‹ Les Déplacements du Pole Monétaire et ses Conséquences Economiques de 1914 à 1923Chapitre 33 sur 37 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les Aspirations et les Déceptions du Marche Américain

Les divers phénomènes économiques : commerce extérieur, ouverture de crédit, rapatriement de valeurs monétaires, mouvement de l’or — ont eu, sur la situation du marché monétaire américain, une répercussion que l’on peut synthétiser de la façon suivante :

À la date du 1” juillet 1914, le total du numéraire existant aux Etats-Unis s'élevait à $ : 3.738.288.871. Au 1° juillet 1919, ce total était passé à $ : 7.588.473.771. Le total des monnaies effectivement en circulation s’élevait, le 1° juillet 1919, à $ : 4.842.235.415, contre $ : 3.402.015.427 au 1‘ juillet 1914. En d’autres termes, les moyens de paiement s’élevaient à $ : 34,35 par habitant en juillet 1914, et à $ : 45 par habitant en juillet 1919. Bien que le total du numéraire existant dans le pays eût doublé il n’y eut, pour la monnaie en circulation,

u’une aucmentation inférieure à 50 %, parce qu’une [æ] ;

grande partie de l’or importé dans le pays, à la suite des échanges résultant de la guerre, fut conservée dans Îes Banques de Réserve Fédérale, comme une réserve supplémentaire. L'or, en circulation, en juillet 1919, avait diminué d’un tiers par comparaison avec le mois de juillet 1914. L'augmentation nette de moyens de paiement en circulation est représentée dans une large mesure par l’émission des billets de la Réserve Fédérale, dont le total s'élevait, le 1° juillet 1919, à environ $ : 2.500.000.000.

Quant aux dépôts en banque, la comparaison est plus difficile à établir. Le total des dépôts, pour toutes les banques des Etats-Unis qui ont publié leurs bilans, atteignait, le 29 juin 1914 : $ : 21.329.709.000.

Il est impossible de donner avec exactitude absolue le chiffre correspondant à la date du 30 juin 1919. Aux environs de cette date, on dispose des chiffres suivants :

Dépôts dans les Banques Nationales $ : 15.924.865.000 Dépôts dans les Banques de Réserve FÉTÉTAle SELS ES en Pr RARE 2.436.757.000

Le 29 juin 1918, on relevait dans les chiffres publiés par les banques autres que les Banques Nationales et celles de la Réserve Fédérale, le chiffre total de $ : 17.750.005.000 pour les dépôts de toute nature. Si, de 1918 à 1919, ce total n’avait pas varié (il est certain qu’il a dû augmenter), on peut évaluer à $ : 36.111.727.000 le chiffre des dépôts de toutes les banques qui ont publié des statistiques, à la date du 30 juin 1919.

À cette même date, 9.000 banques étaient affiliées au Federal Reserve System : en fait, tous les grands établissement de banque du pays y ont adhéré. Les billets de la Réserve Fédérale, gagés sur du papier de commerce,

et garantis par des réserves d’or, font maintenant, d’une façon permanente, partie intégrante de la monnaie en circulation dans le pays. Les billets de banque de la Réserve Fédérale sont une nouvelle forme de monnaie. Ces billets avaient été primitivemement émis pour prendre la place des billets des Banques Nationales qui pourraient être retirés de la circulation. Mais on a trouvé pour eux un nouvel usage : pendant la guerre, les Etats-Unis, afin de satisfaire partiellement la demande continuelle d’argent qui émanait des pays d'Orient, ont fondu ou retiré de la circulation des millions de dollars d'argent. Les billets de banque de Réserve Fédérale les remplacèrent.

Tout au moins étaient-ils solidement gagés par les afflux d’or. Et ceux-ci tout d’abord ne purent provoquer une inflation des prix. Ils arrivèrent dans un pays ayant une circulation monétaire -insuffisante, étant donnée l'importance des transactions commerciales à l’intérieur et à l'extérieur. La preuve en est dans ce fait que les moindres déplacements de numéraire, à l’intérieur des Etats- Unis, à l’époque des règlements de récoltes, notamment au cours des mois de janvier, février et mars, y provoquaient régulièrement un renchérissement de l'argent dans des proportions que l’on ne connaissait dans aucun autre pays. Par conséquent, il est très exact de dire que les afflux d’or aux Etats-Unis dans les premières années de guerre, en 1915 et 1916, ne constituaient nullement un élément d'inflation. Ces arrivées de métaux précieux aux Etats-Unis venaient renforcer un stock métallique notoirement restreint.

