‹ Les deportation belges a la lumiere des documents allemands. Avec de nombreux fac-similes et la reproduction de tous les documents belgesChapitre 40 sur 112 · PUBLICS POUR LES CHOMEURS · texte numérisé non relu

PUBLICS POUR LES CHOMEURS

Des le debut de 1915, les autorites locales beiges s?6taient preoccupies de combattre le chomage par des mesures d’ordre k la foi« economique et social, inspirees par la connaissance exacte des scrupules patriotiques de l’ouvrier beige et par une entente parfaite de ses besoins dans les circonstances speciales de Inoccupation.

Leur action en ce domaine se manifesta par deux especes d’initiatives : l’institution d’un enseignement professionnel obligatoire pour chomeurs et l’organisation de Fassistance par le travail.

La premiere initiative etait remarquable par sa simplicity et son ingeniosite. Elle visait a entretenir et a perfectionner Fhabilete technique de l’ouvrier beige en vue des luttes economiques de Favenir, en profitant de son chomage involontaire pour lui assurer le moyen de s’instruire davantage dans la pratique de sa profession.

Cette initiative eut Bruxelles pour origine. Le grand industriel et philanthrope, M. Ernest Solvay, inventeur du procide moderne de fabrication de la soude, ne fut pas etranger a sa conception ei il tint k la soutenir de ses deniers (don d’un million de francs). Elle eut aussitot l’appui de F autorite communale de Bruxelles et celui du Comite national de secours, qui, tous deux, lui voterent des subsides.

Le fonctionnement en etait congu comme suit a Bruxelles.

Tous les chomeurs, hommes et femmes, de quatorze a quarante ans, n'avaient plus, desormais, droit au secours de chomage qu’£ la condition de suivre assidument les cours qui leur ytaienfc destines.

Les chomeurs etaient repartis en diverses categories selon le sexe, l’age et la profession. Les moins instruits etaient envoyes dans les ecoles el6mentaires ; ceux qui etaient techniquement les plus developpes etaient envoyes dans les ecoles professionnelles existantes. Le surplus, qui formait la majority, etait reparti dans des institutions d’enseignement professionnel nouvellement creees

L’enseignement etait donne en frangais et en flamand. Les cours techniques etaient confies a des travailleurs d6je formes; les autres cours compiementaires etaient donnes par des avocats et des medecins. Tous les cours relatifs h une industrie etaient donnes dans un meme local, ce qui permettait aux professeurs de se mettre en relation et d’etablir de commun accord les lignes directrices communes de Feducation.

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11 existait ainsi, au debut de juillet 1915, a Bruxelles, 16 ecoles de chomeurs; chaque classe comprenait 30 eleves pour le premier cours et 60 pour les deux autres. La direction se composait de seize personnes : 4 echevins, 4 conseillers communaux, 4 representants du clerge et 4 bourgeois. II y avait, en outre, un comite executif compose de 5 membres et un comit6 d’inspection auquel appartenaient 2 ingenieurs, 2 femmes, 1 avocat et 1 m6decin.

Un projet d’Universite du travail devait couronner a Bruxelles l’ensemble de ces cours par un enseignement polytechnique superieur.

Cette organisation temoigne certes d’une rare energie de la part d’ autorites locales en proie a tous les soucis de 1’occupation et privees entre elles d’un lien gouvernemental national. Elle excita dans le premier moment 1’ admiration des Allemands. Un journal allemand, les Altonaer N achrichten, qui entretenait a Bruxelles un correspondant tres actif, re§ut de lui en date du 30 octobre une lettre sur les « mesures de prevoyance pour les sans-travail du Grand-Bruxelles ') (numero du 3 novembre 1915), ou Con faisail I’eloge sans reserves de Cacti vite deployee par les communes beiges dans leur lutte contre le chomage :

On se remue partout dans 1’ agglomeration bruxelloise. L’engourdissement qui, dans les premiers temps de 1’occupation allemande, s’etait empare de la vie generale, se desserre. Dans tous les domaines on essaie d’ adapter les anciennes institutions aux circonstances et de creer de nouvelles institutions pour assurer une situation tolerable 4 toutes les couches de la population.

