ORGANISATION POSSIBLE IMMÉDIATEMENT
Les tx'ois départements algériens ayant ensemble une surface d’environ 2,000 lieues carrées, pourront recevoir une population française de 81-0 mille âmes, ^ si les Arabes restent, et de 1,000,000, si les Arabes se retirent dans les capitaineries (1). Quand ce pas sera fait, alors la conquête sera achevée, car au sud et au nord, elle sera inattaquable, et elle pourra vivre de ses propres ressources. Puis, lorsque les 3 départements précités seront peuplés, il y aura lieu d’en former de nouveaux avec les capitaineries qui seront toutes préparées à recevoir cette organisation.
Il serait superflu d’entrer ici dans de plus grands détails; le système qtie nous proposons est connu, il fonctionne en France : il ne s’agit què de l'appliquer à l’Algérie.
L’innovation des capitaineries n’est qu’une application des principes de Machiavel et de Sieyès ; par leur moyen, on fera passer successivement tous les Arabes sousTadministration directeetimmédiate des Français, on les préparera à recevoir notre organisation sociale complète, en passant du simple au composé, sans avoir recours aux hommes spéciaux.
L’état social de la France est arrivé à ce point de
(1) Il est bien entendu que les Arabes qui resteront sur le territoire des deparfernents devront accepter en tout et pour toùt l’organisation française; ils seront libres, du reste, de se retirer dans les capitaineries où on leur concédera un territoire équivalent à celui qu’ils abandonneront.
perfection, qu’il ri’y a plus d'homme indispensable pour la gestion des interets nationaux. Ce serait donc folie de ne pas profiter en Algérie de tous nos avantages.
Nous trouvons, dans rarmée, un exemple palpable de la réalisation de nos idées : avec de bons cadres et une moitié de soldats expérimentés, on peut utiliser une autre moitié d’hommes beaucoup moins exercés^ c’est-à-dire une moitié de conscrits ; la masse des instruits enserre et entraîne les ignorants qui, sous l’empire d’une pratique de tous les jours et par Texemple des instruits , acquièrent en peu de temps l’expérience qui leur manque.
Il faut qu’il en soit de même en Algérie : nous avons prouvé que les indigènes ne couvraient le sol qu’à raison de 78 ou 80 par lieue carrée, et qu’il y avait place dans chaque lieue pour i ou 5 cents Français : ces derniers doivent être nos cadres et nos soldats civilisateurs. Il ne s’agit que de les appeler promptement dans le pays \ alors les iVrabes, semblables aux conscrits qu’on place au milieu de cadres et de soldats exercés, progresseront indubitablement plus rapidement par l’exemple et la pratique que sous l’enseignement et les théories hasardées des hommes qui se prétendent initiés.
Les enfants arabes ont une merveilleuse facilité à apprendre le français ; ils le parlent purement et sans accent. Les indigènes comprennent mieux notre langue que nous ne comprenons la leur : renoncerons-nous à cet avantage immense , en croyant l’é-
tude de l’arabe indispensable pour gouverner les indigènes? Jusqu’à présent, peu de Français sont parvenus à parler l’arabe de manière à être parfaitement compris , et pas un peut-être ne peut lire couramment sans équivoqiier. Conséquemment , notre langue doit devenir celle de l’Algérie.
Arrière donc tous les hommes soi-disant spéciaux; imposons aux vaincus notre civilisations et notre langue; puis, sans nous traîner dans les prétendues nécessités des transitions, des ministères spéciaux, etc., organisons dans les trois départements précités notre état social français dans toute son étendue. Les Arabes s’éclaireront plus en voyant le jeu .de nos institutions que par l’aspect du chaos administratif qui, jusqu’à présent, a été mis sous leurs yeux, et qu’on voudrait y perpétuer, disons-le nettement, au profit de quelques intérêts particuliers.
Admettons au rang de citoyens français tous les indigènes au fur et à mesure que nous les aurons encadrés dans nos rangs, mais soyons très réservés de cette faveur envers les Européens qui n’y seront pas propriétaires fonciers et qui ne viendront s’installer dans notre France africaine que pour y vivre en parasites sans s’occuper de la fertilisation du sol.
L’opinion s’éclaire sur l’Algérie; ce n’est plus pour la France une terre lointaine et mystérieuse ; l’obscurité qui la couvrait s’est dissipée; l’Algérie est devenue une France où le mouvement ascen-»-
dantdela population et des affaires se produit par le simple espoir d’une amélioration sociale. Ne transformerait-on pas bientôt ce mouvement en un courant impétueux si l’organisation que nous proposons était réalisée, si la légalité succédait à l’arbitraire et à la confusion des pouvoirs ?
