‹ Les deportation belges a la lumiere des documents allemands. Avec de nombreux fac-similes et la reproduction de tous les documents belgesChapitre 57 sur 112 · L. (1) Herbert · texte numérisé non relu

L. (1) Herbert

Concurremment, 1’ autorite allemande communiquait les memes assurances formelles directement au Gouvernement hollandais, et obtenait par Id de lui qu’il fit exercer une « douce pression » sur les refugies par les autorites hollandaises des villes ou avait deborde cette multitude immense de malheureux, et ou la cliarite privde et l’assistance publique s’efforQaient de lour procurer abri et nourriture.

Les preuves de cette intervention directe des autorites allemandes d’occupation et du Gouvernement allemand aupres du Gouvernement et des autorites hollandais sont particulierement nombreuses et convaincantes. On se limitera ici aux principales.

Nous lisons dans Het Volk d’ Amsterdam, du 22 novembre 1916 :

Le Middelburgsche Courant rappelle que, le 16 octobre 1914, le Nederl. Korrespond. Bureau, de La Haye, publiait la communication officieuse suivante :

« Les pourparlers de notre Gouvernement avec 1’ autorite superieure allemande ont eu pour resultat que tous les refugies peuvent rentrer, non seulement a Anvers et environs, mais dans toute la Belgique. Cependant les militaires seront faits prisonniers de guerre. »

Apres cela suivait une communication informant que des mesures seraient prises par notre Gouvernement pour rendre possible le retour (des refugies).

(1) Une initiale manque, laceree dans l’original que nous avons pu photographier. Cf. le fac-simil6.

LES DEPORTATIONS BELGES

Au cours d’une reunion de refugies tenue a Roosendael le dimanehe 17 octobre, le conseiller communal anversois Dr Franck, qui etait venu 14-bas en automobile, dit entre autres :

« Pour les jeunes gens n’appartenant pas a l’armee et pour les gardes civiques, il n’y a pas plus de raison de crainte que pour les autres civils. II existe a ce sujet des declarations formelles et ecrites, quiont ete faites non seulement a 1’Administration communale, mais egalement au Gouvernement des Pays-Bas. »

Le 17 octobre 1914, M. J.-A. Van den Bergli, consul general des Pays-Bas a Anvers, faisait parvenir aux refugies beiges de la Hollande l’Avis officiel ci-apres traduit ( nous soulignons) :

Le consul general des Pays-Bas a Anvers fait savoir par la presente que, selon lui, la situation a Anvers est completement tranquille et que l’ordre y regne. Personne n’y est inquiete. Afin que la vie reprenne son cours ordinaire, il est necessaire, dans 1’interet de la population beige, que les refugies rentrent a Anvers pour y reprendre leurs occupations ordinaires.

A la suite de son entretien avec le gouverneur imperial d’ Anvers en fonctions, le consul general precite est en etat d’ aj outer a ce qui est mentionne ci-dessus, que 1’ autorite dont il est question lui a fait les declarations les plus rassurantes, a savoir, que Son Excellence s’en tiendra exclusivement a la Convention de La Iiaye, de sorte que les interets des deux partis sont assures par des clauses, fixees par traite, d’apres lesquelles la propriety priv6e, la liberte individuelle et l’honneur des femmes et des jeunes fdles sont entierement garantis.

Ensuite que, d’apres V assurance formelle des autorites allemandes, les jeunes gens respectueux de l’ordre, n’appartenant pas a 1’armee, et les gardes civiques peuvent rentier.

Les autorites en question ne songent pas le moins du monde a faire prisontiiers, a requisitionner ou a deporter en Allemagne les personnes susvisees.

Les autorites allemandes souhaitent sincerement que la population d' Anvers et environs leur accorde sa confiance, afin que, dans l’interet des citoyens, elle se remette au travail et respecte l’ordre et la securite publics.

Anvers, 17 octobre 1914.

Le Consul general precite,

(s) J.-A. Van den Bergh.

Le meme jour, 17 octobre 1914, le bourgmestre de Rotterdam, M. Zimmerman, ordonnait d’afficher un Avis officiel, destine de meme a rassurer les refugies et a faire exercer sur eux, par ses conci-

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toyens individuellement, la « douce pression » sollicitee, en vue de les amener a reintegrer leurs foyers.

Le bourgmestre de Rotterdam aux refugies belges

Le bourgmestre de Rotterdam informe que les pourparlers echanges entre le Gouvernement des Pays-Bas et Fautorite superieure allemande au sujet du retour au pays des refugies beiges, ont abouti a un bon resultat. Non seulement les habitants d’Anvers et environs, mais ceux de toute la Belgique sont autorises a rentrer dans leurs foyers. L’autorisation ne s’etend pas aux militaires; ceux-ci, aleur retour, seront consideres comme prisonniers de guerre.

Le bourgmestre engage les refugies 4 retourner dans leur pays, qui a interet a ce que la vie reprenne son cours ordinaire.

Le bourgmestre espere que tous les citoyens de Rotterdam qui hebergent des refugies collaboreront avec lui dans cet esprit. II invite les citoyens a declarer a Fun des bureaux ou postes de police si les refugies heberges par eux sont prets a rentrer.

