vaches, conduisent à un endroit solitaire planté de vieux saules tordus, dont les troncs fantasques

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sont recouverts Je chevelures d'un vert pâle, l'our rompre le silence :

— Me permettrez-vous, mademoiselle, de lire dans votre cœur?

Mademoiselle Emelina m'a regardé d'un singulier regard, à la fois aimable et défiant.

— Mon cœur! s'est-elle écriée.

— J'entends votre album. L'album d'une femme ne contient-il pas l'expression la plus secrète de son cœur?

J'essayai de me montrer plus empressé que de coutume.

— Vous êtes si impitoyable pour les femmes ! a répondu mademoiselle Emelina.

— Moi, mademoiselle ! ai-je dit avec le ton de l'étonnement.

— Si j'étais certaine de votre discrétion !

— Pouvez-vous en douter, mademoiselle?

— ^'ous me promettez de n'en pas parler à Christine?

— Faut-il im serment, mademoiselle?

— Tenez, monsieur, a-t-elle dit eu me présentant

l'album et en détournant la tête.

C'est avec une sorte de pudeur que mademoiselle Emelina m'a remis la clef de ses pensées. Elle s'était éloignée à quelques pas de moi, paraissant attendre non sans anxiété le jugement que j'allais porter sur ses confidences intimes.

Plein de curiosité, j'ai ouvert l'album à un endroit où trois lignes seules s'étalaient au milieu d'une page blanche :

(c L'Amour et l'Amitié qui s'accouplent sont comme deux chevaux attelés en sens inverse; il en naît im sentiment ècartclé. »

Mademoiselle Émelina me regardait. J'ai poussé un : Ah! peu compromettant et je suis arrivé à la seconde pensée :

« FEMME doit être le dernier mot cVun mourant et d'un livre. »

Femme était écrit en gros caractères. La bizarre littérature que celle des Pensées! Au premier coup d'oeil, ces Pensées paraissent avoir été pensées : en les relisant, on s'aperçoit qu'un certain assemblage

LKS l)i:\lt)ISKLI-KS TUl HA.MiliAU T'J

do mois est la règle unique qui a présidé à uno phrase creuse. Pourquoi femme doit-elle être le dernier mot d'un livre? Il y a plus d'un livre plein d'intérêt où la femme n'apparaît pas. Pourquoi encore femme doit-elle être le dernier mot d'un mourant? Les êtres vraiment malades pensent peu aux femmes : j'ai vu mourir quelques hommes dans les hôpitaux , aucun n'avait à la bouche le mot de femme.

La troisième pensée m'échappe absolument : « Le Saule est VŒU et l'Eau la Larme. » L'œil de qui? la larme de quoi? Il y a là-dessous quelque symbole auquel mademoiselle Émelina doit attacher un sens particuUer, à voir les majuscules dont elle s'est plu à décorer ce Saule, cet Œil, cette Eau, cette Larme.

J'ai donc passé à une autre pensée.

n II y a autant de lettres dans Femme que dans Amour. »

— C'est juste, me suis-je écrié en comptant machinalement les lettres sur mes doigts ; mais où mèue celte belle découverte, qui produirait peut-

ctro quoique effet à la Vm d'une comédie du Gymnase? En disséquant celte pensée et celles qui suivent, toutes sonnent creux, surtout une, touffue et si compliquée, que de la main j'ai un instant voilé mes yeux pour la méditer attentivement.

« Pas déplus grand vent que r Amour; pas de feuille plus sèche que le Cœur. L'un sou/Jlc sans cesse sur l'autre qui vole toujours, n

En feuilletant cet album où les mots Amour, Cœur, Soupir, Larme, Souffrir, Aimer, reviennent dix fois par page, je me suis tenu à quatre pour ne pas écrire une grosse facétie à la suite de ces fadeurs; mais mademoiselle Émelina m'éludiait, cherchant à surprendre les traces de mes impressions. Avec la froideur d'un grefTier entrant dans le cachot d'un condamné pour lui lire son arrêt, je suis revenu vers elle. La pauvre fille semblait décontenancée, et j'ai eu pitié d'elle, malgré ses travers de penseure. Je lui ai même adressé quelques vagues compliments, afin d'obtenir la permission d'emporter l'album.

Si mademoiselle Emelina croit sérieusement à

de pareilles billevesées, je tremble pour son avenir. Une femme qui se gargarise l'esprit avec le mot amour et le verbe aimer^ est sur une pente dangereuse. A Longpont , mademoiselle Émelina ne se soucie guère de la vie domestique ; elle pense tout le jour, hélas! à ce terrible amour qu'elle a analysé tellement sous toutes ses faces, qu'elle en est ai-rivée, ù la belle découverte! à reconnaître que cinq lettres président à sa formation.

Peut-on guérir mademoiselle Emelina de ces folies, et ne serait-ce pas inutilement tracasser Michel que de lui en parler? Voilà ce que plus tard je me demandais en feuilletant l'album, qui m'irritait de telle sorte qu'il me prenait envie de le jeter dans la rivière. Mais l'auto-da-fé de la bibliothèque de don Quichotte par le curé changea-t-il le cours des idées du brave hidalgo?

J'ai rendu avec une certaine froideur l'album à mademoiselle Émelina, craignant de la pousser dans une voie dangereuse par de flatteurs compliments. Peut-être cette sentimentalité n'est-elle qu'à

la surface et disparai Irait- elle dans une vie mieux

occupée ! Il y a certainement de la faute de M. Tourangeau, qui aurait pu s'opposer à ce fâcheux romanesque comme à l'état d'esprit de mademoiselle Christine,

Grave problème que l'éducation! Pourquoi Michel et sa sœur Julienne apportent-ils dans la vie une activité et un courage à toute épreuve, quand deux autres enfants qui, jeunes, ont subi la même direction se laissent entraîner au rêve et au découragement?

Au début, les eaux avaient influé sur le caractère de mademoiselle Christine : elle s'était faite au mouvement extérieur sans s'y intéresser absolument ; mais j'avais gagné sa confiance. Huit jours après, elle est retombée dans sa mélancolie habituelle, et Vichy n'aura apporté aucune amélioration à son état. Il m'a fallu la presser longtemps pour l'entraîner dans une petite excursion aux environs, en compagnie de parentes du chirurgien de l'hôpital.

Quant à mademoiselle Émelina, elle m'a refusé net. Ainsi se trahit quelque rancune à propos du terrible album. Je ne m'en inquiète pas. Qu'elle

84 LES DEMUISELLES TOURANGEAU

passe sa journée à noircir de longues pages, c'est sa sœur qu'il faut distraire; mais pouvais-je me douter des confidences de la route? Je ne serais pas parti. Pourquoi mademoiselle^ Christine ne m'a-t-elle fait part de ses observations qu'en revenant?

Ce jour-là, mademoiselle Christine ne parvenait pas à sourire, et sur sa figure se voyaient clairement des traces de souffrances morales. Quand ses longs cils noirs se baissaient, une beauté maladive qui fait peine était loin des fraîches couleurs que j'attendais du traitement.

— Souffrez-vous, mademoiselle? lui ai-je demandé; car elle n'avait pas touché au déjeuner étalé joyeusement sur l'herbe par notre caravane.

Elle m'a fait un signe négatif; mais ses grands yeux voilés démentaient ses paroles.

— J'ai à vous parler en revenant, monsieur Lucien, m'a-t-elle dit tout à coup comme si elle faisait un violent effort sur elle-même.

— Ahl lui ai-je répondu, surpris de cette première confidence.

LES DEMOISELLES TOUUANGEAU 83

Comme toutes les dames se disposaient à revenir : — Restons un peu en arrière, me dit mademoiselle Christine.

Alors elle s'est plaint des légèretés de sa sœur. Dans la maison où logent les demoiselles Tourangeau habite un chanteur. Mademoiselle Émelina fait la coquette avec cet homme engagé au Casino, d'où la tristesse de mademoiselle Christine ; mais il est difficile de se rendre compte des goûts singuliers de mademoiselle Emehna. Nous avons entendu le chanteur au concert ; il est d'une chétive tournure, et chante Page et Capitaine d'une façon lamentablement romantique. La poésie de Page et Capitaine aura tourné la tête de mademoiselle Émelina qui s'est fait remarquer des habitants de la maison par ses longues conversations avec le musicien à la suite du dîner, dans le jardin du docteur.

Voilà ce qui fait sou llrir mademoiselle Christine, de ce que sa sœur ne tienne compte ni des devoirs de la société ni de sa position.

Je me rappelle ce chanteur à dîner. C'est un être

86 LliS DEMOISELLES TOURANGEAU

râpé, aux yeux rouges et fatigués; sous ses moustaches se cachent une bouche lâche, des lèvres épaisses et molles, pleines d'appétits grossiers. Il prend une cer laine tournure sur les planches quand il sort des mains du coiffeur, les yeux allongés par le procédé des actrices ; mais, à la ville, le comédien apparaît avec toutes ses crasses. Voilà l'homme vers lequel mademoiselle Emelina ne craint pas de descendre. Je ne m'étonne plus de l'enthousiasme avec lequel elle me parlait d'un roman dans lequel une duchesse élève jusqu'à elle un ouvrier serrurier. La pauvre fille prend ces contes pour articles de foi.

— Si elle avait de la religion ! s'est écriée mademoiselle Christine.

