CHAPITRE V
De la colonisation. Rôle de l’armée dans la colonisation.
Si, repoussant pour l’Algérie le^rede colonie que les publicistes et presque tous les journaux lui appliquent à satiété sans trop se rendre compte de sa portée, nous adoptons le mot de colonisation^ c’est simplement pour exprimer le fait de l’accession d’une population agricole dans cette contrée, et nullement dans une acception législative quelconque.
La colonisation de l’Algérie est diversement appréciée par nos législateurs.
Les uns croient que nous ne pourrons pas cultiver le blé en présence de la concurrence arabe ; d’autres disent : il ne faut pas cultiver la vigne, parce que les alcools et les vins de l’Algérie feront une fâcheuse concurrence aux alcools et aux vins du Languedoc et de la Provence, etc.; etc.
Dès lors , les intérêts particuliers consultés, il faudrait ne cultiver en Afrique aucun des produits similaires de la France; il faudrait, absurde conséquence, créer en Algérie un peuple uniquement consommateur.
Mais ce n'est pas ainsi qu’il faut comprendre la colonisation. Coloniser c’est attirer en Algérie des cultivateurs^ des ouvriers, des négociants , etc. ; c’est peupler le pays de 4 ou 5 millions de citoyens français, qui, lorsque ce chiffre sera atteint, étant taxés à une moyenne de 40 francs par tcte , comme en France , contribueront annuellement au budget national pour la somme de 160 à 200 millions de francs, et fourniront leur contingent à l’armée.
Cette population, sans se préoccuper si les .Arabes lui fourniront du blé, devra s’assurer la subsistance, conséquemment elle fera produire au sol tout ce dont elle aura besoin, puis quand son travail lui aura procuré le nécessaire, alors viendra l’excédent, c’est-à-dire la matière à échange; alors tout naturellement la production portera sur les objets qui auront le meilleur cours d’abord en F rance et dans les pays voisins. Ainsi nous prévoyons que lorsque les colons auront satisfait à la première de ces conditions, la matière du commerce extérieur consistera principalement en tabac, en huiles,, en soies encore si chères, en laines, en peaux, en fruits secs, en coton, etc.
Cet avenir commercial ne saurait faire défaut à l’Algérie, puisque la France est annuellement tributaire de l’étranger pour 424,632,769 francs de produits qui sont presque naturels à l’Algérie, et qui ne demandent pour: naître en quantité suf-
fisante que des mains plus habiles que des mains arabes (1).
En présence de cette réalité, on nous pardonnera, nous l’espérons, d avoir laissé au rang des hypothèses le commerce du Sahara et surtout celui de Tombouctou , dont le débouché le plus voisin a lieu par \e fleuve Sénégal, que les bateaux à vapeur remontent à 200 lieues de la côte, ainsi que nous l’a affirmé M. le capitaine de corvette Bouet, gouverneur actuel du Sénégal. On nous saura donc gré de présenter la colonisation du point de vue français plutôt que du point de vue arabe.
(1) Nous extrayons du tableau général du commerce de la France, publié par le ministère pour 1842, la liste suivante des produits que la France a tirés de l’étranger.
fr.
Laine en masse. 49,134,68:
Peaux fraîches, grandes. 14,161,14:' Peaux sèches, grandes. 17,462,005:
Peaux de béliers, moulons et agneaux. 1,647,161
Peaux dè chevreaux, sè-
ches.
Soies grèges.
Cornes de hétail.
Os et sabotside bétail. J Froment , épeaulre et méteil.
Citrons et oranges.
Câpres.
Olives fraîches.
Amandes.
Graines de lin.
Graines de ricin.
Huile d’olive.
Essences d’oranges et de citrons.
Tabacen feuilles.
Tabac fabriqué.
Corail brut.
Corail taillé.
Peaux préparées.
Total.
Report
Chevaux.
Tapis,
Vins de liqueurs.
Cire jaune et blanche non ouvrée.
Acide citrique.
Armureaou marc d’olive. '
Noix de galle.
Carthame.
Garance.
Coton en laine.
Lin. '
Chanvres teillés.
Liège brut et râpé.
Fleurs d’oranger.
Feuilles d’oranger.
Herbe d’absinthe.
Total.
On pourrait y ajouter Indigo.
Cochenille.
Total général. 461,241,199 Dans celte somme n’est point comprise celle des produits probables des mines.
Peut-être, nous objectera-t-on, que si un jour l’Algérie pouvait fournir à la France une grande partie des produits que nous tironsde l’étranger, l’exportation française en souffrirait; mais qu’importe, quand nous en serons arrivés à ce degré de prospérité , l’Algérie sera couverte d’un peuple d’autant plus consommateur qu’il sera plus riche. Nous croyons d’ailleurs que la guerre de tarifs que se font les douanes est la seule véritable cause de la diminution des exportations.
D’ici à longtemps, l’Algérie ne fabriquera rien , car longtemps encore, elle manquera de combustible, qui est l’agent principal de toute usine, de toute manufacture; ainsi, elle consommera les produits manufacturés de France, en échange des produits de son sol fertile. L’avenir commercial de l’Algérie est donc tout entier dans l’agriculture.
Peut-être le contact des Arabes nous apprendra-t-il bien des choses que nous avons oubliées en France ; savoir: que le premier besoin à satisfaire pour l’homme, est démanger, d’être vêtu et abrité; qu’il ne faut fabriquer que pour satisfaire aux demandes, et pas audelà, qu’il faut demander plus à la terre qu’à l’industrie, laquelle, sans produire réellement, ne fait que transformer les matières premières en objets plus ou moins utiles.
Chez les Arabes, on ne sait ce qu’est l’encombrement des produits manufacturés ; on ne connaît pas la détresse des travailleurs; on ne connaît point cette population arrachée au labeur de la terre et
plongée dans le gouffre de la concurrence illimitée, population qui meurt de faim à la moindre oscillation commerciale, et qui , étiolée et épuisée, ne peut reprendre la bêche ou le manche de la charrue quand la fabrication lui fait défaut.
En Algérie, les Arabes sont vêtus de burnous grossiers, mais chauds ; ils ne connaissent pas ces étoffes sans corps, qui flattent F œil sans vêtir ; en Algérie, les riches paient cher les objets de luxe qu’ils font venir des villes et de l’étranger, et le pauvre paie bon marché les vivres et les bonnes étoffes de laine dont il compose son habillement.
On n’y connaît pas cet état anormal d’un peuple qui manufacture trop, et qui ne produit pas les nécessités de la vie en assez grande abondance.
On ignore cette concurrence effrénée, qui n’a d’autre résultat que de vendre à bon marché aux riches les objets fabriqués par les pauvres, et fort cher aux pauvres, les vivres produits par les terres des riches.
Mais il n’est pas certain que la culture des céréales ne puisse subsister en présence de la concurrence arabe. Ce sont les Kabaïles qui généralement cultivent pour les Arabes ; s’ils trouvent un léger avantage de paie chez les Français, ils viendront travailler pour eux et délaisseront les Arabes , comme cela est déjà arrivé avant 1840. Il serait bien possible qu’avant peu ce fussent au contraire les Arabes qui auront besoin du blé des Français, et qui viendront l’acheter en échange de leurs
laines, de leurs bestiaux et des fruits du Sahara. Alors le Sahara, dans lequel nos armées vont guerroyer, serait bien mieux soumis par ses besoins que par la ligne Saharienne.
Tant que les Arabes resteront Arabes, ils ne cultiveront pas beaucoup, car la culture exige des bras, et i’s en manquent, ainsi que nous l’avons prouvé.
Si dans les commencements, la concurrence des Arabes pour la production des céréales peut nous être désavantageuse, nous n’aurons pas longtemps à la redouter. La véritable impossibilité qui nous arrête actuellement est la rareté des capitaux, qui suspend l’arrivée des travailleurs, produit la cherté de la main-d’œuvre , et parconséquent rend impossible la culture des céréales.
Jetons actuellement un coup d’œil rapide sur la situation économique de notre conquête.
Sauf quelques sommes apportées par un trop petit nombre d’hommes honorables et courageux, sommes dont une partie a été engloutie en 1839 par suite des fautes du gouvernement militaire, les seuls capitaux qui, jusqu’à présent, ont pris la route de l’Algérie, sont ceux du budget de l’occupation. C’est par le roulement de ce budget que presque tout s’est fait en Algérie. Les principaux constructeurs de maisons, sauf, disons-nous, quelques-uns, sont des hommes qui, après avoir gagné facilement et prompment de l’argent par le commerce des vins, des comestibles et autres objets de consommation usuelle, ont eu la pensée de fonder.
Cette assertion est démontrée par ce fait, que les constructions, le défricliement et le commerce ont pris d’autant plus d’activité que le gouvernement a répandu plus d’argent pour la guerre.
Mais on conçoit que ce progrès incontestable est lent en comparaison de ce qu’il aurait été, dû à la présence de grands capitaux privés. On conçoit également qu’il est une ruine pour l’Etat.
La population civile ne s’est accrue qu’avec le chiffre de l’effectif de l’armée, et il est à remarquer qu’elle n’avait jamais dépassé la moitié de cet effectif, si ce n’est depuis un an qu’elle a atteint le nombre de 65,000, par la mesure inconsidérée du ministère de la guerre, qui provoqua naguère les travailleurs à se rendre en foule en Algérie.
Mais les travailleurs arrivant sans que les capitaux suivissent le même mouvement, la misère la plus affreuse se fit sentir à Alger parmi ces nouveaux venus qu’on, ne sut à quoi employer ; alors il fallut suspendre les émigrations, et même faire refluer en France ces hommes auxquels on ne put donner d’ouvrage, et le nombre en fut grand.
La colonisation ne fera donc de progrès réels et rapides que lorsque l’on aura su attirer dans le pays une bonne partie de ces capitaux actuellement improductifs en France, où ils se font concurrence pour un intérêt qui s’avilit de jour en jour.
