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CHAPITRE VII

Organisation de l’Algérie.

Si le contenu des chapitres précédents est bien présent à l’esprit des lecteurs , les points saillants de notre argumentation doivent être pour eux.

1° Que le peuple français est éminemment pourvu du génie de la colonisation, mais à la condition que chaque colon retrouvera, dans sa nouvelle patrie, ses droits de citoyen et les institutions de la métropole ;

2® Que le gouvernement militaire des Romains n’a rien fondé de stable en Afrique, même après sept siècles de durée ; qu’après sa chute il n’a laissé aucune trace vivante de son passage.

3° Que le-s ressources militaires et financières des Arabes sont à peu près milles, attendu la faiblesse du cliiffre de la population; que ces populations n’ont jamais pu mettre un seul instant en danger le plus chétif de nos établissements, conséquemment que leur soumission n’a jamais été une condition essentielle de sécurité pour nos établissements africains. Que le moyen le plus efficace de les dominer est une nombreuse cavalerie.

io Que le danger qui menacera un jour notre domination en Afrique, ne viendra jamais du sud, ni des Arabes, mais du nord, de la mer : que le moyen

le plus sûr de le conjurer est, avant tout, de doïv ner à nos établissements de la cote, toute la force nécessaire pour résister à une attaque par mei^ et à un débarquement, puis de porter le chiffre de la population française assez haut pour que la popu* lation civile et Tarmée puisent vivre des ressources du pays, sans avoir besoin, en cas de guerre maritime, des vivres de l’Europe et de celles des Arabes.

5° Que^ l’Algérie ne peut être colonie ^ mais qu’elle doit faire partie intégrante du territoire français, attendu que Bône, Alger et Oran ne seront qu’à 68 heures de Paris, lorsque le chemin de fer de Paris à Marseille sera fait (c'est-à-dire plus près que ne le sont aujourd’hui Marseille, Perpignan , Bayonne, etc.); que les Arabes sont un élément de colonisation à peu près nul, parce qu’ils n’encouvrent le sol qu’à raison de 78 par lieue carrée, et que c’est 420 Français que nous avons à appeler en Algérie par lieue carrée ;

6° Que le commerce futur de notre établissement africain doit porter principalement sur les 424,632,769 fr. de produits que la France tire annuellement de l’étranger, et qui sont naturels à l’Algérie ; conséquemment que tous nos efforts doivent tendre à mettre l’Algérie en état de les fournir au moyen d’une population agricole considérable.

7® Que, sans la garantie de nos lois, l’établissement d'un peuple en Algérie est impossible ; car sans garantie pas de capitaux, et sans capitaux pas de travailleurs. Que le gouvernement militaire s’est

fourvoyé en voulant n’établir que des prolétaires en Algérie ; que le progrès par ce mode est non-seulement inappréciable mais ruineux ;

8° Que le gouvernement militaire a toujours été l’obstacle à l’établissement d’un pouvoir civil sérieux; qu’il est antipathique à l’établissement de la commune et des autorités municipales, qu’il est incapable d’aucune fondation stable (1), attendu que son principal caractère est la mobilité et l’absence d’attache aux localités ;

9^^ Enfin, que le gouvernement militaire a nonseulement été l’empêchement de toute colonisation, mais qu’il a manqué de sagacité en laissant à découvert tous nos établissements de la côte, seuls et véritables boulevarts de notre puissance en Afrique , pour s’acharner contre un ennemi depuis longtemps reconnu impuissant ; qu’en rejetant Abd-el-Kader dans le Maroc, il n’a pas su prévoir qu’il amènerait nécessairement la France à se trouver face à face avec l’Angleterre.

Il demeure dès lors constaté que nos places de la côte ne sont point en état de défense, et que lei ressources de l’Algérie sont insuffisantes pour assurer sans les envois des vivres d’Europe, la subsi-

(1) Voici un échantillon du savoir-faire du régime militaire en fait d’organiialion municipale. En 1835, la banlieue d’Alger fut divisée en Communes rurales; on y nomma un maire et deux adjoints, dont l’un indigène. Ce trio devait délibérer sur tontes les questions qui, en France, sont dans lei attributions des conseils municipaux. On continue à former de pareilles communes.

Stance de l’armée et de la population civile. Eiilin, que si notre armée d’Afrique vaincue par les privations vient à succomber, il ne restera aucune trace des institutions militaires par lesquelles on prétend gouverner l’Algérie.

Qu’on ne nous accuse point ici d’être l’adversaire de l’armée. On comprendra qu’ici nous ne protestons que contre l’insuffisance du gouvernement militaire pour fonder. Nous ne protestons que contre la résistance qu’il a toujours apportée à la concession des institutions civiles indépendantes , seules aptes à développer le progrès et à garantir les droits de chacun.