Les administrations des communes qui torment i’ agglomeration bruxelloise, ne veulent pas rester en arriere dans cette heureuse concurrence. Elles ont tout d’abord ordonne des travaux d’utilite publique dans la mesure des moyens a leur disposition, pour offrir de la sorte a un grand nombre de chomeurs l’occasion de gagner de nouveau quelque chose. Elles ont encore dirige principalement leur attention sur un autre point important. A la suite de 1’ arret de nombreuses industries, les chomeurs sont devenus naturellement tres nombreux. C’est ainsi que le danger est ne que l’inactivite suscite non seulement des tentations dangereuses aux grand es masses de la population, mais encore leur fasse payer le manque d’emploi, de la perte de leurs connaissances professionnelles. Pour ce motif, les conseils communaux de Bruxelles et des localites appartenant a ragglomeration bruxelloise ont affecte des locaux et recrute du personnel enseignant pour favoriser 1’ education professionnelle et generale des masses. Ces cours de perfectionnement jouissent deja d’une frequentation nombreuse et on assure que les r6sul-

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tats obtenus sont extraordinairement satisfaisants. En raison de cola, on espere aussi, malgre les restrictions que le temps de guerre impose, pouvoir remettre bientot en marche certaines industries actuellement dans le marasme.

Un autre pas en avant dans la voie de 1’instruction des ouvriers doit r^sulter du fait que, a l’exemple de Charleroi, une universite du travail est fondee a Bruxelles. Les travaux preliminaires necessaires sont deja achev6s. Le plan d’enseignement est elabore et le personnel enseignant est recrute. Les matieres d’enseignement seront principalement de nature technique, et il va sans dire que les industries et professions qui sont representees dans 1’ agglomeration bruxelloise seront principalement prises en consideration. Cette universite du travail correspondra a pen pres a l’Ecole polytechnique allemande. Elle serait juxtaposee aux cours de perfectionnement pour ouvriers cites ci-dessus. La Ville de Bruxelles a reussi a rassembler 3 millions de francs pour cette institution. La mise a execution de ce plan doit en tout cas etre saluee comme un symptome bautement rejouissant, en ce qu’elle manifeste la renaissance de l’esprit d’entreprise de la Ville de Bruxelles. II est a esperer que d’autres communes beiges prcndront exemple sur Bruxelles.

Une autre organisation efficace, qui s’etend & toute l’agglomeration bruxelloise et non, comme l’Universite populaire, a la Ville de Bruxelles proprement dite, est 1’ « Office intercommunal d’aide et de controle du travail ». La mission de l’Office du Travail est d’ecarter des abus provenant de l’assistance tres etendue des chomeurs. Comme il est signale plus haut, de grandes couches de la population (1 ) se sont adonnees a l’oisivete et se contentent, sans chercher du travail, de la nourriture qui leur est assuree par les organisations grandioses de bienfaisance des communes. L’Office du Travail veut maintenant exercer un controle soigneux afin d’empecher que des gens, pour lesquels il existe des occasions de travail, ne subsistent aux frais de la bienfaisance publique.

De cette faqon, la possibilite sera donnee & ceux qui sont reellement necessiteux, d’obtenir plus que ce qu’ils ont obtenu jusqu’ici. Ceux qui sont occupes partiellement a des salaires insuffisants recevront a 1’avenir, au lieu de la nourriture, une indemnite proportionnelle aux necessites constatees.

Pour arriver a ces fins tres louables, et evidemmont favorisees par l’Administration allemande (2), cet office de travail volontaire s’est-

0) Le correspondant allemand exagere ici le nombre des chdmeurs « volontaires ». Les mesures prises ne prouvent pas que « de grandes couches de la population s’etaient adonn6es » a l'oisivet£ volontaire, rnais qu’on voulai? pr6venir Tapparition du paup6risme, consequence toujours possible d’une assistance directe, qui serait mal ordonn^e. On remarquera, du reste, que 1’initiative de ces precautions dmanait des autorites beiges elles-memes.

(2) Le correspondant allemand se trompait dans ses previsions; on va voir

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adresse aux patrons avec la priere de remplir tous les quinze jours un formulaire sur lequel sont indiques les salaires payes & la main-d’ceuvre partiellement occupee.

Sur ces formulaires sont egalement signalees les occasions possibles de travail pour chomeurs. On etablira de la sorte les bases pour le calcul des secours et pour le contrfile des assistes, de meme qu’ult^rieurement on sera en etat d’entretenir des chdmeurs. Les bienfaits de ces organisations se montreront surtout en hiver, Faccroissement de la detress^ apprehende durant cette rude saison pouvant etre evite par ces moyens .

