‹ Les demoiselles TourangeauChapitre 6 sur 8 · I,KS PKMOISKLLKS T(1U R A NT. EAU · texte numérisé non relu

I,KS PKMOISKLLKS T(1U R A NT. EAU

— Je ne vous laisse pas sortir que vous ue m'ayez fait connaître l'état de votre cœur.

— L'amitié que je porle à Michel, mademoiselle, a rejailli sur tous les membres de sa famille.

— L'amitié! dit mademoiselle Emelina; il ose me parler d'amitié !.-.. Ah ! vous ne m'aimez pas.

Elle dit cela avec un tel ton que je compris que je ne sortirais pas si j'appuyais encore sur le mot amitié. Je la suppliai de ne pas se compromettre dans cet hcMel ; elle ne ra'écoutait pas, et en ce moment sa volonté m'inquiétait, car je retrouvais en elle, tournée vers la passion, la même volonté que Michel apportait à ses recherches.

Tous deux debout, nous étudiant du regard, j'étais presque magnétisé par ses yeux noirs traversés par une flamme impétueuse.

Alors je feignis d'entrer dans les idées de mademoiselle Emelina , et de ne pas repousser l'union qu'elle m'oflVait dans l'avenir, à condition toutefois qu'elle rentrerait dans la vie commune, qu'elle obtiendrait le pardon de ses parents, et

qu'elle tendrait à ime position régulière. xMade-

moiselle Emelina promit de suivre mes conseils et me fit jurer de revenir le lendemain, car elle avait à me rendre compte d'une nouvelle entrevue avec sa parente.

— Soit, dis-je ; mais pas ici.

— Où vous voudrez, Lucien,

— Dans le jardin du Luxembourg, à midi précis, sous l'horloge.

Au moment où j'allais sortir, mademoiselle Emelina me tendit un petit papier que j'essayai d'ouvrir.

— Non, dit-elle, pas devant moi.

Je descendis l'escalier plein d'émotion et, pour me remettre, je courus au Luxembourg, où, dans une allée solitaire, je décachetai le billet qui contenait une longue jjièce de vers pleine de mon nom. Lucien amenait inévitablement les rimes de bien et de i'ien. Lucien était son seul bien : sans Lucien elle n'était rien. Constance^ espérance, amours, toujours, passion, compassion, larmes^ alarmes, fleurs et pleurs revenaient à tout instant.

Si je n'avais été inquiet des suites de cette

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atlaire, j'aurais ri de ces étranges et subiles tendresses; mais la figure sévère de Michel m'apparidssait et semblait me demander compte de ma conduite. Aussi quelle imprudence d'aller rendis visite à mademoiselle Emelina dans ce petit hôtel !

— Heureusement, me disais-je, demain sans doute M. Tourangeau viendra chercher sa fille, ou il aura écrit une lettre pour la rappeler à lui.

Dans la soirée, en pensant à ce nouveau rendezvous, j'étais tenté de changer de quartier, d'abandonner Michel sans le prévenir, de quitter Paris. Il m'a fallu hier une certaine force pour ne pas succomber. Quand je revois mademoiselle Emelina sanglotant à mes genoux, et le trouble singulier qui m'agitait, je frémis!

Au dîner, Michel m'a tendu la main avec une cordialité touchante, comme pour me reprocher de l'avoir quitté la veille; en ce moment, ma conscience révoltée se soulevait et criait au dedans de moi : « Avoue ton imprudence! » mais je ne sais ce qui m'a retenu. Je n'ai rien dit et j'ai regardé

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Michel, qui me semblait plus grave et plus pâle que de coutume. Le travail creuse ses yeux et ses joues, y laissant quelque chose d'un sérieux indéfinissable.

Michel n'a pas la finesse de traits de ses sœurs, dont Tune a pris la santé joyeuse, l'autre la beauté mélancolique, et la dernière une sorte d'exaltation poétique. Michel, quand je le connus, était plutôt d'une physionomie commune que distinguée ; il tient de son père un certain côté bourgeois dans la figure comme dans la personne ; à cette époque, une femme, au premier coup d'œil, l'eût pris pour un homme ordinaire. En moins de trois ans, le travail l'a transfiguré; il est devenu beau. Michel est embelli parla flamme qui court dans ses yeux, une flamme fiévreuse qui se communique à ses gestes et à ses paroles. C'est alors qu'épuisé par le travail de la journée, il se laisse aller à ses idées d'avenir; mais, ce jour-là, je souffrais en pensant à la folle escapade de sa sœur, si éloignée du noble but auquel tend Michel.

J'avais prétexté de la fatigue pour rentrer plus

tôt à la maison, et je jetai dans la rue cette pièce de vers qui me faisait trembler comme si j'avais volé quelque objet.

— Demain, me suis-je dit, je parlerai fermement à mademoiselle Emelina. Et avant de m'endormir, j'ai ruminé les sages conseils que je devais donner à la sœur de mon ami.