En Algérie comme en France le gouvernement ne peut ni ne doit émaner du ministère de la guerre ni d’aucun ministère spécial. Que le ministère de la guerre apporte dans la gestion de nos affaires d’Afrique sa part d’action, rien de plus légitime, mais qu’il reste strictement renfermé dans ses attributions , et qu’il cesse enfin d’étouffer à leur naissance les institutions sans lesquelles un peuple ne saurait exister ; voilà la justice. Ce n’est point une opposition aveugle que nous faisons , nous demandons que l’Algérie soit protégée par toutes les forces gouvernementales, au lieu d’être opprimée par le ministère de la guerre ou par tout autre.

C’est avec joie que nous avons vu le ministère de l’instruction publique revendiquer la part d’action en Algérie ; toutefois, nous n’avons pas com-

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pris en quoi il devait s’entendre avec le mini^ire de la guerre pour l’exercer.

Que chaque ministère se réveille donc enfin, et le problème, si compliqué en apparence, se résoudra aisément.

Âujoui'd’lïiii, la seule initiative efficace de rarméc en Algérie doit être celle des travaux des routes et des fortifications des places de la côte. Elle appartient à l’armé du génie, dont faction a été si souvent paralysée par les exigences sans nombre d’une guerre dans un pays sans ressources. Ce qu’il y a de plus pressant à faire, c’est la mise en bon état de défense de Mers-cbkebir, d’Arseu, d’Alger, de Bougie, de Gigelly et de Bone. Tous les projets sont faits ; il ne manque plus au génie que de l’argent et des bras.

Pendant que cette tâche immense s’accomplira, il faut que le gouvernement apporte, sans retard, scs soins à organiser le pays sur des bases fixes.

Organisation de V Algérie,

cc Quiconque, dit Machiavel , s’empare d’un État a n’a qu’un moyen pour s’y maintenir; ce moyen t consiste à établir toutes choses nouvelles.... Il « faut bâtir de nouvelles villes, abattre les anciea- « nés, transplanter les'habitants d’un lieu dans un « autre; enfin ne rien laisser dans cet État, qui ne « subisse quelque changement, afin qu’il n’y ait ni <K rang, ni grades, ni honneurs, ni richesses qui ne « soient tenus du conquérant. »

Àvons-ûous suivi ea Afrique une ligne de conduite q?ii sessemble en rien aux prescriptions si sages de Machiavel. Ne roulons-nous pas depuis 14 ans dans le cercle vicieux des idées d’organisation des Arabes par les Arabes, sans avoir passé un seul instant à rorganisation des Arabes par les Français.

Pendant 10 ans, nous avons laissé le pays dans uneanarcliie complète, ce qui, aux yeux des Arabes, devait être un signe certain d’abandon. Puis, passant subitement en 1840, d’une extrémité à l’autre, nous avons cru que pour les soumettre, il fallait parcourir le pays, le fer et la torche à la main; et enfin, loin de faire, comme le dit Machiavel, toute chose nouvelle, nous avons, comme de maladroits et serviles imitateurs, imaginé d’opposer nos aghas aux khalifats d’Ab-el-Kader, avec cette différence cependant que nous sommes constamment restés au-dessous de l’organisation fondée par l’émir. Il avait choisi des hommes influents, riches et guerriers ; nous avons pris les premiers intrigants venus. Nous avons compromis pour eux l’institution royale; car bon nombre d’entre eux ont déjà été destitués , comme incapables de remplir leurs fonctions , ou pour des méfaits qualifiés.

Comme Arabe, Ab-el-Kader avait choisi avec connaissance de cause; comme Français, nous nous sommes laissés duper. On a cédé au désir de présenter des résultats. Tout s’est fait sur le papier , mais, en réalité, l’organisation n’existe pas. Nous payons nos aghas à 25 mille francs par an, et nous avons

oublié qu’en 1832, notre aglia Sidi Einbarek, qui avait 72 mille francs, a fait défection.

Nos aghas n’existent qu’à l’aide de nos colonnes mobiles; hors de la présence de nos troupes, ils sont sans crédit et sans force.

Dernièrement encore, chez les Kabaïles, entre Delys et Bougie, nous avons jeté à la hâte une gandoura sur les épaules d’un jeune homme presque oublié, lé fils de Benzamoun, sans avoir le moins du monde entamé la puissance de Beii-Salem que nous allions combattre.

Dans la jirovincc d’Ch'an, nous avons revêtu un officier français du titre d’agha, oubliant que ce n’est pas à nous à nous faire Arabes, mais que c’est aux Arabes à reconnaître nos chefs Français avec leurs titres et leurs costumes français.