Déjà 65 mille habitants civils existent en Algérie; et sans doute, avant peu, ce nombre s’augmentera. Quand Usera à 100 ou 150 mille, et quand les terres cultivées donneront de riches récoltes, le gouvernement, pour rentrer dans ses dépenses , demandera au pays un autre revenu que celui provenant de l’impôt indirect; alors naîtra l’impôt direct, savoir : la contribution foncière, la contribution personnelle et mobilière et celle des portes et fenêtres.
Depuis longtemps déjà, sans qu’on s’en doute, le premier pas vers l’assimilation est fait; on paie déjà, en Algérie, une partie de l’impôt qui donne des droits politiques, c’est celui des patentes. Avant peu, la contribution mobilière et personnelle sera exigée ainsi que celles des portes et fenêtres ; il ne restera plus à demander que la contribution foncière. Nous espérons que la prospérité croissante du pays hâtera cet instant, qui sera le signal inexorable de son admission au titre de territoire français.
Mais l’impôt direct étant essentiellement un impôt de répartition dont la législature fixe la quotité pour chaque département, ne faudra-t-il pas alors l’autorité départementale (la préfecture) pour répartir le contingent entre les arrondissements, l’au-
torité d’arrondissement (la sous-préfecture) pour le faire entre les communes , enfin l’autorité communale pour établir la quoie part des individus et garantir les droits de la commune? Ne faudra-t-il pas, en cas de réclamation pour cause de surtaxe, comme en France, le conseil général qui statue souverainement sur ces réclamalions, et qui constitue la garantie de chacun des contribuables ?
L’impôt direct ne pourra donc être exigé sans entraîner avec lui toutes ses conséquences ; savoir, la concession des droits qui résultent de l’obligation pour tout citoyen de participer, chacun selon ses facultés, aux charges de T Etat. Renoncera-t-on à cette ressource pour n’accorder aucun droit?
C’est en vain que l’on prétendrait avoir assez fait pour les Français de l’Algérie, en leur accordant les droits civils : comment aurait-on pu les leur contester ? Mais nos Codes civil et pénal ne régissent que les droits concernant la famille et la propriété ; ils ne constituent pas une organisation sociale ; ils ne contiennent pas la théorie des devoirs sociaux, c’est-à-dire les conditions de la réunion des Français en société : il est un autre Code dont on ne
pourra bientôt plus priver l’Algérie, c’est le Code de la législation administrative de la France, lequel présente l’organisation la plus forte et la plus sage, celle qui offre des garanties pour tous les droits, pour tous les intérêts.
Quand donc la population algérienne aura seulement atteint le chiffre de 100 mille âmes, toutes les
garanties de l’état social de la France deviendront indispensables, autrement l’armée aurait peut-être, i outre la tache de contenir les Arabes, celle de surveiller les colons las du joug de l’arbitraire et d’une administration exceptionnelle.
On doit se souvenir que le motif qui occasionna la prise d’armes des Américains contre les Anglais, fut le refus obstiné de la métropole de laisser contrôler les contributions par les autorités locales. Lors donc que l’Algérie sera assez puissante, elle réclamera sa place dans cette législature chargée de voter sa part d^’impôt. Quel inconvénient y a-t-il à pourvoir d’avance à ce besoin avant qu’il amène des collisions entre la France et l’Algérie?
Avant 5 ans, sans doute, Alger, Bone et Oran ne seront qu’à 68 heures de Paris par le moyen du chemin de fer de Paris à Marseille. Comment conserver l’espoir de retarder au delà de ce terme l’assimilation que nous demandons ici ?
Il ne faut donc plus s’illusionner et retarder le progrès. On devra repousser comme rétrogrades toutes ce& fixations de limites au delà desquelles les transactions et les installations sont interdites. Ne sont -ce pas les hardis pionniers de l’Amérique qui ont conquis le territoire des Etats-Unis? En vain l’on Vestplaint que la colonisation a plusieurs foi s entraîné trop loin l’autorité; ce n’est pas la colonisation quia marché trop vite, c’est toujours l’administration qui s’est montrée incapable de suivre l’activité des colons. Aujourd’hui , après 14 années d’irrésolu-
tion, d’incertitudes et de fautes, il est temps d’aborder le seul système rationnel, savoir celui de l’assimilation de l’Algérie à la France; car c'est le seul qui aura pour résultat d’augmenter le sol français de 12 mille lieues d’un pays fertile, de transformer 4 millions de prolétaires en 4 millions de citoyens aisés, et par conséquent de grandir la puissance de notre patrie.
Peut-être, dans ce pays, sur lequel ne pèse point encore un onéreux passé , pourrons-nous étudier avec fruit les réformes à apporter au régime hypothécaire; peut-être , par l’écoulement en Afrique de l’excès de nos travailleurs, oserons -nous aborder le grand problème de l’extinction du paupérisme et de l’organisation du travail, graves questions auxquelles on n’ose toucher en présence de la dangereuse armée qu’ellès intéressent à un si haut degré.