Des trains circulent a nouveau entre Roosendael et Anvers, et cette derniere ville dispose largement de vivres.

Rotterdam, 17 octobre 1914.

Le Bourgmestre precite,

(s) Zimmerman.

Une autre afFiche officielle modele, apposee en Hollande le 21 octobre 1914, editee par la « Drukkerij van C. J. Van Doorne », a Delft, sous le litre : « Communication aux refugies beiges » ( Mede deeling aan de Belgische vluchtelingen), faisait etat « des engagements ecrits, pris par les Allemands non seulement envers eux, mais encore envers le Gouvernement neerlandais ». Voici le texte traduit :

II resulte, a ce sujet, de declarations expresses et ecrites, faites non seulement a V Administration communale , mais aussi au Gouvernement neerlandais, que..., etc.

Le 2 novembre 1914, une nouvelle afFiche officielle, plus explicite encore que les precedentes, concernant l’intervention directe de Fautorite allemande aupres du Gouvernement hollandais, disait (traduction de Fexemplaire placarde a Hoorn; le meme texte fut afFiche le meme jour a Rotterdam, sous le titre « Proclamation », et avec la signature du bourgmestre) :

AVIS

Le bourgmestre de Hoorn fait connaitre aux refugies beiges residant 4 cet endroit, que Fautorite allemande a communique a la Legation

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neerlandaise qu’il est dans ses intentions de faire rentrer les Beiges refugies, afin que, dans la Belgique occupee, des situations normales (sic) viennent de nouveau k regner, et a fourni k la Legation une communication dont le texte traduit est le suivant :

« Parmi les Beiges refugies en Hollande, on a r6pandu le bruit qu’une fois rentres en Belgique, les autorites allemandes leur defendent le retour en Hollande pour venir prendre leur famille. Le Gouverneur general souhaite que ce bruit, entierement faux, qui entrave le retablissement d’une situation reguliere, soit dementi et que les refugies se convainquent que la recherche de leur famille est autorisee. »

Hoorn, le 2 novembre 1914.

Le Bourgmestre susnomme,

A.-A. de Jongh.

Les refugies, ebranies par des assurances renouvelees de tant de cot6s, et voyant, du reste, que les autorites allemandes respectaient leur engagement, reprirent petit a petit con fiance : ils rentrerent en grand nombre (fin octobre, novembre et decembre 1914) h Anvers et dans les villes et villages des provinces qu’ils avaient abandonnes.

Un certain nombre pourtant persisterent dans leur mefiance et jugerent preferable la securite de l’exil, avec toutes ses epreuves, a Fimprudence de remettre leur sort a la bonne foi allemande.

De son cote, Fautorit6 allemande, sans se lasser, ne cessa depuis lors de renouveler ses demarches pour les faire rentrer en Belgique : elle agit en ce sens, a la fois par voie de decrets et d’Avis directs, et par appels de presse.

Le 16 janvier 1915, le gouverneur general von Bissing promulgua ( Ges .- und Ver.-Bl. , n° 33) un arrete 6tablissant une taxe speciale h charge des Beiges absents et qui ne rentreraient pas au pays avant un delai fixe au ler mars 1915 : cette taxe etait du decuple des contributions directes; pour la recouvrer, on mena- $ait les recalcitrants de la vente aux encheres de leurs biens meubles et immeubles. D’autre part, on annonga que les maisons vides des absents seraient employees pour loger la troupe et pour d’autres necessites militaires. Nous ignorons dans quelle mesure cette taxe fut recouvree; mais nous savons qu’elle fut, au moins en partie, mise en recouvrement sur la base de mesures d’execution edictees le 13 mars 1915 (Ges.- und. Ver.-Bl., n° 50) : il y eut des poursuites entamees; on parait avoir renonce, apres quelques mois, a 1’appliquer; mais plusieurs immeubles de Beiges notables absents furent affectes au logement de soldats et officiers, bien que, pour certains d’entre eux, Fabsence fut justifiee par l’exercice

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de fonctions regulieres au service du Gouvernemen beige. En tout cas, la «taxe des absents » fit rentrer nombre de Beiges dans le territoire occupy.

M. Joseph Humar, delegue municipal de Munich, dont nous avons deja cite h plusieurs reprises la relation de voyage et dont les renseignements, pris sur place en Belgique, datent de mars-avril 1915, dit de son cote ( Miinchner Neueste Nachrichten, n° 278, du 3 juin 1915, Vorabendblatt) :

L'Administration allemande fait evidemment tout pour faciliter aux refugies le retour dans la patrie et le leur rendre possible. La majorite des refugies beiges n’a pas encore fait usage de cette bonne volonte de la part de l’Administration allemande. II faut attribuer cela exclusivement aux idees fausses que la presse ennemie a eveillees en eux, et par la faute desquelles ils sont tombes dans le malheur. Ces gens craignent manifestement — pour autant qu’ils soient aptes au service militaire — qu’on ne les oblige k s’incorporer dans l’armee allemande. II n’v a evidemment pas un mot de vrai en cela. L’Administration allemande l’a declare en termes expres a diverses reprises.

