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Mademoiselle Julienne ne dit pas, et ceci je le devine, que son père sent,pai- sa propre expérience, combien les êtres voués par la nature aux caprices et aux tourmentes, ayant combattu inutilement pour les vaincre, sont pleins de pitié pour les tourmentes d'autrui, sachant que rien ne peut les en guérir. Ces deux excellentes femmes de temperamention tcniperaliDii ne peuvent comprendre les secousses imprimées à tout instant à de frêles arbres nerveux. L'existence qu'elles revent tranquille est bouleversée par des troubles qui sans cesse éclatent dans la famille.
Michel lui-même n'est-il pas un exemple de ces constitutions mal équilibrées? Quoique soutenu par l'amour de laj:loire, le travail, le désir d'acquérir assez de fortune pour rendre heureuses ses sœurs, il n'en est pas moins en proie à des abattements soudains contre lesquels il faut toute sa forte volonté pour" réagir. L'abus du travail, la tension du cerveau amènent ces fatigues ; alors, nous allons faire de grandes courses aux environs de Paris.
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Mademoiselle Émelina et mademoiselle (ihi-istino ont, comme leur frère, des aspirations à de hautes destinées; si l'une rêve la gloire poétique, l'autre pense sans cesse aux saintes Thérèse et aux madame Guy on.
Par sa lettre, mademoiselle Julienne montre qu'elle et sa mère ignorent pourquoi leur père et leurs sœurs gravissent des montagnes, se perdent dans des sentiers impraticables et dédaignent la route droite qu'il leur semble si facile de suivre. La mère et la fille soutTrent du désordre qui entre à deux battants dans leur existence : surtout l'indifférence que montre M. Tourangeau pour les écarts de ses deux filles, est ce qui les a le plus blessées. Leurs adversaires sont trois; elles ne sont que deux et succomberaient infailliblement si M. Tourangeau et ses deux filles n'avaient chacun des tendances opposées qui les empêchent de faire corps.
Ces trois alliés, réunis par l'amour de l'indépendance et le dédain des choses convenues, sont sans cesse en lutte. Les instincts du père se l'évollent
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contre la mélancolie de mademoiselle Christine et le lyrisme de mademoiselle Émelina, qui affecte une pitié méprisante pour les convictions de sa sœur, tandis que celle-ci pleure sur l'incrédulité de sa cadette et prie pour effacer ses fautes. Et, cependant, quoique en hostilité, tous trois se groupent contre la raison, une citadelle où sont retranchées madame Tourangeau et mademoiselle Julienne.
Le moindre événement met l'inférieur en lutte, et mademoiselle Julienne conte à son frère la récente demande en mariage de mademoiselle Emelina. Un honnête employé de la sous-préfeciure a rencontré mademoiselle Emelina à son retour de Vichy. C'est, dit mademoiselle Julienne, un jeune homme convenable de tous points, qui passe dans la ville pour un garçon d'avenir. 11 a plusieurs fois dansé avec mademoiselle Emelina aux soirées du sons-prrfet, et un matin est venu rendre visite à madame Tourangeau, en lui exposant le désir qu'il avait d'entrer dans la famille. La mère et la tille croient que cette union pourrait rendre heu-
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reuse mademoiselle Émelina ; mais, avant de lui en parler, madame Tourangeau a consulté son mari, qui a laissé carte blanche à sa femme pour continuer les négociations.
C'est alors que mademoiselle Émelina, instruite de la démarche du jeune homme, a jeté les hauts cris et s'est prononcée absolument contre ce mariage , déclarant qu'elle traiterait de la belle manière le malheureux employé qui avait l'audace de jeter les yeux sur sa personne. On eût dit une reine parlant de ses sujets.
— Mais tu n'as pas de fortune ! lui disait madame Tourangeau ; les partis sont rares pour les filles sans dot ; à vingt-six ans, une femme se fait vieille.
Et mille autres raisons sensées. Mademoiselle Emelina s'est retranchée derrière son intelligence, qu'un employé ne saurait comprendre. Et comme sa mère, à bout de raisonnements, appelait M. Tourangeau à son aide, le père, qui d'abord avait trouvé le parti convenable, a traité ce mariage avec indifTérence, sans doute pour ne pas lutter
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contre sa fille. Proiitant de cette tiédeur et pour mettre son père tout à fait de son parti, mademoiselle Emelina s'est écriée qu'o?? voulait la sacrifier, l'éloigner de sa famille. Bref M. Tourangeau a déclaré que ses filles étaient libres de se marier à leur fantaisie ou de rester à la maison.
