I.ES DEPORTATIONS BELGES
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Fac-simile de la depeche Wolff de Bruxelles du j« novembre igifi annongant l’extension de la deportation en dehors de la zone des etapes, e’est-a-dire dans le territoire soumis 4 radminislration civile du Gouvernement general. Mention de I'application au distiict de Mons, qui, alors, ne faisait pas encore partie du la zone des etapes.
Le texte ci-dessus est pholographie de la Breslauer Zeitang , ie> novembre 1916, edition du soir.
Peut-etre des ames sensibles se seront-elles emues devant la paternelle sollicitude d’une administration ennemie qui a 1’ attention de faire preparer des «repas chauds » pour les gens qu’elle arrache de force a leur famille et k leur patrie.
Helas ! voici, d’apres des renseignements beiges authentiques, l’etat ou se trouvaient les mallieureux de la region auxquels on servit ce « repas chaud » — si tant est qu’il fut servi?... — :
Le 25 octobre, fut affiche dans quelques communes du Borinage [region, charbonniere et industrielle au sud et sud-ouest de Mons] : Quievrain Thulin, Elouges, Baisieux, Hansies et Montroeul-sur-Haine, un ordre convoquant pour le jeudi 26 octobre, a 8 heures du matin, a Quievrain, tous les sujets males de ces diverses communes, de dix-sept ans au moins, sans limite d’age.
Les groupes rassembles furent introduits dans la cour interieure de 1’ecole moyenne des garpons; ils stationnerent pendant un temps prolonge sous la pluie; la plupart d’entre eux n’avaient pas pris la precaution de se vetir chaudement ni de prendre des vivres, ne prevoyant pas la longueur des operations ni leur conclusion.
Apres une premiere revue, l’autorite elimina les pretres, les professeurs et instituteurs, les employes communaux, les agents de 1’ Administration des Douanes et les agents des comites de ravitaillement.
Les vieillards et infirmes furent ecartes d’emblee.
Puis les Allemands procederent a la designation des hommes qui durent rester a leur disposition; la selection fut operee avec soin et attention, sans que cependant on puisse se rendre compte du principe qui a servi de base a la levee. G’est ainsi que des chfimeurs furent renvoyes dans leurs foyers, tandis que des ouvriers occupes depuis toujours, des employes, des etudiants, de nombreux cultivateurs furent leves. L’autorite retint ainsi environ 1.200 hommes, representant 20 ou 25 % de la population valide des communes convoquees.
Ils furent parques par groupes et diriges successivement vers la gare oil les attendait un train garde la depuis le matin; le train se dirigea vers Mons; on ne sait pas ce que sont devenus les deportes.
Les families eplorees, qui avaient suivi jusqu’h Mons avec des vivres et des vetements, ne parvinrent pas a entrer en contact avec leurs parents; on croit qu’on les a diriges vers l’Allemagne. Les operations se continuent dans d’autres communes. Le samedi 28 octobre, c’etait le tour des hommes de la region de Saint-Ghislain.
Dans certains cas, l’autorite allemande a fait signer un engagement aux travailleurs pour quatre mois, avec l’indication du salaire et du cout du logement et la garantie du voyage gratis a l’aller seulement. Ges engagements ont ete obtenus sous la menace.
Des trains partent frequemment a la gare de Mons, se dirigeant vers la France et transportant de nombreux civils venant des Flandres. Ils sont installes dans des wagons a bestiaux, generalement vetus d’une fa?on sommaire et ignorant dans quelle direction on les conduit.
On a signale certains actes de brutalite et, d’une maniere generale, un traitpment plutdt dur pour ces malheureux. C’est ainsi que l’un des trains, charge de Flamands, stationna pendant une grande partie de la nuit a X... (gare du reseau Borain); d’une usine etablie a proximite et oh on se livre au travail la nuit, les ouvriers entendirent des cris et des lamentations. C’etaient les malheureux emigrants forces qui se plaignaient d’ avoir froid et faim; les ouvriers apporterent tout ce qu’ils avaient de vivres, mais bientot l’acces leur fut interdit, et l’un des civils qui etait descendu pour ramasser une tartine fut brutalise.
La plus grande emotion regne dans 1’arrondissement de Mons.
Recit d’un autre temoin oculaire du Borinage (sud de Mons) :
Des trains entiers venant du pays flamand ont traverse la Belgique dans toutes les directions. Nous les avons vus dans le pays wallon. Les malheureux deportes chantaient la BrabanQonne, le Leeuw van Vlaanderen et la Marseillaise. On les a entendus lancer des maledictions contre l’Allemagne.
Ces deportations ont continue ensuite dans les pays proches de la zone des etapes; aujourd’hui, elles s’etendent a la Belgique entiere. En pays wallon comme ailleurs, on a commence par sommer les municipality des communes de remettre les listes completes des chbmeurs. II faut le dire k la gloire des conseils communaux beiges, aucun n’a voulu livrer ees listes. Devant le refus des bourgmestres, on usa de rigueur. Le lendemain ou le surlendemain, on placarda sur les murs des localites un arrete du commandant de la place convoquant pour telle heure et pour tel jour tous les « habitants males »; dans certains endroits, a partir de l’Sge de dix-sept ans jusqu’h soixante ans; dans d’autres, sans limite d’&ge.