Le Gouvernement beige, qui avait les meilleures raisons pour ne pas se fier a ces assurances et dont l’evenement actuel ne devait que trop justifier la prudence, jugea de son devoir, en mai 1915, de prevenir les sujets beiges refugies a l’etranger du danger que pouvait courir leur liberte si, sur les menaces, sollicitations et invites de l’autorite allemande, ils rentraient au pays occupe.

Aussitot que l’autorite allemande l’apprit, elle fit paraitre dans la presse des pays neutres, Hollande et Suisse, ou il y avait des rGfugies beiges, la note officielle Wolff ci-apres, que nous traduisons du journal hollandais Het Vadcrland, du ler juin 1915 :

Les refugies beiges.

Bruxelles, 31 mai (W. B.). — Le Gouvernement beige au Havre a donne pour instructions a ses representants a l’etranger de ne plus delivrer de passeports aux Beiges pour la Hollande ou la Suisse, ce afin de rendre impossible leur retour en Belgique. En meme temps, il signale, d’une maniere qui n’est pas douteuse, les dangers qui menacent les hommes qui sont consideres par les Allemands comme etant en etat de porter les armes.

Le Gouverneur general fait connaitre, par rapport a ceci, qu’aucun Beige qui ob6it aux ordonnances des Allemands n’a rien a eraindre pour sa liberty personnello. L’obligation, pour ceux qui ont precedcmment

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fait partie de l’armee beige, de venir se faire inscrire, a uniquement pour but d’exercer un controle. II ne peut etre question de l’incorporation des Beiges dans l’armee allemande, parce que l’armee allemande est une armee nationale, dans laquelle il n’y a pas de place pour les etrangers.

Cette note ne fut pas la seule de Fespece.

Dix mois apres la prise d’ Anvers, F autorite allemande faisait encore publier en Hollande des communiques officiels apaisants et tentateurs. Le 29 juillet 1915, au lendemain de FafFichage de la lettre ouverte du general von Bissing au peuple beige, la Kolnische Zeitung publiait F information que voici :

Telegramme de la frontiHre hollandaise. — La Legation allemande k La Haye fait publier la communication suivante :

« On trouve continuellement dans la presse l’echo de bruits d’apres lesquels les Allemands traiteraient indifferemment comme prisonniers de guerre tous les Beiges qui viendraient a rentrer de l’etranger dans leurs foyers. La situation reelle, c’est que tous les individus, meme jeunes, qui ont atteint l’age de milice et paraissent « bons pour le service «, peuvent rentrer sans etre inquietes et se trouvent simplement sous la surveillance des bureaux de population. Mais ceux qui appartenaient a l’armee beige depuis le debut de la guerre, se sont enfuis en Hollande sous un deguisement civil, la plupart apres la chute d’Anvers, doivent etre traites comme prisonniers de guerre s’ils rentrent a Anvers. Cette ordonnance n’est pas en vigueur pour le retour des anciens soldats beiges qui ont ete renvoyes de l’armee comme impropres au service. Ces jeunes gens peuvent, en tout temps, rentrer en Belgique et y restent en liberte sous surveillance, a condition que, de-l’avis d’un medecin militaire allemand, ils soient consideres comme definitivement impropres au service. »

Non seulement au cours de toute l’annee 1915, mais meme encore en 1916, la presse allemande et la presse ofFicieuse de l’autorite allemande en Belgique n’ont cesse de publier des informations, lettres et articles de toute espece destines a provoquer et encourager le retour des refugies beiges de la France, de la Suisse, de l’Angleterre et de la Hollande, dans la Belgique occupee. Nous avons cite ci-dessus (chap. X, § 2) de nombreux extraits de la campagne d’optimisme ofFiciel qui se developpa dans la presse allemande depuis le debut de l’occupation jusqu’a la veille meme des deportations. Ainsi que nous l’avons rappele, on y faisait miroiter « les avantages de la rentree au foyer sur les miseres de la condition de refugie »; on y vantait le caractere paternel de l’administration alle-

LA QUESTION DE BONNE FOI

mande en Belgique, et meme les facilities plus grandes de vivre sous son joug que « sous la tyrannie et le desordre de Fadministration beige du temps de paix »; en tout cas, la superiority d’une vie independante au pays natal, sur la vie d’exil en dependance des allocations de l’assistance publique etrangere, etc. Les collections des journaux allemands et des organes ofFicieux des pays occupes tels que La Gazette des Ardennes, La Belgique, Le Bruxellois, etc., temoignent qu’il s’agit la d’une veritable campagne inspire et encouragee par le Gouvernement general de la Belgique occupee.

Les evenements d’aujourd’hui demontrent que F autorite allemande n’a rappele ainsi, traitreusement, les refugies qui se fierent ci ses promesses, que pour avoir ensuite sous la main, le jour venu, un plus grand nombre de travailleurs a enroler ou deporter, sous pretexte de faineantise, de chomage et de misere.