J'avais cessé toute corresiiondance avec mademoiselle Emelina et je croyais la tranquillité rentrée dans la famille Tourangeau. Une aprèsmidi, on frappe à ma porte ; j'ouvre. Que vois-je? mademoiselle Emelina elle-même qui tombe dans mes bras.
— Ah ! monsieur Lucien, quel bonheur de vous rencontrer !... Vous ne me dites rien ?
— Mais, mademoiselle, expliquez-moi...
— J'étais si malheureuse à Longpont, je me suis sauvée.
— Sauvée ! Que dira votre frère ?
— Une faut pas qu'il connaisse mon arrivée.
LES DKMOlSliLLKS TOUUANGKAU IVJ
— Mais vous êtes chez lui ; il peut rentrer d'un instant à l'autre.
— Je me cacherai.
Elle regardait de côté et d'autre.
— Mademoiselle, que pensera Michel?
— Il me pardonnera quand il connaîtra toute la vérité.
— Que s'est-il passé ?
— Mon séjour était devenu impossible à la maison... Tout le monde était contre moi.
— Que pré tendez- vous faire, mademoiselle ?
— Chercher une position.
— Une position !
— Vous ne m'abandonnerez pas, monsieur Lucien ?
— Mademoiselle...
— J'ai compté sur vous, qui êtes si bon.
Je me promenais à grands pas dans la chambre. Mademoiselle Emehna m'a pris la main.
— J'ai tant besoin de vos conseils.
— Ah ! mademoiselle, qu'avez-vous fait là ? On a entendu des pas dans l'escalier.
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— Voilà Michel ! ai-je dit afin de dégager ma iDain et en allant vers la porte.
— Sauvez-moi, monsieui' Lucien ! s'écriait mademoiselle Emelina . Que Michel ne sache pas que je suis arrivée I
— Mademoiselle, je ne saurais m'engager à garder ce secret. La concierge vous a vue entrer; votre frère le saura forcément ; demain, une lettre de sa famille lui apprendra votre fuite... Nous ne pouvons vous garder dans ce petit appartement.
— J'ai un logement, a-t-elle dit, dans l'hôtel garni en face, et j'ai guetté la sortie de mon frère pour vous voir.
— Mais, mademoiselle, avant deux jours on aura découvert votre retraite ; vous ne devez rien cacher à Michel.
— Gardez-moi le secret, monsieur Lucien, jusqu'à ce que j'aie reçu une lettre de mon père, à qui j'ai écrit.
— 11 faut sortir de cette fausse position , mademoiselle.
— Mon père m'approuvera...
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— 11 viendra vous chercher.
— Non, monsieur Lucien ; il m'était impossible de vivre avec mes sœurs.
— Madame votre mère est si affectueuse !
— Autrefois, monsieur Lucien; mais lotile amitié est rompue à jamais ; ou a voulu me marier.
— Je le sais.
— Ah ! que les hommes parlent froidement du mariage! Et vous avez pu croire que je me laisserais enchaîner pour la vie à un homme pour lequel je ne ressens aucun * sympathie? Epouseriez-vous, monsieur Lucien, une femme dont la vue vous remplirait de chagrin ?
— D'après les lettres do mademoiselle Julienne...
^ Croyez-vous aux lettres de ma sœur ? s'est écriée mademoiselle E relina vivement. Vous ne la connaissez pas. Je lui ai conseillé de se marier avec l'homme qui me recherchait. Ils sont faits l'im pour l'autre, deux esprits positifs, un employé et une ménagère... Pourquoi ma sœur n'a-t-elle pas accepté ce parti ?
— Sans doute, mademoiselle, parce que ce jeune homme demandait la main de mademoiselle Émelina et non celle de mademoiselle Julienne.
— Ne me parlez plus de cette odieuse union, monsieur Lucien.
— Mais que prétendez-vous faire à Paris?
— Chercher mon indépendance.
— Votre indépendance, mademoiselle, quelle illusion !
— J'ai assez d'éducation pour me placer quelque part.
— Vous placer, mademoiselle ! songez-y, c'est l'absolue abdication de l'indépendance que vous rêvez,
— Est-il donc im^iossible de gagner sa vie honnêtement?