Ainsi, a Jemappes (sud-ouest de Mens), l’arrete a ete affiche le dimanche soir, 29 octobre. II convoquait tous les habitants males a partir de dixsept ans pour le mardi suivant, 31 octobre, a 7 heures du matin; il n’indiquait aucune limite d’age et comprenait les vieillards et les infirmes. Le cure et le vicaire furent, parmi les pretres et les religieux, les seuls exceptes. A ceux qui sollicitaient certaines dispenses, il fut repondu que les articles de l’arrete ne portaient aucune exception, pas meme pour les invalides. On n’hesita pas a dire : « Qu’ils se presentent avec leurs bequilles ! »
Le mardi, on les garda jusqu’a 10 heures du matin dans le vent et sous la pluie. On les examina, on les tria comme du betail; 500 furent trouves aptes. On leur demanda de signer un papier portant la mention qu’ils s’engageaient volontairement a aller travailler en Allemagne. « Si vous signez, ajouta-t-on, vous trouverez facilement a vous placer en Allemagne. Si vous refusez, on vous enverra peut-etre au front pour travailler aux tranchees. »
Peu signerent; ceux qui le firent agissaient sous l’empire de la peur ou de la menace. On komme de quarante-deux ans (le temoin le nomme), habitant d’une commune voisine de Jemappes, qui avait eu lemalheur de signer, fut pris de tels remords que, deux jours plus tard, il prefera se donner la mort plutot que de mettre son activite au service de 1’ Allemagne. Avant de se pendre, il ecrivit deux lignes : « Je pars content. Adieu l’Allemagne ! »
Apres avoir fait le triage, on relacha tout le monde; mais les 500 re?urent l’ordre de se trouver a la gare le vendredi suivant 3 novembre, a 5 heures du soir. Aucune destination ne fut indiquee.
Parmi eux, il y avait beaucoup de jeunes gens; mais il y avait aussi des hommes de tout age. Ne croyez pas qu’il n’y cut que des chomeurs. On a pris beaucoup d’ouvriers qui etaient au travail. On a meme pris dans une usine, qui marchait regulierement, l’ingenieur et le comptable. On a pris des religieux noviees. On a dit qu’on avait pris des pretres aussi. Je ne puis l’affirmer, car je n’ai pas de preuve; ce que je sais e’est que certains pretres se sont presentes, ne voulant pas quitter leurs paroissiens et desireux de pouvoir les consoler et les soutenir dans leur exil. On a pu les voir dans les trains et croire ainsi qu’ils etaient au nombre des deportes.
Au laminoir de Jemappes, qui etait en pleine activite, on avait d’abord laisse les hommes h leur besogne, mais deux ou trois jours plus tard on les a fait venir, on les a deportes en declarant, d’apres ce qui m’a ete rapporte, qu’on n’avait qu’a les remplacer par des femmes.
Ce meme vendredi 3 novembre, j’ai eu 1’occasion de voir passer un train de deportes. C’etait. vers 2h 30 de 1 apres-midi, au passage & niveau de la ligne du chemin de fer, entre la descente du tram de Jemappes et la gare de Mons. En arrivant, nous vimes, masses devant la barriere,
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une foule enorme, composee d’hommes, de femmes, de jeunes filles, d’enfants, de vieillards. A cet instant arrivait un train forme d’une rame de quatorze ou seize wagons. Toutes les fenetres des portieres etaient garnies de figures humaines. On ne vovait que des tetes, des bras. On agitait des mouchoirs, on chantait, on criait, on hurlait, on mena^ait du poing les sentinelles allemandes. La foule repondait en agitant les mouchoirs et en poussant des cris. Ce fut un brouhaha indescriptible. Le train passe, la foule se dispersa en petits groupes, qui s’en allaient par les rues de la ville, pleurant et gemissant. A la vue de tant de tristesses et de desespoir, nous sentimes notre coeur se fendre, et les larmes nous monterent auxyeux.
Enfm, voici une relation des enlevements pratiques dans Mons meme (la commune de Nimy, eitee dans cette relation, est situ6e a une lieue au nord de Mons) :
Le 14 novembre 1916 au soir, des affiches furent placardees partout dans Mons; elles produisirent une profonde impression. Elies etaient libellees comme suit :
« Ordre a tous les hommes de la ville de Mons, ages de plus de dix-sept ans, de se presenter, jeudi 16 novembre, a 9 heures (heure allemande) du matin, k 1’ Hotel de Ville de Nimy, sans paquets.
« Ceux qui ne se presenteront pas seront passibles de punitions severes.
« En plus, tous ceux qui ne se presenteront pas seront consideres comme chdmeurs. »
Le lendemam, une affiche annongait que les hommes au-dessus de cinquante-cinq ans, les avocats, medecins, professeurs, fonctionnaires, les ecclesiastiques, les malades, et en general tous autres occupant une situation liberale, ne devaient pas se presenter. Ceux-la devaient se borner a faire timbrer leur carte d’identite a Mons, des le lendemain, au bureau du Meldeamt. Le timbre qui fut appose sur toutes les cartes portait ces seuls mots : Landsturm-Bataillon-Solingen.
Le 16 au matin, les Montois assisterent a un etrange et triste spectacle. Des les premieres heures, des theories interminables d’hommes s’acheminerent par la grand’route vers Nimy, la plupart accompagnes de leurs femmes, portant des paquets plus ou moins volumineux, formant le sac de voyage de leurs maris. On evalue a pres de 10.000 le nombre d’hommes qui se dirigerent ainsi vers Nimy : 7.000 environ ne devaient plus revenir.