Une si flagrante violation de la parole donnee a cause en Hollande, pays ou la conscience publique est particulierement ombrageuse sur les questions de loyaute, un scandale enorme.

Un depute socialiste a la seconde Chambre, M. Duijs, posa au ministre des Affaires etrangeres les questions ci-apres (texte de Het Volk, 20 novembre 1916) :

1° Le Gouvernement est-il informe de ce que, depuis quelque temps, les autorites allemandes autorisent la deportation par la violence de milliers d’habitants du territoire occupe de la Belgique?

2° Est-il exact qu’au sujet du retour au pays de refugies beiges, dont des milliers sont actuellement deportes en Allemagne, des pourparlers eurent lieu, a cette epoque, entre le Gouvernement neerlandais et les autorites allemandes, comme il ressort d’une publication datee du 17 octobre 1914 de M. Zimmerman, bourgmestre de Rotterdam [suivait le texte de la proclamation traduite ci-dessus]?

3° Est-il exact que, lors de ces pourparlers, le Gouvernement allemand se soit engage, vis-a-vis du Gouvernement des Pays-Bas entre autres, a ne pas deporter les refugies rentrant au pays, comme il parait resulter d’une publication olFicielle en date du 17 octobre 1914, de M. J.-A. Van den Bergh, consul general des Pays-Bas a Anvers [suivait le texte traduit ci-dessus]?

4° Si les faits mentionnes sont exacts, le Gouvernement estime-t-il que les autorites allemandes ont commis par la un manquement a leur parole vis-a-vis de notre Gouvernement des Pays-Bas, et, si oui, quelles demarches le Gouvernement se propose-t-il de faire ou a-t-il deja faites pour faire respecter la parole qui lui fut donnee un jour par les autorites allemandes?

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A ces questions, le jonckheer Loudon, ministre des Affaires 6trangeres, fit, le 4 decembre 1916, la reponse suivante :

L’affaire s’est passee comme suit : Quand, en octobre 1914, 1’ autorite allemande dans la partie de la Belgique occupee en vint a la conclusion que, pour le retablissement de la vie normale quotidienne dans le territoire occupe, il etait desirable que les centaines de milliers de Beiges refugies & 1’etranger retournassent dans leurs foyers, le College des bourgmestres et echevins de la ville d’Anvers repandit, le 13 octobre 1914, une proclamation dans laquelle etait reprise une declaration du gouverneur allemand d’Anvers, general baron von Huene, et du president de la Commission intercommunale d’Anvers, Louis Franck, affirmant qu’il n’etait pas question de deporter des jeunes gens beiges en Allemagne ou de les forcer a un service a l’armee.

En meme temps, l’autorite fit appel a la cooperation du consul des Pays-Bas a Anvers, afin de faire connaitre les bonnes intentions de l’Administration allemande aux refugies beiges residant dans les Pays- Bas en vue de decider ceux-ci au retour dans leur patrie.

De concert avec le gouverneur baron von Huene prenomme et M. Franck, un avis fut redige & ce sujet par le consul general en date du 17 octobre 1914, et dont le texte etait conforme a celui cite par le depute Duijs.

Le 20 octobre 1914, le consul general fit part officiellement au baron von Huene que cet avis etait repandu en Hollande avec l’autorisation du Gouverncment des Pays-Bas. Par l’intervention du ministre de 1’Interieur, qui, a son tour, fit appel aux procureurs de la Reine et aux bourgmestres de differentes communes, l’avis du consul general a Anvers fut porte a la connaissance des refugies beiges.

En reponse a la quatrieme question (Quelles sont les demarches faites ou que le Gouverncment se propose de faire relativement a ces deportations?), le ministre soussigne peut declarer :

Que, sur base des faits mentionnes ci-dessus, il a adresse au Gouvernement allemand une protestation ecrite, affirmant que le Gouverncment des Pays-Bas estime que la deportation de la population d’une region occupee vers le pays de la puissance occupante est contraire aux stipulations et a l’esprit du droit des gens, suivant les termes par lesquels celui-ci a ete exprime dans la IVe Convention de La Haye, de 1907; que cependant, fidele a la ligne de conduite suivie par lui depuis le commencement de la guerre, il se serait abstenu de demarches particulieres a propos de cette affaire, n’etait que les faits susmentionnes cussent fait pesor une responsabilite absolue sur le Gouvernement des Pays-Bas vis-a-vis de ceux qui, parmi les Beiges actuellement deportes, refugies en territoire hollandais, seraient retournes ensuite en Belgique, confiants dans les garanties de non-deportation en Allemagne, qui leur avaienf ete

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donnees expressement par la plus haute autorite allemande a Anvers, en collaboration avec le Gouvernement des Pays-Bas.

Sur cette base, le Gouvernement des Pays-Bas a fmalement exprime l’attente ou il etait que ceux d’entre les Beiges deportes en Allemagne, qui se trouveraient dans le cas susdit, fussent renvoyes dans leurs foyers.