Le matin, la concierge est venue mystérieusement m'apporter un petit paquet cacheté, qu'heureusement Michel n'a pas vu. Quand j'ai été seul, j'ai brisé le cachet et j'ai trouvé une toute petite boîte carrée; dans la boîte, ces simples mots : A mon ami Lucien! et une bague sur laquelle sont gravés un L et un E.

Une bague! Mademoiselle Emelina ne connaît pas la portée d'un tel symbole. Croit-elle sérieusement à notre union future? J'avais espéré que ma froideur la désillusionnerait. J'ai été tenté de renvoyer la bague, brisée ; mais ne serait-ce pas trop brutal ? Ah ! dans quels tourments me plonge une femme aventureuse !

A l'heure indiquée, je me suis dirigé du côté du

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Luxembourg, leutemeut et à regret. J'aurais voulu être frappé par un accident subit, qui m'empêchât de me rendre au rendez-vous. Je suis singulière-. ment ému de me sentir entraîné, sans que ma volonté puisse s'y opposer. Si Michel me rencontrait! En chemin, je me disais que je faisais mal,, et cependant chacun de mes pas me rapprochait du jardin. Mon cœur battait et, en franchissant la première grille, j'avais l'espérance que, par une circonstance quelconque, mademoiselle Emelina ne s'y trouverait pas ; mais une femme voilée que j'aperçus sous l'horloge vint à moi et s'empara de mon bras.

— Cher Lucien !

— Mademoiselle, nous ne pouvons rester ici.

— Je vous suivrai partout, cher Lucien.

Je la conduisis sous les grands arbres, du cùlé du théâtre, qui est la partie la plus solitaire du jardin.

— Avez-vous des nouvelles de Longpant, mademoiselle?

— Une lettre de mon père.

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— Eh bien ?

— Il approuve mon départ.

— Vraimenl?

— Lisez»

M. Tourangeau n'approuve pas absolument cette fuite, comme mademoiselle Emelina le dit; mais les dissensions amenées dans la famille par les deux sœurs ont fait que le père envisage la détermination de sa fille comme presque nécessaire.

La minorilé, fière de son bon sens, avait pris le dessus. Madame Tourangeau et mademoiselle Julienne, après avoir longtemps subi les caprices et les fantaisies de trois élres inquiets, se sont gendarmées d'un joug contre lequel leur esprit droit se révoltait; et M. Tourangeau annonce des luttes sans relâche à l'intérieur, un enfer domestique auquel mademoiselle Emelina a échappé.

Cet homme singulier ne semble pas &e douter de la position difficile que mademoiselle Emelina se prépare à Paris. 11 lui donne quelques conseils, s'engage à uv \)c\s l'abandonner, pi'oniet de lui

écrire, lui enverra de temps en temps de l'argent, et paraît se débarrasser du soin de sa fille en chargeant Michel de la diriger. Je reconnais bien là l'homme tel que je l'ai vu à Longpont. Il regarde Michel comme le prolecteur naturel de sa sœur et se décharge l'esprit de pensées fâcheuses, sans se demander si Michel est libre de surveiller une jeune fille.

— Vous viendrez voir votre frère? ai-je dit à mademoiselle limelina.

— Demain, a-t-elle répondu.

— Aujourd'hui.

— Lucien, laissez-moi ma liberté encore jusqu'à demain ; je me sens si heureuse !

Nous nous promenions sous les arbressans parler, tant je craignais le retour des folles déclarations de la veille.

— N'avez- vous rien reçu, cher Lucien? me demanda tout à coup mademoiselle Emelina.

— Pardonne?-moi , mademoiselle... j'oubliais de vous en parler.

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— Oublier 1 s'est-elle écriée d'un ton de reproche.

— Je ne puis accepter cette bague, et je vous prie, mademoiselle, de ne pas vous formaliser si je vous la rends, lui ai-je dit.

— Ainsi vous n'en voulez pas? a-t-elle repris en rougissant.

— C'est un engagement trop sérieux, mademoiselle.

Elle a quitté immédiatement mon bras, a repris la bague, et, sans me dire adieu, s'est éloignée vivement, me laissant honteux et irrésolu, car il m'eût été facile de la rejoindre ; mais tout d'abord j'ai été si heureux de cette vive résolution, que je n'ai pas voulu chercher de nouvelles explications. Ce que j'aurais à peine fait entendre par des paroles ambiguës et polies, elle l'a compris par ma fi'ûideiir ; mais ne fallait-il pas souffler sur de folles illusions pour les éteindre tout ù coup? Et cependant, peu après mon amour-propre a souffert d'avoir été quitté si nettement. Mademoiselle Emelina a montré plus de caractère que je ne lui on

soupçonnais. Les hommes sont presque aussi coquettes que les femmes : il ne leur déplaît pas d'être aimés, même par une femme qui leur est indifférente; mais bientôt j'ai souri de cette faiblesse, et je me suis promené plus calme, comme un homme déchargé d'un grand poids.