Quand les groupes arriverent aux abords de Nimy, un officier allemand donna ordre h toutes les femmes de rebrousser chemin. Les hommes seuls purent passer. II y eut des pleurs, des cris, des scenes de desolation indescriptibles. Rien n’y fit; les femmes furent toutes brutalement
LES DEPORTATIONS BELGES
repoussees. Elies se separerent de leurs hommes en promettant d’aller les rejoindre par un autre chemin. Et on les vit se precipiter par la route de Ghlin, puis par cedes de Maisieres ou d’Obourg, en faisant, autour de la commune, des detours enormes, malgre la charge qui les accablait. Ce fut en pure perte d’ailleurs. A chaque entree de la commune, les malheureuses se heurterent a des sentinelles dont les ordres etaient formels; aucune ne put passer. En desespoir de cause, quelques-unes, bientot suivies de toutes les autres, se lancerent dans les pres inond6s, derriere le cimetiere, ou elles pataugerent, ayant de l’eau jusqu’aux genoux, croyant ainsi atteindre Nimy; elles n’y reussirent pas d’ailleurs et revinrent encore avec leurs paquets. J’en ai vu qui pleuraient a chaudes larmes en se lamentant au bord de la route... Finalement, on manda les camions de 1’ « (Euvre de la Mallette des Prisonniers de guerre en Allemagne », qui vinrcnt charger la plupart des colis pour les expedier ensuite & destination.
Durant ce temps, avait lieu, a la Maison communale de Nimy, le tri des chdmeurs. Le bourgmestre de Mons et un echevin purent seuls y assister, et leur intervention energique parvint a arracher aux Allemands de nombreuses exemptions. Beaucoup aussi parvinrent a se liberer, en resistant aux operateurs et en faisant valoir diverses raisons justifiant leur presence necessaire a Mons, notamment les peres de nombreuses families, les malportants, etc.
Tous les autres furent expedies en wagons a bestiaux, de la gare de Nimy directement pour 1’ Allemagne, sans revoir une derniere fois leurs femmes eplorees. Des mitrailleuses avaient ete placees & plusieurs endroits dans la commune, pour rappeler a l’obeissance ceux qui auraient eu des velleites de revolte.
Depuis lors, une grande tristesse plane sur Mons, comme sur toute la region d’ailleurs.
On trouvera des renseignements precis sur les enlevements d’ouvriers occupes et de personnes n’appartenant ni a la classe ouvriere ni k la categorie des assistes, dans la correspondance echangee entre les senateurs et representants de l’arrondissement de Mons et le gouverneur general von Bissing (Voir chap. XVIII, §2).
A Nivelles ( Brabant wa/lon ).
Voici le texte de l’affiche placardee le 7 novembre 1916 k Nivelles (1) et convoquant les hommes valides pour le lendemain, en vue d’un embarquement immediat :
(1) Nivelles, ville de 12.000 habitants, h 5 lieues au sud de Bruxelles
Par ordre du Kreischef, toutes les personncs du sexe male, ag6es de plus de dix-sept ans, sont tenues de se trouver, place Saint-Paul, 4 Nivelles, le 8 novembre 1916, k 8 heures (H. B.), 9 heures (H. C.), munies de leur carte d’identite et eventuellement de leur carte du Meldeamt.
II n’est permis de se munir que d’un petit bagage a main.
Celui qui ne se presentera pas sera deporte de force en Allemagne et sera passible, en outre, d’une forte amende et d’un long emprisonnement.
Les ecclesiastiques, medecins, avocats et instituteurs ne devront pas se presenter.
Les bourgmestres seront rendus responsables de la bonne execution de cet ordre, qui devra etre porte immediatement a la connaissance des habitants.
Un temoin oculaire relate comme suit les incidents de l’execution de cet ordre :
Le mercredi 8 novembre, h 8 heures du matin, toute la population male de Nivelles agee de plus de dix-sept ans fut rassemblee sur la place Saint-Paul. Successivement, a quelques minutes d’intervalle, on vit arriver sur la place, accompagnes de leur bourgmestre, les hommes de Lillois, Tines, Monstreux, Baulers, Bornival, Ittre, Haut-Ittre et Vir ginal, qui avaient ete egalement convoques.
Vers 8h 15, l’appel commenga. Des ofFiciers y procedaient en allemand, et leurs ordres etaient traduits par un interprete. Nivelles dut se presenter d’abord. On appela les vieillards de plus de soixante-quinze ans, puis ceux de plus de soixante-dix, et ainsi par tranches de cinq annees jusqu’a ceux de plus de cinquante-cinq ans.
Sous la pluie battante, on vit defiler devant les officiers, qui apposaient des cachets sur les cartes d’identite, le douloureux cortege des vieillards de l’hospice. Beaucoup ne pouvaient marcher qu’h l’aide de bequilles ou appuyes au bras d’un des leurs; d’autres se trainaient litteralement, en proie aux infirmites les plus diverses. Le groupe fut libere immediatement.
Alors on fit venir les gens de cinquante a cinquante-cinq ans. Ceux-ci, encadres de soldats qui portaient le fusil en bandouliere, quitterent la place Saint-Paul, suivis par une centaine environ d’ agents des Chemins de fer vicinaux comprenant le personnel de l’administration centrale et celui de l’exploitation.
Apres cette poignee d’hommes, toute la population masculine de Nivelles, groupee par rang d’age, s’avangait, en files de trois, serree de pres par les soldats allemands. Le triste cortege s’achemina par la rue du Palais-de- Justice, le faubourg et la chaussee de Bruxelles jusqu’aux vastes usines des papeteries Delcroix.
Tous les abords de cet itineraire etaient soigneusement gardes. Les
premiers rangs s’avangaient dans le calme, mais les derniers rangs, ceux de la jeunesse, allaient d’un pas energique, rythme par le chant de la Marseillaise et de la BrabanQonne, que les soldats n’osaient empecher.
Les femmes et les enfants, accourus au pas de leur porte, sanglotaient, croyant que deja tout ce monde etait dirige vers la gare et de la, Dieu sait oh.