II resulte de la que la Hollande tient F Allemagne pour engagee et regarde la deportation 'de refugies beiges revenus de Hollande en Belgique comme une violation de la parole donn6e; le Gouvernement hollandais ne veut pas rester impassible devant Finjure faite, par cet acte de mauvaise foi, au droit d’asile; il se considere comme tenu de protester, au nom de la foi des traites et des devoirs de Fhospitalite sincere qu’il avait accordee aux refugies beiges.

A cette declaration officielle hollandaise, les journaux allemands ofFicieux ont repondu que les engagements pris en 1914 dataient de deux ans deja et se rapportaient a une situation toute differente de celle d’aujourd’hui; ensuite, que le but de la deportation exclue en 1914 par les promesses de Fautorite allemande, n’ etait pas le meme que celui de la deportation effectuee en 1916. Les journaux hollandais sans exception se sont eleves (novembre et decembre 1916) avec une extreme vigueur et une indignation a peine contenue, contre ce qu’ils n’ont pas craint d’appeler « la mauvaise foi » de ces explications.

On va voir, en efTet, qu’elles ne sont pas seulement en contradiction avec les faits et documents de 1914, mais qu’elles ne concordent pas entre elles, ni meme avec Fexplication officielle a laquelle s’attacha fmalement le Gouvernement allemand, dans sa reponse du 29 decembre 1916 au Gouvernement hollandais.

§ 3. — Explications contradictoires.

Les Beiges, dans Fexces de la violence qui leur etait faite, ont eu le courage civique de denoncer a Fautorite allemande ses propres contradictions et de la rappeler au respect de ses engagements.

Le cardinal Mercier, en tete, le fit dans une lettre au gouverneur general von Bissing, datee du 19 octobre 1916 (Voir chap. XVII §5).

Il y rappelait que le gouverneur d’ Anvers, le general von Huen lui avait donne verbalement, puis par ecrit, la garantie, rapportee ci-dessus, que « les jeunes gens n’ont point a craindre d’etre emmenes en Allemagne, soit pour y etre enroles dans Farmee, soit pour

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y etre employes a des travaux forces »; que cette declaration ecrite et signee avait ete lue en chaire, par le clerge, le 18 octobre 1914, sur l’ordre expres du cardinal; que le marechal von der Goltz, gouverneur general, avait ensuite, a sa demande, en presence de temoins, ratifie, apres due reflexion, pour la generalite du pays et sans limite de temps, les garanties donnees par le general von Huene. Le cardinal insistait sur le caractere penible de « la responsabilite qu’il aurait a porter vis-a-vis des families, si la confiance qu’elles avaient accordee a 1’ autorite allemande, par son entremise et sur ses instances, etait lamentablement degue ».

A cette lettre si noble, le gouverneur general von Bissing se borna a faire une reponse pleine de casuistique equivalant a une fin de non-recevoir (Voir au chapitre XVIII, § 5, la correspondance ecbangee et les repliques eloquentes du cardinal des 10 et 29 novembre 1916).

Cependant le scandale resultant de la violation des garanties donnees par le general von Huene etait tel, quele Gouverneur general jugea devoir appeler celui-ci a s’expliquer.

Cette explication qu’a revelee tardivement un journal catholique germanophile de Zurich, les Neue Ziircher Nachrichten (numero du ler decembre 1916), est elle-meme un monument de la fides teutonica. Voici la traduction des passages publies par le journal zurichois (1) :

Lors de mon entree en fonctions, feu le gouverneur general von der Goltz m’apprit que toute la population anversoise, a quelques milliers d’babitants pres, avait fui en Hollande. [II me dit qu’june vraie panique regnait parmi ces refugies; [qu’Jils avaient pour ainsi dire perdu la raison et s’attendaient, a leur retour a Anvers, aux plus grandes infamies de la part des Allemands; [qu’jil fallait done tranquilliser les fugitifs et les persuader de reintegrer leurs foyers; [que] les fugitifs croyaient que tout homme valide serait incorpore de force dans l’armee allemande, et que les invalides seraient affectes a du travail force en Allemagne; [qu’]il fallait faire comprendre aux gens que personne ne songeait acela;[que] celui qui se conduirait paisiblement en Belgique, qui s’adonnerait tranquillement a son occupation sans faire preuve d’animosite, qui ne nuirait pas aux interets allemands et qui serait obeissant envers l’autorite allemande, ne serait inquiete en aucune fagon.

J’ai fait des communications en ce sens au Dr Franck qui, en sa

(1) Un texte analogue a 6t6 repandu par la Korrespondenz Norden, date de « Berlin, 29 novembre » : voir presse hollandaise du 30 novembre 1916, notamment Algemeen Handelsblad (edition du matin, lre feuille).

LA QUESTION DE BONNE FOI

qualite de president de la Commission intercommunale, etait, a cette epoque, a la tete de la population, et au cardinal Mercier qui sejournait occasionnellement a Anvers. La-dessus, ce dernier s’adressa, par ecrit, au clerge beige qui avait fui en Hollande. Le Dr Franck se rendit en Hollande, avec mon autorisation, pour convaincre personnellement les fugitifs. Ceux-ci commencerent a rentrer, en partie engages a agir de la sorte par cette influence. Ils arriverent en grandes masses, pousses a cela par la faim et le manque de logement, et parce qu’ils avaient appris que l’ordre complet regnait a Anvers.