— Que savez-vous faire ? lui ai-je demandé. Elle a paru surprise de la question, et, comme
je lui témoignais l'embarras que me faisait éprouver sa position :
— Nous en reparlerons demain, a-t-elle dit. Vous viendrez me voir.
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— Avec la permission de Michel.
— Vous (Hes convenu de ne pas lui parler de mon arrivée avant la lettre de mon père. D'ici à demain, d'ailleurs, a-t-elle ajouté, j'aurai vu une parente sur laquelle je compte, et je vous dirai ce que nous aurons résolu.
Alors je l'ai reconduite. En eU'et, mademoiselle Émelina demeure dans l'hôtel voisin, où bientôt je l'ai vue me souriant à la fenêtre qui donne sur la rue. Dans quelle situation embarrassante me suis-je trouvé en réfléchissant à cette aventure! Je n'aurais pas dû promettre à mademoiselle Emelina de cacher à Michel son arrivée, même pendant deux jours. Garder vis-à-vis de mon meilleur ami un secret qui le touche de si près !
Je n'osais me retrouver en face de lui ; il me semblait qu'il devait hre dans mes yeux que je lui cachais quelque chose. Pour la première fois depuis que je vis avec lui, j'ai été dîner seul, afin de ne pas le rencontrer, et ce repas m'a paru amer. Il m'est si doux d'entendre Michel à table me faire part de ses travaux, de ses recherches, de ses
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découvertes de la journée ! Que pensera-t-il de mon absence ?
J'errais inquiet dans Paris, attendant minuit, jDour trouver Michel endormi; et toujours le souvenir de sa sœur me poursuivait. En tin, il a fallu rentrer; mais j'ai vu avec terreur une lueur à la fenêtre.
Michel m'attendait ! Que lui dire ? Inventer quelque motif qui m'a forcé de sortir, je ne le saurais ; il y a dans les yeux de Michel une telle pureté que le mensonge ne saurait y pénétrer. Lentement j'ai monté l'escalier; mais Michel avait reconnu mon pas.
— Est-ce toi, Lucien ? s'est-il écrié.
Et il m'a regardé fixement.
— J'étais préoccupé, lui ai -je dit, j'avais peu travaillé cette api'ès-midi, et je me suis promené longuement sur les quais pour dissiper ces inquiétudes,
— Tu aurais dû prévenir, m'a dit Michel, car je ne savais à quelle cause attribuer ton déport. Tout est bien, maintenant que je t'ai serré la main.
Heureusement Michel ne se doute de rien; je lirais dans ses regards s'il avail connaissance qu'une femme soit entrée dans notre appartement, et je ne troublerai pas son sommeil en lui parlant de la fuite de sa sœur, qui peut-être, à cette heure, se repent de sa tentative d'indépendance.
En entendant dans la pièce voisine la calme respiratidu de Michel, je me disais que si j'avais accompli mon devoir, à cette heure un sommeil bienfaisant me récompenserait de n'avoir pas accepté ce secret qui me pèse. J'ai été facilement réveillé pour aller à l'hôpital, ayant à peine fermé les yeux de la nuit. A quels remords peut ( niranier la plus légère faute! Moi qui sortais d'habitude le matin, la tête libre, le corps dispos, je me sens la vue fatiguée; une sorte de malaise s'est empai'é ■de toute ma personne, et je ne suis pas dans un état à suivre attentivement la visite au chevet des malades.
Ce n'est pas lant l'entrevue d'hier qui me coûte que celle d'aujourd'hui. (Juelle imprudence à une jeune lille habitant un hôtel garni, où tout se sait,
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de me recevoir, moi qu'on a peut-être vu sortir de la maison d'en face ! Et quand même les gens de l'hôtel ne me connaîtraient pas, est-il permis à une jeune fille qui s'enfuit de la maison paternelle de recevoir un jeune homme ? N'est-ce pas m'associer à une grave faute? Mais je me suis dit que mademoiselle Émelina aurait vu sa parente, et que sans doute elle en recevrait de tels conseils qu'elle comprendrait son imprudence. Peut-être cette parenle lui a-t-elle otfert un asile en attendant une décision. Toutes ces pensées me trottaient par la tête et ce que j'avais prévu arriva : au milieu de mes camarades, en plein hôpital, je n'ai vu ni malades, ni médecins, mais toujours mademoiselle Émelina.