Je lui ai promis de veiller sur sa sœur comme un frère; au besoin, j'irai trouver le chanteur, et je lui parlerai de telle sorte qu'il me comprendra. Michel présent ne laisserait pas continuer une pareille intrigue. Je dois remplacer Michel.

Afin de mieux étudier mademoiselle Emelina, il a été convenu avec sa sœur que je la conduirai le soir à la promenade.

LES DEMOISELLES TOlIi ANGEAT 87

— Cet élranger vous fatigue-t-il toujours de ses poursuites? ai-je demandé à mademoiselle Emelina pour la sonder.

— Il doit être parti, je ne le vois plus.

— Comme vous en parlez froidement, mademoiselle !

— Avez-vous cru, monsieur Lucien, qu'il y avait quelque chose de sérieux dans les assiduités d'un inconnu ? Un moment elles m'ont distraite et je n'y ai plus pensé depuis.

Mademoiselle Émelina possède une rare qualité : la sincérité ; mais si elle avait quelque secret à cacher, n'apporterait-elle pas plus d'hypocrisie dans sou langage ?

— Ah ! que les hommes sont aveugles ! s'est écriée mademoiselle Emelina, qui semblait répondre à ma propre pensée.

Et elle ajouta d'un ton railleur :

— Vous ne voyez pas ce qui se passe autour de vous, monsieur Lucien.

Et^l-ce une bi-avadc ? Mademoiselle Emelina se-

rait-elle jalouse de ce que je n'ai pas remarqué les mines du chanteur ?

— Je ne viens pas absolument à Vichy, mademoiselle, pour me distraire. Mon service à l'hôpital me tient une partie de la journée ; je ne fréquente guère la société, et j'apprends par hasard les nouvelles, sans m'occuper de petites intrigues, bonnes tout au plus à occuper des esprits désœuvrés.

— Vous ai-je fatigué, monsieur Lucien, du récit de ces intrigues?

— Ce n'est pas, ai-je dit pour reprendre la corde qui m'échappait, que ces aventures n'aient leur côté intéressant. Ainsi, on parlait hier de mariages dont les bases auraient été jetées à Vichy.

— Vichy ressemble à Longpont, a répondu mademoiselle Emelina. Chaque jour on y invente des mariages ; et vous vous intéressez, monsieur le docteur, à ces cancans?

— Je n'accepte pas vos reproches, mademoiselle. Vous avez des griefs contre le mariage ; mais n'avez-vous pas étudié le mariage dans des ro-

LES DEMUISKLLKS TOURANGEAU 89

mans qui vous en ont donné une fausse idée ?

Le premier coup frappé, j'ai continué en enlrainant mademoiselle Émelina sous les arbres du parc, dans une contre-allée où nous ne pouvions être dérangés.

— Ai-je l'air d'un grave mentor, mademoiselle ? Nous sommes à peu près du même âge et je vous jure que nous pouvons nous entendre.

En ce moment passait à côté de nous un jeune homme et une jeune femme nouvellement mariés qui s'écartaient de la foule pour se confier leurs pensées d'avenir. La femme pressait le bras de son mari et on voyait qu'ils n'avaient qu'un cœur, une âme, un sourire.

— Tous les êtres ont besoin d'affection; les uns sont heureux en la donnant, les autres en la recevant. Un mari n'est-il pas le but auquel doit tendre la femme? Vous avez aimé, enfant, votre père et votre mère; la nature vous indique un jour qu'il faut compléter ces affections. Un mari se présente, vis-à-vis duquel il est bon de ne pas se montrer trop difficile. Si vous rêvez le prince Charmant, chassez ce rêve,

m LES DEMOISELLES TOURANGEAU

car tous les jours il arrive que le prince Cliarmaut

ne soit ni prince ni charmant.

Dans l'avenue, des hommes se promenaient, semblant servir à ma démonstration. A côté d'eux étaient assises leurs femmes, entourées d'enfants roses et blonds.

— J'admets, continuais-je, qu'au bout de quelques mois votre prince Charmant vous apparaisse avec des sentiments bourgeois, la nature vous offre un nouveau champ d'afïeclions. Vos enfants vous sont chers, vous ne voyez qu'eux au monde, vous ne vivez que par eux.

Je faisais remarquer à mademoiselle Emelina une femme qui couvrait son enfant de baisers, essayait de pénétrer jusqu'à son âme par de tendres regards et lui disait de ces mots si doux qu'a inventés la grammaire maternelle de tous les peuples.

— Un jour cependant ces enfants vous quittent comme vous avez quitté le toit paternel, et encore une fois se développe une nouvelle série d'aUeclions. Vous chérissez les enfanls de vos enfants

LES DKMOlSliLLES TOI UANCiEAU 91

plus ([lie s'ils ùlaienl les vôtres. Vos seiisalioiis semblent s'affiner pour se mettre au niveau de vos petits-fils. Croyez-vous maintenant que le mariage soit un sacrifice, e1 dites-moi si les romans des femmes fortes vous ont fait envisager ce côté de la question?

J'étais étonné des paroles graves qui sortaient de ma bouche en ce moment. Tout en parlant, la figure de Michel venait de m'apparaître, et ce que je disais, c'était son esprit qui me le soufflait.

Mademoiselle Emelina ne répondait pas ; j'ai continué à lui peindre la vie d'une honnête femme, combien elle est respectée au bras de son mari et la joie qu'elle puise jusque dans la difficulté d'élever ses enfants.

— Combien, di?ais-je, souffre la femme qui ne se marie pas ! Elle a une somme d'affection qu'il lui faut dépenser follement ou garder en elle. Toute affection non employée ressemble à du cuivre entassé dans une cave : elle se rouille. Celte rouille altère les meilleurs caractères et amène d'amers regrets, car chaque jour qui s'é-

92 LES DEMUISELLES TOURANGEAU

coule est un pas de plus dans la fausse voie. Pour ne pas avoir obéi à la nature, la nature se venge. Qu'une femme contracte une liaison que la société ne reconnaît pas, elle est déshonorée à ja* mais et pleure toute la vie sa faute. Ah ! mademoiselle Emelina, ne quittez pas Yichy sans penser à notre conversation d'aujourd'hui.

— J'y penserai, monsieur Lucien, m'a-t-elle dit en me serrant la main ; j'y avais déjà pensé, mais il m'en coûtait de vous faire une confidence.

Elle se tut et j'attendais un récit de sa rencontre avec le chanteur ; à mon grand étonnement :

— J'ai à vous parler de Christine, a dit mademoiselle Emelina.

— De votre sœur ! me suis-je écrié.

— Elle est sous la puissance d'un homme qui peut exercer sur elle la plus funeste influence...

C'est une des plus rudes secousses que j'ai ressenties. Comment se peut-il que mademoiselle Christine, siattachéeà ses devoirs, soit tombée dans les mêmes errements que sa sœur? N'est-il pas

LES DEMliISRLLKS TOURANGEAU 93

singulier que toutes deux s'accusent et me prennent chacune pour confident?

— Vous ne m'écoutez pas, monsieur Lucien, dit Mademoiselle Émelina.

En effet, j'étais atterré de ces révélations.

— Votre sœur ! Un homme !... Que me ditesvous-là ?

— N'avez-voiis pas remarqué, monsieur Lucien, la mélancolie qui s'est emparée de nouveau de Christine ?

— Eh bien ?

— Christine est retombée dans ses anciennes pratiques religieuses; le matin, au lieu d'aller au bain, elle se rend à la chapelle, et ensuite se livre à des entretiens secrets avec...

— Avec ?

— Ne le devinez-vous pas , avec une des personnes qui mangent à notre table...

— Vraiment! me suis-je écrié en regardant mademoiselle Emelina fixement.

— Vous me croyez, n'est-ce pas? m'a-t-elle dit, répondant à mon doute.

Ainsi les deux sœurs aiment le même homme et se dénoncent mutuellement. Je cherchais trace de jalousie dans les yeux de mademoiselle Émelina. Mais comment mademoiselle Christine a-t-elle pu s'abaisser jusqu'à ce misérable chanteur? N'y a-t-il pas là de quoi confondre toutes les idées ?

A la suite de cette confidence, nous avons fait un tour dans l'avenue sans échanger un mot.

— Surtout, ne dites pas à Christine que je vous ai confié son secret, reprit mademoiselle Émelina.

En ce moment passait un homme maigre avec une redingote à collet droit et un chapeau à larges bords sous lesquels se cachait une physionomie olivâtre, trouée par deux yeux noirs perçants. De grands cheveux grisonnants faisaient touffe derrière les oreilles.

Mademoiselle Emelina m'a pressé fortement le bras pendant que l'homme nous saluait en passant ; alors je me suis retourné, et, sous le chapeau levé, j'ai vu une tonsure.

— Vous connaissez ce prêtre, mademoiselle?

— C'est celui dont je vous parlais...

LES DE.MOISELLKS TuLHAXGEAU 93

— Je ne me rappelle pas...

— Ne vous ai-je pas dit l'influence qu'un des pensionnaires de notre maison exerçait sur Clirisline ?

— Ah ! je croyais...

— Que croyiez-vous ?

— Je ne sais.

— Deviendriez-Yous fantasque, monsieurriiommc positif? Quelque dame de Vichy vous a-t-elle loui- • né la tête?

— Mademoiselle Emelina, parlons sérieusemenl . Ce prêtre...

— Est un missionnaire de la compagnie de Jésus, qui a beaucoup voyagé et qui vient ici chercher la santé : mais il trouble le repos de ma sœur.