Bien qu’en France les capitalistes soient à la recherche de bons placements, bien qu’ils soient disposés à courir des chances mille fois moins certaines
que celles de la colonisation du riche territoire algérien, il est des dangers qu’ils n’ont pas encore osé affronter, ce sont ceux que courrait leur argent dans un pays où l’on proclame hautement que les institutions cwiles affaiblissent les Etats ^ dans un pays où l’Etat normal est la guerre, où l’on conserve au chef de Tarmée le droit de déporter sans jugement, où la justice est subordonnée à l’arbitraire du chef de l’armée (1), où enfin on ne cesse de répéter aux colons qu’/Zs* ne sont que tolérés.
Mais que l’on réunisse l’Algérie à la France par une loi, que l’on y transporte tout d’une pièce les institutions françaises, que tout le monde y jouisse des droits civils et politiques, que des départements soient créés, et que l’autorité militaire y rentre dans son rôle spécial ; alors, on y verra accourir en foule, non cette masse de travailleurs faméliques, auxquels on ne peut donner de travail, mais la foule des capitalistes à la recherche de placements, ceux dont Tunique et vif désir étant de siéger à la Chambre législative viendront chercher eu Algérie le mandat qu’ils n’ont pu trouver en France. Alors, avec les capitalistes, pourront arriver, en aussi grand nombre qu’on le voudra, tous ces travailleurs, dont le nombre, loin d’étre un embarras, sera un bienfait.
Fonder une colonie ne séduit personne, si ce n’est quelques hommes aventureux : on sait par cœur l’histoire des colonies. Mais s’il est arrêté définiti-
(1) Les juges ne sont pas inamovibles.
vement que c’est la France elle-même qui doit s’étendre en Algérie, que c’est la pairie telle qu’on la connaît en France qu’on y offre auxémigrants, c’està-dire son droit de propriété, ses lois, ses institutions et tous les droits politiques (1 ). Si on proclame qu’en venant en Algérie on ne fera que passer des départements de la France dans les départements algériens , qui ne comprend tout l’entrainement de la France à concourir à une œuvre dont le résultat sera l’agrandissementpliysique et moral de la patrie? Qui douterait du renouvellement, pour cette réalité, de tout l’enthousiasme frénétique qui se manifesta, il n’y a pas un siècle, pour la chimère de la rue Quincampoix?
En vain, on alléguera qu’il faut attendre, pour
(1) Dans la séance de la chambre des pairs, du 16 juillet, M. le comte de la Villegontier a fort bien parlé sur l’Algérie, il a dit : t Cq qu'il faut que V Algérie sache bien^ c’est quelle fait partie de la France, c’est qu’elle est à jamais incorporée à la France : cela seul sera un puissant moxjtn d’adhésion (de la part des indigènes). Mais nous ne connaissons aucune disposition législative qui confirme 1e dire du noble pair. Tous les dires à ce sujet, toutes les protestations non suivies d’un vote, d’une promulgation, n’ont aucune valeur. Comment se fait-il que personne n’ose proposer ce que tout le monde désire, savoir la loi de réunion de l’Algérie au territoire français.
M, le comte Dubouchage a dit dans la même séance qu’il ne fallait que que deux choses pour coloniser l’Algérie, une bonne loi sur la propriété et la sécurité. En vérité, on ne peut qu’être surpris d’entendre tout ce qui se dit dans les chambres sur l’Algérie. Une bonne loi sur la pro~ priété^l Comment faire isolément une bonne loi sur la propriété; ne dirait-on pas que la législation d’un pays est un composé de lois étrangères les unes aux autres, une pièce à tiroir dont les scènes sont indépendantes entre elles. La législation d’un pays est un tout dont les parties sont en corrélation, intime et solidaires les unes des autres. M. le comte Dubouchage aurait dit avec plus de vérité, il ne faut qu’une chose pour coloniser V Algérie, c’est la réunion de son territoire à la France,
former un collège électoral, que la matière électoral existe. Nous prétendons, au contraire, qu’elle se développera promptement en créant d’avance des droits à ceux qui parviendront à justifier du cens. Ne comprend-on pas, du reste, qu’en présence des terreurs politiques qui assiègent le ministère, on ajournera sans cesse la concession des droits politiques, sous le prétexte que la population électorale n’est pas créée (1). Peut-être faudra- t-il solliciter la permission du cabinet anglais, ou celle du cabinet turc, permission qui sera d’autant plus refusée, qu’elle sera plus liumblerneni demandée.
Quelques colons craindront sans doute qu’avec la légalité n’arrivent les impôts de toute espèce, tels qu’on les paie en France; mais déjà ils y arrivent en foule , le timbre a fait invasion Fan dernier, et
(1) On peut, dès à présent, se convaincre que le ministère craint d’ôtre mis en demeure deconcéder les droits civils et politiques : 1® par l’intention manifestée dan» le i)rojet d’ordonnance sur la propriété, de prohiber les acquisitions au delà de la limite fort restreinte du ressort dei tribunaux, et cela au moment où l’on proclame que la sécurité existe jusqu’au Sahara; 2® par la défense aux ofiiciers et aux fonctionnaires d’acquérir sans autorisation du ministre de la guerre, autorisation que nous avons démontrée être illusoire. Enfin, par la résistance apportée de la part de Padministialion algérienne aux demandes de grandes concessions, faites par quelques capitalistes, auxquels on a nettement dit que l’on ne voulait que de petits propriétaires en Algérie.
Il n’est pas douteux que ces obstacles, opposés à l’élan de la colonisation, ne proviennent de l’appréhension qu’a le gouvernement d’être débordé par un grand nombre de colons influents. Il ne veut accepter que des hommes dont 1a voix n’aura aucune portée, aucun écho, et qui, aux termes de nos lois, n’auront Jamais de droits à revendiquer. Mais il est déjà débordé, et nous pourrions citer une longue liste de colons influents, parmi lesquels on trouverait à composer un collège électoral, un conseil général et des conseils municipaux.
sera sans doute suivi d’un cortège nombreux : est-il d’ailleurs nécessaire de porter tout d’abord les taxes aiix mêmes taux qu’en France? La Corse ne nous offre- t-elle pas l’exemple d’une diminution de tarifs, sans que les contribuables soient privés de leurs droits politiques.
Hàtons-nqus donc d’assimiler l’Algérieàla France, comme on l’a fait pour la Corse, et formons sans retard des départements d’après le mode qui sera proposé ci-après.^
Alors, la question sera résolue, et le progrès réel commencera.
Mais si ces grandes et énergiques mesures doivent être adoptées sans retard , il en est d’autres de détail qu’on ne saurait négliger.
L’expropriation (1) ne devra jamais avoir lieu
(1) Le village de Sainte-Amélie, établi sur un terrain d'expropriation, serait, d’après l’administration*, formé d’une circonscription territbriaie de 675 hectares environ. Dans l’expropriation faite, dn remarque une singulière circonstance, c’est l’appréciation suivante faite par l'expert de l’administration :
Prairies naturelles, q. 36 h.
à 20 fr. de rente.
Prairies de 2* qualité. 80
Terres labour. 2« qualité, 12 Broussailles, bois, taillis d’o-
liviers sauvages , lentisques, etc. 42
Landes, montagnes couver-
vertes de palmiers nains, ajoncs, roseaux,enfin terres de mauvaise qualité. 502
rentes.
il résulte de ce rapport, adopté par le conseil d’administration d’Alger
* page 159 du tableau des établissements ’.rançais en Algérie, en 1842.
~ lïl -
pour autre motif que pour les causes d’utilité publique admises en France et non pour faire des villages officiels ou pour cause d’inculture, attendu qu’il est d’autres moyens d’obtenir la mise en valeur des terres cultivables, entre autres celui de frapper de taxes onéreuses tous les terrains détenus en friche.
On devra cesser de vendre les immeubles ruraux du domaine, à l’enchère, au plus offrant et dernier enchérisseur, car nous ne comprendrons jamais que le moyen d’attirer des habitants sur une terre à coloniser, soit de la mettre à l’encan. Ce mode a fait monter à 3, 4 et 5 lieues d’Alger le prix de la terre à 5 ou 600 fr. l’heclare (voir la série de F Akbar, journal des annonces légales d’Alger), et même à un prix plus élevé (1).
Les terres devront être classées en zones, selon le degré de sécurité, et cotées à prix fixe(de 20 à 50 fr. l’hectare en capital, selon leur qualité), puis divisées en lots de diverses étendues, selon l’impor-
et par le ministère de la guerre, que l’on a choisi pour fonder un village, un ter.itoire de 675 hectares, dont 502 sont en terres de mauvaise qualité*
De deux choses l’une, ou l’on a fondé un village dans des conditions de prospérité impossible, ou l’évaluation est inexacte et spoliatrice. Ce fait, auquel on pourrait en ajouter bien d’autres, prouve surabondamment combien il est urgent que la légalité succède à l’arbitraire d’une administration incapable de comprendre le progrès.
(1) Le propriétaire évincé de Sainte-Amélie a dû, pour placer provisoirement ses troupeaux que l’administration chassait , racheter du domaine (à l’enchère) 5 hectares de terre, qui sont montés à 80 fr. de rente l’hectare, soit à 800 fr. au 10 pour 100. Ces cinq hectares sont sur le Bou-Zaria, montagne assez aride, à deux lieues d’Alger.
tance des capitaux que posséderont les demandeurs.