Ce fut aux usines Delcroix qu’eut lieu le triage. A la maisonnette du concierge, un soldat allemand etait poste qui rephtait sans cesse : « Celui qui est malade ou blesse doit le declarer et passer a la visite. » En effet, les Drs Lavand’homme et Froment etaient la, attestant en presence d’officiers allemands, medecins sans doute, qu’ils avaient donne leurs soins a celui-ci et a celui-la. Les malades etaient done laisses de c6te.
Mais voici qu’un premier groupe de vingt-cinq homines etait amene dans une salle ou Etaient attables trois officiers. Ceux-ci, apres avoir reclame la carte d’identite, procedaient a un interrogatoire. Suivant leur bon plaisir, il fallait se ranger d’un c6te ou de l’autre. Quiconque etait juge inapte k servir le dessein des Allemands conservait sa carte, sur laquelle un cachet etait appose.
Puis on etait conduit vers la sortie. Au dehors, un piquet de soldats accompagnait le petit groupe de ceux qui etaient libres, jusqu’au piquet suivant qui accompagnait a son tour, et ainsi de suite jusqu’h ce qu’on eut atteint les rues non barricadees.
II en allait tout autrement de ceux qui etaient retenus k l’interieur. On leur enlevait leur carte d’identite et on leur donnait un numhro. Les malheureux, ainsi classes, ignoraient fort souvent le sort qui leur etait- reserve. Certains d’entre eux, qui n’etaient ni chdmeurs ni ouvriers, s’adressaient a M. Delcroix, faisant fonctions de bourgmestre, qui s’employait avec un devouement admirable a defendre leur cause aupres des Allemands.
Lorsqu’un certain nombre d’hommes porteurs d’un numero etaient groupes, on les emmenait dans une salle voisine. Et la commen§aient les sollicitations. Des officiers abordaient les hommes, le sourire aux levres : « Voulez-vous travailler pour nous? Vous etes ajusteur, menuisier, poelier, nous vous offrons de gros salaires? Tant de marks par jour? Vous aurez du pain durant toute la guerre, il y a assez longtemps que vous, votre femme et vos petits enfants vous souffrez. Voyons, vous etes intelligent, signez cet engagement et vous etes libre de rentrer chez vous pour preparer vos bagages. Vous ne devrez partir que dans quelques jours et vous ne devrez meme pas quitter la Belgique. » Et les refus se suivaient energiquement. Les hommes pahssaient un moment et repondaient avec fermete : « Je ne signe pas, je ne veux pas travailler contre mon pays. » Beaucoup protestaient avec vehemence contre la violence qui leur etait faite, etablissant qu’ils n’etaient ni chfimeurs ni ouvriers. Mais c’ etait peine perdue.
Pendant ce temps, Ies rares citoyens auxquels leurs fonctions permettaient de circuler parmi les groupes se multipliaient pour arracher l’uu ou l’autre k 1’ enlevement. Helas 1 les Allemands demeuraient tres souvent sourds a leurs reclamations. Ce fut ainsi que treize agents appartenant a 1’ exploitation des Chemins de fer vicinaux furent enleves en depit des protestations de leurs chefs. Ainsi aussi M. Chantrenne, le directeur des fameux « Ateliers metallurgiques » de Nivelles, fut pris et n’echappa a la deportation qu’avec les plus grandes difficultes et apres de longues discussions. Nombreux sont ceux qui n’avaient jamais cesse de travailler, ou qui meme n’ etaient pas ouvriers, et qui sont partis.
On pourra voir par la liste ci-apres que de petits industriels, des commer^ants, des patrons, des fermiers, des etudiants, des rentiers, voire meme un simple d’esprit ont ete enleves. Aucune consideration n’arretait les Allemands, a ce point qu’ils n’eurent pas honte d’emmener M. Gobert, peintre, pere de onze enfants, et ensuite ses deux fils aines.
Vers 9h 30, la premiere serie de deportes fut poussee dans un wagon amene en face de 1’usine. On introduisait huit hommes dans chaque compartiment, puis on verrouillait soigneusement les portes. Beaucoup d’entre ceux qui allaient partir pour l’Allemagne n’avaient pas cru qu’on les emmenerait et etaient depourvus de tout, de vivres pour la route comme de linge. Aussi tous ceux qui etaient liberes et qui avaient prevu cette deportation en masse tendaient fraternellement leur valise ou leur paquet pour qu’on les portat a ceux qui etaient deja enfermes. Certains meme se depouillaient de leur pardessus et le donnaient aux infortunes.
Sans cesse les wagons s’ajoutaient aux wagons, tous remplis de proscrits.
En ville, l’emotion etait a son comble. Les hommes qui rentraient chez eux allaient annoncer aux families, ici le depart du mari et du pere, la celui des freres ou des fils. Avec une hate febrile, les femmes arrangeaient des paquets contenant des victuailles et tout ce que l’on jugeait indispensable pour l’exil. Elies couraient alors affolees, le cceur plein d’une mortelle angoisse, jusqu’au chemin de fer. La, par groupes de quatre ou cinq, quelques-unes d’entre elles etaient autorisees ^ s’approcher des voitures, a remettre le leger bagage et a dire adieu rapidement, tandis qu’a chaque instant, de l’un ou de l’autre wagon, montait le chant de la Brabangonne.
Durant toute la journee, on accourut ainsi des villages environnants porter du secours a ceux qui etaient bannis.
A midi, les Allemands interrompirent leur besogne pour aller diner et ne recommencerent qu’une heure et demie plus tard. Ce fut ainsi que les hommes de Baulers, sans distinction d’age, arrives a 10 heures a la place Saint-Paul de Nivelles, furent contraints d'y demeurer jusqu'a 3h 30, sous la pluie torrentielle qui ne cessa de tomber ce jour-ld.