En revenant, j'ai trouvé Michel en compagnie de sa sœur, qui m'a froidement salué comme si elle ne m'avait pas vu ce jour-là, si froidement même que je craignais que Michel ne remarquât cette comxédie. Son air sévère faisait deviner l'entretien qui avait dû naturellement rouler sur des matières sérieuses. ]\Iichel est soucieux du mandat que lui a confié son père ; il aime ses sœurs; mais il aime encore plus le travail, et l'arrivée de mademoiselle Emelina l'aurait troublé certainement davantage, s'il n'avait pris aussitôt sou parti.

Après notre modeste dîner, auquel a assisté mademoiselle Émelina, Michel m'a prié de l'excuser s'il me quittait, car il devait aller en compagnie de sa sœur chez une parente qu'il voit rarement, mais qui, ayant de l'afiection pour sa famille, s'inté-

resseia certainement à mademoiselle Émelina.

J'ai attendu Michel le soir, non sans inquiétude, car je craignais qu'avec sa légèreté habituelle, mademoiselle Émelina ne lui eût laissé soupçonner qu'elle m'avait rencontré depuis deux jours. Ces sortes de mystères entre amis intimes deviennent souvent la cause de ruptures que rien ne saurait faire oublier; mais Michel est revenu la figure ouverte comme d'habitude.

— J'ai placé Emelina, m'a-t-il dit, auprès d'une tante qui a une fille de quinze ans à élever et je n'ai pas voulu que ma sœur rentrât àl'hôtel. Comprendstu, Lucien, qu'elle était depuis hier en face de nous sans nous avoir prévenus ? Je lui ai fait entendre qu'elle avait besoin d'un patronage pour rester à Paris, et puisque mon père s'est montré assez faible pour excuser sa fuite, il était de mon devoir de veiller sur elle. Notre tante est une honnête femme qui offre de la garder auprès d'elle ; sa fille est bien élevée. Emelina complétera son éducation, en attendant qu'elle prenne un parti, dont le plus raisonnable sera de retourner auprès de ma mère.

Un mois de séparation amènera, je l'espère, une réconciliation désirable. Émelina va ressentir à Paris les tristesses de l'isolement : son coup de tête la fera se souvenir de la vie facile qu'elle menait en famille ; ma mère et ses sœurs seront les premières à la rappeler. Enfin tout s'arrangera pour le bonheur de chacun.

Nous avons reçu de Longpont, à la suite du départ de mademoiselle Emelina, quelques lettres de mademoiselle Julienne, pleines de tristesse. M. Tourangeau et sa femme s'accusent l'un et l'autre du coup de tête de leur fille; et quoique M. Tourangeau prenne le parti de mademoiselle Émelina, et répète sans cesse qu'elle a bien fait de quitter la maison paternelle, il souffre de la disparition de sa tille chérie.

Tous deux se comprenaient, malgré la différence de leurs caractères ; mademoiselle Emelina accompagnait souvent son père dans ses courses au dehors. C'a été une privation pour M. Tourangeau,

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qui, n'ayant point de contact avec sa fille ainée, avait trouvé dans mademoiselle Emelina un compagnon à qui il se confiait et qui laisse maintenant le vide dans sa vie.

Ce départ n'a pas amené le calme dans la famille, au contraire : ce ne sont que récwminations de part et d'autre. M. Tourangeau accuse sa femme d'avoir poussé sa fille à celte extrémité. Des tiraillements, des querelles, des menaces de quitter Longpont et de rejoindre mademoiselle Emelina pour vivre avec elle, telles ont été les paroles de M. Tourangeau, injustes et amères. Mademoiselle Julienne essaye de consoler sa mère qui en souffre, en lui montrant un avenir plus calme quand la première impression de ce départ sera effacée.

Avec la mobilité de l'imagination de M. Tourangeau, on pouvait compter que bientôt il oublierait l'abandon de sa fille ; mais mademoiselle Christine, au lieu de chercher à éponger les chagrins de son père, a introduit un nouvel élément de discorde en s'élevant vivement au nom de la religion contre une détermination si aventureuse. Elle pleure, elle

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prie sans cosse pour sa sœur, la dit perdue, ne cesse d'inîcrrogcr lesprélres sur la faute de mademoiselle Emelina, et, croyant l'expier par une conduite exemplaire, en est arrivée à des privations et des jeunes exagérés qui ont altéré sa santé.