Si on avait procédé à la vente des terres comme nous l’indiquons ici, nous aurions déjà une population malionnaise tout agricole de 18 à 20 mille âmesi fixée au sol par la possession ; car venue tout acclimatée par la similitude de leur pays avec l’Algérie, elle aurait préféré prendre pour son compte des terres à bas prix plutôt que de louer à grands frais celles achetées par des spéculateur^
Il eût été fort utile de favoriser spécialement les Minorquins que leurs sympathies rapprochent des Français, et qui, à vrai dire, sont les seuls étrangers ayant une valeur coloniale ; une partie de ces Minorquins, venue sans capital, a trouvé le moyen, par son travail , de gagner de l’argent, mais pas encore assez pour acheter des terres au prix où le domaine les vend ; dès lors, au lieu d’être attachée au sol qu’elle ne cultive qu’à loyer et qu’elle peut quitter d’un instant à l’autre, elle nous est encore étrangère. Le reste de cette population mahonnaise, venue également avec le désir de cultiver, ne l’ayant pu faire, s’est louée pour travailler sur les routes; par conséquent elle n’a point augmenté le nombre des colons.
Passons à l’examen des moyens de colonisation employés jusqu’à présent. En première ligne, on voit une guirlande de villages administratifs, placés méthodiquement comme pourrait l’étre un cordon de camps. Dans ces villages, ou donne des terres
incultes à des gens qui n'ont rien. Les maisons, mal construites, nous ont paru manquer de ces mille et une annexes nécessaires aux véritables fermes. On a imposé à ces pauvres colons des clauses sévères d’expulsion , si les conditions exigées ne sont pas remplies.
Qui ne sait, cependant, comme le dit M. Mathieu de Dombasle, que la terre ne rend qu autant quon lui donne;ory qu’ont à lui donner ces nouveaux colons sans ressources?
D’ailleurs, en supposant que ce mode réussisse complètement, quel tempsénormene faudra-t-il paspour peupler seulement 100 lieues carrées ? C’est avec grand’peine qu’on est parvenu à construire chaque année 4 villages qui ont pu recevoir moyennement 250 à 300 habitants chacun; conséquemment, pour peupler par ce mode, 100 lieues carrées à raison de 420 habitants par lieue (défalcation faitedes Arabes), c’est-à-dire pour installer 42 mille colons, il faudrait 35 ans. Pour peupler un seul des départements dont nous proposerons la formation, et dont la surface est de 600 lieues carrées, il faudrait 210 ans, en supposant toutefois quil nj ait aucun déchet. Il faudra le double de temps, en tenant compte des pertes et des mécomptes imprévus.
Les villages administratifs ne sont donc point un moyen appréciable de colonisation; ce mode est tout au plus bon pour leurrer les voyageurs et les illusionner comme le fut jadis l’impératrice de
Russie, trompée par les villages en planches peintes
de Potemkin. C’est à ce piège que s’est laissé prendre l’honorable M. Gustave de Beaumont (1).
Nous lisons, dans les journaux d’Alger, que M. le directeur de l’intérieur vient de faire une tournée au pied du petit Atlas pour y déterminer les emplacements de plusieurs villages et même d’une ville. Mais quelque confiance que nous ayons en la sagacité de ce fonctionnaire, nous ne saurions lui accorder le don de prévoir, dans une simple promenade, quelles sont les localités où pourront prospérer des villes et des villages.
En Europe, les villes et les villages ne naissent que dans des localités où des intérêts existent déjà par suite de la création de routes et de canaux. Il ne suffit pas du choix d’un site agréable pour donner à une ville ou à un village des chances de prospérité; il ne suffit pas de dire : la sera une ville, la sera un viU Versailles et Richelieu (2) , villes fondées, la pre-
(1) M. D.... avait obtenu au village de Montpensier, près Blida, une concession de terrain. Possesseur d’un capital de 2,000 fr., ce colon avait sagement pensé qu’il devait mettre d’abord ses terres en valeur avec ses avances , se contentant pour le présent d’une barraque en planches ; mais ce n’était pas le compte de la direction de l’intérieur d’Alger. On enjoignit au sieur D.... d'avoir à bâtir une maison. Chaque jour un agent venait constater l’état des travaux et le nombre de maçons qui ravaillaient. EnGn, les deux mille francs mangés en bâtisses, le sieur D..., à la veille d’être dépossédé pour n’avoir pas rempli les conditions, fut assez heureux pour trouver, dans sa concession, un remplaçant qui le dédommagea de ses avances. N'esl*il pas évident qu’on colonise pour les touristes; il faut des villages qui frappent plus la vue que des champs ensemencés.
(S) Département d’Indre-et-Loire.
inière par Louis XIV et lé seconde par les courtisans du cardinal de Richelieu, sont aujourd’hui sans vie et sans avenir. La première ne subsiste que par le concours d’étrangers, attirés par la curiosité, surtout depuis l’heureuse idée qu’a eue le Roi d’y fonder un musée national ; la seconde est un désert qui ne se peuplera peut-être jamais , elle est presque oubliée.
L’Algérie nous offre déjà un exemple du sort à venir des fondations de villes à priori : c’est Douera ! Tant que la route qui traverse ce camp fut la seule qui conduisait d’Alger à Boufaric, à Blida et dans l’intérieur du pays, on a pu croireque le faubourg du camp deviendrait une ville ; mais depuis que la route de Blida, mieux entendue que l’ancienne, est tracée par Bir-mad-raïs et Bir-kadem , Douera n’a plus de chance d’agrandissement. Peut-être même le vaste établissement militaire qu’on y a construit à grands frais deviendra-t-il très secondaire, si ce n’est inutile.
C’est donc aux routes et aux communications qu’il faut employer d’abord tous les fonds disponibles. Les communications font naître des intérêts et attirent des habitants ; elles suffiront pour donner naissance, sans l’ofPicieux concours du directeur de l’intérieur, à des villages qu’on devra doter d’églises, de fontaines, de mairies, d’écoles, etc.
On a livré à d’autres colons quelques villages construits par les condamnés militaires ; mais comme, grâces à Dieu, le nombre de ces travailleurs n’est pas
illimité, le progrès que ferait la colonisation par ce
moyen serait encore inappréciable, car c'est à peine si deux villages ont été construits par an, à raison de 150 ou 200 habitants par village.
Nous préférons le mode proposé par MM. Caussidou et de Vialar, consistant à former des villages sur leur terres, moyennant une avance faite par TEtat et remboursable par fractions ; il est à craindre que ce mode, proposé par des hommes qui sont depuis longtemps à Alger et qui ont foi en l’Algérie, trouve peu d’imitateurs chez les capitalistes français. Quoique bon, il n’est encore, à notre grand regret, qu’une exception.
Les trappistes réussissent aussi au-delà de toute espérance ; mais ils sont peu nombreux, conséquemment leur établissement n’est pas d’une valeurappréciable pour l’augmentation de la population. Il sera d’une utilité majeure, comme fermemodèle, comme école d’agriculture, et le journal agricole qu’ils se proposent de publier deviendra le manuel le plus positif du vrai colon.
Il faut cependant marcher d’un pas plus rapide dans l’œuvre de la colonisation, et nous sommes convaincus, qu’a près y avoir mûrement réfléchi, ceux qui nous liront, acquerront la certitude que l’accession en Algérie de forts capitaux particuliers, peut seule produire cette accélération si désirée. Mais pour attirer ces capitaux, qu’on nous pardonne de le répéter, le moyen le plus efficace est de leur donner la garantie de la réunion de l’Algérie à la France, et
de Fintroduction dans ce pays de notre mécanisme social tout entier.
Ce n’est pas la crainte des Arabes qui arrête l’accession des capitaux, c’est la crainte de l’illégalité, de l’arbitraire ; on expose volontiers sa vie dans une entreprise aventureuse , mais on y regarde de très près pour engager son argent.
Si l’Algérie était à 2,000 lieues de la France, nous aurions nous-mêmes des doutes sur l’efficacité immédiate du système que nous proposons, car a vant de se décider, les capitalistes voudraient prendre des informations longues et difficiles à obtenir. Mais on peut voir, avant de se décider ; en moins d’un mois et avec 500 fr. , on peut aller passer vingt jours en Algérie. Quel ne serait pas l’effet certain sur la détermination des gens, de trouver en arrivant mairie, \prcfecture véritables , notaires (V institution royale, enfin la France, au lieu d'être ballotés du dédale de la direction des finances au labyrinthe de la direction de V intérieur, et en désespoir de cause de se casser le nez dans le cabinet du gouverneur qui vous renvoie au ministère de la guerre, à Paris, lequel vous a d’abord adressé à Alger. Nous pourrions citer maints exemples de ce fait.
La tâche du gouvernement n’est pas d’installer lui-même des prolétaires privés de ressources dans des villages où ils manquent de tout, au point d’être forcés de manger les grains qu’on leur donne pour semence. C’est l’impulsion qui est le devoir du gou-
vernement , or rimpulsion ne se donne que par les institutions et des garanties.
Sa tache n’est pas d’encourager ceux qui n’ont que leurs bras, mais ceux qui ont des capitaux, parce qu’à la suite de ceux qui possèdent, viennent les travailleurs. Sa tâche sera d’accorder des primes considérables à tout colon qui présentera une métairie en bon état, des champs bien défrichés et bien plantés d’oliviers, de mûriers, 4^s pâturages couverts de nombreux bestiaux. On accorde bien des millions pour la pêche de la rnorue et du hareng, afin de développer le mouvement de la navigation; mais nous ne sachions pas que la navigation y perdrait si elle devenait le pont tou jours praticable qui mènerait de France en Algérie et réciproquement; la Méditerranée est, Dieu merci, un assez vaste bassin pour augmenter le mouvement maritime de la France et former des marins.
Nous n’examinerons pas tous les projets d’organisation des travailleurs hiérarchisés en lésions colo^
males de M. le maréchal Bugeaud, des bataillons civils de M. Enfantin et autres. Il leur manque la sanction de l’expérience; ce n’est pas avec des projets encore à l’état de théorie plus ou moins obscure que l’on attirera des colons , mais c’est avec du connu ^ du certain^ de Y éprouvé. Si Napoléon, ce génie si perspicace, a repoussé Fulton comme un rêveur, comment espérer que le vulgaire donnera dans les rêveries de tel ou tel .