Je suis rentré ù. la maison, impatient et tourmenté. Suivant sa légèreté habituelle, mademoiselle Émelina se trouvait à la fenêtre sans prendre garde que Michel pouvait l'apercevoir. Heureusement, ses occupations l'appelaient au dehors. Pourtant mademoiselle hmelina paraissait moins animée que de coutume, et quelque chose de si sup-
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pliant se lisait dans son regard que tout de suite j'ai obéi à son invitation.
— Ah ! monsieur Lucien, s'est-elle écriée, que vous êtes bon d'être venu !
Et elle me serrait les mains avec une sorte d'attendrissement. J'étais resté debout ; elle m'a fait asseoir sur un mauvais canapé en velours jaune, unique ornement de celte petite chambre mal éclairée.
— Écoutez-moi, a-t-elle dit ; je vous dirai tout. Je ne sais pourquoi je lui obéissais sans répondre.
J'étais ému malgré moi; sa tristesse, la pauvreté du mobilier m'inspiraient de la pitié.
— Vous avez vu votre cousine, mademoiselle?
— Ah ! monsieur Lucien, qu'elle m'a mal reçue! Mademoiselle Émelina avait des larmes dans la
voix et baissait la tète.
•r- Du courage , mademoiselle, il en faut !
Elle ne répondait pas et j'étais embarrassé de mon rôle, car elle pleurait et de grosses larmes tombaient sur le carreau. Assise en face de moi, mademoiselle. Emelina se repentait à cette heure,
et je partageais son chagrin. Je lui pris doucement
la main ; mademoiselle Emelina poussa un profond
soupir.
— Mademoiselle, tout n'est pas désespéré , si vous reconnaissez voire faute.
— N'ai-je pas perdu l'amilié de ma mère, de mes sœurs? Je suis abandonnée de tous.
Elle sanglotait, et ses larmes coulaient sur ses joues; malgré mes efforts, je sentais son attendrissement me gagner.
— Je n'ai que vous pour ami ! s'écria-t-eile en me serrant les mains,
— Oui, mademoiselle, vous pouvez compter sur moi.
— Vous ne m'abandonnerez pas, monsieur Lucien ?
— Mi moi ni votre frère.
— Oh ! laissez-moi pleurer encoi'e.
Et je n'osais remuer, quoique sa tète touchât ma poitrine et me brûlât. Elle resta ainsi pendant quelques secondes, ni'entouranl de vagues et douces odeurs qui me troublaient comme un
LES DEMOISELLES TOURANGEAU IG't
bouquet. Je sentais tout son corps se ployer, se détendre pour ainsi dire, et elle était presque à mes genoux.
— Ah ! monsieur Lucien !
De temps en temps elle coupait le silence par de vagues exclamations :
— Mon ami ! mon sauveur !
Inquiet de cet état, je gardais le silence.
— Vous êtes mon ami, monsieur Lucien ? Je protestai de mon aliection.
— Vous me pardonnez ?
— Oui, mademoiselle.
Avant que j'eusse pu faire un mouvement, elle vint s'asseoir à mes côtés sur le canapé, et d'une voix attendrie et suppliante :
— Mon cœur est trop plein, il débordo... Lucien, j'ai tout quitté pour vous, mon ami de cœur; c'est vous que j'aime.
— Mademoiselle! m'écriai -je...
— Oh! dites que vous m'aimez... Xe me repoussez pas, j'en mourrais !
Je ne savais que répondre à ces folles paroles suivies de vives étreintes de mains.
— Oui, Lucien, depuis que je vous ai vu pour la première fois, mon cœur a ressenti des émotions inconnues... J'ai essayé de combattre cette passion, mais elle était plus forte que ma volonté. Depuis quinze mois, votre image ne m'abandonne plus. Lucien, Lucien...
— Mademoiselle, je vous en prie...
Mais mademoiselle Emelina n'écoulait plus ; elle voulait me faire avouer que je partageais sa flamme. Je fis un effort pour me dégager de ses étreintes.
— Ecoutez-moi, Lucien, je vous en supplie; ce n'est pas une femme gênante que vous aurez à vos cûlés, c'est une esclave dévouée, ne vivant que pour vous...
Et, comme je me taisais :
— Mon Dieu ! que faut-il faire pour vous attendrir ?
J'avais réussi à me lever du canapé : elle me prit le bras, et vraiment elle avait en ce moment