Jusqu'alors son père l'avait laissée libre de pratiquer comme elle l'entendait; elle allait à l'église de grand matin, y retournait dans le jour, s'y oubliait le soir ; M. Tourangeau n'y voyait pas à redire. Mais quand mademoiselle Christine a été forcée par ordre du médecin de ne pas quitter sa chambre, une procession de gens d'église a envahi la maison. On était dans le carême, et mademoiselle Christine avait exagéré tellement les jeûnes prescrits, que de vives souffrances lui permettaient à peine de se nourrir; en même temps le froid la saisit à l'église les soirs où elle allait assidûment aux sermons d'un prédicateur étranger, de passage à Longpont. Hors d'état de sortir, mademoiselle Christine a fait prier ce prédicateur, qui est un jésuite du Mont-Carmel, de venir lui rendre visite. Elle voulait -e confesser, et le missionnaire, b;ui\anl

la règle de son ordre, a amené avec lui un autre prêtre.

Mademoiselle Christine a demandé à ne pas faire entendre sa confession devant deux personnes ; le prêtre est resté dans le corridor. C'est alors que M. Tourangeau, en rentrant, a vu un prêtre à genoux à la porte de la chambre de sa fille. Il est descendu immédiatement, est entré dans une violente colère contre sa femme et l'a menacée de ne plus revenir à la maison s'il devait y rencontrer de telles figures.

Jamais M. Tourangeau ne s'était laissé entraîner à de tels éclats. Pendant qu'au premier étage sa fille priait et demandait à un prêtre l'absolution de ses fautes, en bas M. Tourangeau frappait la table du poing et repoussait brusquement sa femme qui essayait d'atténuer sa colère pour que le bruit n'en parvînt pas jusqu'au premier étage.

— C'est à elle que je le dirai! s'écriait-il en parlant de sa fille aînée. Qu'elle sorte d'ici, qu'elle entre au couvent; je ne veux pas que ma maison soit changée en sacristie !

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Et cela avec une voix pleine de tempête qui faisait craindre quelque scandale. Madame Tourangeau et mademoiselle Julienne barraient le chemin de l'escalier, craignant (juo tout à coup le père ne s'élançât au premier étage et n'en chassât le jésuite du Mont-Carmel.

U,ne heure d'angoisses s'est ainsi passée ; après quoi M, Tourangeau est sorti pour calmer sa colère, mais combien en souffre sa femme qui les supporte! Ces accès passés, M. Tourangeau craignant lui-même sans doute leur retour, devient sombre. On n'en peut tirer une parole; et comme il est rare que la personne contre laquelle il a des griefs en supporte l'amertume, dans son emportement, M. Tourangeau s'en débarrasse en le faisant subir à sa pauvre femme qui n'y peut rien. Elle a ainsi été victime de la fuite de mademoiselle Emelina et de la maladie de mademoiselle Christine ; mais, cette fois, madame Tourangeau s'en est expliquée avec son mari, et la colère du père a eu pour résultat que mademoiselle Christine, pour ne

pas amener de nouvelles scènes qui pourraient al-

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teindre les prêtres qu'elle reçoit, a suivi, dès lors, les prescriptions des médecins, afin de rétablir sa santé et de pouvoir se rendre plus tôt à l'église.

Mademoiselle Julienne attribue les pieuses exagérations de sa sœur cà un certain volume qu'elle a rapporté de Yicliy, et que madame Tourangeau a lu sans le comprendre; à ce propos, elle écrit une phrase qui montre son grand sens.

« Ma mère," dit-elle, est une femme charitable, d'une piété très-grande, bien entendue et pour laquelle elle ne néglige aucun de ses devoirs ; elle fait tous les jours une lecture de piété, mais simplement dans V Imitation et dans la Vie des Saints, et jamais dans ces livres profonds qui vous mettent l'esprit en émoi. »

On rencontre dans les lettres de mademoiselle Julienne de ces observations qui étonnent chez une femme occupée des soins du ménage ; mais comme elle aime sa sœur, que son esprit est frappé des troubles que peut apporter une imagination trop ardente, elle pense, se demande comment on pourrait guérir mademoiselle Christine , et l'amitié

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qu'elle lui porte fait qu'elle entre pour ainsi dire dans les pensées de sa sœur, qu'elle cherche à les ressentir, comme ce célèbre médecin qui, voulant essayer certains moyens de guérison, s'était inoculé de dangereuses maladies.

La dévotion exaltée de mademoiselle Christine n'est pas exempte d'orgueil. Malgré la sincérité de ses croyances, peut-être se glisse-t-il quelque secret désir d'être la plus pieuse de Longpont , citée comme telle et donnée en exemple aux femmes de la ville. Sans souligner cette nuance, mademoiselle Julienne fait remarquer qu'on ne parle dans le pays que de la piété de sa sœur ; affiliée à toutes les œuvres de bienfaisance, elle se ruine en aumônes, s'installe au chevet des malades, et a mérité d'attacher son nom à celui de madame de Chantai.