Ces projets ont d’ailleurs le grave inconvénient
de ne pouvoir être mis en pratique qu’avec Targent de l’Etat. En admettant, ce qui est excessif, qu’on parvienne à installer par an 25,000 de ces colons enrégimentés, il faudra construire « chaque année 50 villages de 100 maisons à 5 habitants par maison, donner à chaque maison des instruments de labour , au moins 5 bœufs ou vaches et quelques moutons , car nous ne concevons pas de culture sans bestiaux et sans engrais pour les terres, il faudra nourrir ces colons pendant un an au moins. Or, quelque économie que l’on mette à ces installations, elles coûteront au moins 1000 fr. par colon, c’està-dire 25 millions par an, chiffre formidable qui ne sera jamais voté.
En supposant qu’aucun de ces 25 mille colons ne meure, il faudra 20 ans pour peupler 1200 lieues à raison de 420 habitants par lieue carrée, chiffre suffisant à cause de la rareté des eaux, ou plutôt 40 ans, en tenant compte des pertes et une dépense de plus d’un milliard.
Pour peupler seulement la zone comprise entre la mer et une ligne passant par Tlemcen, Mascara, Miliana, Medeah, Hamza, Setif, Constantine etTiffech, ou bien environ 4,500 lieues carrées, beaucoup moins que la moitié du pays ; il faudrait plus de deux cents ans.
Mais outre l’incertitude du vote annuel de 25 millions, quels moyens emploiera-t-on pour enlever chaque année à la France 25,000 colons hiérarchisés ; sera-ce par le recrutement ou par une loi coër-
citive? Nous laissons cette grave difficulté à résoudre aux législateurs.
A quoi sert donc dès lors de batailler pour soumettre toute l’Algérie, puisqu’on supposant que l’on y jette par an 25,000 colons militaires, on ne pourrait coloniser au plus que la dixième partie du pays en 50 ans. A quoi sert de dévouer à cette œuvre stérile une armée de près de 100,000 hommes et d’y dépenser près de 100 millions par an, pour s’emparer de terrains que nous ne pourrons utiliser avant des siècles.
Les divers systèmes adoptés ne peuvent donc soutenir l’examen ni subsister en présence d’une simple idée pratique, et l’on doit être convaincu que la colonisation ne peut se faire promptement par aucun des moyens employés jusqu’à présent.
Le gouverneur général demandait une augmentation de l’armée actuelle et de son côté, la Chambre des Députés demandait une diminution de 15 mille hommes. Qui a raison des deux? Personne; mais le gouverneur général, fidèle à son système de guerre et de gouvernement militaire, est au moins consé*» quent avec ses principes, et tant qu’il ne sera pas décidé que ce système n’est pas une nécessité, tant qu’on le laissera prévaloir en Algérie, il faut lui accorder ce qu’il demande (1).
Néanmoins, quelque ennemi que nous soyons de cette guerre inutile et anticivilisatrice, nous décla-
(1) L’affaire de Maroc a changé la lUuation^
rons que le retrait de 15 mille hommes de Tarmée serait un malheur pour TAlgérie. Nous avons fait comprendre comment la prospérité actuelle du pays dépendait essentiellement de Taccession du budget de l’armée. Or, diminuer brusquement l’armée de 15 mille hommes serait supprimer tout d’un coup un roulement annuel de plusieurs millions, ce serait une grave atteinte portée à la situation économique de l’Algérie. On ne pourra diminuer l’effectif de l’armée que lorsqu’on aura attiré dans le pays un capital particulier à peu près équivalent à la dépense qu’elle y fait. C’est une nécessité fâcheuse, mais il faut la subir et adopter sans retard les mesures que nous croyons propres à appeler ce capital.
Si on demande ce que fera l’armée après l’adoption d’un système purement défensif, vis-àvis les Arabes, nous répondrons que 40 mille hommes devront être employés aux travaux des routes, des ponts, aux constructions de monuments publics, et surtout au reboisement du pays en grand.
Le gouvernement militaire d’Alger annonce que depuis 1842, 400 lieues déroutés carossables ont été achevées par l’armée; nous ne croyons pas à ce prodige, et il nous serait facile, par un simple calcul, de prouver qu’on n’a eu ni le temps, ni les moyens de les construire ; il ne s’agit au reste que de s’entendre sur ce qu’on appelle route. Par route, nous entendons des routes à la Rovigo, en tout semblables à celles de France, et praticables en toute saison. M. de Beaumont, qui vient récem-
ment de parcourir la province d’Alger, pourrait nous dire ce que sont ces routes , si déjà le Moniteur algérien ne nous avait fait connaître qu’à l’entrée de la mauvaise saison, il était interdit aux voitures civiles de dépasser Blida.
Il nous serait aussi facile de prouver que la communication de Cherchell à Milianah est à peine ébauchée , que sauf quelques fragments de routes faites antérieurement à l’administration de M. le maréchal Bugeaud, tout ce qu’on décore aujourd’hui de ce nom n’est que le sol débarrassé de broussailles, blocs de pierre et autres obstacles.
C’est pourquoi nous demandons que 40 mil le hommes de l’armée soient pourvus des instruments nécessaires au travail de routes véritables et sérieusement affectés à ce préliminaire obligé de toute colonisation.
Nous indiquerons plus loin les routes qu’il est indispensable de commencer et de parachever.
Il est superflu, nous l’espérons, de démontrer plut longuement que la colonisation par l’Etat , c’est-àdire l’installation de prolétaires dans des villages confectionnés d’avance sera très dispendieuse, sans avoir des chances assurées de succès , que d’ailleurs elle est impuissante à peupler promptement l’Algérie.
Ce ne sera donc que par la rapide accession des capitaux' privés qu’on obtiendra des résultats prompts et certains ; mais qui possède le capital en Finance, si ce n’est en général les électeurs?
Or, pense-t-on que ces électeurs , dont la position a bien ses avantages en France , iront aliéner leur avoir, qui précisément leur confère les droits politiques, pour se transporter en Algérie, où ils en seront privés, et pour risquer leur avenir sans les garanties que leur offre la mère-patrie ?
Après avoir mis à néant les prétendus obstacles qui s’opposent, dit-on, à la réunion immédiate de l’Algérie à la France, il nous reste à combattre les objections du gouvernement militaire.
Il prétend qu’il serait illogique de donner la prééminence aux institutions civiles dans un pays où l’on est sans cesse en présence de l’ennemi; qu’il serait absurde de subordonner l’armée qui est encore la chose principale en Algérie, à l’élément civil , à la colonisation, qui ne sont, selon lui, cjpx^Y accessoire .
A moins qu’on ne préfère aux raisonnements par lesquels nous sommes arrivés à nous rendre compte du chiffre et des ressources militaires de la population arabe, l’hyperbole dénuée de tout fondement, par laquelle on l’a élevée à 7 ou 8 millions, meme à 4 millions, on doit être convaincu du peu d’importance de cette population. Dès lors le secret de la domination en Algérie se réduit à cesser de poursuivre les Arabes sur des espaces illinutés, dans Ves^ poir d’obtenir une conquête générale sans avantage appréciable , niais a les empêcher de parcourir hostilement des espaces limités sur lesquels nous devons nous hâter de faire arriver une nombreuse population française.
Il est au moins étrange que la colonisation, but principal que se propose la France en Afrique, soit considérée par les autorités militaires comme /Wcessoire. Il n’y a en Algérie ni accessoire ni principal; il y a un but et des moyens d' atteindre ce but.
Or, la seule manière d’atteindre ce but, la seule en harmonie avec le progrès social actuel, c’est de faire de l’Algérie une France, et du peuple qui l’habitera un peuple français dans toute l’acception du terme. Le moyen, pour ne pas dire l’instrument de cette œuvre, a été nécessairement l’armée tant qu’on a cru qu’il fallait combattre ; mais aujourd’hui, qu’il est acquis que les Arabes ne sont ni l’élément principal de la colonisation, ni l’ennemi formidable qu’on a complaisamment considéré comme tel jusqu’à présent, il faut cependant bien que l’ordre se rétablisse, et que chacun rentre dans sa spécialité.
L’armée et le ministère de la guerre ne sont point des pouvoirs dans l’Etat. Chaque soldat est un citoyen, qui, bien que sous les drapeaux, n’en est pas moins soumis aux lois de l’Etat et en jouissance detous ses droits de citoyen ; car les seules lois exceptionnelles applicables temporairement aux militaires sont celles relatives à la justice militaire, mais elles ne font point cesser l’action des lois civiles et politiques. Les chefs de l’armée ni le ministère de la guerre ne sauraient donc conserver plus longtemps un mandat légal pour gouverner l’ordre civil et judiciaire
Un autre argument que fait valoir le gouvernement militaire d’Alger en faveur de la continuation de son mandat, c’est que tous les peuples ont eu leur enfance, leur virilité et leur caducité, que le peuple algérien en est à la première phase, et qu’il lui faut des institutions en rapport avec son état actuel.
Cela serait vrai, si la colonisation devait se faire uniquement avec des Arabes ; mais il n’en est point ainsi : nous avons clairement démontré que 4 millions de Français devaient peupler l’Algérie. Or, que nous sachions, ces 4 millions de Français ne retomberont pas dans l’enfance sociale par le seul fait de leur passage en Algérie; il n’est donc nullement besoin de les remettre en lisière et de confier leur éducation à rélément militaire (1), qui n’a jamais
(1) Il est curieux de savoir jusqu’à quel point le conseil d’administration d’Alger, présidé par le gouverneur général, tient en tutelle le directeur de l’intérieur. Lorsqu’il fut question de pourvoir d’une manière plus efficace au nettoiement des rues d’Alger par une entreprise de balayage, le directeur n’osant agir, se contenta de mettre de sa main, en marge de sa demande : appuyé, faire porter au conseil d'administration.