— Comment ?

— Il lui prête des livres dont il est l'auteur et qui sont d'un mysticisme au moins singulier.. Christine les dévore; et sans doute pour se punir d'avoir négligé ses devoirs rehgieux pendant son séjour à Vichy, elle passe maintenant ses journées en prières. La nuit dernière, je l'ai surprise à

genoux au milieu de la chambre, frissonnant de froid. Je n'ose lui en parler; vous avez vu à Longpont quelles querelles amenait la plus simple observation. Mais vous, monsieur Lucien, ne pourriez-vous donner quelques conseils à ma sœur?

Dans quel état m'a jeté cette nouvelle confidence ! Quelle autorité puis-je exercer sur deux jeunes filles si difficiles à conduire ? 11 faudrait leur faire quitter la maison du docteur, les séparer du chanteur et du missionnaire. A quoi bon ? elles n'ont plus que quelques jours à rester à Vichy. Le mieux ne serait-il pas d'écrire à madame Tourangeau qu'elle les rappelle tout de suite à Longpont? Mais pourquoi effrayer cette excellente femme ?

J'ai passé une mauvaise nuit en rêvant à cette aventure. Comment diriger deux filles qui, depuis si longtemps, se dirigent elles-mêmes? Laquelle des deux faut-il essayer de sauver d'abord ? Je suis dans la situation d'un médecin entre deux malades, dont l'état réclame les plus prompts secours. On ne peut sauver l'un qu'en abandonnant l'autre, et les hésitations du médecin font que les malades meurent tous les deux.

Mademoiselle Christine me recommande de veiller sur sa sœur, mademoiselle Émelina me prie de sauver son aînée. Quelle est la I)1lis malade des deux? De folles aspirations ont produit de

m LES DEMOISELLES TOURAiNGEAU

certains ravages chez mademoiselle Emelina ; mais combien sont dangereuses les pratiques d'une dévotion poussée jusqu'à l'exaltation.

N'ayant pas dormi de la nuit, le front brûlant, je me suis levé à quatre heures du matin pour rafraîchir mon cerveau par une promenade au bord de l'Allier. Tout était silence dans le parc, sauf les oiseaux qui préludaient à leurs chansons.

En arrivant à la place Rosahe, j'ai aperçu, agenouillée près de la chapelle, mademoiselle Christine, qui, la tête courbée contre la porte, semblait une statue de Madeleine. Je suis resté quelque temps à contempler cette vierge agenouillée, dont les cheveux noirs précipitamment noués flottaient sur un grand manteau du matin. Elle ne faisait pas un mouvement; seule, la prière agitait ses lèvres. Qu'elle devait être heureuse en ce moment ! Aussi n'osais-je interrompre sa félicité et dissiper les rayonnements que ses prières assidues faisaient briller au-dessus de la porte de l'humble chapelle. De quel droit détruirais-je le mirage céleste qui

LES DKMOISELLKS TlJURANGEAr 09

soutient mademoiselle Christine et lui permet de se soustraire aux plaisirs du monde ?

Pourtant tout à l'heure, pensai -je, les baigneurs souriant de cette foi exaltée, troubleront mademoiselle Christine dans ses méditations. Dois-je laisser la sœur de Michel livrée aux propos d'esprits incrédules ?

Indécis, je suis revenu vers la chapelle en frappant la terre de mon pied ; mais le bruit n'est pas arrivé aux oreilles de mademoiselle Christine, qui, tenait les mains étroitement serrées l'une dans l'autre. Trois fois j'ai fait le tour de la place, et toujours la sainte fille restait agenouillée contre la porte comme une statue de pierre.

— Mademoiselle Christine ! me suis-je écrié en m'avançant près d'elle.

Elle ne s'est pas dérangée : rien des bruits extérieurs ne l'émeut. De nouveau je l'ai appelée d'une voix plus forte ; et comme elle ne répondait pas, j'ai craint que cette immobilité ne couvrit un évanouissement. Un mouvement que j'ai fait pour la relever l'a fait pencher vers moi tout d'une pièce.

Ses yeux étaient fermés ; une pâleur mate couvrait son visage. Mademoiselle Cliristine était en état d'extase !

Quelle situation pour tous deux si un promeneur nous eût aperçus à cinq heures du matin sur cette place déserte !

— Mademoiselle Christine ! me suis-je écrié de nouveau.

Elle a ouvert des paupières attristées de revoirie jour, et, en un instant le charme angélique qui illuminait sa figure s'est évanoui. Je me suis tu, mais je l'ai relevée vivement, car j'entendais les haigneuses du puits Rosalie qui arrivaient à leur poste.

Ces femmes, n'ayant d'autre occupation que de servir de l'eau thermale et de faire la conversation avec les baigneurs, n'auraient pas manqué de raconter comment elles avaient trouvé au petit jour une jeune fille à demi évanouie dans mes bras. Pour dérouter leurs soupçons, je suis allé droit à elles.

— Donnez un verre à mademoiselle, ai-je dit à une baigneuse qui heureusement me sait médecin

et croira que je conduis à la source une nouvelle arrivée.

Sans se faire prier, mademoiselle Christine a bu un verre d'eau ; elle se sent sous ma domination et espère peut-être échapper par son obéissance à mes questions.

— Comment vous trouvez- vous maintenant, mademoiselle ?

Elle m'a regardé avec de grands yeux pleins d'indifférence. Le traitement ne lui importe guère : tout à l'heure, quand elle buvait, c'était machinalement.

— Voulez-vou?, mademoiselle, faire une promenade? Votre médecin l'a recommandé, ai-je dit du Ion le plus naturel , afin de ne pas donner à penser à mademoiselle Christine que j'avais à aborder un grave entretien.

Eu ce moment les paysans des envii'ons arrivaient par le pont. Ce n'étaient que voitures, chevaux, ânes, charrettes pleines de moutons, de volailles, de denrées de toute espèce. C'est jour de

grand marché, et la foule se porte d la place des

102 LES DEMOISELLES TOUilANGE AU

Fatitots; j'ai entraîné de ce côté mademoiselle Christine qui se laissait conduire sans résistance. J'espérais que le bruit du marché, les cris des paysans et la vue des Bourbonnaises aux coiffures pittoresques la distrairaient un instant.

— Que tous ces gens sont gais, lui ai-je dit, et combien les paysannes ont l'air ouvert !

Mademoiselle Christine ne répondait pas, quoiqu'on la harcelât de tous côtés. C'étaient des marchandises qu'on lui offrait, avec mille compliments qui ne lui arrachaient pas un sourire. Les marchandes me prenaient à partie, disant que je devais être moins difficile que « madame. » Ces offres enjouées, les propos qui se tenaient sur le marché, n'avaient aucune prise sur mademoiselle Christine, qui semblait vouloir échapper au mouvement des Fatitots. Dans cette disposition, je pris le chemin des bords de l'Allier, comptant que la tranquillité de la rivière ramènerait quelque calme dans cet esprit tourmenté.

De grand matin, alors que la berge est peu fréquentée, l'Allier se montre dans son cours pittores-

LES DEMOISELLES TOUKANGEAU 10;^

que : l'eau est calme, large, profonde, et baigne des prairies ferliles où l'œil suit d'immenses pâturages formés par les montagnes de l'Auvergne. Par un temps gris, ces montagnes font corps avec les nuages, et le regard de mademoiselle Christine cherchait les lointains horizons où les dmes fatiguées de la vie aiment à se reposer. Ces horizons fuyants ne sont-ils pas l'image de leurs pensées toujours flottantes ?

Un bon augure m'a fait présager du succès de l'entretien que j'avais à cœur d'aborder. Conduit doucement par mademoiselle Christine, qui de son bras m'entraînait plutôt que je ne la dirigeais, je me trouvais à l'endroit même où, quelques jours auparavant, mademoiselle Emelina me permettait de lire ses secrètes pensées sur son album ; mais l'attitude grave et sérieuse de mademoiselle Christine, depuis que je l'ai arrachée de la porte de la chapelle, m'imposait, et je ne savais comment aborder ce difficile entretien. Comme mademoiselle Christine ne parlait pas, je me suis armé de courage.

— Oi^elle heureuse idée, mademoiselle, de m'avoir conduit ici ! L'air est si pur au bord de l'eau...

Cette banalité est restée sans réponse, et j'ai continué.

— Ici, nous pouvons causer.

L'accentuation que j'ai donnée au mot a paru

surprendre mademoiselle Christine, qui m'a regardé avec une sorte d'étonnement.

— Avons-nous besoin de parler? semblait-elle me dire du regard.

— Mademoiselle, le docteur se plaint de ce que vous n'allez plus le consulter... Vous négligez votre traitement.

— Mon traitement !

— Voulez-vous retourner à Longpont sans amélioration dans votre état ?

— Je ne souffre pas, a-t-elle dit.

— Je crois, en effet, mademoiselle, que certaines sensations... particulières vous font oublier vos malaises en vous enlevant à vous-même ; mais

dans la vie habituelle, au milieu de votre famille, quand vous échapperez à ces influences...

— Que voulez-vous dire, monsieur? s'est écriée mademoiselle Christine avec une vivacité qui ne lui est pas habituelle.

— Ne vous ai-je pas surprise ce matin, mademoiselle, à une heure où vous devriez reposer, agenouillée devant la chapelle ?