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Durant toute l’apres-midi, quelques citoyens devoues, et tout particulierement les bourgmestres des communes, tenterent de sauver l’un ou l’autre de leurs compatriotes. Apres de veritables luttes parfois, ils reussissaient a arracber aux Allemands, excedes par leur besogne, quelques bommes envers qui l’injustice qu’on s’appretait a commettre etait par trop criante.
Un bourgeois de Nivelles, M. Tombeur, emu de tant de detresse, poussa la gen^rosite jusqu’h remettre a tous ceux qui manquaient d’argent tantot 5, tantdt 10 marks.
Ainsi, en presence de la tragedie qui s’accomplissait, les Beiges affirmaient hautement, une fois de plus, leur patriotisme et leur fraternite.
Vers 5h 30, le train etait complet. II ne comptait pas moins de trentedeux voitures. Nivelles seule etait privee de pres de 1.000 bommes, pris au hasard, et dont la plupart allaient abandonner les leurs k la misere, dont ils avaient pu les preserver jusqu’alors.
Lorsque le train s’ebranla dans la direction d’Ottignies, un cri immense s’eleva : « Vive le Roi ! Vive la Belgique ! Vive la France 1 » Et de partout a la fois monta le chant de la Braban^onne et de la Marseillaise. Les femmes, les cnfants, tous ceux qui avaient pu se glisser le long du talus du cbemin de fer sanglotaient eperdument, la mort dans Tame, et saluaient une derniere fois les leurs, qui partaient avec tant de vaillance.
Un groupe d’ Allemands etait d’ailleurs si fier d’avoir reduit tant de Beiges en esclavage, qu’il traversa les rues de la ville en chantant a tue-tete le Gloria! Victoria! alors qu’& ce moment les epouses et les meres s’en retournaient vers leur detresse. II est a remarquer que ce chant n’avait plus ete entendu depuis de longs mois a Nivelles...
Liste nominative [dressee par le temoin] des deportations faites d Nivelles de non-chomeurs et de personnel qui ne sont ni chomeurs ni ouvriers.
N. B. — La nomenclature ci-apres a etd dressee de m6moire par le temoin. Elle est loin d’etre complete. Elle concerne la seule ville de Nivelles et se rapporte a l’enlevement d’environ un millier de personnes, accompli le mercredi 8 novembre 1916 :
1° Ouvriers non chomeurs qui ont et& cnleves (37 personnes).
Lanneau ( Jean-Baptiste), machiniste blesse en 1894, lors de la catastrophe de Ceroux-Mousty, et pensionne depuis;
Duchene (Fernand), eb^niste et cabaretier;
Pierseaux (Gustave), menuisier;
Wilmot (Georges), voiturier;
Garin (Etienne), aide maQon;
Dumont (Georges), commissionnaire (troubles cerebraux);
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Bette (Frederic), forgeron et cabaretier;
Leclercq (Georges), ouvrier brasseur;
Rousseau (Francois), cordonnier;
Pietain (Emile), imprimeur;
Tamigniaux (Louis), imprimeur;
Minot (Gustave), ajusteur;
Dechef (Henri), domestique;
Arcq (Robert), domestique de ferme;
Arcq (Marcel), domestique de ferme;
Desclez (Charles), domestique de ferme;
Chaufoureau (Jules), machiniste;
Henneau (Ernest), ajusteur;
Renaud (Joseph), jardinier;
Gossieau (Georges), domestique de ferme;
Claes, ouvrier brasseur;
Trefois (Victor), gargon coiffeur;
Lempereur (Georges), magasinier.
(Sans compter les treize agents de l’exploitation des Chemins de fer vicinaux.)
2° Deportes qui ne sont ni chomeurs ni ouvriers (42 personnes).
Putzeys (Arthur), negociant;
Herman (Georges), hotelier;
Vinclaire (Jules), dessinateur;
Duler (Marcel), etudiant;
Godeau (Maurice), charcutier;
Cause (Gustave), rentier;
Stuckens fils, proprietaire (chateau de Grambais);
Jeuniaux (Jules), dessinateur;
Pierman (Henri), patron vitrier;
Binet (Jean), hotelier;
Sepulchre (Albert), etudiant;
Smal (Henri), tireur de vins;
Dechief (Fernand), fermier;
Soumois (Leon), concierge;
Cloquet (Ferdinand), chef garde k l’Etat [Chemins de fer];
Van der Cruysen (Auguste), dessinateur k l’fitat [Chemins de fer]; Evenepoel (Jean), dessinateur;
Petebroeck (Georges), dessinateur;
Sampoux (Georges), employe;
H ember g (Raoul), employe;
Bondalet (Gaston), tailleur;
Michiels (Gaston), accordeur de piano;
Noir saint (Florimond). charcutier;
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Plasrnan (Roger), laitier;
Gossieau (Charles), bourrelier;
Harcq, pere et fils, cabaretier et coiffeur;
Les deux freres Laurent, loueurs de voitures;
Nachtergael, jardinier et proprietaire;
Corbisier (Desire), marchand de charbon;
Delwarte (Gustave), boucher;
Denis (Nestor), cultivateur;
Delioux (Emile), cultivateur;
Lacroix , sous-chef de gare de l’flltat;
Bile (Antoine), cultivateur;
Lory, employe;
Canelle (Edmond), rentier;
Les deux freres Dubois, negociants en vieux fers;
Gobert et ses deux fils ain6s, patron pemtre pere de onze enfants.
