CHAPITRE IK
L’OPINiON DES BELGES DE LA BELGJQ.UE OCCUPEE
Audialur et altera pars.
Apres avoir mis sous les yeux du lecteur les explications officieuses de la presse allemande et l’apologie de Farrete du 3 octobre 1916 par le repr6sentant qualifie de FAllemagne olFicielle, il convient de reproduire tout de suite deux documents, pris entre plusieurs, ou les Beiges de la Belgique occupee ont expose eux aussi, a l’intention des pays etrangers, leur opinion sur les problemes divers que la mesure pretend resoudre et sur la valeur de cette solution meme.
Ces deux documents sont : d’une part, le Cri d’alarme, lance au nom de Fepiscopat beige par le cardinal Mercier, archeveque de Malines; d’ autre part, Y Appel des ouariers beiges aux ouvriers du monde entier. Le premier est date du 7 novembre 1916, le second doit avoir ete redige vers le meme temps, et certainement avant le 19 novembre 1916. Leurs auteurs ont ici, pour Fhomme meme le plus prevenu, la qualite de temoins oculaires des evenements, et meritent d’etre entendus au moins au meme titre que les journaux ofiicieux et le Gouverneur general allemands.
Nous laissons aux chapitres qui suivront le soin de demontrer, en outre, laquelle des deux parties en presence a le plus de veracite dans ses dires et fait preuve de la meilleure foi dans la discussion.
Malines, 7 novembre 1916.
CRI D'ALARME DES fiVfiQUES BELGES A L’OPINION PUBLIQUE
Chaque jour les autorites militaires deportent de Belgique en Allemagne des milliers de citoyens inoffensifs pour les y vouer a des travaux forces.
LES DEPORTATIONS BELGES
Des le 16 octobre, nous envoyames au Gouverneur general une protestation, dont une copie fut remise aux representants du Saint-Si^ge, de i’Espagne, des Gtats-Unis, de la Hollande a Bruxelles, mais le Gouverneur general nous repondit par une fin de non-recevoir.
A la date de notre protestation, les ordonnances du pouvoir occupant ne mena^aient que les chomeurs; aujourd’hui, tous les hommes valides sont emmenes pele-mele, parques dans des fourgons et deportes l’on ne sait ou, comrae un troupeau d’esclaves.
L’ennemi procede par regions. II nous etait revenu vaguement que des arrestations avaient ete faites dans les etapos, a Tournai, a Gand, 4 Alost, mais nous ignorions dans quelles conditions. Entre le 24 octobre et le 2 novembre, il opera dans la region de Mons, Quievrain, Saint- Ghislain, Jemappes, par rafles de huit cents k douze cents hommes par jour. Demain et les jours suivants, c’est sur l’arrondissement de Nivelles qu’il va s’abattre. Yoici un echantillon d’affiche qui annonco 1’attentat :
« Par ordre du Kreischef, toutes les personnes du sexe male, agees de plus de dix-sept ans, sont tenues de se trouver, place Saint-Paul, a Nivelles, le 8 novembre 1916, a 8 heures (H. B.), 9 heures (H. C.), munies de leur carte d’identite et eventuellement de leur carte du Meldeamt.
« II n’est permis de se munir que d’un petit bagage 4 main.
« Celui qui ne se pr^sentera pas sera deporte de force en Allemagne et sera passible, en outre, d’une forte amende et d’un long emprisonnement.
« Les ecclesiastiques, medecins, avocats et instituteurs ne devront pas se presenter.
« Les bourgmestres seront rendus responsables de la bonne execution de cet ordre, qui devra etre porte imm6diatement a la connaissance des habitants. »
II y a un mtervalle de vingt-quatre heures entre l’aflichage et la deportation.
Sous pr6texte de travaux publics k ex6cuter sur le sol beige, le pouvoir occupant avait essaye de se faire delivrer par les communes les listes des ouvriers sans travail. Fierement, la plupart des communes les refuserent.
Trois arretcs du Gouvernement general devaient preparer le coup qui nous frappe aujourd’hui.
Le 15 aout 1915, un premier arrete impose, sous peine d’emprisonnement et d’amende, le travail force aux chomeurs, mais declare qu’il ne s’agira que de travaux 4 executer en Belgique, et que les infractions seront jug6es par les tribunaux beiges.
Un second arrete, en date du 2 mai 1916, reserve aux autorites allemandes le droit de fournir du travail aux chdmeurs et menace d’une
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peine de trois ans de prison et de 20.000 marks d’amende quiconque fera executer des travaux non autorises par le Gouvernement general.
En vertu du meme arrete, la competence, qui avait ete reconnue aux tribunaux beiges, passe aux tribunaux allemands.