Mademoiselle Christine a rougi tout à coup comme si elle avait commis une faute, et son trouble démontre qu'elle n'avait pas connaissance d'ellemême en ce moment, puisqu'elle ne se rappelle pas que je l'ai relevée. J'ai insisté sur l'abus de ces pratiques, qui nuisent à l'effet du traitement.

Mademoiselle Christine m'écouta d'abord attentivement. Ses yeux ne se baissaient plus ; tour à tour elle rougissait, pâlissait, et un combat se livrait à l'intérieur.

— Qu'un missionnaire, disais-je, passe sa vie en prières et en mortifications, c'est son devoir : eu entrant dans les ordres, il a renoncé aux jouissances de la vie ; mais une jeune lillc, à moins

i06 LES DEMOISELLES TOURANGEAU

qu'elle ne pense à devenir religieuse, ne peut et ne doit passer sa vie en extases et en inactions contemplatives. Le corps en souffre et s'insurge contre toutes tentatives de guérison. Vous êtes venue à Vichy, mademoiselle, pour vous guérir; vous retournerez à Longpont plus souffrante qu'à votre départ si vous continuez de suivre les conseils d'un homme, peut-être animé par le désir du bien, mais qui ne saurait jeter que du trouble dans votre intelligence.

— Monsieur, s'est écriée mademoiselle Christine d'un ton plein de résolution, du moment où la médecine entre en lutte avec la religion, je me range du côté de la religion.

Elle parlait avec une fermeté dont je ne la croyais lias capable. J'ai protesté de mon respect pour ses croyances.

— Ne mettez-vous pas en doute, monsieur, les intentions d'un prêtre dévoué, d'un pieux missionnaire dont les conseils m'ont fait comprendre la nécessité de devoirs que je négligeais?

— Mais ce prêtre, mademoiselle, est souffrant

LES DEMOISELLES TOURANGEAU 107 lui-même. Il vient aux eaux pour rétablir sa santé. Si les macérations et les jeûnes atteignent un homme, comment une organisation délicate telle que la vôtre poui'ra-t-elle résister?

— ^ Le saint homme qui veut bien me diriger, monsieur, est venu se rétablir ici des fatigues et des maladies qu'il a contractées dans de longs voyages. La prière n'a pas l'action morbide que vous lui prêtez : elle remphtle cœur de félicités que la médecine ne peut comprendre.

— Mais la prière, mademoiselle Christine, ne devrait pas vous empêcher de suivre un traitement nécessaire. Pour prier, vous négligez les bains que le docteur vous a ordonnés...

Comme cet entretien était monté sur un ton qui ne pouvait amener la conciliation, je l'ai rompu en priant mademoiselle Christine de retourner à la source.

— C'est impossible aujourd'hui, monsieur.

— N'était-il pas convenu, mademoiselle, que vous prendriez un verre d'eau toutes les heures ?

— Dispensez-m'en, monsieur, ce matin.

J'ai prié mademoiselle Christine de me confier la cause de sa répulsion soudaine pour les eaux, puisqu'elle en avait bu tout à l'heure un verre en ma présence.

— Ce matin ! s'est écriée mademoiselle Christine. Ai-je réellement bu un verre d'eau?

— Ne vous rappelez-vous pas, mademoiselle, que je vous ai conduite à la source Rosalie ?

— Ah I monsieur, vous avez abusé de mon trouble !

Avec quelle émotion elle parlait 1

— Je ne vous croyais pas un ennemi de la ro- Jgion !

— Mademoiselle!...

—Vous vous êtes inutilement opposé, monsieur, à l'accomphssement de mes devoirs religieux; je ne vous re verrai jamais.

Là-dessus, mademoiselle Christine m'a quitté brusquement, me laissant dans l'inquiétude, car je ne comprenais pas le motif de sa subite indignation ; mais je l'ai su plus tard j)ar sa sœur. Quoiqu'elle ne s'ouvre pas d'habitude à sa cadette,

LES DEMOISELLES TOURANGEAU lOi)

mademoiselle Christine s'est écriée en rentrant que je l'avais empêchée de communier, en lui faisant boire à dessein un verre d'eau de Vichy avant la messe, à laquelle elle devait assister le matin. Pauvre femme, qu'elle est à plaindre !

A elle et à sa sœur, il a manqué un être dans le cœur duquel elles auraient versé leui's affections. Elles ont franchi le fossé qui sépare les filles du mariage, et les deux sœurs se trouvent dans un pays aride et désert : le pays des célibataires, où sont adorés toutes sortes de fétiches qui ne sauraient remplacer les affections conjugales. Et elles souffrent d'autant plus que leur imagination est jjIus vive.

Mademoiselle Emelina, à qui j'ai donné de rudes conseils en lui montrant le fâcheux état de sa sœur, est encore la plus raisonnable. L'aspiration à l'indépendance est moins dangereuse que le mysticisme. Elle s'aperçoit peut-être que les lectures déréglées et les folles pensées inscrites sur un album ne mènent pas à la liberté. J'essaye de lui mettre le mariage en tête et de cheviller tellement le mot à

son esprit que l'idée lui en revienne à la mémoire, sans cesse et toujours. A vingt-cinq ans, mademoiselle Émelina peut encore penser à s'établir; si elle le veut fortement, elle se mariera et les premiers sourires d'un enfant enlèveront toutes les fausses idées dont elle s'est embarbouillé l'esprit.

Ces demoiselles ont reçu une lettre de leur sœur Julienne qu'elles m'ont communiquée. La famille tout entière se fait une fête de voir revenir mademoiselle Christine en bonne santé. Madame Tourangeau se console de l'absence de sa fille en se félicitant de son bien-être et de la guérison qu'elle a trouvée aux eaux. Hélas! combien sera détrompée la pauvre mère ! J'ai conseillé à mademoiselle Émelina de glisser sur les effets de la cure. Est-il nécessaire d'affliger maintenant une femme qui n'est heureuse que par le bonheur de ses enfants?

— Surtout, ai-je recommandé à mademoiselle Émelina, que pas un mot dans votre lettre ne fasse

pressentir les troubles produits par la rencontre du missionnaire.

C'est en lisant la lettre de mademoiselle Julienne que je voyais maintenant combien elle diffère de ses sœurs. Voilà une véritable femme, bonne, sans apprêt, qui écrit comme elle parle, avec une discrétion enjouée.

L'aimable personne se révèle dans chaque phrase, et rien ne trahit en elle reffervescence des sensations de ses sœurs. Mademoiselle Julienne semble ne tenir par aucune affinité de caractère à une famille représentée par M. Tourangeau , Michel , mesdemoiselles Christine et Émelina, tous quatre plus ou moins tourmentés par d'ardentes imaginations. Mademoiselle Julienne est l'antithèse absolue de ces natures enfiévrées, sans avoir quoi que ce soit de froid, de bourgeois ou de puritain.

Sa lettre est douce, charmante et affectueuse. Pas une ombre de raillerie ne se glisse sous cette jjlume, assez fine pom- peindre d'un trait moqueur des fantaisies auxquelles elle échappe par

LES DEMOISELLES TOURANGEAU li:5

sa rectitude d'esprit; mais sa tendresse se montre dans chaque ligne, à la façon dont elle s'intéresse au voyage de ses sœurs, à leur installation et au récit qu'elle attend de leur séjour à Yichy. Sans traiter ses sœurs en enfants, elle se montre cependant, comme une mère, pleine d'indulgence pour leurs défauts.

A travers chaque phrase se dessine le portrait de mademoiselle Julienne, et quand je compare son activité à l'inaction des deux sœurs, l'une inscrivant des folies sur son album, l'autre s'enfonçant chaque jour de plus en plus dans des pratiques religieuses qui développeront de nouvelles perturbations, je plains mademoiselle Julienne destinée à souffrir des souffrances de ses sœurs.

Une créature réellement heureuse est un être si rare sur la terre qu'on devrait, comme les fleurs délicates, la protéger contre les intempéries du chagrin.

Si plus tard l'étude me donne quelque autorité, je n'aspire qu'à relever le moral de pauvres êtres abattus ; mais il me faut l'âge et la réputation, et je

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suis trop jeune pour remplir ce rôle auprès des demoiselles Tourangeau. A leurs yeux, je n'ai pas encore qualité pour les gouverner; pourtant, il me semble que mademoiselle Emelina a ressenti une certaine influence, je n'ose dire de mes conseils, mais des exagérations de sa soeur, qui, en réagissant sur elle, lui ont montré comme dans un miroir où peut conduire une idée fixe.

Mademoiselle Christine me garde rancune depuis notre dernière conversation ; mais la pauvre fille a reporté son amitié vers sa sœur, et elle lui confie certaines choses qu'elle ne m'aurait pas avouées. Je me sers donc de mademoiselle Emelina comme de confidente, et j'ai pu alors la questionner sur ses relations avec ce chanteur dont mademoiselle Christine m'avait tant entretenu : craintes exagérées d'une imagination ardente qui donnait une fausse portée à d'innocentes relations. Mademoiselle Emelina a composé quelques pièces de vers, et comme son voisin de table le chanteur est pianiste et à peu près compositeur, elle était bien aise de recouvrir de mélodies ses chères paroles.

J'ai même été victime d'une de ces romances, qui a été chantée au Casino devant un public froid . Si mademoiselle Emelina ne s'est pas dit que l'insuccès était dû au chanteur, elle a cruellement souffert dans son amour-propre. Il s'agissait d'un Md dans vn bocnr/c. Ce n'est rien qu'une romance de plus: des mots qui riment, des phrases musicales connues.

