‹ Les deportation belges a la lumiere des documents allemands. Avec de nombreux fac-similes et la reproduction de tous les documents belgesChapitre 54 sur 112 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

LA QUESTION DE BONNE FOI

Liige, Verlcumdung, Heuchelei sinil der deutschen Volkspsyche so frrmd, so zuwider, dass uns ein auf solcher Griindlage aut'gebauter Erfolg verSchtlich erscheint.

« Le mensonge, la ealomnie, l’hypoerisie sont si etrangers, si opposes au caractere national allemand qu’un succfes remport£ par de tels moyens est, a nos yeux, une indignite. »

(Dr Duringer, president du Tribunal national superieur a Carlsruhe. Der rote Tag, n° 276 du 23 novembrc 1916, p. 2, col. 1.)

Nous nous abstenons deliberement d’ouvrir, sur les faits maintenant etablis, aucune discussion de droit des gens.

A la conscience de chacun de decider du jugement a prononcer sur la legitimite de l’arrete du 3 octobre 1916 au regard du droit des gens ou des lois de l’humanite.

Au reste, a quoi bon un debat la-dessus et comment le conduire? II est bien a craindre que, sur aucune question relevant de ces deux domaines de la conscience publique, il ne soit plus possible aujourd’hui, pour un Europeen d’Occident, de soutenir une discussion quelconque avec un Allemand. La raison en est simple. Discuter suppose qu’on est au moins d’accord sur les principes fondamentaux de la matiere debattue. Entre l’Allemagne et le reste du monde, il n’y a evidemment pas, ici, communaute de principes ni sur les regies de la guerre ni sur les preceptes de la politique, puisque l’Allemagne pretend qu’elle agit ici selon son droit et selon le Droit, tandis que, de fait, son acte a souleve l’horreur universelle, et meme la reprobation officielle de la plupart des Gouvernements neutres : Espagne, Ilollande, Vatican, Suisse, fitats-Unis.

Mais, a defaut d’une discussion de droit et de morale, et apres

LA QUESTION DE BONNE FOI 237

l’examen de la veracite des explications allemandes, il reste encore une question de bonne foi contractuelle a vider.

Quelle que soit leur propre opinion sur l'etendue de leur droit d’occupants, les Allemands avaient-ils garde les mains libres pour ordonner la deportation des civils beiges?

Sont-ils fond6s a faire, comme ils le font, un reproche aux autorites locales beiges d’avoir refuse de leur communiquer des listes de chomeurs a deporter, et a rejeter, par suite, sur ces autorites, la responsabilite des pretendues « meprises » d’execution, par lesquelles ils essaient d’excuser et de pallier 1’ extension subreptice de Tarrete du 3 octobre 1916 a toute la population male de la Belgique indistinctement?

Ceci est le dernier objet possible d’un debat entre liommes civilises en discorde sur tout le reste. Sans bonne foi reciproque, sans respect de la parole donnee, il n’est pas de societe possible, les groupes humains se dissolvent et retombent aux mceurs d’entre-egorgement d’une horde de loups en maraude.

Considerons done, une derniere fois, a ce point de vue ultime, les faits et les documents allemands.

§ 1. — Une premiere s6rie d’engagements allemands.

Les autorites locales beiges ont certes le droit imprescriptible de ne pas s’associer a une violence injuste faite a leurs administres.

Elies le tiennent non seulement des conventions internationales, mais de ces lois supremes, que bon a precisement appelees « non ecrites » parce que Fhumanite a toujours pu se dispenser de les transcrire sur ses tables de bronze ou sur le parchemin de ses chancelleries, la Providence elle-meme les ayant faites eternelles et gravees au plus profond de la conscience des humains.

Mais, independamment de ce droit international et naturel, les autorites locales beiges pouvaient aussi invoquer les obligations positives, spontanement contractees par F autorite allemande, depuis Foccupation, envers la population de la Belgique.