— C'est un beau rôle, s'écrie tristement mademoiselle Julienne ; pourquoi faut-il que la charité de ma sœur amène des dissensions entre notre père et nous?

Tout devient matière à discussion, madame Tourangeau était d'une économie sublime de mère

qui se prive de tout pour élever ses enfants ; mademoiselle Julienne l'aidait dans cette tâche. Je le vois dans ses lettres à mademoiselle Emelina oii elle lui raconte (ce qui ne do't guère intéresser cette dernière) comment elle a refait une certaine robe verte avec des débris d'ancien corsage pour le changer en un à basques ; et, dit-elle, « la robe ainsi parait neuve. »

Mademoiselle Christine devant quêtera l'église, sa sœur brode pour elle un col en application afni de rivaliser avec la toilette d'une autre quêteuse dont les volants « ont des jours magnifiques. » — Je voudrais pouvoir en faire autant, s'écrie mademoiselle Julienne ; mais mademoiselle Christine n'a pas paru remarquer les attentions de sa sœur. Elle avait un chapeau « d'un an )> qu'elle n'aime plus à porter et (lu'elle désire garder cependant. Comme il était question de remplacer les anciens rubans par de plus frais : — Je n'ai pas encore parlé toilette à mon père spirituel^ a dit mademoiselle Christine, je ne sais ce qu'il en pense. Il faut que je lui demande sou avis.

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Mademoiselle Julienne et sa mère sont froissées à chaque instant par des minuties de ce genre : toujours les prêtres inlervienuLMit à jiropos de robes, de nourriture, etc. Mademoisullc (Huistine n'a pas une pensée qu'elle ne songe à laconimuni(]uer à son directeur; elle n'a plus confiance en ses parents.

Si elle écoute ce qui se dit autour d'elle, c'est pour le répéter au confessionnal, dont elle revient le plus souvent accablée, car la moindre faute engendre de cruels remords. Alors, é; ouvanlée de ne pouvoir arriver à la perfection idéale, elle se laisse aller à un complet ahatloment , s'enferme dans sa chambre, ne paraît plu? aux heures des repas, et il faut l'énergique sollicitude de mademoiselle Julienne pour triompher de cette atonie.

En voyant sa fille dans cet état, M. Tourangeau s'irrile sourdement. Quand mademoiselle Christine descend à table, il s'éloigne, craignant de ne pouvoir se contenir, et chacun se sent gêné, comprenant les sentiments violents qui couvent et peuvent amener à tout instant une crise redoutable.

Telle est la situation de la famille depuisque ma-

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demoiselle Emelina a quitté la maison, et je crains qu'elle, non plus, n'ait pas trouvé le bonheur dans le nouveau sort que lui a amené son vif désir d'indépendance. Nous la voyons une fois par semaine, le dimanche. Elle se plaint beaucoup de sa tante, dont elle fait une sorte de caricature bourgeoise, qui passe sa vie à combiner l'invention d'un certain bleu pour empêcher le linge de jaunir. Mademoiselle Emelina n'est occupée que de nettoyage de broderies toute la journée ; elle est tombée, dit-elle assez plaisamment , dans l'amidon, car sa tante, [)réoccupée de populariser ce fameux bleu, emprunte les bonnets, les cols et les dentelles de ses voisines pour prouver combien son bleu l'emporte en blcuichcur sur celui des meilleures repasseuses de fm.

Madame Proche (c'est le nom de la tante) a l'orgueil de son bleu. Tout le quartier du Temple ne parle que du bleu de madame Proche. Certaines voisines jalouses ne reculeraient pas devant un crime pour connaître les secrelsdu bleu de madame Proche.

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Mademoiselle Émelina est amusante à ciileiulio quand elle récrimine contre le bien de sa lante. Michel lui-même en sourit.

— Tu as voulu goûter de Paris, lui dit-il.

Alors mademoiselle Emelina me prend pour défenseur, car elle ne m'a pas gardé rancune. Il va toujours un secret entre nous deux ; ses regards, son air suppliant, ses manières de chatte, me le font assez connaître.

Michel s'éloigne-t-il un moment, elle se rapproche de moi, laisse échapper un soupir, et je ne sais quelle contenance garder. Craignant qu'un mot n'amène une effusion de sentiments contre lesquels je me tiens en garde, je prends à tâche de ne pas sortir des banalités de la conversation ; un jour cependant, je n'ai pu comprimer le vif désir qu'elle nourrit, qui est de vivre près de Michel. C'était une sorte d'appui qu'elle réclamait de moi pour l'instant où elle formulera sa demande nettement, n'osant faire part tout d'abord à son frère de ses secrètes espérances; mais je lui ai dit combien Michel était éloigné de ces idées.

— Vous me laisserez donc m'exiler à l'étranger ? s'est-elle écriée.

— Vous exiler, mademoiselle !