On ne peut prétendre que pendant les premières années de guerre, jusqu'en avril 1917, époque de l’intervention des Etats-Unis dans la guerre, les afflux

d’or aient constitué un élément d'inflation aux Etats- Unis, donc que l’or ait perdu de sa puissance d’achat. Au contraire, il faut constater, à partir de 1917, un accroissement du coût de la vie. Les nombres indices passent de 120 en 1916 ; à 187 en 1917 ; à 198 en 1918 ; à 219 en 1919 ; à 262 en 1920. Ce résultat est dû d’abord au rôle joué par les ouvertures de crédit dès les premières années de guerre. Dès 1915, l’Angleterre et la France ont été obligées de recourir à ces modalités et dès les années 1915 et 1916, on constate une augmentation sensible dans le volume des dépôts des Banques de Réserve Fédérale aux Etats-Unis et dans le volume des dépôts des autres banques. C’est bien Ià la cause qui a provoqué, en partie, l'accroissement du prix de la vie.

Ce n’est pas la seule, bien entendu. Cet accroissement du prix de la vie a été intensifié par suite des larges consommations de l’Europe, soustrayant des tranches énormes de biens matériels aux Etats-Unis. Cet accroissement du prix de la vie a été excité aussi par les très hauts salaires donnés aux masses ouvrières aux Etats-Unis, d’autant plus libéralement que c'était l’Europe, qui, en définitive, devait en supporter la charge. Et, par conséquent, on arrivait ainsi au développement des besoins d'ordre nouveau dans ces masses populaires.

Par ce jeu, on arrivait à créer un « standard of life » comportant non seulement l’installation confortable dans la demeure, mais, en outre, l'usage étendu de voitures automobiles, de moyens de locomotion perfectionnés. Cet accroissement de besoins se traduisait par une intensité de demandes qui, si elles étaient soutenues par des moyens monétaires, devaient provoquer une hausse des prix. Les possibilités de règlements qui ont soutenu ce dévelop-

pement, ce sont les mécanismes d'ouvertures de crédit, soit par les Banques de Réserve Fédérale, soit par les Banques Nationales, soit par les banques adhérentes au système de Réserve Fédérale.

Les statistiques à ce point de vue sont tout à fait probantes. Nous sommes en présence d’accroiïssements constants de disponibilités bancaires aux Etats-Unis. Et, de plus, n'oublions pas que nous sommes également en présence d’un accroissement d'intensité de circulation. D'abord accroissement des dépôts ; on a vu plus haut qu’au 29 juin 1914, le total des dépôts pour toutes les. banques des Etats-Unis ayant publié leurs bilans, atteint 26 milliards de dollars. Par conséquent, de 21 milliards de dollars, ils sont passés à 35 milliards de dollars.

En outre, il faut tenir compte, pour bien comprendre ce mécanisme d'inflation, des mouvements d'intensité de circulation. À ce point de vue, les chiffres concernant la masse des compensations aux Etats-Unis, sont intéressants : pour la seule période précédant l'entrée en guerre des Etats-Unis, nous avons en 1913, un total de 169 milliards de dollars, compensés ; en 1915, 187 milliards de dollars compensés, par toutes les clearings des Etats- Unis ; en 1916, 258 milliards de dollars.

Le total des règlements par ces Chambres de compensation s'élevait en 1914 à 155.245 millions de dollars ; en 1918 à 332.254 millions de dollars ; en 1919 à 417.785 millions de dollars ; en 1920 à 451.103 millions de dollars.

Ce sont ces deux manifestations : d’une part, accroissement du volume des dépôts ; d’autre part, très grande intensité de circulation de tous les moyens monétaires des Etats-Unis, qui nous expliquent l’augmentation des des prix aux Etats-Unis, beaucoup plus que la détention

d’un stock d’or qui a crû, et dont l’accroissement a été certainement la cause initiale du mouvement, mais qui n’a pas joué le rôle exclusif qu’on lui a attribué parce que, comme l'ont fait valoir les rédacteurs de la notice publiée par la Société des Nations, à la veille de la Conférence de Bruxelles, cet or, envoyé aux Etats-Unis, n’est pas entré effectivement dans la circulation. Une partie seulement de l’or a été mise, dans la circulation, à la disposition des habitants des Etats-Unis.