Mais qu'il sera difficile d'éviter le débordement des idées poétiques de la sœur de Michel! Nous devions agir de concert afin de contrebalancer l'influence du missionnaire sur l'esprit de mademoiselle Christine, et mademoiselle Emelina avait promis de faire tous ses efforts pour gagner la confiance absolue de sa sœur.

— J'ai trouvé, m'a-t-elle dit, un excellent moyen d'entrer dans les idées de Christine. Lisez, monsieur Lucien.

Alors elle m'a présenté son éternel album sur lequel était écrit en gi-os caractères :

« La MORT. — La première lettre de ce mot, M, donne une imitation de la Sainte-Trinité; la seconde^ 0,

représente la Terre qui vient après; la troisième, R, ressemble à une potence, image de destruction visà-vis de la terre; puis enfin la quatrième, T, c'est la croix qui termine. »

Je regardai mademoiselle Émelina non sans inquiétude.

— Eh bien? me dit-elle avec un sourire prêt à recevoir des compliments.

— Vraiment, mademoiselle, je ne saisis pas à la première lecture...

— Ce sont des études sur chacune des lettres qui composent le mot de mort.

— Des études l me suis-je écrié stupéfait de la portée qu'on peut donner à un mot. Que vous soumettiez, mademoiselle, d'innocentes lettres aux tournures capricieuses de votre esprit, que vous les baptisiez à votre fantaisie, je le vois; mais si vous m'en démontrez l'utilité, immédiatement je me range à votre avis.

— Ne m'avez-vous pas recommandé, monsieur Lucien, d'acquérir la confiance de ma sœur? J'ai feuilleté quelques pages d'un livre que le mission-

LES PK-MOISELLES TOURAXGEAr 117

naire a remis à Christine, et je me suis efforcée d'en imiter la manière et l'esprit. En employant des images religieuses, je réponds aux tendances de ma sœur.

— Franchement, mademoiselle, le remède est pire que le mal. C'est remplir le cerveau de mademoiselle Christine d'idées malsaines que de lui mettre sous les yeux de telles bizarreries.

— Mais, monsieur Lucien, je n'ai agi que d'après vos conseils.

— Avouez, mademoiselle Émelina, que vous n'étiez pas médiocrement fière d'ajouter une belle pensée à la suite de celles qui emplissent votre album.

— Cette pensée i:'"?t pas conforme à ma manière de voir, vous le savez.

— Pourquoi l'avoir écrite?

— Pour plaire à ma sœur en imitant le style du missionnaire.

— Est-ce que les livres qu'il a prêtés à mademoiselle Christine sont écrits de la sorte?

•— La forme en est peut-être moins nette, mais

118 LES DEMOISELLES TOnRANGEAU

le fond est certainement plus mystique encore.

— Je vous en prie, mademoiselle, abandonnez ce moyen de guérison, car vous seriez trois contre moi, vous, votre sœur et le missionnaire.

Mademoiselle Emelina a répondu que, loin de pousser sa sœur dans des pratiques de 'dévotion outrées, elle avait peine à se contenir en présence du membre de la compagnie de Jésus.

En remerciant toutefois cette alliée dangereuse de sa bonne volonté, j'ai résolu d'aller droit à mon adversaire. Ce prêtre connaît l'état de mademoiselle Christine ; il comprendra le trouble dans lequel la mysticité plonge une femme maladive. Qui peut mieux que lui détacher peu à peu la pauvre fille de ces tendances bizarres qui s'opposent au rétablissement de sa santë ?

Ah ! que le mysticisme est dangereux ! Il s'attache à l'esprit comme le salpêtre au mur d'une cave ; mais on ne le détache pas si facilement. Je comprends maintenant l'emportement du professeur Talbot, qui tonnait à la clinique contre le mysticisme dans les sciences. « Les mystiques sont capa-

LKS DEMOISELLES ÏOUKANGEAU HO

blés de tout, disait-il; il faut les traiter comme des ennemis, car, si vous ne les tuez pas, ils vous tueront ! •»

La pauvre mademoiselle Christine n'est pas si dangereuse : victime passive, ce n'est pas elle qui causerait à quiconque lu moindre des chagrins. Des principes inflexibles la dirigent; mais elle garde profondément en elle ses perturbations et elle se sacrifierait plutôt que de les faire supporter aux autres.

Ainsi, mon séjour à Vichy n'aura pas été inutile; je ci'oyais n'avoir à soigner que des militaires, et je suis à même d'étudier des bizarreries morales qui prouvent quelles difficultueuses barrières se dressent souvent en face de la science. Chaque visite aux demoiselles Tourangeau est une source de réflexions que je promène partout avec moi. Je suis presque toujours ainsi en compagnie des deux sœurs, car leur image et leur souvenir ne me quittent guère ; mais ce sont deux malades intéressantes, et l'amitié que je leur porte semble s'accroitre avec leur état singulier.

12) LES DEMOISELLES lOrRAXGEAU

En quittant mademoiselle Emelina, je suis allé, seul, dans le parc. La grande avenue est bordée de deux étroites contre-allées où se promènent les amis de la solitude : sous ces ombrages touffus se déroulent de grandes pelouses de gazon autour desquelles courent de petits chemins sinueux, et du côté de la place des Fatitots, on ne rencontre guère que quelques promeneurs philosophes méditant.

C'est dans un de ces sentiers tranquilles que je me suis trouvé en face du missionnaire, au moment même où je pensais à lui. Ses yeux baissés étaient cloués sur un gros volume noir d'un aspect si sombre, qu'il doit contenir le catalogue de tous les péchés d'ici-bas. Le sentier est étroit ; nous avons été obligés de nous arrêter face à face.

— Pardon, mon père, ai-je dit en l'abordant le chapeau à la main.

Le missionnaire levait ses yeux vers moi comme pour me demander ce que j'avais à lui communiquer.

— Vous plairait-il, mon père, de m'accorder quelques minutes d'entretien?

Il S'est incliné et de la main m'a fait signe de parler.

— La santé de mademoiselle Christine m'inquiète, mon père.

Le missionnaire levait sur moi des yeux à la fois humbles et froids.

— Chargé par la famille Tourangeau de veiller sur mademoiselle Christine, je m'aperçois que le séjour de Vichy n'a amené aucune amélioration dans son état.

Toujours me regardait de côté, à la chinoise pour ainsi dire, le missionnaire dont la physionomie ne laissait rien paraître des pensées intérieures.

— Au contraire, ai-je ajouté, mademoiselle Christine emportera de son séjour aux eaux une anxiété tiévreuse due à des mortilications auxquelles auraient dû s'opposer ceux qui l'entourent.

Le missionnaire baissait la tête et je commençais à m'irriter de cette humilité.

— Qu'en pensez-vous, mon père?

Sa tête s'est afTaissée ; il semblait répondre à la terre.

— Gémir n'est pas répondre, me suis-je écrié vivement.

— Monsieur, a dit enfm le missionnaire, vous étudiez la médecine, dites-vous, et vous cherchez à guérir le corps : nous avons chacim un hut différent, je sauve les âmes. Nous n'agissons pas dans le même sens et nous ne pouvons nous entendre. En me félicitant du hasard qui m'a permis de vous rencontrer, je vous prie de m'excuser, ayant à cette heure d'importants devoirs à remplir qui ne me laissent pas le temps de donner suite à cet entretien.

Il m'a salué profondément et a continué sa route.

Combien j'ai été faible ! Ne devais-je pas courir sur les pas du missionnaire pour le forcer cà s'expliquer? Malheureusement je suis de la classe des gens réfléchis qui n'ont ni la décision ni la réplique alertes. A la suite de ce congé, toutes sortes de

LES OEiMOISKLLKS TOrRANGEAU 123

bonnes raisons me sont venues à l'esprit, et j'étais pris d'une fièvre d'éloquence qui n'a servi qu'aux arbres et aux oiseaux du parc. Je me promenais à grands pas dans les allées solitaires, adressant de touchants discours au missionnnire parti depuis longtemps. La persuasion coulait de ma bouche ; j'arrivais à toucher le cœur du prêtre qui me promettait de ramener mademoiselle Christine dans le sentier des devoirs domestiques. Finalemont, je me suis senti tout honteux de m'exprimer dans le vide avec tant d'éloquence.

Je crains maintenant de rencontrer le missionnaire; il a remporté une victoire si facile qu'il doit me tenir pour un mince adversaire. C'est uoe leçon. 11 faut se débarrasser de cette sotte timidité.

Enfin les deux sœurs sont parties de Vichy, et j'en suis heureux. Le missionnaire avait pris trop d'empire sur mademoiselle Christine pour que j'entreprisse de lutter avec lui. Je n'aurais pas cru pourtant que le départ de mademoiselle Christine s'opérât si facilement : sauf un détour qu'elle a décidé de faire pour visiter Notre-Dame de Fourvières, le voyage s'effectuera régulièrement. Mademoiselle Emelina m'a promis de vivre en Lonne intelligence avec sa sœur ; elle aussi sera glorieuse de revenir à la maison paternelle après avoir traversé des pays nouveaux, qui lui permettront de donner carrière à son éloquence descriptive,

Li:S DEMOISELLES TOURAiNGEAU 123

Combien d'abord j'ai respiré a'être débarrassé d'une surveillance à laquelle ces divers incidents ont donné tout à coup des difficultés que je n'avais pas soupçonnées! Au sein de la famille, la vie des deux demoiselles paraissait s'écouler naturellement ; mais deux grandes filles en liberté jetaient un conducteur jeune dans des embarras multipliés. Jnsqu'où pouvait être entraînée mademoiselle Christine par les conseils du missionnaire ? Quelquefois je craignais qu'elle ne voulût plus retourner à Longpont et qu'elle ne prît le voile dans un couvent. Un singulier effet des eaux thermales !