— Mon parti est pris, m'a-t-elle dit. Ma position n'est pas tenable chez ma tante ; ce n'est pas le sort que j'ai rêvé ; je veux conquérir mon indépendance.

En ce moment Michel rentrait, et nous n'avons pas continué la conversation.

Enfin, ji! suis reçu docteur! Ce jour-là, j'ai emhiassé Michel. C'est lui qui m'a donné Tamour du travail,etqui,par son exemple, m'en a fait connaître le charme: dans les derniers jours qui ont précédé mon examen, j'en étais arrivé à sauter du lit et à me plonger dans l'étude comme dans un bain rafraîchissant. Huelle joie que le travail ! Jamais je n'ai été plus gai qu'en travaillant dix-huit heures par jour, et encore les six heures que je donnais au sommeil n'étaient pas entièrement perdues.

Mon travail se continuait la nuit ; je suivais le mouvement des idées, qui s'accrochaient les unes aux autres facilement et sans fatigue. Il me

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semblait voir une montre ouverte dont le mécanisme compliqué fonctionne avec régularité.

.Rien n'est plus intéressant que la circulation du sang, telle qu'on la démontre aux gens du monde en ouvrant une grenouille et en éclairant les parties les plus délicates au moyen de projections électriques. Ainsi, je suivais pendant mon sommeilla circulation des idées. Elles affluaient avec tant de vivacité, se présentaient si claires et si nettes, que j'étais forcé de sauter de niDn lit pour les jeter sur le papier, tant j'avais peur de les perdre.

Le travail me payait de mon assiduité en' mâchant la besogne la nuit. J'ai d'autant plus été frappé de ce phénomène que je dors lourdement, sans rêver, ou du moins sans avoir conscience de mes agitations nocturnes. Aussi, combien étais-je heureux d'avoir conquis ce sommeil transparent où l'être endormi sent la vie se continuer claire et légère. Je donnerais tout au monde pour rentrer en possession de cette clairvoyance dans le sommeil, mais elle m'a quitté depuis mon examen: sans doute le peu de nourriture que je

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prenais alors (je buvais du bouillon toute la journée pour avoir le cerveau nel), l'application que je portais à ma thèse m'avaient dématérialisé et enlevé une certaine lourdeur de sang.

Mademoiselle Émelina est revenue à la charge pour que je prie son frère de l'autorisera demeurer auprès de lui; Michel a repoussé vivement cette demande, et il a eu à ce sujet une explication qui a dû être pénible pour sa sœur. Jusqu'alors il avait subi les caprices de mademoiselle Emelina, libre de ses actions; mais, cette fois, la pauvre fille se jetait en travers d'un esprit droit , réfléchi, qui, par sa conduite irréprochable, s'est cru le droit de faire entendre à sa sœur de sévères vérités. Entre autres choses, il lui a dit nettement qu'elle devait retourner dans sa famille, et que là seulement elle pouvait être heureuse et respectée.

Michel a ajouté qu'il voyait avec un profond regret le séjour de sa sœur à Paris, et que ses aspirations à l'indépendance, dont elle parlait trop souvent, n'étaient autres que de creuses rêveries dont elle serait victime un jour ; qu'il ne pouvait

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se défendre d'une sorte de compassion et de pitié pour elle, mais qu'il était à craindre que les événements postérieurs amenés par cette étrange détermination, ne lui enlevassent l'estime des honnêtes gens, qui doit être l'ambition de toute femme.

Mademoiselle Emelina ne s'attendait pas à être traitée si sévèrement; elle en fut atterrée d'abord, mais son parti était pris. Elle est sortie sans répondre, nous laissant inquiets des suites de cette mercuriale que Michel se reprochait lui-même après son départ. Il m'a demandé s'il n'avait pas été trop dur; mais s'il connaissait les folles idées de sa sœur, il eût été certainement plus sévère. Ce n'était pas le moment de lui faire des confidences inutiles ; mademoiselle Emelina a dû réfléchir sur la conduite à tenir si elle veut recouvrer l'amitié de son frère.

Huit jours après, au lieu de venir comme d'habitude voir Michel, mademoiselle Emelina a envoyé un billet froid, par lequel elle le priait de l'excuser de son absence, étant fort occupée d'une brillante position qu'on lui offre. Cette brillante position est

une place de demoiselle de compagnie auprès d'une dame russe, qui est venue passer l'été à Paris, que mademoiselle Emelina a rencontrée et qu'elle veut suivre à l'étranger. Nous n'en avons rien cru d'abord; mais mademoiselle Emelina, toute joyeuse, le dimanche suivant, nous a annoncé son départ prochain. Pleine d'illusions, elle entrevoit en Russie un avenir dont Michel n'a pas cherché à la détourner, se disant que peut-être ce voyage et cette nouvelle position apporteront quelque raison dans l'esprit de sa sœur.