Par conséquent, les formules extrêmement simplistes, qui ont été répandues à profusion dans la presse européenne, en ce qui concerne le rôle de l’or dans l'inflation aux Etats-Unis ne paraissent pas exactes.

Assurément, l’or, par le fait du mécanisme des ouvertures de crédit, du mécanisme des dépôts et des comptes courants par le fait de l’augmentation d'intensité de cir-

culation, a perdu provisoirement, de son pouvoir

d'achat. Mais il l’a perdu en répercussion d'événements extérieurs venant peser sur lui et non point par son propre rôle.

Quel fut donc le mécanisme des ouvertures de crédit non plus dans la première période de la guerre, mais à partir d’avril 1917 ?

Ce ne sont plus les consortiums bancaires, ce ne sont plus de grandes entreprises qui vont ouvrir des crédits à l'Europe, c’est l'Etat américain qui va se substituer, dans le mécanisme des ouvertures de crédit, aux établissements financiers. Pour cela il va être obligé de demander aux Banques de Réserve Fédérale, aux banques adhérentes au Système Fédéral, un concours analogue à celui qui fut demandé par l'Etat anglais aux banques anglaises.

Quelle en a été la conséquence ? .

Les ouvertures de crédit furent faites par les banques

grâce aux demandes de nombreuses personnes, qui avaient des dépôts en banques, et qui souscrivaient aux titres émis par l'Etat. Mais, en outre, aux Etats-Unis, se généralisa la pratique recommandant aux souscripteurs de s'engager, non seulement jusqu’à concurrence de leurs ressources immédiatement liquides, mais encore d’obtenir de leurs établissements bancaires des ouvertures de crédits complémentaires pour se porter acquéreurs des titres émis par l’Etat sur le marché.

Et telle a été l’origine des pratiques de très larges ouvertures de crédit, qui devaient mener à l'inflation et à la crise de 1920.

Lorsqu'on regarde de près l’accroissement de la circulation, l’accroissement des comptes courants et dépôts, l'accroissement des prêts sur titres aux Etats-Unis et des prêts sur effets de commerce, à travers les différents chapitres, jouant dans le système des banques de réserve fédérale, on s'aperçoit que c’est bien à partir de juin 1917 que l’on assiste à l’accroissement du volume d'inflation.

Quelques chiffres préciseront ce mécanisme des Banques de Réserve Fédérale, depuis juin 1915 (c’est à partir de cette année seulement qu’on peut trouver des indications précises, le système des Banques de Réserve Fédérale ayant été en voie de réorganisation la veille de la guerre).

Circalation Comptes courants Avantes à l'Etat Prétssurtitres Prêts sur effets et dépôts aux Etats-Unis de commerce

(en millions de dollars) (1)

Juin 1915 24 400 28 — 55 Juin 1917 009 1.033 73 — 399 Juin 1918 1.722 1.558 209 435 651

Juin 1920 2.169 1.874 336 1.295 1.640

(1) Circulaire du Federal Reserve Board.

Ces écritures nous permettent d'affirmer que, somme toute, dès le lendemain de l’entrée en guerre des Etats- Unis, le mécanisme des avances faites à l'Etat américain par l'intermédiaire des banques, s’est développé rapidement, et il devait continuer à progresser jusqu’en 1921.

Les principales banques adhérentes au Système de Réserve Fédérale ont inscrit :

Escomptes Avances Avances surtifres Dépôts Dépôts des Etats-Unis à vue à terme

(en millions de dollars)

Fin déc. 1917 .9.574 368 692 8.470 1.322 Fin déc. 1919 9.393 4.398 2.002 11.609 2.334 Fin déc. 1920 11.264 4.015 1.416 10.654 2.769

Il est donc exact de soutenir qu'après l’entrée en guerre des Etats-Unis et la substitution du crédit de l'Etat au crédit des particuliers, jusqu’à la fin de 1919, le développement des dépôts, le développement du mécanisme des avances, n'a pas été ralenti. D'où les répercussions sur les prix.

