CHAPITRE IV
Des accidents de la dentition (déviations dentaires, névralgies, etc.) et des soins à donner aux dents de lait.
Quelque favorables que soient les conditions dans lesquelles se produit le travail de la dentition, il détermine toujours du côté de la cavité buccale une congestion plus ou moins vive, qui ne doit pas être considérée comme un état pathologique , lorsqu’elle ne dépasse pas certaines limites.
Les accidents pouvant résulter de la dentition sont nombreux ; leur traitement nécessite tous les soins d’un médecin ou d’un dentiste expérimenté ; on peut les diviser en deux classes : les accidents locaux, produits par le travail de la dentition, et les accidents généraux qui l’accompagnent. Ces derniers sont plus spécialement du ressort de la médecine. Nous dirons donc seulement, en passant, que c’est £i tort qu’on
croit généralement que les diarrhées favorisent la dentition. A moins qu’elles ne soient très-légères, il faut s’empresser de les combattre par les moyens les plus actifs, ainsi que le recommande le professeur Trousseau.
Les accidents locaux les plus communs de la première dentition sont une sécrétion abondante de la salive, une démangeaison et un gonflement des gencives, qui sont tendues, rouges, chaudes et douloureuses. Ces différents états peuvent être accompagnés de fièvre, de mouvements spasmodiques et de convulsions violentes.
Le moyen le plus simple à opposer au gonflement des gencives consiste à pratiquer sur elles une incision cruciale allant jusqu’à la dent, ou, préférablement, à tailler un lambeau elliptique qu’on enlève, afin d’empêcher la cicatrisation prématurée de la plaie. Les symptômes les plus graves disparaissent aussitôt comme par enchantement
Lorsque les gencives ne sont que légèrement enflammées, on les frotte avec du miel
ACCIDENTS DE LA DENTITION. .4 j
et on fait gargariser la bouche avec de l’eau additionnée de quelques gouttes de notre élixir dentifrice.
Les hochets d’ivoire, de verre ou de métal qu’on donne aux enfants dans le but de faciliter la sortie de leurs dents, atteignent un but exactement contraire à celui qu’on se propose. Leur contact durcit, en effet, les gencives , et , en les rendant calleuses , augmente les difficultés de la dentition. 11 vaut beaucoup mieux faire sucer à l’enfant quelques figues grasses ou un morceau de racine de guimauve, qui forment dans la bouche un mucilage émollient. Quant aux sirops qu’on a proposés pour faciliter la dentition et faire pousser les dents, ils n’ont jamais servi qu’à garnir la bourse des charlatans qui les exploitent.
Par suite d’un préjugé fort répandu, on ne donne aucun soin aux dents de lait, qu’on sait devoir être remplacées par des dents permanentes. Notre expérience nous permet d’affirmer que c’est au contraire à cette époque de la vie que les soins sont le plus nécessaires. 11 importe beaucoup d’em-
pêcher la chute prématurée des dents de lait et de les aurifier lorsqu’elles sont cariées, ainsi qu’on le ferait pour des dents permanentes. Il faut à l’enfant comme à l’adulte des dents en état de mâcher. Si elles le font souffrir, il ne se nourrira pas; et il en résultera des accidents qui retentiront sur tout l’organisme. Leur présence favorise le développement normal de la mâchoire, qui n’est pas encore complètement terminé. Leur chute prématurée entraîne à sa suite la déviation des dents permanentes, ainsi que nous allons l’expliquer.
Les os des mâchoires, chez l’enfant qui n’a pas encore de dents, ont une forme et des dimensions très -différentes de celles qu’ils auront après la sortie des dents de la seconde dentition. Depuis l’âge de six mois jusqu’à celui de trente mois environ, ils se modifient peu à peu par la sortie successive de divers groupes de dents temporaires ; mais, à cette époque, ils ne pourraient présenter aux vingt-huit premières dents de la seconde dentition la place qui leur est nécessaire; aussi restent-ils encore, pendant
ACCIDENTS DE ï.\ DENTITION. >t‘\
une période de quatre ans, munis seulement, de vingt dents. Pendant ce temps, ils se développent, et l’étendue du bord alvéolaire augmente. Ce n’est que lorsque ce travail est suffisamment avancé que les dents définitives, en se développant à leur tour, provoquent la chute des dents temporaires pour prendre leur place. On comprend maintenant que si la carie oblige à arracher prématurément les dents de lait, si un mauvais entretien de la bouche hâte leur chute, les dents de remplacement n’éprouvant plus à leur sortie l’obstacle nécessaire qu’y avait mis la nature, apparaîtront trop vite, ne trouveront pas sur un maxillaire rétréci la place qui leur est nécessaire, ou se développeront en contact avec des dents cariées. De là des difformités, des souffrances, qui seront un souci continuel pour le reste de l’existence.
