DE LA CARIE DENTAIRE ET DE SES CAUSES
Carie du second degré. — La carie, après avoir rongé l’émail, a atteint l’ivoire.
Carie du troisième degré. — La carie continuant son œuvre de destruction, arrive à la pulpe et met cet organe à nu.
Carie du quatrième degré. — Après divers accidents inflammatoires la pulpe est détruite, la dent perd sa vitalité et meurt, et la carie finit par la détruire totalement.
Une constitution scrofuleuse ou lymphatique, l’usage des aliments sucrés, des boissons chaudes ou glacées, ou des boissons acides, comme le cidre, le séjour dans les pays humides et marécageux, l’usage des eaux calcaires, l’acidité du mucus buccal, l’emploi de mauvais dentifrices, l’accumulation du tartre, et surtout le défaut d'entretien des dents , sont les causes les plus habituelles de la carie.
Bien que la carie dentaire puisse atteindre toutes les dents, on a remarqué que certains individus y étaient plus prédisposés que d’autres. L’hérédité, le tempérament, et bien d’autres causes encore ont été invoquées pour expliquer ces différences. On a môme prétendu que la race avait une influence considérable. D’après certains auteurs français, toutes les populations petites et trapues issues de la race Celtique (Bretagne et certaines
DE LA CARIE DENTAIRE
parties centrales de la France) auraient une dentition robuste. Les individus grands et blonds issus de race Kymrique (Picardie, Normandie, Champagne, Poitou, Vendée, Guyenne, Gascogne, etc.), provenant de l’invasion Kymrique des Gaules, 700 ans avant notre ère, auraient au contraire des dents facilement atteintes par la carie.
Plusieurs auteurs ont attribué à l’usage du pain blanc la fréquence actuelle de la carie en se basant sur ce qu’il ne contiendrait pas assez de phosphate de sels. Suivant eux le pain vieux serait bien préférable et les dents du paysan qui en fait usage seraient en bien meilleur état que celles des habitants riches des villes.
On se demandait autrefois si la carie procédait de l’extérieur à l’intérieur ou de l’intérieur à l’extérieur ? Les auteurs sont actuellement fixés sur cette question, et il est admis maintenant que la carie marche toujours du dehors au dedans.
L’illustre Hunter a très bien décrit la marche de cette affection dans un passage où il y aurait fort peu à changer pour le mettre au courant de la science moderne.
« Cette affection, dit-il, commence presque « toujours extérieurement, dans une petite éten- « due du corps de la dent. Lorsque l’émail est « détruit, la partie osseuse de la dent est mise à
ET DE SES CAUSES
« découvert, et quand la maladie s’en est emparée, « elle s’annonce généralement par une tache brune « foncée. Quelquefois, cependant, il ne s’opère « aucun changement de couleur, et alors la mala- « die n’est visible que lorsqu’elle a produit une « excavation considérable dans la dent. La partie « morte est ordinairement ronde d’abord, ce qui « n’a pas toujours lieu, car sa forme dépend suret tout de la région delà dent où le mal commence. « On observe souventeette maladie dans les anfrac- « tuosités de la surface triturante des dents molai- « res, et elle se présente sous la forme d’une « crevasse remplie d’une substance très noire. « Dans les incisives, elle commence ordinairement « assez près du collet de la dent, et l’excavation « morbide fait des progrès transversalement à la « longueur de la dent, de manière à diviser pres- « que celle-ci en deux parties. »
Lorsque l’émail est en partie détruit, la carie marche rapidement. L’intérieur de la dent se trouve continuellement en contact avec les aliments et les liquides de la bouche, qui se décomposent dans l’intérieur de sa cavité, et ses parois s’altèrent de plus en plus. La dent devient ordinairement alors très sensible, les moindres variations de température et le contact des aliments sont la cause de violentes douleurs. La pulpe finit elle-même par s’enflammer
DE LA CARIE DENTAIRE
et suppurer, et l’ivoire continuant à se détruire, il ne reste bientôt plus que la racine, qui le plus souvent cesse d’être douloureuse et constitue ce qu'on nomme vulgairement un chicot.
La marche de la carie n’est pas toujours telle que nous venons de le dire : l’altération, après avoir envahi une certaine portion de la couronne, s’arrête parfois d’elle-même et présente une surface brune très dure et peu impressionnable. On nomme cette variété de carie, carie sèche, par opposition à la précédente, dite carie molle ou humide. — Cette forme de carie s’arrête souvent d’elle- même.
Il existe une forme de carie peu connue, que nous avons rencontrée quelquefois et à laquelle nous donnerions volontiers le nom de carie coupante. Elle apparaît au collet des dents, qu’elle creuse en gouttière en formant une section aussi nette que si elle avait été faite à la lime et d’un poli parfait. Les auteurs qui se sont occupés de cette variété curieuse de carie l’attribuent à la dénudation du col, c’est-à-dire au déchaussement. Nous croyons impossible dans l’état actuel de la science de se prononcer avec certitude sur ce point.
Nous avons traité récemment une dame dont les quatre incisives et les deux canines de la mâchoire supérieure étaient rasées au niveau de la gencive comme si on les avait coupées avec une scie. Si nous
ET DE SES CAUSES
avions été consulté à temps, nous aurions réussi sans doute, au moyen de cautérisations et d’aurifications, à retarder de bien des années la perte des dents.
Nous avons quelquefois observé également une sorte de carie produite par une destruction assez étendue de l’émail, à laquelle on pourrait donner le nom de carie par érosion de la dent.