En prenant pour base l'indice de l’année 1913, à laquelle nous appliquons le chiffre 100, nous voyons qu’en 1915, aux Etats-Unis, il y avait eu assurément augmentation de l'indice, par conséquent, diminution de la puissance d’achat des moyens monétaires, puisqu'il y avait lieu d'inscrire un nombre indice de 126. Mais dans l’espace d’une seule année, 1916-1917, le nombre indice s’élève brusquement et nous voici en face d’une augmentation de prix de toutes les catégories de marchandises aux Etats-Unis, le nombre indice s'inscrivant à 170. Au cours de l’année 1918, le nombre indice s'inscrit à 208, et en 1919, nous sommes en présence de l’indice 202.

Au cours de 1920, il est mieux d'étudier les variations mais nous constatons que l'indice moyen le plus élevé aurait été atteint en janvier 1920, c’est-à-dire que c’est : à cette époque, janvier 1920, que le prix de la vie a atteint son maximum de renchérissement aux Etats-Unis, ainsi que les prix de toutes les catégories de marchandises.

À partir de cette date, l’indice diminue, d’abord avec lenteur, ensuite avec une rapidité qui provoque, sur le marché américain, de nombreuses catastrophes. Après l'inflation, c’est la déflation qui se dessine, c’est la crise économique qui, apparue tout d’abord en Chine et au Japon, gagne de là les Etats-Unis, puis l’Europe à peine échappée à la guerre. La baisse des prix devient générale, la production se ralentit, l’industrie naguère florissante, se trouve menacée d’une ruine complète. Les transports sont paralysés ; les navires, faute de frets, restent désarmés dans les ports, les changes sont affolés. Une vague de protectionnisme déferle ‘sur tous les pays du monde, et envahit même ceux qui, avant la guerre, avait fait du libre échange une tradition. A l’intérieur de chaque pays, la crise internationale s'accompagne d’une crise nationale. Les finances publiques ont été épuisées par cinq ans de guerre, les budgets sont bouleversés : l’Europe souffre, dans la paix, parce qu'aucun des grands problèmes que la guerre a fait naître n’a reçu la solution qu'imposent les circonstances. La vie internationale s’est développée à tel point, depuis cent cinquante ans, qu’aucun pays ne saurait être prospère si le reste du monde, ou si une partie importante du monde, est en état de crise et d’instabilité. C’est pourquoi le déséquilibre économique de l’heure présente, s’il pèse plus particulièrement sur certaines nations, affecte cependant toute la communauté des peuples, et risque d’avoir les plus gra-

ves conséquences si la bonne volonté générale ne s'efforce pas d’y porter remède.

Les Etats-Unis entendent garder des suites de la guerre un triple avantage : Etre les premiers détenteurs d’or du monde ; les créanciers de l’Europe, les principaux exportateurs de produits manufacturés en Extrême-Orient et sur le continent américain.

La détention de l'or, gardé avec un soin jaloux dans les encaisses des banques a été la cause du renchérissement de l’argent exagéré et passager, au cours de la guerre et après l’armistice. La baisse du métal blanc a facilité le déclanchement de la crise de 1920 dont les Etats-Unis ont eu le premier et le plus sévère contre-coup. En effet, dès que le marché chinois a redouté une baisse du métal blanc, les spéculateurs de Shanghaï, de Canton ont cherché à réaliser par tous les moyens les stocks de soie acquis au cours des premiers mois de 1920, surtout pour le compte des Etats-Unis. Des exportations d’or plus larges en 1919 et 1920 avaient évité la hausse du prix de l’argent, donc atténué les effets de la crise.

Malgré cette leçon, les Etats-Unis persistent dans leur pratique de règlements des soldes en leur faveur par des importations de métal. En 1921, l’excédent des importations d’or aux Etats-Unis fut de 667 millions de dollars. Mais elles ont diminué de 60 % entre 1922 et 1921, (231 millions de dollars en 1921). Ces formidables remises n’ébranlent cependant pas les réserves d’or des Etats européens.

Situation comparée des réserves d’or en millions

de Livres Sterling.

Fin de 1921 Fin de 1922 Angleterre 128.430.000 127.444.000 France 143.032.000 146.812.000 Allemagne 49.685.000 50.111.000 Autriche-Hongrie 10.944.000 10.944.000 Espagne 100.398.000 100.955.000 Italie 33.828.000 30.039.000 Hollande 50.497.000 48.482.000 Belgique 10.663.000 10.757.000 Suisse 21.806.000 21.359.000 Suède 15.270.000 15.221.000 Danemark 12.685.000 12.682.000 Norvège 8.115.000 8.183.000 Japon 118.269.000 Etats-Unis 630.459.000 (1)

Ce sont les résultats de la production sud-africaine et indirectement la vente de l’or russe qui alimentent les importations du métal jaune aux Etats-Unis. Au total l’afflux d’or n’ébranle pas la résistance de la place de Londres.