Un troisieme arrete, date du 15 mai 1916, « autorise les gouverneurs, les commandants militaires et les chefs d’arrondissement a ordonner que les chdmeurs soient conduits de force aux endroits ou ils doivent travailler ». C’etaient deja les travaux forces, mais en Belgique.
Aujourd’hui il ne s’agit plus de travaux forces en Belgique, mais en Allemagne, au profit des Allemands.
Pour donner a ses mesures violentes des dehors de plausibilite, le pouvoir occupant alleguait dans la presse allemande, tant d’Allemagne que de Belgique, surtout ces deux pretextes : les chdmeurs sont un danger pour l’ordre public, une charge pour la bienfaisance officielle.
La lettre adressee par nous, le 16 octobre, au Gouverneur general et au chef de son departement politique repondit : « Vous savez bien que l’ordre exterieur n’est pas menace et que toutes les influences morales et civiles vous preteraient spontanement main-forte s’il etait en danger.
« Les chomeurs ne sont pas a la charge de la bienfaisance officielle; ce n’est pas de vos finances que leur vient le secours. »
Dans sa replique, le Gouverneur general n’invoque plus ces deux premiers considerants, mais allegue que les allocations aux chdmeurs, d’ou qu’elles viennent d present, doivent finalement grever nos finances et qu’il est d’un bon administrateur d’en alleger les charges; il ajoute que « la prolongation du chdmage ferait perdre a nos ouvriers leurs habitudes techniques et qu’ils deviendraient, en temps de paix a venir, inutilisables pour l’industrie ».
Il y avait d’autres moyens, il est vrai, de proteger nos finances, c’etait de nous epargner des contributions de guerre qui ont, a l’heure presente, atteint le milliard, et se poursuivent a raison de 40 millions par mois; c’etait de nous epargner les requisitions en nature qui se chiffrent par plusieurs milliards et nous epuisent.
Il y avait d’autres moyens de pourvoir a l’entretien des aptitudes prolessionnelles de nos ouvriers, c’etait de laisser a l’industrie beige ses machines et leurs accessoires, les matieres premieres et les produits fabriques qui ont passe de Belgique en Allemagne ; et ce n’est ni dans les carrieres, ni dans les fours a chaux oil les Allemands eux-memes declarent qu’ils enverront les sans-travail, que nos specialistes iront parfaire leur education professionnelle.
La verite toute nue est que chaque ouvrier deporte est un soldat de plus pour l’armee allemande. Il prendra la place d un ouvrier allemand dont on fera un soldat.
De sorte que la situation que nous denongons au monde civilise se reduit 4 ces termes : Quatre cent mille ouvriers se trouvent malgre eux,
ct cn grande partie a cause du regime d’occupation, reduits au chomage. Fils, epoux, peres de famille, ils supportent sans murmure, respectueux de l’ordre public, leur sort mallieureux; la solidarite nationale pourvoit a leurs plus pressants besoins ; a force de parcimonie et de privations genereuses, ils echappent a la mis£re extreme et attendent, avec dignite, dans une intimite que le deuil national resserre, la fin de notre commune epreuve.
Des equipos de soldats penetrent de force dans ces foyers paisibles, arrachent les jeuncs gens a leurs parents, le mari a sa femme, le pere a ses enfants; gardent, a la baionnette, les issues par lesquelles veulent se precipiter les epouses et les meres pour dire aux partants un dernier adieu; rangent les captifs par groupes de quarante ou de cinquante, les hissent de force dans des fourgons; la locomotive est sous pression; des que le train est fourni, un officier superieur donne le signal du depart. Voila un nouveau millier de Beiges reduits en esclavage et, sans jugement prealable, condamnes a la peine la plus forte du Code penal, apres la peine de mort, a la deportation. Ils ne savent ni oil ils vont ni pour combien de temps. Tout ce qu’ils savent, c’est que leur travail ne profitera qu’a l’ennemi. A plusieurs, par des appats ou sous la menace, on a extorque un engagement que Ton ose appeler « volontaire ».
Au reste, on enrole des chomeurs, certes, mais on recrute aussi, en grand nombre, — dans la proportion d’un quart, pour 1’arrondissement de Mons — des hommes qui n’ont jamais chome et appartenant aux professions les plus diverses : bouchers, boulangers, patrons tailleurs, ouvriers brasseurs, electriciens, cultivateurs ; on prend meme de tout jeunes gens, eleves de colleges, d’universites ou d’autres ecoles superieures.
Cependant deux hautes autorites de l’Empire allemand nous avaient formellement garanti la liberte de nos compatriotes.