D’apres ce que j’apprends aujourd’liui, l’excitation et ^opposition puisent un argument contre la deportation forcee des chomeurs, dans cette communication, faite il y a plus de deux ans, en des circonstances tout autres, dans l’interet des necessiteux et des fugitifs affames, et non dans un interet militaire pour nous.

Le fait que les administrations en Belgique ne procurent pas de travail a des ouvriers prives de gagne-pain par suite d’un chomage de deux ans, comme elles furent engagees par moi a le faire, par exemple par le grand achevement du projet de port elabore des avant la guerre, par l’execution du projet, anterieur a la guerre, de demolition des fortifications declassees de la ville, etc., travaux au moyen desquels beaucoup de milliers de gens auraient gagne leur pain pour une longue periode, ce fait est simplement la faute de ces administrations beiges.

A tout moment, l’intention des meneurs beiges se dessine comme si elle etait cousue de fil rouge : « Le peuple doit etre necessiteux; le contentement et la resignation a la situation creee en Belgique ne doivent pas penetrer en lui. » Cette intention s’est revelee en toutes circonstances.

II ne doit pas etre passe non plus sous silence que les gens qui voulaient travailler trouvaient aussi du travail chez nous. U Industrie-Biiro a dej A procure de l’occupation a 9.000 chomeurs.

La selection et le transfert des chomeurs se poursuivent dans un ordre et un calme parfaits. II ne s’est produit aucune opposition.

Les ouvriers qui sont au travail ici (a Anvers) approuvent la deportation des chomeurs permanents qu’ils appellent d’une fa$on caracteristique, « les chancres de la population ». Les surveillants beiges du port et des quais de l’Escaut qualifient les mesures de : « la meilleure mesure prise jusqu’ici par les Allemands ». Les classes aisees de la Belgique approuvent entierement la deportation. II n’y a que les gens qui veulent s’assurer leur position pour l’avenir qui parlent d’une mesure de violence, contraire au droit des gens.

Ce qui a ete dit et demontre ci-dessus permet au lecteur d’apprecier le degre de sincerity et de loyaute de cette explication : on est prie de la rapprocher notamment du texte de la proclamation affichee a Anvers le 13 octobre 1914 contresignee « von Huene ».

LES DEPORTATIONS BELGES

L’explication ne scandalisa pas moins la presse hollandaise que le fait meme des ordonnances de deportation du merae general.

Tous les journaux hollandais importants exprimerent unanimement l’avis que ^interpretation avancee aujourd’hui par le general von Huene etait contraire aux faits.

Le Nieuwe Rotterdamsche Courant (30 novembre 1916, edition du soir) etablit que les Beiges ne commencerent & rentrer qu’apres avoir constate un commencement d’execution des promesses allemandes, a savoir que les hommes ne seraient ni conduits en Alle* magne ni employes a des travaux militaires :

Lorsque nous lisons dans l’interview, dit le journal hollandais, que :

« Franck (echevin de la ville d’Anvers) partit pour la Hollande avec ma permission, pour y exercer une influence personnelle, et les refugies commencerent de rentrer en partie comme consequence de cette influence. La grande masse suivit plus tard, peut-etre bien par suite du manque de logement et de la misere et parce qu’elle entendait dire qu’& Anvers regnait un ordre parfait>q — nous avons le droit d’aflirmer que les faits y sont renverses.

Les refugies qui « commencerent de rentrer apres la visite de M. Franck » l’ont peut-etre fait parce qu’ils manquaient de logement ici en Hollande. Mais la grande masse rentra parce que, grace a l’influence exercee par M. Franck et aussi a l’experience des premiers partants, on en vint a croire que les Allemands avaient bien l’intention de tenir leurs promesses.

De ce qui precede, il ressort qu’il est impossible de representer ces promesses comme n’etant applicables qu’a une situation d’il y a deux ans. Ce n’est que beaucoup plus tard que les promesses faites reqsurent tout d’abord leur execution, et servirent de base k ce qui est arrive lii-bas depuis lors jusqu’au present jour.

Et c’est pour ce motif-la que les Allemands — juste h present que le temps est, reellement et pour la premiere fois, venu de respecter leurs promesses — ne peuvent pas les eiuder.

A son tour le Nieuwe Courant (ler decembre 1916, 2e edition du soir) proteste avec energie :

... Le gouverneur d’Anvers n’a pas tenu sa promesse, et sa declaration, d’apres laquelle ses promesses ne s’appliquaient qu’a la situation d’il y a deux ans, n’est pas en rapport avec les faits.

C’est en ayant pleine confiance en ses promesses que les gens sont rentres... On ne peut pas, d’un geste de la main, effacer cette promesse.