Il ne faut enlever les dents de lait que lorsque leur présence est un obstacle à l’accroissement et à la direction régulière des nouvelles dents. Si dans ce cas on différait leur extraction, il pourrait en résulter des déviations longues à guérir , bien qu’au moyen d’appareils spéciaux nous réussissions
presque toujours à redresser les dents et à les rétablir dans une position normale. Mais ces redressements exigent quelquefois beaucoup de temps, des soins minutieux, et, ainsi que nous l’avons déjà dit, il vaut mieux avoir à prévenir qu’à guérir (b. On peut comparer les dents d’un enfant à un jeune arbre. Leur beauté, leur direction, dépendront entièrement des soins qu’on en aura pris dans sa jeunesse.
On ne saurait croire combien sont nombreux les accidents que peuvent produire les dents de lait, et à quel point ces accidents peuvent souvent embarrasser le praticien le plus instruit. Pour en donner un exemple, nous citerons l’observation suivante que nous avons récemment publiée dans notre journal ï Art dentaire.
Désordres causés par la présence d'une dent de lait chez un sujet âgé de trente-deux ans. — Tumeur considérée comme un cancer du maxillaire par plusieurs médecins . — Extraction de la dent. — Guérison.
Mademoiselle X..., âgée (de 32 ans, est
(1) Les parents croient souvent qu’en faisant arracher une dent on peut arriver à re iresser les dents aoisines. Rien n’est plus erroné que cette opinion.
ACCIDENTS DE LA DENTITION'. 4o
venue nous consulter récemment pour une tumeur à l’angle du maxillaire inférieur du côté droit. Cette tumeur, qui résistait à tous les traitements, avait été considérée comme cancéreuse par plusieurs chirurgiens, et on avait parlé d’enlever l’os maxillaire comme l’unique moyen de traitement.
Nous examinâmes l’intérieur de la bouche avec le plus grand soin, et nous découvrîmes que des deux côtés de la mâchoire, il existait deux grosses molaires de première dentition qui avaient persisté et arrêté la venue de la ^ petite molaire dont on ne voyait qu’une seulement de chaque côté.
À droite, la première et la deuxième grosse molaire étaient vacillantes, tandis que la molaire de première dentition conservait toute sa solidité.
En exerçant une pression sur la partie malade, on en faisait sortir une quantité assez considérable de pus.
Nous crûmes d’abord aussi que le maxillaire était malade. Mais un examen très-minutieux, répété pendant une seconde séance, nous fit penser que la tumeur était peut-
être causée parla présence des racines d’une dent de lait logée dans les alvéoles.
La recherche de ces racines devait être extrêmement difficile, vu l’état des parties.
Nous commençâmes par extraire une des dents de lait, et dans le but de dilater l’ouverture et de modifier la suppuration, nous y introduisîmes du cotoa imbibé d’eau phéniquée. Mais nous n’obtînmes aucun résultat : la tumeur persistait et les molaires restaient ébranlées.
Nous enlevâmes alors la première grosse molaire de la deuxième dentition, ce qui n’amena encore aucun soulagement. Nous eûmes alors recours à l’application de petites flèches de chlorure de zinc que nous introduisîmes dans les ouvertures laissées par les dents arrachées.
Après l’application de ce caustique répétée à dix jours d’intervalle, nous eûmes la satisfaction de voir apparaître à l’extrémité de l’orifice une grosse molaire de première dentition, presque complètement privée de sa couronne. Nous l’enlevâmes facilement.
La tumeur disparut bientôt, et, au bout
d’un mois, la malade était complètement guérie, prouvant ainsi, une fois de plus, la justesse de l’axiome : Sublata causa tollitur effectus.
Ce n’est pas du reste chose rare de voir les dents de première dentition persister pendant un temps fort long. Il n’est pas de semaine que l’on ne nous amène des jeunes personnes de seize à vingt-cinq ans, ayant conservé jusqu’à cet âge des dents de première dentition, dont la plupart sont souvent cariées. Les conséquences de ce défaut de soins est facile à comprendre. Les dents de première dentition ayant persisté au delà de la limite de temps qui leur est assignée, empêchent la sortie des dents de deuxième dentition, qui ne sortent qu’irrégulièrement lorsque les dents de première dentition finissent par leur faire place.
Il nous arrive fréquemment d’être consulté pour des jeunes personnes, à l’époque de leurmariage, chezlesquellesnoustrouvons des dents toutes chancelantes. Ces dents sont des dents de première dentition, que nous sommes alors forcé, comme seule et unique
ressource, de remplacer par des pièces artificielles, ne pouvant plus espérer la venue des dents permanentes ; résultat des plus fâcheux et qu’on eût évité par une visite faite plus tôt chez un bon dentiste.