Nous nous sommes pourtant séparés en excellents termes, et l'amitié qui avait failli être rompue entre mademoiselle Christine et moi s'est ravivée tout à coup aux derniers claquements de fouet du postillon qui l'emmenait.

Que mademoiselle Christine échappe à ses ardeurs religieuses, elle deviendra la plus aimable des femmes.

Mademoiselle Christine était émue en me don-

liant la main, et subitement elle s'est rejetée dans la voiture pour cacher son émotion.

Sa voix était si touchante quand elle m'a remercié de mes soins, que certainement elle se repentait à cette lieure des difficultés qui se sont élevées entre nous. Son état l'empêche parfois de voir juste dans la vie et de diriger ses actions ; mais en elle combattent de vives réactions qui, malheureusement, ne peuvent dominer et redoublent son affaissement parleur impuissance.

Pour mademoiselle Émelma, elle m'a fait promettre de lui écrire.

— Vous le devez à une alliée fidèle, m'a-t-elle dit. Si je ne trouve pas une lettre de mon ami Lucien à mon arrivée à Longpont, je commence le feu, c'est moi qui écrirai la première.

J'ai pu alors reprendre à l'hôpital mon service, fort négligé depuis trois semaines. Mais que l'habitude est tenace ! Je souhaitais le départ de ces demoiselles, je le regrette aujourd'hui. La ville me paraît triste et vide, et pourtant le mois de

juillet nmèno à Vichy de nombreux baigneurs qui trouvent à peine un lit dans les luMels.

Il n'en était pas ainsi à l'arrivée des demoiselles Tourangeau, qui se divertissaient chaque soir à voir l'émeute produite par les hôteliers, les logeurs, les filles d'auberge, les marmitons, s'arrachant le moindre voyageur. Les ingrats laissent arriver mninlenant les diligences sans leur faire escorte et les nouveaux débarqués sont aussi embarrassés de se loger, qu'au début' de la saison ils étaient préoccupés de ne pas laisser leurs habits et leurs membres aux mains d'une population qui se les disputait.

Vichy est en fiMe de midi à minuit : ce ne sont par les rues que cavalcades, promenades à âne, équipages. Le parc est encombré de femmes élégantes; le soir on danse dans chaque hôtel; la musique s'échappe de chaque fenêtre. Je pourrais me distraire , et cependant, je ne pense qu'à ces demoiselles ; je les vois sans cesse devant mes yeux, je les cherche partout, me promenant aux endroits où j'avais coutume de les accompagner, et je re-

viens mélancolique à l'hôpital , accomplissant machinalement mon service ; car sans cesse ces paroles tintent dans mes oreilles : Elles sont parties !

Les agrafes de l'amitié sont solides ! Je me plaignais de l'exaltation de ces demoiselles et chaque jour développe en moi une plante grimpante qui va de Vichy à Longpont. La fraternité qui m'unit à Michel me faisait découvrir quelques-unes de ses ressemblances dans ses sœurs, et je surprenais parfois chez mademoiselle Christine et chez mademoiselle Emelina un accent, un geste, un sourire, une façon de regarder qui me rappelaient mon ami isolé à Paris.

Michel ne m'a écrit qu'une fois depuis son départ ; mais il est plongé dans de si grands travaux que je lui pardonne. Chacune de ses lignes serait dérobée à l'étude. Michel n'a-t-il pas à, gagner péniblement sa vie en donnant des répétitions? Et quels elforts doit-il faire pour s'arracher à ses recherches ahn de subvenir aux besoins de chaque jour?

LES DKMolSKLLKS TOURANGEAU 12it

Michel verra ses sœurs qui passent à Paris avant de retourner à Longpont ; c'est ce qui m'a décidé, en lui répondant, à glisser rapidement sur l'état de mademoiselle Christine, qui peut-être a retrouvé le calme en s'éloignant du missionnaire. Michel a besoin d'une absolue tranquillité d'esprit pour mener à bonne fin d'importantes études, et j'espère qu'il ne remarquera pas les agitations de sa sonir, au cas oi'i elles ne seraient pas dissipées.

Mademoiselle Émelina m'a écrit comme elle m'en avait prévenu. Et quelle lettre ! huit pages ! Et quelle écriture! et quel style ! Des phrases sans fin, du bavardage sans but, une écriture sans caractère. Ces huit pages, sous le prétexte de me conter son voyage de Vichy à Longpont, n'ont pas certainement demandé plus d'une heure à mademoiselle Émelina. Après avoir lu attentivement ses divagations, il ne m'en reste pas un traître mot dans la tête.

Après s'être arrêtée à Lyon et à Paris , la singulière fille qui, aurait pu décrire les curiosités qu'elle a vues, se lance dans le vague ; toutes

sortes d'aspirations troubles coulent de sa plume sans elforts et révèlent sa nature superficielle. Et elle exige une réponse!

Répondre à quoi? Dois-je la complimenter sur sa lettre? J'ai peur qu'elle ne comprenne pas plus ce qu'on lui écrit que ce qu'elle écrit. Ces sortes de femmes sont singulières ! Tout entre en danse et tourbillonne dans leur esprit, et rien ne se range sur les cases mystérieuses qui font du cerveau une sorte de bibliothèque. Mais quel désordre règne dans la bibliothèque cérébrale' de mademoiselle Émelina !

Je lui ai répondu; sera-t-elle satisfaite? Ma plus grande préoccupation est l'état de mademoiselle Christine, dont sa sœur me disait à peine quelques mots, et j'ai écrit seulement deux pages que comprendrait madame Tourangeau, mais qui paraîtront d'un affreux prosaïsme à sa lille.

Revenu à Paris, j'ai trouvé Michel pâle, fatigué par ses travaux, la figure inquiète ; mais à peine m'a-t-il vu qu'un sourire a chassé toutes les brumes du travail. En ma qualité de presque docteur, tout lier d'avoir exercé pendant une saison

d'eaux, je l'ai gourmande sur sou trop d'assiduité au travail.

— Tu tomberas malade, lui disais-je, si tu continues à te forcer ainsi.

Pour toute réponse, ses yeux se sont illuminés et semblaient me dire : Regarde quelle flamme intérieure m'anime !

En effet, son regard était plein de cette fierté de grand travailleur que rien ne saurait arrêter. Les beaux yeux qu'avait Michel en me regardant avec attendrissement ! Il n'est pas besoin de lui demander l'emploi de son temps pendant notre séparation ; sa physionomie tout entière répond pour lui. La science a creusé ses joues, rougi ses paupières, mais les yeux sont d'une pureté de nacre qu'aucune passion, autre que celle de l'étude, n'a altérée.

En revoyant Michel, j'étais honteux de n'avoir pas travaillé davantage à Vichy; la grosse santé que je rapporte du Bourbonnais me condamne, et la gravité bienveillante et réfléchie inscrite sur la physionomie de mon ami me pousse à l'élude, comme la vue d'un clair ruisseau invite le voya-

LES ni:.M()!SELLES TOURANGEAU 133

geur à se désaltérer. Plus je regarde Michel et plus je l'admire ; la pensée a chassé toutes les parties molles de sa figure, et à côté de la pensée a pris place la volonté, qui a sillonné d'angles celle belle physionomie. Pendant que je débouclais ma malle et que je mettais en ordre ma table de travail, Michel me confiait ses projets. Des éludes incessantes ont agrandi son plan : il a trouvé d'importants matériaux pour son livre.

Michel a élucidé une grave question historique qui lui demandait des recherches sans nombre ; il prépare une réponse au Mémoire qu'a publié un prêtre sur la question des Droits du seigneur. Sa réponse se fera peut-être attendre un an ; qu'iraporte ! cette grave question est éternellement pendante. On manque de documents positifs sur les Droits du seigneur et du clergé que l'Église nie avoir existes. Ses adversaires, s'appuyant sur la tradition, n'ont trouvé jusqu'ici que des sortes d'affirmations douteuses ; mais Michel veut arriver avec des preuves décisives, et il ne débutera au

barreau qu'après avoir fondé sa réputation par cet ouvrage important.

Singulière nature que Michel ! Il a l'enthousiasme, la spontanéité, et en même temps les facultés les plus contraires, l'esprit d'ordre de sa mère. Ainsi, il m'a lu une admirable préface qui suffirait par son éloquence à le poser comme un écrivain : et pourtant, Michel fait peu de cas de celte préface. Il est maintenant entré dans la voie des recherches; et quand, après huit jours de lectures de parchemins aux Archives, il trouve une simple date, voilà un homme aussi heureux que ces fureteurs sans imagination qui passent leur vie à contrôler le travail des créateurs.

Enthousiaste et froid à la fois, Michel a le feu de l'imagination et le calme de la science.