Toutes les dents ne sont pas également sujettes à la carie. Les dernières grosses et petites molaires sont celles qui sont le plus souvent atteintes, et les incisives de la mâchoire intérieure celles qui le sont le moins.
La carie attaque de préférence les dents pendant la jeunesse et l’âge adulte. Il est plus rare de voir les dents se carier après cinquante ans.
La carie communique habituellement à l’haleine une odeur extrêmement létide, résultant de la décomposition putride des parties cariées.
On est généralement habitué à considérer la carie comme une maladie ayant peu de gravité. Abandonnée à elle-même, elle amène infailliblement la perte des dents qui en sont affectées, ce qui rend la prononciation moins facile, surtout quand ce sont les dents de devant qui sont perdues ; la mastication et par suite la digestion se font aussi plus difficilement. En outre, les antagonistes des
DE LA CARIE DENTAIRE
dents perdues, n’étant plus soutenues par ces dernières, sortent de leurs alvéoles et deviennent vacillantes. La perte d’une dent est toujours chose très lâcheuse, car elle est presque fatalement suivie de la perte de plusieurs autres, et il faut s’efforcer de l’éviter par tous les moyens possibles.
Ces accidents ne sont pas les seuls qu’amène la carie, il n’est pas rare de la voir suivie de périostite alvéolo-dentaire, et de nécrose du maxillaire. Tout récemment, nous avons été obligé d’enlever, avec le docteur Rousseau, une portion du maxillaire droit supérieur complètement nécrosée chez une jeune dame qui n’avait pas voulu se faire soigner une dent cariée sous le prétexte qu’elle était enceinte. Voilà malheureusement à quelles conséquences peuvent conduire certains préjugés. Il n’y a guère qu’en France, du reste, qu’on néglige de soigner les dents à toutes les périodes de la grossesse.
Parmi les conséquences de la carie dentaire, nous devons mentionner aussi certaines névralgies buccales très fréquentes et dont la cause est le plus souvent méconnue.
Nous en observons tous les jours qui sont liées à la présence dans la bouche de dents ou de racines cariées L’avulsion fait alors cesser immédiatement des douleurs qui avaient résisté, souvent pendant
ET DE SES CAUSES 129
des années, à tous les traitements ordinairement efficaces contre les névralgies. Le docteur Tripier a presque toujours vu la médication électrique, si efficace contre les névralgies en général, échouer en présence des névralgies faciales, et il n’y a plus recours tant qu’il existe dans la bouche du sujet une dent ou une racine cariée. Il affirme même que celle-ci agit d’autant plus sûrement comme cause de névralgie qu’elle ne fait pas souffrir comme dent. Nous pensons qu’il va trop loin en demandant l’extraction de toute dent, même non douloureuse, que la carie a sérieusement compromise; mais nous estimons qu’en présence d’une névralgie faciale on ne saurait trop se préoccuper de l’état des dents et s’empresser de remédier à leurs lésions spontanées ou à celles qui ont pu y être déterminées par des traitements antérieurs mal conçus. Nous voyons journellement, en effet, dans notre pratique, des aurifications, faites à la suite d’un traitement palliatif mal entendu, garantir la dent contre les douleurs en renfermant derrière elles un germe de décomposition qui devient une cause énergique de névralgie. Comme nous l’avons déjà dit, la cause de la névralgie faciale réside le plus souvent dans la lésion d’une dent ou d’une racine.
Un grand chirurgien — c’était Velpeau, je crois — disait un jour qu’une piqûre est une porte ou-
DE LA CARIE DENTAIRE
verte à la mort. Ce que l’éminent praticien affirmait cle la piqûre pourrait se dire justement parfois de la carie dentaire. Si la carie d’une dent n’est pas toujours une porte ouverte à la mort, elle est au moins une porte ouverte à la maladie, à commencer par la perte des dents, les troubles profonds de la vision et de l’ouïe qui l’accompagnent fréquemment, et enfin les affections de l'estomac et le cortège innombrable de maux qu’elles entraînent à leur suite.
Comme nouvel exemple des dangers que peut entraîner l’absence de soins d’une dent cariée, citons l’observation suivante, que nous empruntons à un journal anglais.
« Un jeune garçon de sept ans entra à l’hôpital de Guy à la fin de septembre. Les yeux étaient saillants ; il était dans une sorte de stupeur et se plaignait de maux de tête, sans autres symptômes apparents. Il mourut au bout d’un mois, avec coma et température très élevée. Au-dessus d’un des yeux on pouvait sentir un corps dur ; on supposa que c’était une tumeur, et on attribua la mort à sa présence. A l’autopsie, le docteur Goodhart découvrit que la cause de la mort était une dent gâtée ; c’était une molaire inférieure fortement attaquée, laquelle avait déterminé un abcès de la mâchoire. L’inflammation s’était propagée sur le parcours du
ET DE SES CAUSES
nerf dentaire, par la fosse sphéno-maxillaire ; de là dans l’orbite et la fosse médiane du crâne, et entre la duremôre et l’os, amenant une nécrose fort étendue avec pyémie. Le cerveau présentait deux ou trois cavités, et il y avait un abcès du cœur. L’enfant ne s’était pas plaint de mal de dents. Il est probable que peu de médecins songeraient à examiner la mâchoire inférieure à propos de l’état de l’orbite, et il faut féliciter le docteur Goodhart d’avoir su découvrir la cause de la mort dans ce cas. »