On comprend par ce qui précède la nécessité de soigner les dents de première dentition aussi bien que les dents permanentes. Nous pouvons ajouter encore que si on laisse se carier et, par suite, tomber les dents de première dentition, il en résulte un rétrécissement des arcades dentaires, qui s’oppose, ensuite, à l’évolution régulière des dents de deuxième dentition; il faut donc faire aurifier les dents de première dentition et les soigner absolument comme si elles ne devaient pas être remplacées par de nouvelles dents.
En Angleterre et aux États-Unis, les parents sont beaucoup plus instruits sous ce rapport qu’ils ne le sont en France, car dans la bibliothèque de toutes les familles existent des ouvrages spéciaux où chacun vient puiser tous les renseignements qui peuvent lu être utiles.
Les accidents qui accompagnent la seconde dentition sont généralement moins graves que ceux consécutifs à la première. Ils cèdent au même traitement.
Il arrive quelquefois que la dent de sagesse comprise entre le maxillaire et la molaire voisine n’ait pas assez d’espace pour sortir. On est alors obligé d’extraire cette dernière, opération qui présente souvent de sérieuses difficultés en raison de l’irrégularité des racines de ces dents.
On peut dire, en thèse générale, que les dents de sagesse sont celles dont la sortie donne lieu au plus grand nombre d’accidents. Souvent la cause de ces accidents est complètement méconnue. Fréquemment nous avons été appelé par M. Nélaton pour des cas analogues. Afin de montrer combien l’erreur est ici facile, même de la part d’un praticien instruit, nous citerons l’observation suivante, faite sur lui-même, par le Dr Fiard :
« Dans l’été de 1821, dit ce médecin, je fus atteint d’une légère douleur de gorge bientôt suivie, au mois de novembre, d’une violente
inflammation de l’amygdale droite, combattue par une application de vingt-cinq sangsues, des sinapismes, qui la firent cesser. La gorge continua d’être douloureuse ; elle le devint insensiblement davantage ; la déglutition était fort difficile. Tous les moyens imaginables furent vainement mis en usage jusqu’au commencement de 1823. Les médecins et les chirurgiens les plus distingués de cette époque ne purent, pas plus que moi, en reconnaître la cause et m’apporter le moindre soulagement. Je refusai un traitement antisyphilitique auquel un illustre chirurgien voulait me soumettre, aucun antécédent ne pouvant faire supposer une cause spécifique,
« Je ne cessais d’examiner le fond de ma bouche, d’explorer tous les jours le lieu où siégeait la douleur, on n’y voyait rien qu’un gonflement de l’amygdale droite ; toutes mes dents étaient saines, les gencives dans une intégrité parfaite. En somme, j’étais presque décidé à me faire enlever l’amygdale lorsque, en explorant l’arrière-bouche, je remarquai que la dent inférieure gauche,
ol
dite de sagesse , manquait : en pressant contre l’apophyse coronoïde, j’éprouvai une douleur sourde. J’avais peine à comprendre qu’elle pût être en rapport avec l’amygdale droite et, en général, avec tout le côté droit de la gorge; cependant, sans avoir l’idée arrêtée, je soulevai avec un stylet la partie des chairs qui recouvraient, sans présenter aucune altération de couleur, la partie postérieure de la deuxième molaire. J’y sentis un corps dur, et, surmontant la douleur de l’exploration, je devins certain qu’une large et très-grosse dent, parfaitement sortie de son alvéole, gisait dans les chairs. Je saisis un bistouri et incisai largement la gencive d’arrière en avant : le soulagement et la disparition des douleurs furent subits, mais les deux lambeaux durent être excisés et cautérisés ; enfin, la dent mise à découvert me montra l’inutilité des moyens précédemment conseillés et la cause unique de mes longues souffrances qui cessèrent. » Les 4 premières grosses molaires de la 2° dentition qui apparaissent généralement de 6 à 7 ans sont souvent, de la part des pa-
rents, cause d'une grave erreur. Partageant ce préjugé généralement répandu que Part ne doit pas intervenir dans la dentition des enfants, ils laissent ces dents se gâter, supposant qu’elles sont de première dentition et quelles doivent repousser. Ces dents, qui auraient pu être conservées si elles avaient été aurifiées à temps, sont perdues pour le reste de la vie. De la perte de ces molaires résultent souvent la déviation des arcades dentaires d) qu’on observe si fréquemment dans le premier âge et plus tard la perte inévitable des dents de devant qui ne peuvent supporter le travail auquel les condamne l’absence des molaires. Les faits de cette nature sont tellement fréquents que nous ne passons pas une semaine sans en voir plusieurs exemples.
(•I) Voyez l'observation de la page 43.