Ceci prouve évidemment qu’il n’y a pas de maipe dans l’Algerie. Il y a des officiers de l’état civil chargés d’enregistrer les naissances et les décès, et de faire les mariages, mais il n’y a point de conseil municipal ; le droit de commune, le premier et le plus simple, n’existe pour aucun habilant d’Alger.
Dernièrement, un journal qui a la prétention de défendre lesintérêls de l’Algérie, disait que du temps des Romains, les duumvir, les triumvir des colonies d’Afrique étaient choisis dans les colonies mêmes et ne venaient pas de Rome , tandis qu’aujourd’hui en Algérie tous les fonctionnaires viennent de Paris; mais nous ne sachions pas que dans les villes de France, les employés des administrations ou les juges soient pris dans les localités mêmes; les seules fonctions dévolues de droit aux habitens des villes, sont celles de maires et de conseillers municipaux ; or,' personne à Alger ne jouit du droit de cité, personne n’est d'Alger^ pas même ceux qui y sont nés; tous les Français d’Alger, sont encore de Paris, deMarseille,
été appelé à rien fonder, qui ne peut rien créer de stable, parce que son caractère exclusif est la mobilité et l’absence d’attache à une localité quelconque.
Dans son ouvrage sur l’Algérie, M. le maréchal Bugeaud disait que le gouvernement militaire n’empêcliait pas la création des autorités civiles ni leur jeu. Nous lui demandons pardon de n’être pas de son avis. Sous le gouvernement militaire, la commune ne peut exister, car elle constitue un pouvoir et des droits indépendants de son autorité ; ce qu’il ne veut pas. Tandis qu’au contraire la création des autorités civiles et judiciaires indépendantes ne peut gêner en rien l’action du pouvoir militaire. Elles ne l’empêchent en aucune façon d’agir dans sa spécialité la plus large possible.
Le gouvernement militaire est donc parsa nature, l’obstacle invincible au progrès, en ce qu’il étouffe à leur naissance toutes les garanties que réclament les citoyens , en ce qu’il ne peut comprendre que la création des pouvoirs civils parfaitement semblables à ceux de la France, loin de l’entraver viendrait en aide à l’action de l’armée, en déchargeant ses chefs du souci d’une besogne administrative pour laquelle ils ne peuvent avoir toute l’aptitude nécessaire, et pour laquelle le temps leur fait défaut.
de Lyon, Bordeaux, etc., etc. Le publiciste en queslion qui a donné aussi son lyslème pour la colonisation d’Alger, réclamait tout simplement une chose impossible qui n’a pas de signification dans notre état social.
Quant à nous, nous demandons la réunion de l’Algérie à la France, parce que ce point obtenu, Alger, Bone, Oran, etc., auront leur droit de cité ; parce qu’alors la commune existera de fait, et partant les autorités municipales.
Peut-être les conservateurs ont-ils espéré que Pexcès de population qui trouble leur sécurité en France, se rendrait en Algérie sur la foi de simples promesses, et qu’une fois expatriée, cette population remuante, maintenue par le sabre, ne serait plus à craindre. Erreur; le peuple sait que, où il n’y a pas de capitaux, il n’y a pas de travail possible, et il ne s’embarquera pas sans gages {)our l’avenir; de cruels mécomptes ont déjà eu lieu à Alger, et l’on commence à comprendre en France, qu’Alger régi par l’arbitraire, n’est pas l’Eldorado.
Mais il y a cependant pour les conservateurs un moyen sûr de conjurer les tempêtes que le paupérisme, toujours croissant en France, amasse sur leur avenir doré ; c’est tout simplement de donner des garanties à l’Algérie, de l’adjoindre au territoire français, et d’y asseoir tout d’une pièce la législation et les institutions françaises ; on le peut immédiatement, attendu la faiblesse et l’impuissance de la population arabe; alors, les capitaux rassurés s’y transporteront; et le trop plein de la population en France, obéissant aux lois éternelles de l’équilibre, affluera vers cet espace actuellement vide. Alors la France sera agrandie de près de 12 mille lieues carrées, qui se peupleront promptement ; alors, dans peu d’années, ces 4 millions d’hommes qui menacent la tranquillité publique, seront installés sur une terre qui ne demande que leur travail pour les nourrir abondamment, et qui décuplera l’argent des capitalistes, qui n’auront plus aucun motif pour s’abstenir.
Alors, disons-nous, dans un temps peu éloigné, TAlgérie, au lieu de coûter chaque année de 80 à 100 millions et 80 mille soldats pour guerroyer contre des fantômes et pour mettre en pratique des théories plus ou moins hasardées sur la colonisation, se peuplera de 4 ou 5 millions de Français, qui , installés dans nos départements algériens , contribueront, comme nous l’avons dit, pour 160 ou 200 millions au budget national, et fourniront eux-mémes l’armée nécessaire à la défense du pays, lequel, représenté aux Chambres, n’aura pas plus de motif de se séparer de l’unité nationale que la Provence, le Languedoc ou toute autre province.
Ce résultat certain mérite bien qu’on y réfléchisse : agir dans tout autre sens serait méconnaître le génie de la nation, et paralyser ses forces au lieu de les utiliser pour coloniser l’Algérie.
Mais, nous le craignons, il en sera de la colonisation comme de tous les progrès sociaux accomplis jusqu’à ce jour ; jamais le gouvernement n’a rien su préparer pour les favoriser; ils se sont accomplis malgré lui et à son insu. Espérons donc que la question d^Alger se résoudra dans le sens du progrès par la puissance des faits, et que la popularité qu’elle acquiert de jour en jour, tout en précipitant le résultat, préviendra les phases sanglantes qui pourraient l’accompagner.
CHAPrrRE VI.
Maroc et Algérie.
Si on se rappelle l’exposé de la situation économique de l’Angleterre que , dans notre premier cliapitre, nous avons emprunté à M. Louis Blanc, on comprendra que tous les événements qui se sont passés en Algérie, depuis 14 ans, ont eu nécessairement pour cause la rivalité d’intérêts qui divise la France et l’Angleterre.
« Entre la France et l’Angleterre, dit encore M. .Louis Blanc (1), un conflit est inévitable, parce que la constitution économique des deux pays est aujourd’hui la même, et en fait deux nations essentiellement maritimes. Le principe qui domine notre ordre social n’est-il pas celui de la concurrence illimitée? La concurrence illimitée n’at-elle point pour corollaire une production qui s’accroît sans cesse et à l’aventure? Pour trouver à une production dont l’essor est si impétueux et si déréglé, des débouchés toujours nouveaux, ne faut-il pas conquérir industriellement le monde et commander aux mers ? »
« Le jour où nous avons détruit les jurandes et les maîtrises, ce jour-là la question s’est trouvée tout
(t) Organisation fin travail, page CI.
naturellement posée de la sorte : il y a une nation de trop dans le monde; il faut ou que la France périsse, ou que l’Angleterre soit rayée de la carte. Ce jour-là , en éffet , d’étranges complications s’ajoutèrent à cette longue rivalité qui, au quinzième siècle, amenait un duc de Bedford à Paris et faisait fuir Charles VII à Bourges. En 1789, la France adopta toutes les traditions de l’économie politique anglaise ; elle devint un peuple industriel à la manière du peuple anglais. Lancée sur la pente rapide de la concurrence, elle s’imposa la nécessité d’aller partout établir des comptoirs, d’avoir des agents dans tous les ports. Mais disputer l’Océan à l’An* gleterre , c’était vouloir lui arracher la vie. Elle l’a bien compris. De là les coalitions soldées par elle ; de là le blocus continental ; de là ce duel affreux entre Pitt et Napoléon. Mais Piti mort. Napoléon lentement assassiné, il faudra bien que la lutte recommence. ...»
« Non, il ne peut y avoir place à la fois sur la mer, si vaste qu’elle soit, pour la France et pour l’Angleterre , régies par les mêmes lois économiques, et animées par conséquent du meme esprit. Cherchant l’une et l’autre à se répandre au dehors, et ne pouvant vivre qu’à cette condition, comment ne se seraient-elles pas à chaque instant rencontrées et choquées? Là est le nœud de la question. Aussi le motif pour lequel l’Angleterre a exclu la France du dernier traité, est-il un motif tout commercial. Sur ce point nul doute possible. Rien de plus clair que
le langage du Globe , organe spécial de lord Palmerston. D’après ce journal, si lord Palinerston a voulu courir tous les risques d’une rupture avec la France; s’il a poussé le cabinet de Sainte- James à profiter contre Méliémet-Ali des révoltes qui ont éclaté en Syrie, c’est qu’il a vu combien il importait à l’Angleterre de faire subir à ce pays son protectorat mercantile. Le plan de lord Palmerston est bien simple; il regarde la Syrie comme la clef de l’Orient ; il veut mettre cette clef dans les mains de l’Angleterre. On ferait avec le divan un arrangement , aux ternies duquel les pachas ou vice-rois de Sjrie agiraient en tout d'après les vues des re^ présentants du gouvernement britannique. Le ministre anglais, comme on voit, ne fait pas mystère de ses desseins. Ouvrir aux navires anglais trois routes qui les conduisent dans l’Inde : la première par la mer Rouge, la seconde par la Syrie et l’Euplirate, la troisième par la Syrie, la Perse et le Beloucliistan: tel est le résumé des espérances de l’Angleterre. On conçoit que pour les réaliser elle consente à livrer Constantinople aux Russes. Ces trois routes vers l’Inde une fois ouvertes, elles se couvriraient de marchés , dit ingénument le Globe. Ainsi l’Angleterre d’aujourd’hui , c’est toujours la vieille Angleterre! Aujourd’hui comme hier, comme toujours , il faut que cette race indomptable dans sa cupidité cherche et trouve des consommateurs. L’Angleterre a des articles de laine et de coton qui appellent des débouchés? Vite , que l’Orient soit
conquis , afin que l’Angleterre soit chargée d’habiller l’Orient. Humilier la France^ Il s'agit pour V Angleterre de bien autre chose, vraiment ; it s'agit pour elle de vivre; et elle ne le peut, ainsi le veut sa constitution économique, qu’à la condition d’asservir le monde par ses marcliands. »
C’est pourquoi l’Angleterre a déclaré la guerre à la Chine, croyant pouvoir s’ouvrir facilement le cœur d’un empire de cent millions de consommateurs. Cinq ports ont été conquis , il est vrai, mais abandonnés aussitôt par le céleste empire et séparés de l’intérieur par une quarantaine sévère ; ils s’encombrent de produits anglais, qui ne peuvent être transportés plus loin.