Quelle est en effet la garantie que peuvent nous offrir les aghas que nous nommons ? Ont-ils une initiation quelconque à nos mœurs , à l’œuvre que nous avons entreprise? Suffit-il de l’institution royale pour leur donner l’aptitude et le dévouement qui leur manquent? Nous avons cru nommer des agents pour le compte de la France, et nous n’avons fait autre chose que de nommer des agents arabes encore tout imbus des vices de l’autorité indigène ; la concussion est restée dans leurs habitudes, car elle est le signe de l’autorité chez ces peuples. Sans doute ils ont le désir de conserver l’autorité que nous leur avons conférée, mais à la

condition de rester Arabes et en maintenant leurs administrés aussi Arabes que possible.

S’il fallait en donner un exemple nous citerions celui du bey Jussuf à Drean , en 1830. bien que chef d’escadron de 8[)ahis , il avait cru devoir abandonner tout insigne d’autorité fraru^aise pour revêtir tous ceux de la dignité arabe. Cependant nul indigène plus que lui avait progressé vers les idées françaises.

Machiavel conseille d’abattre les anciennes villes.

Les villes arabes, très rares, une fois en notre possession, subissent des changements qui érjuivalent à la démolition.

Il veut fju’on transplante les habitants d’un lieu à un autre.

Il sera indispensable d’appliquer cette mesure à quelques tribus turbulentes. La fuite deslladjoutesa rendu la tranquillité à la Mitidja ; quant aux autres tribus plus paisibles, il faudra les resserrer peu à peu dans des limites plus étroites, en les rendant, au moyen de titres authentiques, propriétaires individuels des terres, dont nous leur laisserions la jouissance, leur achetant de gré à gré ou les expropriant, moyennant iudtmniUtfréalaùicy de tout le 8ii[)erüu. Kousdevronsalx^lirla razzia qui serait punie à l’instar du vol à main armée afin de leur donner confiance dans la possession de ce qui est à eux, et de les stabiliser en leur apprenant par la sécurité, qu’ils peuvent hal>iter mieux que des tentes, cultiver plus que du blé.

Mais nous insistons pour l’adoption immédiate des changements que Machiavel conseille, quant aux circonscriptions territoriales ; savoir :

V La réunion de l’Algérie au territoire français par une loi , afin que le nom Algérie soit remplacé sur la carte par celui de France;

. 2° La transformation des provinces de Constantine, de Titteri, d’Oran, en 22% 23® et 24® divisions militaires, indépendantes entre elles, mais ressortissant au ministère de la guerre, quant aux attributions militaires ;

3® La formation immédiate de trois départements, savoir : 1® celui de la Seybouse , chef-lieu, Bone; 2® celui de la Mitidja , chef-lieu , Alger ; 3® celui de la Tafna, chef-lieu, Oran : le premier, limité par le littoral , la frontière de Tunis, et une route passant par Tiffech, et se dirigeant par Temlouka,Constantine,Milah, surGigelly, et contenant un territoire d’environ 850 lieues carrées ; le deuxième, par le littoral et par une route partant de Chercbell et passant par le Kantara du Cheliff , Médéah, Hamza et Delys, et comprenant environ 600 lieues carrées ; le troisième , par le littoral et la frontière du Maroc, et par une route passant par Tlemcen , Mascara, Callah etMostaganem , contenant environ 700 lieues carrées. Cettedivision aurait l’avantage d’enclaver presque toutes les villes de la ligne intermédiaire du Tell et tous les points maritimes les plus importants, sauf cependant Bougie.

Ces trois départements, subdivisés en arrondisse-

ments, cantons et communes, recevraient sans retard les lois et institutions françaises, seraient administre s par trois préfets , par des sous-préfets , des conseils de préfectures et des conseils généraux qui se formeront au fur et à mesure de l’arrivée des colons principaux.

Pendant que la colonisation se dévelo ppera dans les trois départements , à l’aide des capitaux et de l’industrie particulière, on divisera, au fur et à mesure que cela sera possible, les territoires environ, nants en capitaineries dont les chefs-lieux seraient à une journée en dehors de la route, limite de chaque département (1).

Cette division du territoire est fondée sur ce que les Arabes connaissent parfaitement le titre de capitaine (captan) qu’ils donnent à tous les chefs militaires par opposition à celui de rnercante (marchand) qu’ils attribuent à tous les civils (2).

Chaque capitainerie serait commandée par un capitaine français, avec un lieutenant et sous-lieutenant sous ses ordres. Sur l’emplacement choisi pour le

(1) Voir la carte.