Le Tijd d’ Amsterdam (n° 21186 du 30 novembre 1916) dit de meme :

LA QUESTION DE BONNE FOI

Ces explications ne parviennent pas a annihiler le fait que les autorites allemandes ont manque a la parole qu’elles donnerent, void deux ans passes, et sur la foi de laquelle des milliers (de Beiges) sont retournes, qui maintenant et malgre la promesse formelle faite a ce moment-la, sont deportes en Allemagne.

Et s’il est exact que certains groupes de Beiges ne peuvent pas travailler parce qu’on les en (empeche), comme on le pretend du c&te beige, — avec des faits a l’appui — dans ce cas, 1’attitude des Allemands est doublement condamnable.

Pour nous, nous ne voulons retenir de Fexplication de casuiste du general von Huene que deux points.

C’est d’abord que la promesse de tenir sauve la liberte individuelle des refugies qui rentreraient, aurait ete faite en 1914, par le general, uniquement en consideration d’un interet social et humanitaire, et sous la restriction mentale que le pretexte de Finteret militaire lui permettrait toujours d’y manquer quand il lui plairait.

Si le general dit vrai, nous tenons ici un aveu officiel de plus du fait que la mesure actuelle des deportations est dictee a FAllemagne par un interet militaire.

Mais le general dit-il vrai, quant a l’intention qui a diete les promesses de 1914? On doit se le demander, car la Norddeutsche Allgemeine Zeitung, organe ofFiciel de la Chancellerie imperiale, dit tout juste le contraire en opposant les explications dudit general von Huene comme reponse aux reproches de la presse hollandaise. Elle ecrit en effet (numero du 3 decembre 1916, 2e edition) :

... Mais aujourd’hui, les ouvriers beiges sans travail depuis deux ans vivent de l’assistance publique; si on les emploie dans les usines allemandes, cela n’a evidemment rien a voir avec Farrestation et la deportation de toute la population male, telle qu’elle etait envisagee en 1914. La mesure n'a rien de commun, comme celle redoutre en 1914, avec la conduile de la guerre; elle est fondee [maintenant] sur des raisons d’ordre social.

Ainsi, tandis que le general von Huene declare n’avoir fait, en 1914, de promesse de respect de la liberte individuelle qu’au point de vue de Finteret social, et sans s’engager alors au point de vue militaire, le journal officiel de la Chancellerie, commentant cette meme promesse, dit au contraire qu'elle fut faite exclusivement en consideration de la conduite de la guerre, done en s’engageant seulement au point de vue de Finteret militaire, et nullement au point de vue de Finteret social.

Tandis que le general s’estime degage, parce que, a son avis,

LES DEPORTATIONS BELGES

1’interet militaire de l’Allemagne reprend maintenant le pas sur les considerations sociales, le journal ofliciel allemand estime le general non tenu, parce que, a son avis, l’interet militaire allemand n’a rien a voir maintenant a l’affaire, et que la question est toute d’interet social.

La simple et tranche verite ne connait pas de telles contradictions.

Un deuxieme point que nous retenons des explications du gouverneur militaire d’Anvers, et qui tendrait a faire penser qu’il est peu au courant de la these officielle de 1’ Administration civile, c’est son affirmation que le chomage aurait pu etre enraye — et, par suite, logiquement, que les deportations pouvaient sans doute etre evitees, — si les administrations communales beiges avaient institue des travaux publics pour chomeurs (1).

Cet aveu est d’une candeur qui desarme.

II y avait done, d’apres le general, utilite et possibility que des « travaux pour chomeurs » fussent organises par les autorit£s locales beiges !

11 est bien regrettable que le general n’ait pas eu le bon esprit de faire valoir cette observation fort juste aupres du Gouverneur general lorsque celui-ci signa, puis appliqua le decret precite du 2 mai 1916, ordonnant la suppression d’office des travaux pour chomeurs » organises par les communes, sous pretexte qu’ils etaient nuisibles aux finances communales. Ou bien peut-etre le general ignore-t-il que les communes de son ressort, telles qu’ Anvers, n’eussent pu organiser les travaux dont il parle, sans violer ce decret allemand de son collegue de 1’ Administration civile?

En tout cas, il y a ici l’aveu officiel qu’il restait possible de procurer du travail, en Belgique memo, aux chomeurs beiges et que, par consequent, il est faux de dire que l’autorite allemande a ete acculee au systeme des deportations par un cas de force majeure.

(1) D’aprSs des renseignements particuliers que, toutefois, nous n’avons pu entierement controler, il semble que le refus de P Administration communale d’Anvers de faire ex^cuter les travaux du port ait 6te dietd par des raisons speciales. Le Gouverneur parait avoir propos6 de continuer les travaux du port non pas d'apres le projet adopts avant la guerre, apres plus de quinze ans de discussion, mais d'apres un projet rejetS dh n ingenieur allemand. De meme, la demolition des remparts d'Anvers et l’affectation des terrains devaient, dans son intention, s'exScuter d'aprSs des plans allemands. En d'autres termes, f Administration communale d’Anvers aurait du exScuter les travaux comme si elle agissait pour compte du Gouvernement allemand et en vue d’une annexion d’Anvers a l’Empire.