Le soir, en nous quittant, mademoiselle Émehna m'a glissé dans la main une lettre par laquelle elle me donne rendez-vous la veille de son départ, passage Vendôme. Elle me sait, dit - elle, assez homme d'honneur pour n'y pas manquer, et elle me témoigne combien elle sera fidèle pendant son absence à l'amour qu'elle m'a juré. Croyant avoir compris les raisons de ma froideur, elle laisse entendre qu'elle ne reviendra à Paris qu'à la tête d'une fortune considérable, pour la partager avec moi. Comment une demoiselle de compagnie

202 LES DEMOISELLES TOURANGEAU peut-elle amasser une grosse fortune? Yoilà ce dont j'ai souri autant que d'une union que je n'ai jamais promise.

Je ne suis pas allé au rendez-vous : les premiers m'en avaient démontré les dangers; et comme Michel allait embrasser sa sœur pour la dernière fois, je me suis arrangé de telle sorte qu'un empêchement subit me permit de ne pas l'accompagner.

Michel est revenu triste et soucieux. Malgré les folies de mademoiselle Emehna, il l'aime, et, certainement, s'il avait été en position de le faire, il eût empêché ce départ et accordé à sa sœur de vivre auprès de lui. Nous en avons longtemps parlé dans la soirée, et chaque pensée de Michel aboutissait à la fortune, non pas pour lui, mais pour sa famille et le bonheur de ceux qui l'entourent.

Il a vu la dame russe que sa sœur accompagne ; il a voulu lui être présenté et la lui recommander de vive voix. C'est une personne riche, menant grand train, qui lui a paru altière, et il

craint maintenant que mademoiselle Emelina, éloignée de ses parents, ne regrette la vie domestique dont elle n'a pas compris le charme. Malgré la force d'âme et de caractère de Michel, des traces de larmes qu'il s'efforçait de ne pas laisser paraître, se montraient dans ses yeux quand il me parlait de sa sœur.

Rien n'est plus pénible que de voir faiblir ces caractères fortement trempés ! J'ai favorisé cet attendrissement en parlant à Michel de ses parents et du chagrin qu'ils doivent ressentir de cette brusque détermination ; alors, les larmes de Michel ont coulé, et nous nous promenions en silence, moi respectant cette douleur si naturelle.

Quand il eut donné un libre cours à son émotion :

— Du courage, maintenant, dil-il. Peut-être la Providence veut-elle éprouver Emelina. Je l'aime mieux en Russie, cherchant à se créer une position, que de la voir dans l'état languissant de Christine.

Michel ne parle pas souvent de ses sœurs; mais on voit à son accent quelle affection il a pour elles

204 LES DEMtJlSKLLES TOUHANli EA U

et sa famille. Le soir, en rentrant, il a écrit à son père une longue lettre sur le départ de sa sœur, en cherchant à le consoler; car il savait par mademoiselle Julienne combien M. Tourangeau avait été affecté de la détermination de sa fille, et il serait venu certainement à Paris pour essayer de la dissuader de ce départ, si mademoiselle Emelina n'avait promis d'aller embrasser ses parents avant de partir; ce qu'elle a fait, la dame qu'elle accompagne s'étant arrêtée avec elle à Longpont.

La dernière entrevue a été pénible, car M. Tourangeau, mademoiselle Christine et mademoiselle Émelina se sentaient des torts réciproques.

Mademoiselle Julienne fait observer avec raison à Michel que son père , par l'insouciance qu'il apporte aux aflaires de l'intérieur, a laissé développer chez sa fille une indépendance qu'il devenait impossible de brider par la suite. Les adieux n'en ont été que plus déchirants, car chacun se disait: — Il aurait pu en arriver autrement et d'une manière plus heureuse.

XVÏI

Michel semble mélancolique depuis le départ de sa sœur; je le lui ai dit et il s'est récrié en rejetant l'inquiétude dont ses traits sont empreints sur l'énorme travail qu'il accomplit depuis longtemps. En effet, c'est une lourde besogne que celle qu'il est en train de mener à bonne fin. Que de recherches, de lectures, de notes ! Il en a dix cartons pleins, et rien n*est plus imposant que le gros registre où il entasse chaque soir ses découvertes de la journée.

l^Uiand un homme passe les plus belles années

de sa vie à préparer un tel livre, il faut qu'il soit

poussé par une force mystérieuse qui le l'ait aller

en avani et s'oppose aux affaissements et aux doutes.

Le travail de Michel n'est pas encore jeté sur le papier, mais il est dans sa tête; on le lit dans ses yeux, dans sa bouche, dans ses traits. Michel est fier comme une mère qui sent remuer en elle l'enfant que déjà elle doue des qualités les plus précieuses.

— Ah ! ce dossier ! s'écrie quelquefois Michel en le soulevant triomphalement, que de peines il me donne !