L’Asie centrale restée vierge des étreintes intéressées de l’Angleterre , ne devait pas plus que le reste du monde lui échapper; mais l’exploitation de ces contrées ne pouvant avoir lieu qu’au moyen des trois routes qui relient la Méditerranée aux Indes , le cabinet anglais a compris qu’il fallait, l'" s’emparer du littoral de la Syrie, considérée comme la clef commerciale de l’Orient, arracher cette province au Pacha d’Egypte et à l’influence française ; 2° demeurer maître de la navigation de la Méditerranée.
Notre position en Algérie peut cependant faire évanouir toutes ces espérances, ou du moins leur porter une grave atteinte, attendu que la ligne de Gibraltar à Malte se prolonge devant nos ports algériens qui la menacent sans cesse : c’est donc une
nécessité pour l’Angleterre d’y entraver notre domination pour nous en cliasser tôt ou lard.
Tant que dans nos chambres, des voix ennemies de l’Algérie se firent hautement entendre, le ministère anglais embarrassé au dedans et au dehors, se contenta de protester contre notre conquête par Ta ttitude hostile de son consul général à Alger; mais quand, par la prise de Constanline , il eut acquis la conviction que l’opinion publique en France dominait les complaisances de notre politique, il fallut songera agir d’une manière plus efficace.
Alors , sous le prétexte de résoudre la question d’Orient, il forma en Fairope une ligue de laquelle tout naturellement fut exclue la France , et dont la formule fut le traité du 15 juillet 1840.
Mais ce traité ayant pris le ministère au dépourvu, l’attitude passive que dut garder la France peu préparée à la guerre, sauva pour le moment l’Algérie.
Néanmoins, la première partie du plan de l’Angleterre est accomplie , la Syrie a été arrachée au vice-roi d’Egypte, Saint-Jean-d’Acre et Beyrouth sont devenus deux ports anglais.
Il ne reste plus à accomplir que la seconde partie du programme, savoir l’expulsion de la France de l’Algérie.
Il n’est pas difficile maintenant de deviner quelle fut la liaison entre la révolte de l’émir en novembre 1839, et les projets de l’Angleterre. Comme il y avait cent chances contre une , que la guerre
naîtrait en juillet 1840, il était important que la France fût engagée dans les embarras d’une lutte contre les Arabes, et par conséquent affaiblie de tout le corps d’armée qu’elle enverrait en Algérie.
Mais l’événement ayant trompé les prévisions du cabinet anglais et la coalition du 15 juillet s’étant annulée par les scrupules que soulevèrent par la suite la Prusse tout à fait désintéressée dans la question, et l' Autriche qui craignait pour l’Italie, le statu quo se prolongea et l’Angleterre dut encore ajourner l’exécution de ses projets.
Alors elle vit habilement que si elle pouvait prolonger la guerre arabe dans laquelle nous dissipions follement d’immenses ressources en hommes et en argent, non-seulement elle nous affaiblirait d’autant, mais ce qui lui importait le plus , elle nous détournerait du but qu’elle redoute par-dessus tout, savoir la mise en état de défense de nos ports algériens, et l’installation en Algérie d’une population agricole française assez nombreuse pour se soutenir en cas de guerre par ses propres ressources et pourvoir aux besoins de l’armée.
Aussi le cabinet Anglais pour prolonger une lutte si avantageuse à ses projets futurs , a-t-il soutenu Abd-el-Kader par des subsides en argent, en armes et en munitions, par des agents non accrédités, il est vrai, mais dont le rôle était d’informer avec exactitude le gouverneur de Gibraltar de tous ses besoins. L’Angleterre épie avec attention les phases de cette lutte, et peut-être le moment est-il venu pour elle
de profiter de nos fautes et de notre affaiblissement.
Cependant notre ministère ne s’est point aperçu du piège ; toujours à la merci des moindres événements, et subissant toujours l’influence du gouvernement militaire en Afrique ; comme lui, il n’a eu qu’un but, celui de vaincre les Arabes et un marabout , très habile, sans doute , mais dont nous avons apprécié les ressources, et dont l’extrême mobilité avait toujours fait la principale force ; il n’a point compris que la défensive était la seule attitude rationnelle àprendre devant un aussi faible ennemi : il n’a jamais pensé qu’en continuant la guerre arabe sur une immense échelle, il épuisait la France en hommes et en argent, qu’il ajournait la colonisation , et notre installation sur un pied respectable à Mers-el-Kébir, Alger, Bougie, Gigelli et Bône , et que sous ce rapport il donnait pleine et entière satisfaction à l’Angleterre.
Tant que l’Irlande fut menaçante, aucune tentative nouvelle n’eut lieu de 1840 à 1844; mais au commencement de cette année , lorsque la redoutable opposition d’Oconnell se fut réduite aux proportions d’un simple procès , une difficulté de frontière s’éleva entre Tunis et l’Algérie; le Kiaïa-du-Kef vint poser son camp à deux lieues de La Galle , manifestant des prétentions qui annonçaient un autre souffle inspirateur que la volonté du Bey. Cependant, ce souverain, mieux conseillé, se souvenant du sort de Ilussein-Dey, ordonna au Kiaïa de se retirer sans insister. Ce n’était du
reste qu’une fausse attaque destinée à masquer la véritable qui devait peu après se faire par le Maroc.
Aujourd’hui les hostilités commencées nous auraient certainement donné le droit de pousser la guerre jusqu’à entière satisfaction^ si toutefois nous avions voulu commettre la faute de traiter le Maroc comme une puissance européenne, et si nous persistions dans Terreur qui nous fait considérer son agression comme un fait isolé. Mais si Ton rapporte à la cause que nous avons assignée, tous les événements survenus en Algérie depuis 1839, on découvrira bientôt le nœud de l’affaire et la ligne de conduite que doit suivre la France.
Au commencement de 18^2, Abd-el-Kader disparut tout à coup de la scène, laissant à ses kalifats le soin de continuer les hostilités. Bientôt on sut qu’il était passé avec 4 ou 500 cavaliers clans leMaroc, et qu’il s’était rapproché deTanger. Puis après quelques mois d’absence, il entra de nouveau en Algérie avec des subsides considérables qu’il avait recueillis, disait-on, comme une offrande religieuse des populations marocaines pour soutenir la guerre sainte. Mais pour qui connaît les Arabes, cette récolte est une fable absurde, et il est impossible de ne pas reconnaître la source où il puisa les moyens de continuer la lutte. Il est même certain que le sultan Mouley Abd-er-Rahman reçut de Gilbraltar de secrètes instructions de ne point troubler la pieuse promenade de Témir dans ses Etats ; on lui fit comprendre que s’il ne favorisait pas la rentrée sur le
territoire algérien d’Abd-el-Kader, qui était aux yeux des populations le véritable représentant de la Foi, son trône pourrait bien lui échapper. Aujourd’hui le danger est plus imminent que jamais pourMouïey Abd-er-Rahman; Abd-el-Kader est chez lui; il a disposé des troupes de l’empereur, elles ont combattu avec lui, et il en a été le véritable chef.
Dans le Maroc comme dans tous les États musulmans, il n’y a aucune cohésion entre les tribus, la souveraineté n’a aucune autre manifestation que l’exaction. Faction gouvernementale ne consiste ni à donner des lois ni à administrer ni à centraliser , mais à vendre au plus offrant et dernier enchérisseur le droit de pressurer les populations. On conçoit que dans un tel pays un changement de dynastie n’est qu’une simple émeute de palais, qui n’a aucune portée chez le peuple, lequel n'en sera ni plus gouverné ni moins pressuré. En Algérie, les Deys se renfermaient dans leur casbah ; pour eux, vivre était régner ; on en massacrait quelquefois sept dans un jour sans que cela causât la moindre émotion à une demi-lieue de la ville. Rien n’est donc plus aisé que d’investir Abd-el-Kader de l’autorité impériale dans le Maroc, et cela se fera, l’Angleterre aidant. Peut-être, avant peu, nous apj)rendrons que Mouley Abd-er-Rahman a été empoisonné, et qu’Abd-el-Kader est sultan du Maroc. Sans doute la condition de son élévation sera la cession de Tanger à l’Angleterre, alors cette puissance aura sur la terre d’Afrique , vis-à-vis Gibraltar, une station
qu’elle désire ardemment. Alors, au lieu d’avoir l’émir pour adversaire en Afrique, nous y aurons l’Angleterre .
Ne comprend-on pas que l’empereur du Maroc a toujours subi des nécessités? Ce n’est certes pas lui qui nous a fait attaquer ; et si son fils, un instant séduit par l’émir et par d’autres influences, a pu se laisser fourvoyer au point de commencer les hostilités contre nos troupes, ils ont aisément compris que leur intérêt les obligeait à les cesser et à se rapprocher de nous plutôt que de leur dangereux ami Abd-el-Kader. Au lieu donc de lancer des ultimatum, il valait mieux chercher à éclairer l’empereur, fourvoyé par la politique anglaise.