Au lendemain de la capitulation d’ Anvers, la population affolee se demandait ce qu’il adviendrait des Beiges en age de porter les armes ou qui arriveraient a cet age avant la fin de l’occupation. Le baron von Huene, gouverneur militaire d’ Anvers, m’autorisa a rassurer en son nom les parents angoisses. Neanmoins, comme le bruit circulait a Anvers, qu’a Lioge, a Namur, a Charleroi, des jeunes gens avaient ete saisis et emmenes de force en Allemagne, je priai le gouverneur von Huene de vouloir me confirmer par ecrit les garanties verbales qu’il m’avait donnees. II me repondit que les bruits relatifs aux deportations etaient sans fondement, et me remit, sans hesiter, cette declaration ecrite qui fut lue, le dimanche 18 octobre 1914, dans toutes les eglises paroissiales de la province d’Anvers : « Les jeunes gens n’ont point a craindre d’etre emmenes en Allemagne, soit pour y etre enroles dans l’armee, soit pour y etre employes a des travaux forces. »
Des l’arrivee du baron von der Goltz, en qualite de gouverneur general, a Bruxelles, j’allai lui demander de vouloir ratifier pour la generalite du
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pays, sans limite de temps, les garanties accordees par le gouverneur von Huene pour la province d’ Anvers. Le Gouverneur general retint en ses mains ma requete, afin de l’examiner & loisir. Le lendemain, il voulut bien venir en personne a Malines m’apporter son approbation et me confirma, en presence de deux aides de camp et de mon secretaire parti culier, la promesse que la liberte des citoyens beiges serait respectee.
Dans ma lettre du 16 octobre dernier au baron von Bissing, apres lui avoir rappele l’engagement pris par son predecesseur, je concluais :
« Votre Excellence appr6ciera combien me serait penible le poids de la responsabilite que j’aurais a porter vis-a-vis des families, si la confiance qu’elles vous ont accordee par mon entremise et sur mes instances etait lamentablement de<?ue. »
Le Gouverneur general me repondit : « L’emploi des chbmeurs beiges en Allemagne, inaugure seulement apres deux annees de guerre, differe essentiellement de la mise en captivite des liommes aptes au service militaire. La mesure n’est pas non plus en rapport avec la conduite de la guerre proprement dite, mais est motivee par des causes sociales et economiques. »
Gomme si la parole d’un honnete homme 6tait resiliable au bout d’une ou de deux annees, comme un bail d’officier !
Comme si la declaration consentie en 1914 n’excluait pas expressement et les operations de guerre et les travaux forces !
Comme si, enfin, chaque ouvrier beige, qui prend la place d’un ouvrier allemand, ne lui permettait. pas de remplir un vide de l’armee allemande!
Nous, pasteurs de ces ouailles, que la force brutale nous arrache, angoisses a l’idee de l’isolement moral et religieux od elles vont languir, temoins impuissants des douleurs et de l’epouvante de tant de foyers brises ou menaces, nous nous tournons vers les ames, croyantes ou non croyantes, qui dans les pays allies, dans les pays neutres, meme dans les pays ennemis, ont le respect de la dignite humaine.
Lorsque le cardinal Lavigerie entreprit sa campagne anti-esclavagisie, le pape Leon XIII, benissant sa mission, lui dit : « L’opinion est, plus que jamais, la reine du monde;c’est sur elle qu’il faut agir. Vous ne vaincrez que par l’opinion. »
Daigne la divine Providence inspirer & quiconque a une autorite, une parole, une plume, de se rallier autour de notre bumble drapeau beige, pour l’abolition de l’esclavage europeen!
Puisse la conscience humaine triompher de tous les sophismes et demeurer obstinement fidele a la grande parole de saint Ambroise : « L’honneur au-dessus de tout ! Nihil praejerendum honcstati! »
Au nom des Eveques beiges (1) :
(Signe) D. J. Card. Mercier, Archeveque de Malines.
(1) Nous n’avons pu entrer en contact avec l’6veque de Bruges.
DEPORTATIONS BELGES
LES DEPORTATIONS BELGES
[Note de l’auteur. — Ce « cri d'alarme y>de V Episcopal beige , du 7 novembre 1916 , est anterieur , le lecteur Vaura remarque, d Vordonnance allemande du 20 novembre 1916 Levant de 40 a 50 millions de francs par mois la contribution de guerre permanente qui greve, depuis decembre 1914, les provinces beiges.
La proportion des non-chomcurs enlevis avec les chomeurs dans V arrondissement de Mons est, d'apres des renseignements plus recents, plus forte encore que le quart : voir sur ce point la replique document ke des reprtsentants et senateurs de V arrondissement de Mons au Gouverneur general von Bissing en date du 26 novembre 1916 , reproduite au Chapitre XV 111 § 2.]