Si on adopte l’organisation proposée dans le présent chapitre, l’augmention rapide des communications de la France avec un pays où l’absence de légalité ne sera plus un motif de ré pulsion, nécessitera de nouvelles lignes de bateaux à vapeur, savoir : Une ligne de bateaux à vapeur de Cette à Oran pour la 24® division militaire et le département de la Tafna. Un départ aura lieu de chacune de ces places une fois par semaine : on toucherait à Port- Vendre, Barcelone, Valence et Carthagène.
2“ La ligne existante entre Marseille et Alger tous les cinq jours resterait la même, touchant tous les quinze jours alternativement à Mahon et à Palma.
3° Enfin celle de Toulon et B6ne, destinées à desservir la correspondance de la 22® division militaire et du département de la Seybouse. Elle aura lieu une fois par semaine; on pourrait toucher à Ajaccio et à Cagliari.
A ce propos, nous croyons qu’il serait important d’assujettir les indigènes au service de notre marine plutôt qu’à celui de terre. Dans le premier (1), ils pourraient rendre de grands services et augmenter le nombre de nos’marins, tandis que dans le second, ils peuvent devenir dangereux sans être d’une utilité reconnue (2).
En même temps que les travaux des fortifications seront poussés avec activité sur la côte, une grande partie de nos troupes devra être appliquée sans délai aux travaux des routes stratégiques ; savoir :
1° Celle de Cherchell à Miliana (par la montagne) de Miliana à Médéa, à Hamza et à Delys ;
2"" De Tlemcen à Mascara, à Mostaganem ;
3® DeBône à Guelina, Tiffech, Temlouka, Constantine, Mila et Gigelly ;
4® Celle de Hamza à Sétif.
(1) Nous renvoyons au travail de M. Bonfils, lieutenant de vaisseaux, pour Tapplicalion des indigènes au service de mer.
(2) Il serait cependant bon d’avoir, dans chaque division militaire, une compagnie de guides, mais organisées comme l’avait fait, en 1841, M. le chef d’escadron d’Allonville. Comme guides et éclaireurs, les Arabes ont rendu de grands services, tandis que, comme cavalerie, ils coûtent fort cher, et ne peuvent suppléer nos régiments français.
5* Enfin les routes des chefs-lieux des départements aux principales villes.
Constantine, Sétif, Médéah, Miliana, Mascara, Tlemcen et Sebdou deviendront les stations des principales colonnes mobiles de notice cavalerie, dont le chiffre, pour dominer réellement les populations, doit être porté à près de 20 mille, y compris une nombreuse gendarmerie. Avec 2 mille hommes de cavalerie danschacune de ces places, la ligne des postes sahariens deviendra sans aucune importance, car pendant l’été, lors de l’arrivée des Saharis, nos colonnes de cavalerie s’y montreront sans peine et sans grande fatigue assez souvent pour y maintenir l’ordre et la tranquillité ; elles y seront même plus efficaces que les garnisons d’infanterie prisonnières dans Thaza, Tekedemt, Tiaret, Saïda, etc., et y périssant de nostalgie.
Les troupes d’infanterie dont on pourra réduire successivement le chiffre, devront être particulièrement destinées à garder les côtes.
Une dernière observation : Jusqu’à présent, le gouverneur a plus été général en chef que goiwer-fleur; aujîiiird’hui même, la guerre le préoccupe entièrement. Il est remplacé à Alger par un gouverneur intérimaire, qui, malgré ses bonnes intentions, ne peut agir librement; les affaires languissent, l’impulsion n’existe pas, l’organisation fait défaut.
Nous concevons qu’à cause de la victoire de l’Isly, le gouvernement militaire soit encore environné
d’un certain prestige; mais, nous en appelons au gouverneur général lui-même, ne serait-il pas mieux pour lui et pour les intérêts civils, qu’il pût rentrer dans son palais sans être assailli par les réclamations nombreuses de tous les intérêts en souffrance, par des demandes d’audiences pour régler mille et une affaires du ressort de l’autorité civile. Ne serait-il pas mieux qu’il fût général en chef, que les directeurs et sous - direceturs de l’intérieur fussent préfets et qu’il y eût des conseils de préfecture chargés de démêler tout ce contentieux administratif, qui ne devrait jamais avoir accès dans les bureaux de la guerre, où ils ne reçoivent jamais une solution satisfaisante?
Alors, les attributions de chacun seraient parfaitement définies et limitées, alors le progrès naîtrait forcément, par suite de l’ordre résultant de la rentrée de tous les fonctionnaires dans le cercle de leurs devoirs.
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