Si nous avions marché sur le Maroc avec la croyance tout européenne qu’une fois Fez, Mequinez et même Maroc tombés entre nos mains, la difficulté eût été résolue, nous aurions été dans l’erreur : qu’on se rappelle si, en 1830, la prise d’Alger nous donna la soumission du pays? Parla guerre, nous aurions précipité Mouley Abd-er-Rahman du trône ; car aux yeux des Musulmans, un homme vaincu est un homme mort. L’empereur abattu , l’émir se serait déclaré encore plus aisément maître du trône vacant, et nous aurait laissé le soin de le traquer dans le Maroc, comme il l’a fait en Algérie ; dès lors l’affaire du Maroc nous aurait accablé de tout le poids de l’anarchie que nous aurions fait naître dans ce pays ; il s’en serait suivi une guerre acharnée qui aurait nécessité en Afrique la présence d’une nouvelle armée de 50 ou
60 mille hommes; caries 80,000hommes qui sont en Algérie sont nécessaires pour contenir les populations algériennes exaspérées par le souvenir de nos razzias et par leur misère. Alors l’Ang-eterre serait certainement intervenue, parce que l’occupation du Maroc, devenue pour nous une nécessité, aurait été un manque de foi à la promesse gratuite et trop empressée de notre ministère de ne faire aucune conquête dans l’ouest de l’Algérie.
Au lieu donc, au lieu de demander, avec une instance puérile, à l’empereur une satisfaction qu’il est dans l’impossibïité de nous donner, au lieu de lui imposer la ridicule condition de faire interner Abd-el-Kader ou de le livrer, hâtons-nous nonseulement de donner notre protection à Mouley Abd-er-Rhaman, mais de la lui imposer ; si nous le maintenons sur son trône chancelant et l’obligeons à donner satisfaction à l’Espagne et aux États du nord, qui nous en sauront gré, la question changera de face.
L’Angleterre ne convoite pas la conquête du Maroc , elle connaît sa médiocre importance commerciale; mais en attendant l’opportunité de prendre Ceuta, qui est à l’Espagne, elle veut Tanger, qui, avec Gibraltar, interceptera au besoin le passage du détroit; cependant elle ne peut obtenir cette place qu’en mettant Abd-el-Kader sur le trône de Maroc.
Abd-el-Kader est l’instrument de l’Angleterre , il faut donc que Mouley Abd-er-Rhaman ou son fils devienne celui delà France.
En protégeant Mouley Abd-er-Rhaman ^ en TaidaiUà chasser Téinir de ses Éta(s, nous prévenons tout envahissement du cabinet anglais; nous avons le droit de notre côté, car nous soutenons un pouvoir légitime contre un usurpateur ; nous rendons l’émir impossible dans le Maroc.
Le résultat de la bataille de EIsly vient encore de démontrer que ni les Arabes, ni le Maroc, ni Abdel-Kader ne sont nos adversaires sérieux en Afrique , mais bien les Anglais toujours et partout, car ce sont eux qui ont poussé l’empereur à armer contre nous. ïls comprennent mieux que notre gouvernement quelle augmentation de puissanc® acquerra la France en réunissant le territoire aU ^crieu à celui de la métropole et en le peuplant de citoyens français. Tant que cette idée n’a été qu’à l’état de projet , l’Angleterre a compté sur la lassitude de l’opinion en France et sur les efforts qu’on a faits pour l’égarer ; mais depuis quatre ans, que la pensée d’augmenter le sol de la France de tout le sol de l’Algérie s’est fait jour, depuis que l’opinion publique y pousse invinciblement le gouvernement, l’activité des intrigues du cabinet anglais a redoublé. Aujourd’hui, l’Europe est conviée à une nouvelle coalition contre la France qu’il faut accabler, pour laisser l’Angleterre dominer sur toutes les mers.
Quelle signification autre que celle d’un complot contre la France faut-il donner au voyage du czar à Londres? à l’arrivée récente d’un ambassadeur
extiaordinaire de ce souverain, auprès du cabinet anpjlais ! à l’espèce d’abdication du vice-roi d’Égypte plutôt en faveur de l’Angleterre qu’en faveur de son fils? à la concession d‘un chemin de fer au travers de l’isthme de Suez pour le passage des troupes anglaises au travers de l’Egypte ?
Pendant que tout le monde conspire contre la France, nous ne devons pas rester indécis. Les partages sont faits d’avance :àlaRu8sie,Constantino| le; à l’Angleterre, la Syrie, l’Egypte et l’Algérie.
La France a déjà 80,000 hommes paralysés en Algérie ; mais ce n’est pas encore assez. L’Angleterre veut nous en paralyser encore 50 ou 60 mille dans une guerre avec le Maroc; elle veut que nous ayons 150 mille hommes prisonniers en Afrique, dans un pays qui ne peut fournir à leur subsistance sans le secours de l’Europe. Puis, quand nous aurons commis cette impardonnable faute, le signal de la guerre sera donné.
Or, voici les moyens qu’employait l’Angleterre pour se jouer de notre cabinet.
En même temps que sans aucun droit elle nous interdisait toute conquête dans le Maroc et qu’elle feignait une médiation (imposée dii reste) par le moyen de son consul généi'al à Tanger, d’autres agents non accrédités agissaient d’une manière très active pour engager l’empereur non-seulement à nous refuser toute satisfaction, mais à nous attaquer, lui promettant au besoin la protection de sa flotte et de ses armes.
D’après ce refus, préparé par son ordre, et après une résistance simulée, le cabinet anglais devait feindre de reconnaître que la France avait à venger son honneur insulté par le Marocain ; puis, profitant de notre ardeur irréfléchie, il devait nous autoriser k faire cette guerre; mais il aurait fait occuperTanger, comme garantie delà promesse faite par notre gouvernement de ne faireaucune conquêtedansle Maroc.
L’Angleterre voulait, qu’après l’empereur de Maroc, nous eussions Abd-el-Kader à combattre ; puis ensuite, comme en Algérie, toute la population. Elle espérait que cette guerre, dévorant les ressources et les hommes de la France, aurait duré assez de temps pour que l’Angleterre fît de Tanger le pendant de Gibraltar, et pour que la Russie arrivât à Constantinople.
Mais la bataille d’Isly et le renversement de Mogador ont ouvert les yeux de l’empereur et de son fils ; ils ont reconnu la dangereuse voie dans laquelle on les poussait, ^et nous pensons qu’ils doivent apprécier actuellement ce qu’est la France et ce qu’est l’Angleterre. Hâtons-nous donc de leur faire comprendre qu’une alliance intime avec la France peut seule les sauver.
On a assuré que Mouley Abd-er-Rhaman a fait pousuivre Abd-el-Kader. En admettant que l’émir soit livré à la France, nous ne serons délivrés que d’un ennemi peu dangereux, en ce qu’il n’a pu, quehjueeffort qu’ilait fait, mettre nos établissements en danger ; restera toujours, comme l’ennemi réel.
l’Angleterre, pour laquelle notre Algérie est une barrière dans la Méditerranée, barrière qu’elle cherchera à détruire par tous les moyens.
Aujourd’hui , l’honneur de la France est en jeu , mais non vis à vis le Maroc ou Abd-el-Kader, l’ennemi n’est pas de ce côté ( 1) ; gardons-nous donc, quoi qu’il arrive, d’envahir le Maroc par terre et d’y engager noire armée, car ce serait donner tête baissée dans le piège qui nous est tendu par l’Angleterre. Restons sur la défensive; nous avons assez de troupes pour cela, et traitons activement avec l’empereur pour le ramener à la connaissance de ses véritables intérêts.
Si dans le traité fait avec l’empereur, le ministère n’a point exigé des compensations pécuniaires qui auraient pu en entraver la conclusion, il a agi avec un grand sens, mais on doit insister pour que ce souverain nous fasse une fourniture de 10 mille chevaux de guerre dont nous avons le plus urgent besoin ; car nous manquons absolument de cavalerie en Afrique.
Nous le répétons donc, la seule politique rationnelle à suivre est d’imposer notre protection à l’em-
(1) A l’occasion de l’affaire du Maroc, nous avons vu les mêmes yeux taillés à facettes reproduire les exagérations de populations et de forces militaires auxquelles l’Algérie a déjà donné lieu. On évalue complaisamment la population du Maroc à 8 millions. Nous avons démontré que le Tell du Maroc était moins large que le Tell algérien; or, les populations marocaines étant dans des conditions physiques et sociales absolument semblables à celles des populations algériennes, elles ne peuvent excéder le chiffre 80 à 100 habitants par lieue carrée, ou 800 mille à un million pour le Tell et le Sahara marocains. C'est ce qui explique comment Abd-el-Kader s’y est maintenu en maître avec 5 ou 600 cavaliers, elcorament il ne peut y être à craindre pour nous.
pereur contre l’émir ; alors, l’affaire si menaçante du Maroc se réduit à de très minimes dimensions et n’imposera que de très légers sacrifices à la France; car il sufllra, pour garantir nos frontières de tout événement, de deux fortes colonnes mobiles de cavalerie : l’une à Sebdou, l’autre à Lella Maghnia.
La conclusion de la paix avec le Maroc est un échec pour l’Angleterre, qui ne se tiendra cependant pas pour battue ; elle saura soulever des embarras qui amèneront la guerre, car il lui faut la mer pour vivre : n’est-il pas certain alors, qu’une escadre comme les Anglais savent en armerquand il s’agit de frapper un coup décisif, venant à se présenter devant les côtes de l’Algérie , toutes nos troupes disséminées jusqu’au Sahara , ainsi que la presque totalité des garnisons des villes de ïlemcen, Mascara, Milianah, Medeah, Setif et Constantine devront se replier sur le littoral, pour défendre les villes de la côte.
Qui doute qu’alors l’émir ou ses kalifats reparaissant au milieu des Arabes ne renouvellent le blocus alimentaire qu’ils mirent devant notre armée, de la fin de 1839 à la fin de 1841, lequel fut suivi si rigoureusement que ni bœufs, ni moutons, ni volailles, pas un œuf même, ne nous venaient de l’intérieur, et que l’on dut pourvoir à grands frais à la subsistance de l’armée et des colons au moyen des arrivages par mer.