Il est de fait, en premier lieu, que, lors de la constitution de la Commission americaine for Relief in Belgium et du Comit6 national beige qu’elle venait assister, l’apprehension se fit jour en Belgique de voir Tautorite allemande se servir de l’intermediaire de ces associations et des renseignements statistiques qu’elles devraient necessairement rassembler sur la population beige, pour organiser l’enrolement de celle-ci ou pour exercer sur elle une pression contraire

LES DEPORTATIONS BELGES

a ses sentiments patriotiques. En presence de cette mefiance et en vue de la dissiper, r autorite allemande, qui avait interet a ce que la Commission americaine la dechargeat du devoir de ravitailler la population beige, prit l’engagement de ne jamais se servir, pour ses besoins administratifs ou ses desseins politiques, des listes d’assistance qui seraient etablies. Elle prit cet engagement dans une lettre du baron von der Lancken, chef du departement politique du Gouvernement general allemand, datee du 29 juillet 1915, a M. Brand Whitlock, ministre des Etats-Unis a Bruxelles, et Fun des protecteurs de la Commission for Relief in Belgium (Cf. Memorandum anglais du 8 juillet 1916, chap. XI, § 2).

Que fait-elle d’autre cependant que violer cet engagement, lorsqu’elle reclame des autorites locales beiges la production de listes de chomeurs, pour faire de ceux-ci des proscrits et des formats au service de l’organisation de guerre de Fennemi, et qu’elle pretend controler severement les declarations de non-assistance des personnes convoquees pour la deportation?

II est de fait, en second lieu, que FAdministration allemande avait spontanement atteste a la population beige son intention de ne jamais attenter a ses sentiments patriotiques.

Le 2 septembre 1914, en entrant en fonctions, le feld-mar6chal baron von der Goltz avait fait afficher dans toute la Belgique *la proclamation, deja citee, disant : i

... Les citoyens beiges desirant vaquer paisiblement a leurs occupations n’ont rien a craindre de la part des troupes ou des autorites allemandes. Autant que faire se pourra, le commerce devra etre repris, les usines devront recommencer a travailler, les moissons etre rentrees.

Citoyens beiges,

Je ne demande a personne de renier ses sentiments patriotiques, mais j’attends de vous tous une soumission raisonnable et une obeissance absolue vis-a-vis des ordres du Gouverneur general. Je vous invite 4 lui montrer de la confiance et a lui preter votre concours. J’adresse cette invitation specialement aux fonctionnaires de l’Etat et des communes qui sont restes a leurs postes. Plus vous donnerez suite a cet appel, plus vous servirez votre patrie.

Le 16 decembre 1914, son successeur, le gouverneur general baron von Bissing avait fait afficher de meme, dans les placards de « Nouvelles publiees par le Gouvernement allemand », Fattestation ci-apres, deja mentionnee :

Berlin, 15 decembre. — Au corrospondant du Hamburger Korrespon-

LA QUESTION DE BONNE FOI

dent, le nouveau gouverneur general en Belgique, general baron von Bissing, a fait les declarations suivantes : « Je veux maintenir 1’ordre et la tranquillite dans ce pays, qui est devenu la base des operations de nos troupes. II faut que notre armee sache que l’ordre regne derriere elle, alin qu’elle puisse toujours librement diriger son regard uniquement en avant. J’espere aussi pouvoir, la main dans la main avec l’Administration civile, faire beaucoup pour la situation economique. Lorsque l’Empereur me nomma gouverneur general, il me chargea, avec une insistance particuliere, de tout faire pour aider les faibles en Belgique et pour les encourager. »

Le Gouvernement general en Belgique.

Lel8 juillet 1915, le meme Gouverneur general dans sa « Lettre au peuple beige », affichee partout en Belgique, protestait dereclief de la purete de ses intentions, disant entre autres :

Quelle que soit la destinee que 1’avenir reserve a la Belgique, celle-ci est placee a present sous Tadministration allemande, sous mon administration, en vertu du droit des gens. Tout Beige qui obeit a cette administration ou seconde ses efforts ne sert pas le pouvoir occupant, mais sa propre patrie. Tout Beige qui resiste a 1’administration etablie de fait ne nuit pas k FEmpire allemand, mais a son pays, & la Belgique meme, et une telle maniere d’agir n’est ni patriotique ni courageuse. Jamais celui qui, sans reserve, cooperera au bien-etre public, avec le pouvoir occupant, ne pourra, equitablement, etre accuse de soumission a 1’etranger ni de trahison envers sa patrie.