(2) Dans notre ouvrage, V Algérie prise au sérieux, nous avions proposé de laisser en dehors des départements, sauf la province de Constantine, tout le reste du pays, sous le commandement d’Ab-el-Kader, dont nous avions démontré l’impuissance à grandir en présence des moyens que nous proposions; nous avions fait voir que ce choix nous était dicté par la certitude acquise que, seul des indigènes, il avait une influence réelle sur les Arabes et saurait les maintenir; mais les craintes chimériques de son agrandissement, propagées habilement par l’influence militaire et la guerre qui a été faite depuis, nous forcent à retirer notre système, pour proposer de nouvelles combinaisons.

chef-lieu d’une capitainerie et, à l’aide des troupes, h on bâtirait une maison caserne , pouvant contenir 50 hommes d’une gendarmerie française à pied , formée pour le pays , et 20 gendarmes à cheval.

La caserne serait entourée d’une enceinte en muraille, flanquée et formant une cour, la plus vaste possible ; une des ailes de la caserne serait destinée au logement des personnes civiles ci-après , savoir :

Ln maire , faisant les fonctions de juge, un greffier, un médecin, un ecclésiastique sachant l’arabe et un interprète.

Dans l’enceinte, serait aussi une chapelle ; car notre indifférence religieuse est plus odieuse aux Arabes que notre qualité de chrétien. L’enceinte contiendrait une infirmerie où les Arabes seraient reçus (1).

Au besoin, on y joindrait une école sous la direction de l’ecclésiastique et de l’interprète. Ce dernier, comme on le sent, ne devrait point être pris, comme cela se fait aujoui'd’hui, sur le pavé d’Alger sans aucune garantie.

Les fonctions de Scheik, deChaouch, de Cadi, etc. , seraient abolies, on ne tolérerait que les muphtis, car leur suppression serait une attaque trop directe à la foi des indigènes.

(1) Le prêtre et le médecin doivent être les premiers anneaux qui rapprocheront de nous les Arabes. En 1833, M. le docteur Giscard, attaché au bataillon de Zouaves, avait établi, à Delhi Ibrahim, une infirmerie arabe qui n’a jamais chômé, ét dans laquelle nous avons même vu quelques femmes arabes.

La législation, mise en ligueur dans les capitaineries serait un choix judicieux des principaux articles de notre Code civil et de notre Code pénal.

Les dispositions de ce dernier Code seraient, autant que possible, transformées en amendes.

Dans chaque capitainerie, et selon son importance, on solderait de 15 à 20 cavaliers arabes pour faire la police de la capitainerie, la garnison ne devant que prêter main-forte à ces cavaliei’S arabes.

Tous les chefs-lieux des capitaineries communiqueraient entre eux, au moyen d’une route que l’armée construirait, et qui serait entretenue et ferrée par des cantonniers.

Sur ces routes, seraient faites de fréquentes patrouilles par les garnisons des capitaineries.

Les casernes seraient, autant que possible, divisées en chambres, qui recevraient les gendarmes mariés.

On tolérerait dans chaque chef-lieu des capitaineries un certain nombre d’habitants civils, mais avec la condition de bâtir des maisons ou enclos en maçonnerie.

Il serait fait, à chaque gendarme et à chaque habitant civil, une concession de terrain, ainsi qu’aux officiers et aux fonctionnaires.

En aucun cas, les chefs dieux des capitaineries ne pourraient être à plus de quatre myriamètres les uns des autres.

On conçoit que le pays ne pourrait recevoir immédiatement dans son entier cette organisation ,

mais successivemeat, en commençant sur les zones extérieures des départements.

Six capitaineries seraient sous les ordres d’un chef de bataillon, et relèveraient des généraux commandant les brigades.

En se rappelant le contenu du chapitre II, on ne sera plus arrêté dans l’exécution de ces projets par la chimère d’une invasion arabe dans nos départements. D’ailleurs, elle serait rendue impossible par le système des chemins de ceinture de ces départements et des colonnes mobiles, ainsi que nous l’avons développé dans notre ouvrage, V Algérie prise au sérieux^ au chap. IV (1).

Si l’autorité de Machiavel ne semble pas suffisante, nous invoquons celle de Sieyès : « Ce n’est, a-t-il <( dit, qu’en effaçant les limites des provinces qu’on « parviendra à détruire tous les privilèges locaux. « Ainsi, il sera essentiel de faire une nouvelle divi- « sion territoriale par espaces égaux partout. Il n’y « a pas de moyen plus puissant et plus prompt de « faire sans trouble de toutes les parties de la F rance,

U un seul corps, et de tous les peuples qui la dm- « sent une seule nation. »

Les commentaires ici sont inutiles , chacun sait comment s’est réalisée en France la fusion des provinces en un seul corps de nation.

Le tableau suivant et la carte jointe à l’ouvrage donneront une idée de l’organisation proposée, et surtout de ce qu’il est possible de réaliser sans retard.

(1) Voir la noie l, dans laquelle ce système est reproduit.

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