Or, la consommation annuelle de notre armée d’Afrique n’est pas moindre de 105,787 quintaux
métriques de viande et de 180,950 quintaux métriques de blé , sans compter celle de la population civile et indigène des villes et celle des forces qu’on dirige de nouveau dans la province d’Oran. Comment cet approvisionnement et ceux de tous genres que nécessite la guerre pourraient-ils se faire au travers d’escadres ennemies s’attachant à détruire nos batiments convoyeurs ?
Vivrait-on du produit des razzias ? Non , certes 1 Nous sommes presque sans cavalerie, et nos 20 escacadrons de spahis cessant d’étre nourris et soldés régulièrement , passeraient à coup sûr à l’ennemi avec armes et bagages. Peut-être, les 4 mille hommes de la légion étrangère, qui n’ont pas au cœur le patriotisme des Français, et que leurs officiers seront impuissants à retenir, tourneront-ils leurs armes contre la France, pour laquelle ils n’ont pas pris l’engagement de mourir de faim ; peut-être encore les 30 ou 35 mille âmes de la population civile étrangère prendront-ils fait et cause contre nous , parce qu’ils feront aussi bien leurs affaires sous la domi • nation anglaise que sous la nôtre , et qu’ils ont leur ruine à cra i ndre en sou tenant les intérêts de 1 a Fra nce .
. Rien cependant n’est préparé en Algérie pour la défense des côtes ; c’est à peine si quelques batteries pourraient résister quelques heures à quelques vaisseaux embossés. Alger, Bone et Oran ne sont entourés que d’une simple chemise incapable de résister au canon. C’est en vain que le génie a désiré des bras de l’armée pour les travaux des fortifia
cations. Sans cesse, les exigeances de la guerre arabe ont suspendu Taccomplissement de son œuvre, et souvent même les troupes du génie ont dû marcher en qualité d’infanterie.
Qu’avons nous fondé? Où sont les champs qui produiraient assez de grains pour la subsistance de l’armée! Où sont les dépôts capables de recevoir et de conserver un approvisionnement suffisant? Où sont les pâturages où se reproduiraient avec sécurité les 3 à 400 mille bestiaux qui pourraient assurer nos vivres ? Où sont même les bateaux à vapeur qui pourraient suppléera l’absence de toutes ces ressources ?
Combien donc doivent être amers les regrets de M, le maréchal Bugeaud de n’avoir point compris que la meilleure manière d’atteindre et de tenir les Arabes soumis et de pouvoir disposer de leurs ressources en bestiaux, était d’avoir une très nombreuse cavalerie. Combien, doit-il, disons-nous, regretter de n’avoir créé aucune ressource pour la reproduction des chevaux, surtout dans cette province de Bone , si calme et si riche.
Que deviendrait notre armée après quelques mois’ de blocus alimentaire par terre et par mer ? Décimée par la misère et les maladies elle serait obligée de capituler, et de se rendre à merci sans avoir pu combattre. Alors TAlgérie serait à jamais perdue pour la France, et, en moins d’un siècle, nous aurions eu trois fois la honte de voir s’échapper de nos mains une terre toute française pour devenir la proie de l’Angleterre,
On sait que le cabinet anglais s’est assuré la coopération des Arabes ; il s’est hâté de leur faire comprendre qu’il ne veut ni les soumettre aux lois européennes ni coloniser ; que son occupation se bornerait aux villes du littoral, leur laissant la libre disposition de tous le pays, et la perspective do s’enrichir en approvisionnant toutes ces villes.
Qu’on ne nous accuse pas d’avoir exagéré le danger ; nous ne saurions admettre les prétendues impossibilités où se trouve l’Angleterre de nous attaquer. Rappelons-nous les immenses sacrifices qu’elle a faits contre nous depuis 93 jusqu’en 1815 : elle saura les renouveler à propos. D’ailleurs , en bonne guerre, il faut être prêt à tout évènement et ne jamais fonder aucune espérance sur ce que l’ennemi ne fera pas.
Le gouvernement doit aujourd’hui comprendre la suite de la faute grave qui l’a engagé à effectuer la conquête générale de l’Algérie, sur laquelle notre droit subsistait, et qui l’oblige à maintenir comme condition essentielle de la soumission stérile des Arabes une armée de 80 mille hommes engagée jusqu’aux frontières du Sahara algérien , et par conséquent neutralisée pour toute opération ultérieure. Il doit amèrement regretter aujourd’hui, l’absence en Algérie d’une population française compacte, dont la présence aurait permis la libre disposition des troupes des provinces d’Alger de Titery et de Constantine, sans imposer de nouvelles charges à l’Etat. Il doit commencer à s’aper-
Cevolr que le régime militaire loin d’avoir créé quelque chose en Algérie a constamment été l’obstacle à l’arrivée des capitalistes et par conséquent des populations qui seules constituent la force réelle d’un pays. Si nous éprouvions un échec dans une lutte probable avec l’Angleterre, le gouvernement militaire tombé ne laisserait rien après lui.
Peut-être M. le maréchal Bugeaud donnerait-il son sang maintenant pour avoir un grand nombre de ces colons qui selon lui ne sont que tolérés en Algérie. Peut-être ferait-il de grands sacrifices pour n’avoir à repousser que les attaques impuissantes de l’émir sur la ligne intermédiaire de Tlemcen à Con&tantine, au lieu de le voir dans le Maroc soutenu par l’Angleterre. Le jour est donc proche où nos généraux d’Afrique apprendront que leur mission ne consistait pas seulement à combattre des hordes sans discipline. Peut-être le moment n’est-il pas éloigné où il faudra confier à des mains plus sérieusement organisatrices la gestion de nos intérêts en Afrique.
Il est encore temps, disons-nous , de conjurer le danger qui nous menace. L’Angleterre s’est trop bâtée de lever le masque ; nous pouvons encore neutraliser ses efforts en intervenant en Irlande et au Canada, en contractant alliance avec les Etats- Unis, en préparant même une descente sur le sol anglais. Profitons donc des instants ; ils sont comptés, et comprenons enfin que la conservation de l’Agérieet de la puissance de la France cxigeque nous
nous mettions sans délai en bon état de défense ^ MerS-^ eUKehir, Arzeu, Alger ^ Bougie , Gigelly et Bône^ en les approAsionnant au moins pour un an; puis (pic nous adoptions sans déUd des moyens efficaces pour implanter en A Igérie une population agricole compacte ,
C’est 500 mille citoyens français qu’il nous faut en Algérie pour être à l’abri de tous les événements ultérieurs ; c’est donc à cette œuvre que nous devons travailler sans délai par les moyens les plus énergiques. Or, nous croyons avoir démontré sans réplique que le gouvernement ne fondera rien en Algérie, s’il n’y appelle des capitalistes en leur donnant toutes les garanties des lois qui régissent la France; qu’il ne fondera rien avec ses villages de prolétaires sans ressources , et trop souvent sans aptitude aux travaux agricoles.
Mais tout en préparant matériellement la défense de l’Algérie, nous resterions sans force, si la puissanr e morale du gouvernement ne vient en aide aux efforts de l’armée et de la population. Il ne suffit pas que partout dans les Chambres on dise que l’Algérie est à jamais française , il ne suffit pas meme que cette déclaration soit dans un discours de la couronne.
Tant que ces paroles ne s’enregistreront pas dans nos lois, elles resteront sans valeur pour les nations. Quand Louis XIV joignit à la France la Franche- Comté, l’Alsace et la Flandre, ce fut par des actes législatifs authentiques ; lorsque Napoléon augmenta l’empire de la Belgique, de la Hollande et d’une partie de ITtalie, un sénatus-consulte et un décret
impérial sanctionnèrent chacune de ces conquêtes.
Comment donc nos législateurs , la presse et l’opinion ont-ils pu se fourvoyer en poursuivant MM. Thiers et Guizot de leurs demandes incessantes, afin que l’exéquatur fût demandé par l’Angleterre pour son consul à Alger; comment n’ontils pas vu que leurs exigences étaient sans portées, attendu qu’on aurait pu leur répondre : amnt (Texiger Vexéquatur pour le consul anglais à Alger , dUes-nous ce qu est V Algérie , que vous ne savez encore comment qualifier^
En se retranchant dans une argumentation sans valeur, on s’est bien gardé de soulever cette question capitale, car elle aurait provoqué la demande de la reconnaissance de l’Algérie.
Aujourd’hui , l’Algérie est une terre où stationne une armée française qui porte encore le nom de corps d’occupation. L’Angleterre a donc raison de s’obstiner à laisser à Alger un consul accrédité auprès du dey ou de la Porte ; elle fera bien d’y persister tant que nous n’aurons pas le courage de formuler un acte législatif pour la réunion de T Algérie au territoire français comme cela a eu lieu pour la Corse.
Tout l’avenir de l’Algérie est dans sa reconnaissance solennelle par la France ; quand cela sera fait , l’exéquatur deviendra une nécessité pour l’Angleterre.
Nous n’avons point invoqué dans notre argumentation, les haines de peuple à peuple, mais les né-
cessités de leur existence ; nous avons fait voir que l’empire des mers , leur libre pratique et particulièrement celle de la Méditerranée sont des questions de vie et de mox't pour l’Angleterre, et qu’il est pour elle d’un impérieux devoir de renverser tous les obstacles qui peuvent l’entraver dans son avenir commercial, et particulièrement celui qu’elle rencontre dans la domination de la France en Algérie.
Mais nous croyons avoir démontré que, réunie à la mère-patrie, l’Algérie en augmentera en peu de temps la richesse et la force, car alors la France sera augmentée de 12 mille lieues carrées de territoire couvert d’une population française.
Qui donc, en France, oserait assumer sur lui le sacrifice de cet avenir de grandeur aux exigeanccs d’une pohtique étrangère ?