On voudra bien remarquer que le correspondant allemand qm ecrit ces lignes a attendu que Forganisme fut en marche pour le juger. Eneffet, — et la se decele la clairvoyante vigilance des autorites locales beiges — Finitiative de Fenseignement obligatoire pour les chomeurs remonte au debut de Fete de 1915, c’est-&-dire qu’elle est, dans sa conception et dans sa realisation, ant£rieure de plusieurs mois aux premiers arretes du gouverneur g6n6ral von Bissing, sur les « sans-travail » (14-15 aout 1915). L e Nieuws Hotter damsche Courant, journal hollandais, et le Vonvarts, organe officiel du parti socialiste allemand, signalentFoeuvre en activite a Bruxelles, le premier, dans son numero du 13 juillet 1915 (Avondbl. A), le second, dans son n° 198 (1. Beilage) du 20 juillet 1915.

11 parut d’ailleurs tout de suite qu’elle ne pouvait donner que de tres heureux resultats, car, d^s ce meme mois de juillet 1915, le Comite national, avec Fappui des autorites locales beiges, de M. Solvay et de plusieurs autres sommites du monde industriel et financier, entreprit de Fetendre au pays occupe tout entier.

5 2.^ — Manoeuvres et d^crets de l’autori(6 allemande pour paralyser 1’effort beige.

Mais ici, k peine eut-on mis la main a Foeuvre, que Fon se heurta a Fopposition, d’abord sourde, puis declar6e de l’autorite allemande. On la vit, avec surprise, mettre tout en oeuvre pour empecher le projet de reussir. Nous ne sommes pas encore pleinement renseigne sur les episodes de ce conflit. Mais nous en connaissons la conclusion brutale.

Le 26 janvier 1916, dans un meeting tenu a Rotterdam, Fun des initiateurs de la mesure, M. Camille Huysmans, d6put6 et conseiller

que ^Administration allemande a, au contraire, refuse 4 ces efforts beiges 1'tecouragement et la faveur qu'il consid6rait comme un devoir si « evident » da la part de boccupant.

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communal socialiste de Bruxelles, secretaire du Bureau executif de F Internationale, pouvait dire a ses auditeurs :

L’instruction professionnelle obligatoire avait ete institute pour tous les chomeurs secourus. Nous avons voulu Fetendre au pays entier. Eh bien ! le Gouvernement allemand a brise cet effort et Fa empeche d’aboutir. Cela, on ne le sait pas k Fetranger; il faut pourtant qu’on le sache aussi (1)

Le meme fait allait se reproduire presque simultanement, a propos des initiatives des autorites locales beiges, en matiere d’assistance pour le travail.

D6s la fin de Fannee 1914 et le debut de 1915, en effet, ces autorites avaient intelligemment decrete F execution de travaux d’utilite publique ou les sans-travail pussent trouver une occupation et Foccasion d’un salaire regulier. C’est le remede classique a la plaie du chomage en temps de crise economique generale. Le Comite national intervint pour aider financierement les communes et les provinces dans cette initiative, de maniere a soulager les finances locales beiges d’une partie de cette charge.

Au debut, Fautorite allemande laissa faire, et des journaux allemands saluerent cette initiative de leurs approbations; mais, apres quelques mois, il apparut qu’en pourvoyant de travail les chomeurs, les communes et provinces beiges avaient contrecarre, sans le savoir, un dessein alors encore inavoue de Fautorite allemande.

En effet, celle-ci visait, de son cote, tantot par menaces, tantot par hauts salaires, a attirer la main-d’oeuvre beige vers le « travail d’utilite de guerre » allemand qu’elle s’efforgait d’organiser en Belgique, pour faire du pays ce que disait un temoin oculaire, Ulrich Rauscher, dans la Frankfurter Zeitung du 7 mars 1915 :

... Assurer a Varmee un hinterland calme, des convois qui ne sont pas troubles, une chambre a provisions bien ordonnee : tout cela est aujourd’hui ce a quoi la Belgique doit servir (2).

Or, les ouvriers beiges, obliges, par le commandement de leur

(1) Voir compte rendu dans Het Volk, journal officiel du parti socialiste hollandais, num6ro du 27 janvier 1916. — Cf. aussi les protestations des s6nateurs et repr6sentants de Belgique et du cardinal Merrier (chap. XVIII, § § 1 et 5).

(2) U. Rauscher, op. cit., p. 6.