Autres renseignements complementaires :
Tous les homines de Nivelles et environs (on peut evaluer ieur nombre d 4.000) ont ete convoques, sans limite d’age; tous se sont pr£sent6s, de fait. Le certificat de medecin beige, le titre de patron et celui d’etudiant ont ete generalement cause de dispense. A un etudiant, on a demand^ s’il voulait suivre les cours a l’Universit6 de Gand; sur sa reponse qu’il ne connaissait pas le flamand, on lui a dit qu’il serait expedie en Allemagne. On est parvenu a sauver les plus vieux ouvriers et ceux qui etaient dans des situations specialement difficiles, — comme les veufs avec nombreux enfants — en suppliant les officiers de contrdle de vouloir admettre des circonstances attenuantes.
On a deporte indifferemment chomeurs et non-chomeurs : sur 1.700, total presume des deportes, on en compte a peine 550 emargeant a Ni velles au Comite de secours. II y a pres de 200 menages dont le gagnepain disparait par l’enlevement du chef. Environ 1.080 Nivellois ont ete emmenes. Les chiffres mentionnes sont approximatifs. II y a eu 200 signataires de contrat. Ces malheureux savent-ils seulement a quoi ils s’engagent?
Les non-chomeurs deportes sont des fermiers, des « petits patrons » (moins nombreux), des ouvriers de metier. Ce sont les ouvriers de metier (fer, cuivre) et les hommes du chemin de fer qui sont surtout recherches.
Le spectacle 6tait dechirant : les hommes parques, entoures de soldats, tandis que les femmes et les enfants, tout le long de la route, gemissaient, se lamentaient, hurlaient. Le depart des deportes s’est effectue aux eris de : « Vive la Belgique ! Vive le Roi ! » 11s ont 6te embarques en trentetrois wagons, tous remplis, qui ont pris la direction de Louvain; c’ etaient
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des voitures avec places assises. Le Comite de secours a fourni aux d6portes vetements et argent (depense d’environ 6.000 francs).
Une nouvelle affiche engage ceux qui restent k prendre du travail a 1’ Industrie-Buro allemand, parce que « ceux qui seraient trouves sans travail suffisant a l’avenir devraient repondre au premier appel ».
Pour Tubize, il y a environ 2.000 deportes. Pour Braine-TAlleud, 700 4 900. Les Allemands ont pris des travailleurs plutfit que des ch6meurs.
A Wavre.
Relation d’un temoin oculaire :
Ce que j’ai vu a Wavre (15 novembre 1916).
Le district de Wavre (Brabant) comprend 22 communes; il y a 2.800 eommunes en Belgique.
L’ordre qui convoquait a Wavre la population male, entre les ages de dix-sept et cinquante-six ans, des 22 villages du district, — environ 10.000 hommes — affiche le 14 novembre au matin, dit :
AVIS
« Tous les hommes de dix-sept jusqu’a cinquante-cinq ans inclus de
la commune de sont tenus de se trouver le 15 novembre
1916, a 8 heures du matin (heure allemande), a Wavre, place du Marche.
» Le bourgmestre devra etre present. Les interesses devront etre porteurs de leur certificat d’identite et, le cas echeant, de leur carte de controle ( Meldekarte ).
« Il est permis d’apporter de petits bagages a main.
« Ceux qui manqueront au contrdle seront immediatement transports, sans delai, et par voie de contrainte, aux lieux ou ils devront travailler. En outre, on pourra leur appliquer de fortes peines d’emprisonnement et des amendes elevees. (Les ecclesiastiques, les medecins, les avocats, les instituteurs et les professeurs ne doivent pas venir audit contrble.)
a Ottignies, le 3 novembre 1916.
« Der kaiserliche Kreischef von Nivelles,
« Graf von Schwerin. »
C’est done pour le lendemain. Et l’affiche n’a ete apposee qu’a 7 heures du matin, heure a laquelle les hommes qui ne choment pas sont dejh 6 l’usine ou sur le chantier. On l’attendait, on Tapprehendait, cet ordre. Mais, sans doute, on avait conserve obscurement l’espoir de le voir ajourner, un espoir vague, un de ces espoirs que l’instinct maintient souvent, contre toute raison, dans Fame des foules. Sans doute, on ne pouvait pas croire , on n’ avait pas cru, puisque, l’affiche apposee
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c’est, soudain, parmi les femmes et les enfants, la desolation affolee de la surprise.
II faut pr6venir ceux qui travaillent et qui ne savent pas; il faut les prevenir afin qu’ils aient le temps de se preparer, afm que Ton puisse passer avec eux cette journee — la derniere peut-etre — et prendre ensemble les mesures, les pauvres, les maigres mesures possibles, de prevoyance. Les femmes, en pleurant, vont les chercher, les ramenent au logis. Et 14 ce sont des scenes poignantes, poignantes et admirables par les sentiments de devouement simple et stoique qu’elles revelent. La plupart de ces logis sont pauvres : deux annees de guerre, de vie chere, de rationnement, ont amene le denument; il n’y a dans la maison que la part de nourriture strictement mesuree pour chacun; et demain, si le pere, si le grand fils sont emmenes, il n’y aura plus de ressources. Cela ne fait rien; on ne pense qu’4 l’etre menace; dans le baluehon que l’on prepare, on met le dernier vetement chaud, la derniere couverture, on met
le pain qui reste, tout D’ailleurs, demain, s’il est parti, on n’aura pas
envie de manger
Il faut etre 4 Wavre 4 8 heures, dit l’ordre. Et, pour la plupart des rappeles, la route est longue jusqu’au chef-lieu du canton; une heure, deux heures. Il n’y a plus de voitures attelees dans le pays; il n’y a pas de trains. Il faut marcher en portant son bagage. Il faut done partir tot. Des 6 heures, le defile, l’interminable et lamentable defile commence, sur les routes, dans le sinistre matin de novembre, dans le froid glacial, dans le vent cinglant, car precisement le temps est cruel, un temps de drame qui fait la nature pleine de menaces et accentue l’angoisse dans les coeurs serres.