Le beau livre qu'il publiera dans de telles conditions ! Il est entré dans la question avec tant d'ardeur et de recueillement qu'il ne vit que pour son livre. Je l'ai laissé dans cet état à Paris; il ne savait plus s'il mangeait, s'il dormait, s'il y avait des hommes autour de lui, si sa famille existait ;

I,ES DK.NKHSliLLES TOUUAiNGEAU 135

il ne connaissait que les Droits du seigneur. C'est de l'égoïsme ; mais la science rend les hommes égoïstes, car elle ne se donne qu'à des servants dévoués.

— Tiens ! s'est-il écrié en me montrant un énorme dossier de notes qu'il regardait avec des yeux d'avare étalant ses trésors, ce qu'un homme peut faire de travail en trois mois est immense !

En remuant ces papiers, Michel avait la même joie que l'enfant qui , le matin dti jour de l'an, trouve, à son réveil, une table chargée do jouets.

— Si je mène à bien ce travail, dit Michel, toute ma vie d'avocat sera posée sur un socle inébranlable, et ma fortune est faite.

J'étais étonné que Michel revint à différentes reprises sur cette idée de fortune, lui dont les goûts sont si modestes ; mais un mot a dévoilé sa noblesse de caractère.

— Je le dois à ma famille, à mes sœurs, a-t-il dit.

Et il ajoutait avec une certaine mélancolie :

— C'est moi qui les ai empêchées de se marier...

Il faut donc devenir riche pour qu'une grosse dot fasse passer par-dessus leur âge. Alors je leur choisirai des maris de ma main.

Jamais, jusqu'alors, il ne s'était ouvert à ce sujet avec moi. J'avais cru que ses sœurs étaient restées filles volontairement; mais JMichel m'a démontré quels frais avait demandés son éducation à ses parents, qui se sont gênés pour l'entretenir à Paris, jusqu'au jour où il a pu voler de ses propres ailes. Michel se regarde à tort comme une des causes des embarras d'argent de son père, dont les mauvaises spéculations ont amené la gêne. Le père et le fils ont eu à Longpont une conversation qui a déterminé chez Michel ces soudaines idées de fortune. M. Tourangeau, prenant son fils à part, l'a prévenu que le jour où il débuterait au barreau il trouverait, déposée chez un notaire, une somme de vingt mille francs, destinée à faire face aux premiers frais de sa carrière.

— J'avais les larmes aux yeux tant ce dévouement paternel me touchait, m'a dit Michel. Faute de dots, mes sœurs ne se sont pas mariées : mon

LES DKMIHSKLLKS TOrRANGEAU 137

père est gêné, et voilà un homme qui depuis longtemps s'impose de dures privations pour économiser vingt mille francs. J'ai supplié mon père de reprendre cette somme et de la faire fructifier; je lui ai dit combien, dans une petite ville, une dot minime peut amener déjeunes gens auprès de mes sœurs; mon père a été inébranlable. Mais je ne toucherai pas à cet argent, et je veux avant quelques années le décupler pour ([ue mes pauvres sœurs, victimes d'un dévouement paternel exagéré, reprennent le rang qu'elles méritent.

— Voilà, a continué Michel, où peut conduire l'idolâtrie d'un père; sans s'en douter, il rétabhtle droit d'aînesse et condamne ses filles au célibat : les barrières qu'il a dressées contre leur mariage, en les privant de dot, font qu'à l'exception de Julienne, mes sœurs sont tourm^entées pour toute la vie par des imaginations que le mariage eût sans doute calmées. Il faut donc que je fasse une grande fortune pour réparer les torts de mon père.

Quoique tout entier à l'étude, et préoccupé par Vidée de son livre qui le rend étranger à tout ce

qui se passe autour de lui, Michel n'a pas été sans remarquer au passage de mademoiselle Christine à Paris, combien peu son état s'était amélioré : et toujours celte idée le tourmente, qu'ayant nui, sans le vouloir, à l'établissement de ses sœurs, il doit leur en tenir compte un jour en leur faisant partager sa fortune. Belle et généreuse pensée qu'il ne sera pas besoin de réveiller, car elle est inscrite clairement dans les yeux de Michel. Quand il me parlait de ses sœurs, du dévouement de son père, je sentais la force des liens qui l'attachent à sa famille : et émus tous deux, nous nous sommes jetés dans les bras l'un de l'autre.

Ah! l'amitié est réconfortante I Je me suis plongé avec délices dans le travail, heureux d'échapper à îa torpeur de la vie de Vichy. Avec quelle joie je suis entré en compagnie de Michel à notre petit restaurant de la place Saint-André-des-Arts ! Je regardais la devanture peinte en vert avec plus d'enthousiasme que la colonnade du Louvre. Les deux vieilles demoiselles qui tiennent cette laitei'ie m'ont reçu comme un enfant prodigue. Le chat

LKS nEMOI SELLES TOU 15 A .NT. E A U 130

lui-même venait se frotter contre mes genoux. Partout c'était la même fête, au cabinet de lecture où la maîtresse de l'établissement me connaît depuis si longtemps.

La place de l'Ecole-de-Médecine ne m'a jamais paru si gaie, et je me suis découvert devant la statue du grand Bichat qui, d'un air mélancolique et plein de bonté, regarde la jeunesse turbulente qui s'agite dans la cour de l'Ecole. On se crée ainsi une sorte de famille au sein de l'isolement : tout devient vivant et alfectueux, jusqu'au bouquiniste revéche du passage du Commerce, qui d'babitude remet à leur place en grommelant les paquets de thèses que les étudiants feuillettent et qui m'a salué en me reconnaissant.

Souvent nous allions à la bibliothèque Sainte- Geneviève travailler le soir pour économiser la lumière et le chauflage.J'ai retrouvé comme de vieux amis les excentriques du quartier : un maniaque qui copie et recopie sans cesse le même livre depuis vingt ans; un autre chargé d'un gros sac qu'il porte aux cours publics et dans lequel il jette de pelits

Jjillets sur lesquels il écrit : Bien ! Très-bien! Bien parlé! Bien écrit! Bien raisonné; un vieil avare du quartier qui va à la bibliothèque pour se chauffer et digérer son maigre dîner avant de se coucher.

Je n'ai pu revoir ces gens sans émotion; quelque chose m'aurait manqué si je ne les avais retrouvés.

Autant j'étais heureux d'entrer dans ma chère bibliothèque, autant j'ai été surpris le soir quand le concierge m'a remis une lettre dont j'ai reconnu aussitôt l'écriUire. Mademoiselle Emelina se plaint de ma courte réponse ; elle accuse ma sécheresse de cœur et la voilà partie pendant douze grandes pages sur les exquises qualités de la femme, ses tendresses profondes et mille effusions que je me garde de montrer à Michel. Il se croirait complice des folies de sa sœur et en souffrirait. Sans doute ma réponse était froide ; mais puis-je monter sur les hauteurs où se tient mademoiselle Emehna, enveloppée de nuages ?

J'avais même espéré que ce billet couperait court à la correspondance; mademoiselle Emelina, qui

LES DEMOISELLES TOURANGEAU lil

lit sans lire comme elle écrit sans réfléchir, n'aura pas remarqué que je lui disais combien, à Paris, mon temps serait pris par l'étude. Elle exige une réponse longue et détaillée, des excuses sur ma froideur, ou elle menace de ne me pas pardonner. Si la politesse ne m'y ferrait, je saisirais cette occasion de rompre.

Je voudrais avoir la XouveUc Héloise sous la main; j'y prendrais, de côté et d'autre, quelques phrases qui produiraient le meilleur effet. Mademoiselle Emelina revient sans cesse sur la femme idéale, et je cherche en vain ce que peut être la femme idéale telle qu'elle l'entend. Peutêtre se regarde-t-elle comme la femme idéale ! Mais elle ne rencontrera pas l'homme idéal qu'elle entrevoit dans son imagination.

J'ai répondu sur un ton plaisant en entremêlant le tout de phrases romanesques qui m'ont coûté de vifs efforts, et certainement la thèse qui doit me mener au doctorat ne me demandera pas plus d'application. Peu à peu, la manie de l'écriture me gagnait, et à deux heures du matin, j'avais écrit quatre Ion-

gues' pages. En me relisant, je m'aperçois que j'ai été influencé par la lettre de mademoiselle Emelina, car j'ai débuté par la raillerie pour arriver au romanesque, et conclure par quelques mots à peu près raisonnables.

Cette personnalité de femme idéale me préoccupait, et, vers la un de ma lettre, le souvenir de mademoiselle Julienne, de sa vie de travail et de dévouement, s'est représenté tout à coup à mes yeux. Sans la nommer (est-il nécessaire de faire naiire des jalousies entre les trois sœurs?) j'ai peint une femme idéale, douce, bonne, d'un caractère égal, veillant à l'entretien de la maison, sacrifiant les plaisirs du monde pour se vouer à l'intérieur, cachant un sens droit et une vive intelligence sous une certaine réserve et préférant la lecture de la Cuisinière bourgeoise à celle des romans. L;l-dessus, je me suis endormi, riant de la grimace qu'une pareille conclusion arrachera à mademoiselle Emelina.

La réponse ne s'est pas fait attendre : deux jours après, je recevais une nouvelle lettre de Longpont.