Je ne demande a personne de renoncer a ses ideals ou de desavouer hypocritement ses convictions.

Bruxelles, le 18 juillet 1915.

(Cite d’apres Le Bruxellois, journal officieux de 1’autorite allemande,

26 juillet 1915.)

Et les organes de la propagande allemande, agences et journaux, donnerent a cette reiteration de programme, une publicity universelle.

Exemple : Berliner Tageblatt , 28 juillet 1915, n° 381 :

Lettre ouverte du Gouverneur general aux Beiges.

Bruxelles, le 27 juillet 1915.

JT^Le gouverneur general von Bissing vient d’adresser k la population beige et aux fonctionnaires qui sont restes dans le pays une lettre ouverte qui a pour but de debrouiller et de supprimer les erreurs quant aux droits et obligations du Gouvernement allemand dans le territoire occupe. Le Gouverneur general se refere aux paragraphes 42 et 43

LES DEPORTATIONS BELGES

de la Convention de La Haye qui confient a la force occupante d’un pays conquis, pendant la guerre, le reglement des questions publiques. D’une fagon paternelle, le Gouverneur general fait comprendre aux fonctionnaires le fait qu’il a ete installe par le chef de l’Empire d’Allemagne comrae representant de cette force occupante, et qu’il ne veut pas remplir ses attributions au benefice exclusif de 1’ Allemagne, mais avant tout au benefice de la population beige. II exige, de ce chef, de tout citoyen et des fonctionnaires en particular, qu’ils lui facilitent, dans la mesure du possible, l’execution de ses droits et de ses obligations legales, et demande qu’ils fassent simplement une politique pratique actuelle. En confirmant expressement qu’il ne demande d’aucun Beige l’abdication de ses ideals ni de ses convictions politiques et religieuses, il avertit d’un ton severe qu’il punira tous les citoyens et tous les fonctionnaires, sans distinction de rang, qui se soustrairont aux naturelles exigences de l’heure.

II est de fait, en troisieme lieu, qu’au lendemain de la chute d’ Anvers, dont le siege et le bombardement avaient provoque l’exode en Hollande de plusieurs centaines de mille habitants de la ville, de la province d’ Anvers et des deux Flandres, 1’ autorite allemande, effray6e du desert qui s’etait fait devant les troupes victori?uses et voulant decider les refugies k repeupler leurs foyers, avait pris et fait prendre en son nom l’engagement formel de ne jamais emmener en Allemagne les jeunes gens qui rentreraient pour les y incorporer dans l’armee, non plus que pour les y employer a un travail force.

§ 2. — Les « engagements d’Anvers » et la campagne de presse

pour rappeler les refugies.

Le general von Huene — le meme gouverneur dont le nom est au bas des Avis de levees de deportation afliches en novembre 1916, a Anvers (Voir chap. IV) — avait fait au cardinal Mercier une declaration verbale, confirmee par une declaration ecrite, qui fut lue, sur l’ordre de ce dernier, comme il l’atteste lui-meme, le 18 octobre 1914, dans toutes les eglises paroissiales de la province (Voir aux Annexes, chap. XVIII, § 4) :

Les jeunes gens n’ont pas a craindre d’etre emmen^s en Allemagne, soit pour y etre enrolls dans l’arm6e, soit pour y etre employes d des travau x forces.

D’autre part, la Commission intercommunale d’Anvers et des environs avait fait afficher en Hollande, quelques jours auparavant, a l’intention des refugies beiges, une proclamation en flamand,

LA QUESTION DE BONNE FOI 241

contresignee par les representants de l’autorite allemande, y compris le general von Huene, dont voici la traduction :

Page 1