Mais on veut etre fort. Il ne faut pas donner le spectacle du desespoir. La plupart des hommes ont defendu que leur famille les accompagnat, le dechirement de la separation ferait croire 4 de la faiblesse.
Il ne faut pas Presque tous done vont partir seuls. On ne voit guere,
gravissant le calvaire, que des groupes d’hommes, marchant en silence et pesamment, pesamment, comme si le pauvre, le chetif baluehon etait tres lourd. Quelques femmes seulement, qui n’ont pas pu se maitriser, suivent en pleurant.
Voici Wavre. La petite ville est grise et grelottante dans ce triste matin. Elle est cernee par des troupes qui, 4 toutes les issues, forment barrage. Les hommes s’engouffrent peniblement dans les rues etroites conduisant 4 la place du Marche, la vaste place aux maisons basses, aux facades pantelantes, douloureux vestiges de la sauvage invasion. Elle a ete entierement evacuee, et toutes les rues qui y aboutissent sont vides. On apergoit seulement au bout de ces rues, derriere les barrages, la foule d’oh partent des appels; on entend crier des noms, des mots d’encouragement, ou dej4 des adieux, aux pauvres gens, parques village par village, et qui attendent, mornes, pitoyables dans leur impuissance
et leur humiliation. Certains d’entre eux remarquent, avec un sourire douloureux : « Hier, & la meme place, il y avait le marche aux pores. » L’operation du choix a commence. Par groupes d’un millier, les hommes sont conduits dans un batiment d’ecole oil siegent les agents de l’autorite allemande. Pour arriver a cette ecole, il faut suivre une rue que horde la Dyle. C’est le coin pittoresque de Wavre. En temps normal, on goute la une impression de gaiete paisible, de douceur. Ce matin, aux fenetres des maisons se montrent des visages angoisses de femmes, d’enfants, de vieillards en larmes. Il y a des gens sur les toits. Tous regardent avidement le cortege qui passe. Ils veulent voir encore l’epoux, le pere, le fils, le frere ou le fiance, peut-etre pour la derniere fois.
Apres avoir attendu quatre heures, le village est enfin conduit a l’ecole. J ’observe les hommes. Je connais un grand nombre d’entre eux. J’en vois beaucoup dont le visage est soudain devenu tres pale. Ob! ils marchent avec fermete. Mais ils sont blemes, ils sont blancs. On sent qu’une inquietude les fige, arrete le sang dans leurs veines. Ce sont les hommes maries, ce sont ceux qui viennent de quitter leur femme, les enfants, et qui se demandent s’ils vont les revoir tantot, ou si, pour
longtemps, ou — on ne sait pas — pour toujours Les autres, les
jeunes gens, marchent la tete haute; dans leurs yeux il y a du defi. Comme on approebe du batiment d’ecole, toutes les tetes se dressent,
attentives. On a pergu une rumeur qui grandit, grandit. Ce sont oui,
ce sont des chants. On dirait la BrabanQonne Et voici la Marseillaise.
Cela vient de la cour de l’ecole. En effet, au fond de cette cour dans laauelle onpenetre, estle groupe des hommes deja pris. Ce sont eux qui chantent, qui hurlent les hymnes beiges et frangais. En nous apercevant,
tous orient : « Ne signez pas Ne signez pas »
Ils sont beaux. Il n’y a plus chez eux d’angoisse. Ils sont maintenant dresses, pleins de bravade, de fierte rude, de male volonte. Il n’y a pas une plainte. Lorsque l’un d’entre les hommes voit passer un ami, il demande seulement de prevenir sa famille, de dire qu’il est emmene; et puis il se remet a chanter eperdument son chant de defi.
On entre dans une premiere salle. Un medecin est let qui examine les hommes munis de certificats medicaux. Il parait indulgent, assez large; il prononce des liberations.
Une seconde salle. C’est ici que le sort de chaque homme va se decider, brusquement, mecaniquement, en quelques secondes et sans appel. Un mot tranchant, et ce sera la liberte ou l’esclavage. Il y a la de nombreux uniformes : Kreischef, commissaire civil, officier. Et tout a la rigidite inflexible de l’autorite militaire qui ne discute pas. Les trois delegues de la commune, — generalement le bourgmestre, un echevin et le secretaire communal — autorises d assister & 1’examen de leurs administres, ne peuvent evidemment rien. Deux officiers, qui se partagent la besogne, decident. Places chacun d’un cote de la salle, ils examinent rapidement, en commengant par les jeunes gens ages de
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dix-sept h vingt-cinq ans. Us regardent la carte d’identite qui mentionne le metier, dit sommairement la situation sociale. Us enveloppent l’homme d’un regard, comme pour peser sa force, sa valeur animale. Une question, du bout des levres, pour la forme : « Etes-vous chhmeur? » Et, tout de suite, que la reponse soit negative ou affirmative, l’arret, inexorable. Si la carte mentionne un metier qui peut servir la-bas, 1’officier crie : « A gauche ! »
Et l’homme est perdu. Son sort a ete decide par la seule volonte d’un autre homme, en sept, huit, dix secondes. C’est fini :
— A gauche!
A gauche, c’est la route de l’Allemagne. Pour sortir de la salle, il faut franchir une porte divisee en deux etroits couloirs par une barriere et gardee par deux soldats. Le couloir de gauche donne acces h une salle ou passent ceux qui partent.
Si 1’officier crie : « A droite! » c’est la liberte. L’homme passe alors devant un sous-officier qui appose un cachet sur la carte d’identite. Le couloir de droite conduit a une fenetre ouverte devant laquelle est une table. II faut escalader la table, passer sur une autre table placee au dehors, et sauter dans la rue; on dirait une evasion, et c’est en effet l’impression d’une fuite. Ce n’est pas celle d’un soulagement, car le coeur demeure longtemps serre a la pensee des autres, des pauvres autres, et puis le cauchemar n’est pas termine. On va contempler encore de l’abominable, de la tenaillante misere, on va recueillir d’ineffaQables souvenirs de pitie et d’indignat.ion paralysees.