Celle-ci conclut même avec son créancier un accord pour le remboursement de sa dette au Trésor fédéral. Dès 1922, cent millions de dollars sont versés en six mois,

(1) Circulaire du Federal Reserve Board,

Et l'Angleterre s’efforce de se libérer en métal pour amener ainsi une dépréciation des cours du dollar et faciliter le retour à la parité du dollar et de la livre.

Enfin, par une politique protectionniste étroite, les Etats-Unis s’efforcent de ralentir les transactions avec l’Europe. Singulière conception pour des politiques ayant l'ambition de créer à New-York un pôle monétaire.

Les Etats-Unis ont pensé que la détention d’un énorme stock de métal jaune permettrait d’atteindre ce résultat. Ils n’ont pas compris qu'il était indispensable d’avoir un immense trafic de devises, de crédits nés à l’occasion des échanges. Ils n’ont pas vu l'outillage de renseignements, d'informations, de spécialité en matière de négoce d'acceptation qu'avait la place de Londres et qui était l’assise de sa puissance. |

Ils sont devenus grâce à la guerre une tire-lire ; ils n’ont pu, ils n’ont su organiser un véritable pôle de crédits. Leur pratique insuffisante des crédits et des règlements internationaux explique leur échec et la persistance de Londres comme centre d’attraction des opérations internationales de règlements et d'emprunts.

Au cours de l’année 1923 une double inquiétude trouble les financiers des Etats-Unis : la diminution graduelle des exportations vers l’Europe et la progression des importations ; les inconvénients de l’accumulation de l'or.

Si l’on compare le commerce extérieur des Etats-Unis en 1922 et en 1921, le fait caractéristique que l’on constate est une diminution continue des exportations et une augmentation non moins continue des importations en prenant pour base leur valeur. D’après les chiffres exacts, la diminution des exportations a été légèrement inférieure à l’augmentation des importations : $ 653 millions contre $ 603 millions.

Cette modification a eu pour résultat de réduire la balance favorable de l’exportation à $ 719 millions ; c’est le chiffre le plus bas depuis 1914,et c’est à peine s’il est supérieur de 4 % à celui de la dernière année d’avantguerre.

L'ampleur de la variation dans le rapport des exportations aux importations, qui a ainsi réduit la balance commerciale à son niveau d’avant-guerre, ressort notamment de la constatation qu’en 1919 l’excédent des exportations était supérieur à 4 milliards de dollars, soit à peu près six fois autant que l’excédent constaté en 1922. Si l’on tient compte toutefois des modifications de prix, la diminution des exportations en 1922 est probablement moindre que les évaluations seules permettraient de le supposer.

La diminution de valeur des exportations ressort à 14 % en comparant les chiffres avec ceux de 1921.

Dans une étude publiée par la National Bank of commerce de New-York, en juin 1923, un financier constate « que si, en théorie le système monétaire des Etats-Unis, comporte le marché libre de l’or, en fait ce mécanisme ne joue pas, parce que la plus grande partie du marché mondial de l’or est morte. Il est entré librement par nos ports une telle quantité d’or que cela a détruit une partie de la valeur de celui que nous possédions déjà. Il est impossible, cependant, d’exporter l’excédent d’or et de la monnaie d’or de chez nous dans les conditions actuelles.

« Cette situation a déjà provoqué une diminution sensible dans la valeur de la monnaie. Cette baisse a fait disparaître une partie importante des épargnes accumulées dans les années d’avant-guerre, a créé des bénéfices fictifs, a provoqué d'immenses spéculations, et, en fin de

ob

compte, beaucoup de pertes. Elle a empêché le développement des affaires saines et a parfois tellement désorganisé les prix des marchandises et des services qu’elle a causé un grave mécontentement et une agitation dangereuse parmi les agriculteurs et ouvriers. Elle a finalement créé un problème des salaires qui, même aujourd’hui, menace beaucoup l’industrie. »

La préoccupation de ceux qui détiennent ou qui contrôlent ces stocks d’or et d’arrêter une nouvelle baisse de valeur, car, naturellement, pour eux, baisse signifie perte. Actuellement, la tendance des prix et des salaires en général est à la hausse, mais, à cette tendance à la hausse des prix, quelques exceptions importantes se manifestent dans les produits agricoles. Ceux-ci restent en arrière par suite de la nécessité où sont les producteurs agricoles de vendre à l'étranger.

