SUR CE CARACTÈRE
Tous les médecins d’aujourd’hui savent que cet état pathologique est le symptôme de maladies fort diverses et non uniquement des affections du foie, comme on le croyait autrefois.
Parmi les maladies susceptibles de produire cet état de malaise, d’abattement, de découragement et de dégoût de l’existence qui constituent l’état pathologique auquel on a donné le nom cité plus haut, nous n’avons vu indiquer nulle part les maladies des dents, et cependant une expérience de trente années nous a démontré qu’elles en constituaient une des causes les plus fréquentes.
Ce n’est pas seulement dans les affections si communes de l’estomac, produites par le mauvais état des dents, que l’hypocondrie s'observe ; on la note encore dans la carie sous toutes ses formes ; les douleurs prolongées qu’elle produit et qui s’exaspèrent sous l’influence des causes les plus légères, finissent par rendre le caractère chagrin, irritable, et dès lors enclin à voir hommes et choses sous leur vilain côté. Voltaire, dans le conte cité plus haut, fait dire à l’anatomiste Sidrac que les gens constipés sont capables des plus grands crimes. Je ne voudrais pas en dire tout à fait autant des personnes qui ont les dents malades, mais il est au moins certain que, si j’avais une cause à défendre devant un tribunal, je souhaiterais vivement pour
38 INFLUENCE DE l’ÉTAT DES DENTS
son succès que les membres qui le composeraient eussent leur mâchoire en bon état.
C’est chez la femme surtout que nous avons observé l’hypocondrie consécutive aux maladies des dents. La paresse, l’insouciance ont fait négliger les soins à donner auxdents,etla carie a fait lentement son œuvre ; bientôt de vives douleurs, qu’on supporte le plus longtemps possible, mais qui aigrissent graduellement le caractère, obligent à avoir recours aux dentistes ; malheureusement il est trop tard, et l’opérateur en est réduit à faire l’extraction des dents les plus malades. Mais des dents de moins dans la bouche d’une femme, quelle lacune ! L’idée de porter un râtelier fait horreur, et comme on ne veut pas que les amis, — les amies surtout, — aperçoivent la lacune, il faut composer son sourire de façon que la bouche trop ouverte ne laisse pas deviner que le dentiste a passé par là ; ce qui occasionne nécessairement des efforts de tous les instants. Adieu alors la gaîté, le rire joyeux et sonore des jeunes années ! Cette contrainte perpétuelle de soi-même finit par rendre les meilleures natures chagrines et moroses, et les horizons bleus de la jeunesse se teintent de nuances chaque jour plus sombres. Les amies? toutes perfides ! Les hommes? à quoi bon ? Tant que la main barbare du dentiste s’est bornée à pratiquer quelques brèches, il