LES DEMOISELLES TOURANGEAU 143 Cette fois, mademoiselle Émelina m'a lu et compris. Je suis condamné à jamais comme un être matériel incapable de comprendre les femmes; j'ai parlé en chirurgien qui, n'ayant jamais trouvé à l'amphithéâtre cette chose qu'on appelle ITime, la nie et enlève à la femme son don le plus précieux. Mademoiselle Emelina m'accuse de vouloir faire de la femme une sorte d'esclave domestique, bonne tout au plus à surveiller le pot-au-feu. La Cuisinière bourgeoiselnia son\e\é le cœur. Elle a été tellement offusquée à l'idée de ce livre « graisseux » qu'elle s'excuse de ne plus continuer une correspondance qui, dit-elle, me fatigue.

Je me reproche pourtant d'avoir poussé cette taquinerie un peu loin, car je ne voulais pas blesser mademoiselle Emelina qui, à part ses travers, possède quelques qualités. Si elle ne me priait de cesser celte correspondance, je lui aurais écrit un billet affectueux qui eût écarté tout nuage entre nous ; mais je respecte sa volonté, et quand Michel retournera à Longpont, je le chargerai d'ohîenir mon pardon.

xu

J'ai donc repris mes travaux, oubliant ces incidents lorsque le lendemain le concierge m'a apporté une nouvelle lettre de mademoiselle Émelina. J'y lis avec étonnement qu'elle se repent de ses duretés, qu'elle a eu tort, qu'elle m'a mal compris, et qu'avant de clore cette correspondance, elle veut être assurée de mon amitié. Mademoiselle Emelina ne se pardonnerait pas de m'avoir blessé et de jeter de la froideur entre Micbel et moi. — « Vous êtes deux frères, écrit-elle, et je demande à entrer en tiers dans cette tendre affection. »

Quel singulier vent a soufflé tout à coup ! En deux jours de distance , ce n'est plus la même

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femme; ma lettre a-t-elle été prise au sérieux? (Jn dirait que mademoiselle Emelina a compris ma pensée à travers les lignes : « Non, vous n'êtes pas le matérialiste que vous voulez faire croire, ditelle; j'en ai pour preuve les liens qui vous attachent à mon Lien-aimé Michel. Un honnne capable d'une affection si pure, a des sentiments plus élevés qu'il ne le croit. »

Mademoiselle Emelina se plaint de ne pouvoir ouvrir son âme à ses sœurs qui, dit-elle, ne la comprennent pas. Et elle glisse un léger reproche sur le compte de mademoiselle Julienne, qui réserve toutes ses tendresses pour les poules de la ba?sefour. Les soins du ménage l'ont rendue inaccessible aux affaires de cœur. Que tout soit en ordre dans la maison, la table mise à l'heure, voilà son but unique , dit mademoiselle Emelina, qui ne saurait se plier à cette vie, et ajoute que l'ordre à l'intérieur ne suffit pas à un cœur débordant d'affections. En même temps, elle joint quelques détails sur la vie de sa sœur depuis son retour de Vichy.

La rencontre du missionnaire a développé outre mesure les aspirations religieuses de l'aînée. Maintenant mademoiselle Christine passe la majeure partie de sa journée à l'église : elle a converti sa chambre en chapelle, et le principal ornement est un tableau acheté à Lyon, qui représente un grand arbre noir et désolé dont chaque feuille porte le titre d'un péché. Dans son enthousiasme, mademoiselle Christine avait voulu placer cette peinture dans la salle à manger; mais M. Tourangeau s'y est opposé formellement, disant que cet arbre lugubre sentait la sacristie.

Chaque jour mademoiselle Christine rapporte quelque pieuse curiosité du même goût; une vieille dévote lui a fait cadeau d'une sombre gravure représentant une tête de mort et un sablier, qui ne poussent pas à des idées riantes, dit mademoiselle Émelina. De nombreux cadres sont accrochés aux murs de la chambre de la pauvre fille, qui se réveille avec la vue de reliquaires contenant dans de petits cornets des fragments d'os de saint Poly carpe et de la poussière du squelette de sainte Perpétue.

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Mademoiselle Christine s'enferme aux heures où elle ne va pas à l'église : quand elle paraît à tahle, c'est pour y apporter une figure pleine d'indifférence. Préoccupée de sauver son âme, elle s'habille maintenant de noir, laissant entendre que c'est par contrition, et la famille tout entière est frappée d'inquiétudes. Où s'arrêtera mademoiselle Christine dans celte voie? La tendresse qui unissait la mère à la mie va chaque jour diminuant, et ni les soins, ni les caresses, ni les bonnes paroles de madame Tourangeau ne peuvent lui ramener le cœur de mademoiselle Christine.

Quoique indifférent aux choses de l'intérieur, M. Tourangeau est entré un soir dans une vivo colère contre sa femme et sa fille ; mademoiselle Emelina se plaint d'être victime de l'absence de son aînée, qui, pour assister à une conférence religieuse, n'avait pas paru à table. M. Tourangeau s'est emporté et a accusé sa femme d'avoir mal dirigé l'éducation de ses deux filles,

— Tu en as fait, a-t-il dit, deux êtres inutiles, et Dieu sait ce qui les attend dans l'avenir.

148 LES DEMOISELLES TOtlRANGEAD Mademoiselle Emelina a voulu se défendre. — Taisez-vous ! s'est écrié le père ; vous et votre aînée, il faut que vous changiez de conduite.

C'est ce qui rend touchante la lettre de mademoiselle Emelina. Elle n'était pas habituée à s'entendre traiter durement par son père; elle avait vécu jusque-là tranquille, se laissant aller à ses fantaisies, sans prévoir l'orage domestique qui allait éclater. Elle s'en est émue, et l'exemple de sa sœur, qui par sa conduite jette le trouble à l'intérieur, la fait réfléchir. Elle me demande des conseils, je ne saurai les lui refuser. Elle a sous les yeux un exemple de modestie et de travail ; qu'elle cherche à imitermademoiselle Julienne! Pourquoi mademoiselle Emelina n'assoupirait-elle pas son imagination par des travaux de femme, la broderie, la tapisserie, qui donnent de l'occupation à la main et endorment l'activité de la pensée? Qu'elle espère un jour tme situation meilleure qui la récompensera de ses eflbrts à se vaincre !

Sans livrer le secret de Michel, j'en ai assez dit pour laisser entrevoir à mademoiselle Emelina

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raffeclioa que son frère lui porte, et les e^pL'rallces qui se réaliseront certainement un jour. Je n'avais pas à évoquer de lointains souvenirs pour rappeler à mademoiselle P^melina que j'avais pressenti à \'icliy les troubles qui résulteraient des aspirations de mademoiselle Christine, et, sans m'en prévaloir, j'ai dit à mademoiselle Emelina qu'elle aussi méritait les reproches de son père ; mais je n'y reviendrai plus, jugeant par sa dernière lettre du retour qu'elle a fait sur elle-même.

Michel a reçu, il y a quelques joui's, une lettre de sa sœur Julienne, qui lui fait part des dissensions intérieures de la famille. Loin d'accuser ses sœurs, l'excellente fille ne trouve pour elles que paroles de compassion ; mais Michel n'en a pas été moins ému. Pouvait-il se douter de la scission qui éclaterait dans cette maison jadis si lieureuso? J'y étais préparé par les lettres précédentes; mais dans son ardeur au travail, Michel était loin de soupçonner cette crise. Pour le tranquilliser :

-— Quand mademoiselle Christine, disais-je, aura épuisé jusqu'au bout l'accomplissement de ce qu'elle appelle ses devoirs, n'y trouvant pas le

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calme dont elle a soif, elle fera un elTort sur ellemême et rentrera dans une tranquillité domestique qu'elle a fuie pour courir après des chimères.

« Les bras de ma mère lui sont ouverts, écrit mademoiselle Julienne, et l'ingrate repousse son affection. »

Avec sa vive intelligence naturelle, mademoiselle Julienne accuse nettement la portée de ces divisions, non pas viv( s et acharnées, mais sourdes e dangereuses.

Combien Michel était chagrin! Longpont était un port tranquille où son esprit fatigué allait se reposer par le souvenir. Il me parlait souvent du bonheur qu'il éprouvait à se retrouver à [automne au milieu de ses sœurs, de sa mère et de son père si parfaitement unis. En arrivant à la maison paternelle, tout son être se détendait ; il retrouvait la famille, lui qui pendant onze mois vivait dans l'isolemenl, écrasé par le travail. A peine avait-il frasichi le seuil, qu'il respirait un calme rafraîchissant et qu'il se retrouvait à l'âge

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heureux où lui, ses sœurs et ses parents vivaient tous dans une harmonie parfaite. C'a été pour ku un déchirement que ces nouvelles.

La conduite de M. Tourangeau est au moins surprenante : s'élant prononcé nettement une fois, n'ayant pas été écouté, il laisse agir maintenant ses deux filles en toute indépendance et ne semble pas partager les angoisses de sa femme.

L'intérieur est divisé en deux camps : d'un côté, madame Tourangeau et mademoiselle Julienne; de l'autre, mademoiselle Christine, mademoiselle Émelina et leur père.

Comment M. Tourangeau a-t-il pu se ranger du côté du désordre, lui qui, il y a un mois, s'emportait si vivement contre les exagérations de sys deux filles ? Il faut l'attribuer à son esprit inquiet et sans cesse en mouvement qui a besoin par instant de se reposer dans une indifférence apathique.

M. Tourangeau ferme les oreilles aux justes récriminations de sa femme qui, blessée d'avoir perdu la confiance de ses filles, en souffre et s'en plaint.

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