Au bout d’une ruelle. voici la foule. Elle a grossi. Cela durait trop longtemps. C’etait trop d’anxiete : de tous les villages les femmes sont venues; les meres, les epouses. les fiancees eplorees. Elle s’accrochent a celui qui revient, elles reclament, en pleurant, des nouvelles : est-il pris, celui qu’elles attendent, celui qu’elles cherissent, le chef, le soutien, l’homme dont le depart ferait s’effondrer tout? On ne sait pas, on ne peut pas repondre, on se debat au milieu des implorations, au milieu de ces pauvres etres qui sanglotent, car elles sanglotent toutes, meme eelles qui peuvent etreindre l’homme qui leur est rendu.
Pendant ce temps, que se passe-t-il a gauche, a gauche, dans la salle oh sont resles ceux qui doivent partir ?
Lh, on demande d’abord 4 chaque homme qui arrive s’il vent, signer un engagement, c’est-h-dire consentir a travailler pour les Allemands movennant un gros salaire. S’il consent, il donne son nom, son adresse ; et il est autorise a rent.rer chez lui, afin de faire ses preparatifs et de partir au bout de quelques jours. S’il refuse — et c’est le cas d e l’immense majorite — il est menace de toutes les calamites, et il va rejoiridre le troupeau anime de ceux qui furent comme lui dignes et intraitables, et qui l’accueillent par des acclamations comme pour une victoire, la victoire de l’homme qui subit, mais qui ne se soumet pas.
On attend encore. On attend que le groupe soit suffisamment dense. Quand il Test, on l’entoure de soldats, balonnette au canon, on Fencadre de cavaliers. Et en route vers la garel Deux officiers marchent un peu a becart, la cravache — oui, la cravache — a la main. On suit des ruelles. De temps k autre une femme en larmes, un vieil homme, parvenu jusquela, au prix de quels tenaces efforts, reussit k se glisser dans les rangs, pour une supreme recommandation, pour un dernier adieu, mais, tout de suite, les soldats les repoussent, tout de suite, souvent meme avant Fetreinte souhaitee.
Sur la grand’route que l’on atteint, aux fenetres des maisons se pressent de pauvres gens qui regardent, regardent de leurs yeux fievreux, rougis par les larmes, et qui, presque machinalement, agitent des mouchoirs. Mais ceux qu’ils saluent ainsi ne veulent pas pleurer. Est-ce pour affermir le courage des etres chers qui les voient, est-ce pour ne pas montrer une defaillance devant les soldats qui les surveillent? Presque tous marchent la tete haute; ils agitent leur casquette, et ils chantent inlassablement comme ils chantaient dans la cour de l’ecole. Mais il y a des voix rauques et des voix mouillees.
, Ils marchent; a chaque coin de rue, il y a un bref tumulte. Tou jours Fun ou 1’autre des prisonniers tente de fuir, mais, toujours aussi un cavalier le poursuit, et le rejette dans le rang, a moins que, d’un coup de^ cravache, Fun des officiers ne Fy ait rejete deja. Et alors, l’homme. blame, les poings serres, pendant quelques instants se tait. Que se passe-t-il en lui? Que se passe-t-il dans le coeur de ces autres qui, passant devant leur demeure, se precipitent dans les bras de leur femme,* embrassent leurs enfants et sont arraches d’eux par un soldat? Ils se taisent aussi. Mais bientot, de nouveau, ils chantent d’une voix plus rude encore Ils ne pleurent pas.
Enfin le cortege atteint un passage a niveau. On le fait s’engager sur la voie du chemin de fer, entre deux talus. La gare est proche; un train de wagons a bestiaux attend. On ne voit plus rien. On entend seulement des clameurs, des chants, la Braban^onne et la Marseillaise encore. Cela dure longtemps, tres longtemps, des heures. La nuit est tombee. Vers 6 heures, tout a coup, les voix qui chantent sont couvertes par un bruit de fanfares. De la musique? Oui, on a amene dans la gare une musique de regiment, et c’est elle qui salue des accents d’une marche militaire le depart du tram lugubre, sans lumiere, de ce train dont Fapparition au passage a niveau va provoquer une emotion si desesperee que des femmes et des vieillards tomberont en syncope, aux sons ironiques de la marche allegre exasperante.
Ils sont partis. Pour oil? On ne sait pas. Pour quoi faire? On ne sait pas. Ge que Fon sait, c’est que dorenavant on vivra avec Fobsession de ce souvenir dechirant et de Fangoisse. Et meme s’ ils reviennent, plus jamais on ne retrouvera la securite dans laquelle on vivait jadis..., jadis quand on croyait que ces choses n’etaient plus possibles.
DEPORTATIONS BELGES
Dans le sud de la province de Namur.
Les bourgmestres, ayant refuse communication des listes de chomeurs, regurent de nouveau, le 23 octobre 1916, 1’ordre de les communiquer pour le lendemain, 24 octobre. En cas d’inexistence des listes, l’ordre prescrivait que les bourgmestres fissent faire des recherches par leurs gardes champetres. L’ordre ajoutait que, si les bourgmestres n’obeissaient pas, ils seraient arretes.
A Anvers et environs.
Les documents ofFiciels allemands relatifs a cette ville sont particulierement explicites.
L’Avis ci-apres, dont le lecteur voudra bien retenir la signature, fut affiche le 2 novembre 1916 ( nous soulignons) :