Alors l'ouvrant avec une sorte de tendresse, la figure émue, il ajoute quelques trouvailles de la journée aux richesses accumulées. Toute sa vie est renfermée dans ce dossier , et certainement il courrait mille dangers pour le sauver. En voyant combien une idée longuement poursuivie peut apporter de bonheur à un homme, comment il peut supporter la pauvreté, la privation des plaisirs, j'ai puisé pendant mon séjour avec Michel un enseignement qui ne s'éteindra jamais, et j'ai soif de découvertes physiologiques qui me donnent de

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pareilles attaches au travail. iMichel me dit de chercher, d'étudier sans cesse, et un jour, selon lui, cette obstination à l'étude fera jaillir des faits les plus simples en apparence, des déductions importantes qui m'étonneront moi-même. J'écoute Michel comme un oracle : il me dirait de commettre une action qui me paraîtrait mauvaise que je n'hésiterais pas, tant j'ai confiance en sa parole et en son j ugement.

Il y a quelque temps, Michel s'est plaint de vives fatigues, et comme il craignait d'être arrêté dans ses travaux, je lui conseillais d'aller se reposer une huitaine chez ses parents; mais l'hiver n'est pas propre au voyage, et il a voulu attendre jus- (ju'au printemps prochain.

Pour se distraire, Michel suit les audiences du palais. Un soir il est revenu avec des frissons persistants. La chaleur d'une petite salle de police correctionnelle où se jugeait un procès Important, qui avait amené une foule considérable , lui fit trouver dure et pénible la transition cà l'air vif des quais.

— Je ci%iins de tomber malade, m'a-t-il dit le lendemain.

Et il se récriait contre les exigences de son travail qui n'avançait pas. Un ou deux jours se sont ainsi passés pleins d'anxiété pour Michel, qui sentait de vagues pesanteurs de cerveau et s'irritait de cette singulière somnolence qui l'empêchait de lire et d'écrire. Quoi qu'il dît, je ne le quittai pas, car j'avais le pressentiment d'une maladie dont je ne démêlais pas bien les symptômes; j'ai vu maintenant assez de malades dans les hôpitaux pour savoir combien, dans certains cas, le mal est hésitant avant de se déclarer ouvertement. J'ai voulu amener un jeune docteur de mes amis ; mais Michel s'y est refusé absolument, et, un soir, il s'est couché pour ne plus se réveiller avec la conscience de son être.

Une violente fièvre s'était emparée de lui pendant la nuit, entremêlée de délire complet. Michel avait la fièvre typhoïde ! Des symptômes trop caractéristiques m'ont frappé et aussitôt je lui ai donné les premiers soins, en attendant qu'arrivât

LES DEMOISELLKS TOURANGEAU 209

le médecin qu'il avaitrefusedeuxjoursavant.il n'y avait pas un instant à perdre : tout de suite nous avons opéré sur un corps qui n'offrait plus de résistance.

Michel, étendu dans le lit, en proie à la fièvue, voyageait dans des pays inconnus d'où il nous rapportait des conversations bizarres. J'ai écrit immédiatement à M. Tourangeau, sans cacher la situation dangereuse où se trouve son fils, et je le prie d'envoyer au plus vite sa femme ou mademoiselle Julienne.

Quelles journées et quelles nuits d'angoisses n'ai-je pas passées pendant deux jours auprès de ce lit au-dessus duquel se débattaient ces deux mystérieuses puissances, la vie et la mort ! Chaque minute amenait quelque avantage ù la mort. Michel devenait d'une pâleur mate et lamentable. Ses joues et ses yeux, que le travail avait déjà tant dévorés, se creusaient encore. Aussi, la maladie, profitant de cette brèche lentement pratiquée depuis plusieiu-s années, entrait victorieuse dans le corps de

mou pauvre ami et y régnait eu maîtresse absolue.

Au bout de deux jours, mademoiselle Christine est arrivée de Longpont. Je la croyais hors delat dé veiller son frère; et, en effet, il avait été décidé que mademoiselle Julienne viendrait soigner le malade; mais sa sœur a réclamé avec tant d'insistance, que madame Tourangeau a dû la laisser partir. Qu'importe la religion à cette heure ? Les femmes, avant tout, ont la religion du dévouement, et mademoiselle Christine s'est montrée un ange de zèle dans cette chamhre où Michel, étendu sur son lit, aurait senti les forces lui revenir, s'il avait pu voii- la tendresse et l'affection que sa sœur lui témoigne.

Quels soins et quel empressement Christine porto à son cher malade ! Le jour, c'est une alerte continuelle autour du Ut . La nuit elle ne se repose pas et puise dans l'amour fraternel une force qu'on ne pourrait soupçonner dans un corps si frêle. Les femmes sont plus fortes que nous quand elles aiment. Au hout de deux nuits de veille, j'étais hrisé de fatigue, la poitrine hrùlante, la vue fatiguée, le pouls llévreux.

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