Les bénéfices des grandes villes, comparés à ceux de l’agriculture, sont accrus aussi bien par les droits de douane que par la politique d’opposition à l’immigration. C’est la population rurale qui doit payer plus cher pour ses vêtements et autres consommations sans aucune augmentation de salaires ou de bénéfices. Car, non seulement elle n’est « pas protégée », mais elle doit supporter le coût de la protection. Economiquement, l’abandon de l’agriculture continuera à cause de la hausse des prix jusqu’à ce que, par la hausse des prix de ses produits, l’agriculture redevienne de nouveau avantageuse, méritant qu’on y investisse de l’argent. Mais, dans ce cas, les exportations de produits agricoles devront être restreintes par suite de leur coût plus élevé.

Il ne saurait être question, étant donnée la politique présente des Etats-Unis, de continuer à vendre un excédent de produits agricoles à l'étranger, aux prix mon-

diaux, sans diminuer les bénéfices nets agricoles et sans courir le risque d’un dépérissement agricole.

Or une agriculture prospère, aux Etats-Unis, est réellement la clef de la situation des affaires, car si, partielkement à cause de la politique douanière ct de la politique d'immigration, partiellement à cause de l'inflation provoquée par l’accumulation des réserves d’or, les prix des objets fabriqués et des salaires urbains s’élèvent à de nouveaux niveaux de record et si cette hausse produit une explosion de spéculation et une course effrénée après des bénéfices, eux-mêmes spéculatifs, le pouvoir d’achat de la classe agricole sera rapidement dépassé et cela se traduira par une énorme réaction des prix, par l’effondrement des valeurs qui auront été comptées pour des sommes tout à fait exagérées, enfin par d'immenses pertes, des faillites et une catastrophe.

Le danger qui menace l’Amérique est clairement vu par quelques hommes d’affaires, mais ils ne semblent pas en comprendre la vraie cause. La cause est discutée comme si tout le danger devait être attribué à la réserve d’or et comme si la politique économique n’avait aucune influence. Le danger naît de ces deux éléments et il se trouve qu'ils opèrent dans le même sens et en même temps. La question est donc de savoir quel est le contrôle à appliquer.

L'un des expédients les plus en faveur est celui qui consiste à relever les taux d'escompte des banques de réserve fédérale de manière à rendre les banques ordinaires pius prudentes dans leurs concessions d’avances et de crédits. Mais il n’est pas facile de maintenir les taux d’escompte à un niveau artificiellement élevé, et, aux Etats-Unis, ce n’est qu’un remède partiel.

Un autre expédient consiste à exporter la réserve d’or

qui constitue un excédent évident. Cela est une saine manière de voir ; mais, comme on l’a fait remarquer, le marché mondial pour la libre disposition de l'or a disparu et le capitaliste américain n’a, pour le moment, aucun goût pour les placements à l’étranger. L'état des affaires en Europe barre la route à ces sorties de capitaux. En attendant, les individus aux Etats-Unis commencent à s’apercevoir que l’or, au lieu d’être, comme ils se l’imaginaient, une richesse passive ayant une valeur fixe, n’est qu'un instrument n’ayant qu’une valeur relative ; et qu'avec cet instrument surabondant et une demande de marchandises et de services plus accentuée et plus exigeante, la valeur relative de cet instrument doit diminuer.

Le pouvoir d’achat du dollar doit baisser jusqu’à ce que l’on trouve un débouché pour l’emploi de l’excédent d’or à l'étranger sous forme de placement. Il n’y aurait aucune difficulté à réajuster les réserves d’or et il n’y aurait aucun obstacle au libre mouvement de l'or si l’Europe effectuait un règlement politique définitif et si les échanges entre les peuples, sur la base de la spécialisation des productions redevenaient actifs. Dans l’état actuel des choses, l’Europe est appauvrie et les Etats-Unis offrent tous les symptômes qui annoncent une fièvre d’or.

Page 1