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conscience, de refuser le concours de leurs bras a ce « travail de guerre » allemand, trouvaient dans les travaux publics des communes (les Notstandsarbeiten ou « travaux de temps de crise ", comme les appelle le general von Bissing) le moyen de s’occuper lucrativement et honorablement. Les Notstandsarbeiten se trouverent ainsi entraver les tentatives de racolage des industriels et ofiiciers allemands : c’etait un refuge pour le patriotisme des ouvriers beiges. D’une maniere plus generale, tout palliatif de la misere pour la classe ouvriere beige devenait un obstacle aux desseins de F autorite allemande, en ce qu’il empechait que les ouvriers beiges ne tombassent completement a sa merci.

Une fois ce point reconnu, F autorite allemande envisa^ea la suppression de toute assistance directe ou indirecte aux chomeurs, par secours, enseignement professionnel ou travaux publics, comme une necessity de Finteret militaire allemand. Not kennt kein Gebol.

Mais il y avait des managements a garder dans Fexecution. Les secours etaient distribues en partie a Fintervention du Comite national et de la Commission am6ricaine, controles diplomatiquement; et, par une promesse ecrite faite au ministre des Etats-Unis a Bruxelles, M. Brand Whitlock, le 29 juillet 1915, 1’ autorite allcmande s’etait engagee a ne pas se servir de Forganisation de secours pour exercer une pression sur les ouvriers secourus en vue de les amener a accepter du travail pour l’ennemi (1).

11 fallait done proceder par mesures indirectes et graduelles, de maniere a atteindre le but par etapes.

Cela se fit on trois temps, apres une preparation de l’opinion par la presse, suivant la tactique ordinaire du Gouvernement allemand.

Des la fin de Fete 1915, ayant constate Fechec des tentatives faites pour amener, par appat de salaires ou par violences, la masse ouvriere beige au « travail d’utilite de guerre » allemand (Cf. les faits rapportes au chapitre III), Fautorite allemande commence a incriminer « la paresse et le mauvais vouloir du cliomeur beige La presse allemande reprend et amplifie ces griefs; e’est la preface des deux premiers decrets qui vont etre pris.

Ils sont signes les 14 et 15 aout 1915 et promulgues dans la Geselzund V erordnungsblatt du 22 aout (n° 108, pages 889 et 901) :

(1) Voir, page 194, le Memorandum du Foreign Office publie par le Daily Telegraph du 8 juillet 1916.

LE CIIOM AGE FORCE DES OUVRIERS BELGES

ARRETE CONCERNANT LES MESURES DESTINIES A ASSURER l’eXECUTION DES TRAVAUX D’lNTERET PUBLIC

Art. 1. — Quiconque, sans motif suflisant, refuse d’entreprendre ou de continuer un travail d’interet public conforme h sa profession et ordonne par une autorite allemande, sera passible d’une peine d’emprisonnement de police ou d’emprisonnement correctionnel d’un an au plus.

Tout motif concernant le refus de travailler sera valable s’il est admis par le droit des gens.

Art. 2. — L’ article 2 de 1’ arrete du 19 novembre 1914 ( Bulletin officiel des Lois et Arretes, n° 17, p. 57) est remplace par la disposition suivante :

« Est passible d’une peine d’emprisonnement de cinq ans au plus quiconque, par contrainte, menaces, persuasion ou d’autres moyens, tente d’empecher d’autres personnes d’entreprendre ou de continuer un travail d’interet public conforme a leur profession et ordonne par une autorite allemande », ou

« un travail pour compte d’une autorite allemande ou pour compte d’un entrepreneur agissant en vertu d’un mandat d’une autorite allemande ».

Art. 3. — Quiconque, sciemment, par des secours ou d’autres moyens, favorise le refus de travailler, punissable en vertu de 1’ article 1, sera passible d’une amende pouvant aller jusqu’a 10.000 marks; en outre, il pourra etre condamne a une peine d’emprisonnement d’un an au plus.

Art. 4. — Si des communes, associations ou d’autres groupements favorisent le refus de travailler de la maniere prevue a l’article 3, les chefs en seront rendus responsables conformement a cet article.

Art. 5. — S’il est prouve que certaines sommes sont destinees a secourir les personnes designees h 1’article 1, ces sommes seront confisquees au profit de la Croix-Rouge de Belgique.

Art. 6. — Les infractions au present arrete seront jugees par les tribunaux ou autorites militaires allemands.

Art. 7. — Independamment des prescriptions precedentes, les autorites competentes pourront, quand il y aura lieu, imposer des contributions.

Art. 8. — Le present arrets entrera en vigueur le jour de sa publication.

Bruxelles, le 14 aout 1915.

Der Generalgoaverneur in Belgien, Freiherr von Bissing Generaloberst.

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