LA QUESTION DE BONNE EOI

Au demeurant, les restrictions mentales ou le general von Huene croit trouver un refuge pour l’honneur de sa parole d’ofFicier, sont impuissantes k le sauver. Car, si nous le comprenons bien, il semble ne se considerer comme tenu que par Fengagement de ne pas traiter en prisonniers de guerre les jeunes gens paisibles qui rentreraient, la garantie de ne pas leur imposer de travail force en Allemagne etant sujette a caducite suivant les circonstances.

Mais precisement, il y a lieu de remarquer que, par la deportation et la mise au travail force en Allemagne, F autorite allemande ne fait rien d’autre qu’infliger aux civils beiges le regime reserve aux prisonniers de guerre. La presse allemande elle-meme a pris soin de faire valoir cette assimilation en affectant de dire quelacontrainte au travail appliquee aux civils beiges deportes n’etait pas autre que celle que la France et FAngleterre appliquent, d’apres elle, aux soldats allemands prisonniers de guerre (Voir notamment la Kolnische V olkszeitung, n° 909 du 11 novembre 1916). La meme assimilation est evoquee par le gouverneur general von Bissing en personne dans sa reponse au cardinal Mercier (chap. XVIII, §5, C), lorsqu’il applique aux deportes Fappellation equivoque d’hommes aptes au service « militaire"; par la Norddeutsche Allgemeine Zeitung, dans Farticle deja cite du 3 decembre 1916 (2e edit.), et par la presse germanophile des pays neutres (1). La correspondance des deports est soumise a un regime de restriction et de surveillance analogue a celui des prisonniers de guerre (Cf. le fac-simile de carte postale de travailleurs civils, p. 414).

Quant a Fapprobation alleguee, que donnerait la population d’ Anvers a l’arrete du 3 octobre et aux mesures d’ execution qui Font suivi, on en jugera par la piece ci-apres, emanant de temoins autorises, residant sur place, mandataires responsables des citoyens anversois, attestant, a la face de F autorite allemande, des fails dont un peuple entier est spectateur et dont la verite ne peut faire doute, puisque les nations neutres qui ont encore en Belgique leurs

(1) Exemple : les journaux suedois le Nya Dagligt Allehanda (11 novembre 1916) et YAftonbladet de Stockholm (12 novembre 1916) publient un article d’inspiration allemande developpant cette id6e : « L'Allemagne a le droit de consid6rer comme prisonniers de guerre tous les Beiges aptes au service militaire. » Ce journal oublie que c'est deja une question de savoir si FAllemagne pouvait avoir ce droit eu egard a la legislation militaire beige, mais qu'a coup sur, si elle Favait, elle ne Fa plus depuis Fengagement positif pris par le general von Huene et le marechal von der Goltz, et inconteste meme par la Norddeutsche Allgemeine Zeitung (numero du 3 d6cembre 1916) de « ne pas traiter comme prisonniers de guerre les refugies beiges qui rentreraient ;>.

DEPORTATIONS HEDGES

representants diplomatiques, en out fait 1’objet d’une protestation oflicielle a Berlin, en depit des denegations de l’Allemagne.

Anvers, le 16 octobre 1916.

A Son Excellence Monsieur le Baron von Bissing, Gouverneur general en Belgique, Bruxelles.

Excellence,

En vertu d’une ordonnance du gouverneur militaire d’ Anvers, rendue d’apres les instructions du Gouvernement general en Belgique et datee du 2 novembre 1916, nos concitoyens sans travail se trouvant sur les listes du Meldeamt sont appeles en ce moment & se presenter a la gare du Sud. De la, ils seront transports, de force s’il le faut, en Allemagne, pour y etre contraints de se livrer aux travaux qui leur seront assignes.

Les memos mesures sont prises dans le reste du pays.

Sans jugement, sans avoir commis de debt, des milliers de citoyens libres sont ainsi deportes contre leur volonte en terre ennemie, loin de leurs foyers, loin de leurs femmes et de leurs enfants, pour y subir le traitement le plus dur pour un homme libre : la contrainte au travail.

Deputes, senateurs, notables d’ Anvers et son agglomeration, nous croirions manquer a tous nos devoirs si de pareils faits pouvaient se passer sous nos yeux, sans que nous usions du droit que nous avons de nous adresser en toutes circonstances au pouvoir executif pour faire valoir nos griefs, nos reserves ou nos protestations.

De quel droit le travail force, avec deportation, est-il introduit dans notre malheureux pays?

Telle est la question ik laquelle nous cherchons en vain une reponse.

Le droit des gens condamne une pareille mesure.

II n’est pas un auteur moderne qui la justifie. Les textes dela Convention de La Haye, limitant les requisitions au profit de l’armee d’occupation, y sont directement contraires.

Le droit constitutionnel de tous les pays europeens, y compris celui de FAllemagne, ne leur est pas moins oppose. Le plus illustre de vos souverains, Frederic II, a bonore comme un dogme la liberte individuelle et le droit de tout citoyen de disposer de ses facultes et de son travail comme il l’entend. L’occupant doit respecter ces principes essentiels, qui, depuis des siecles, sont devenus le patrimoine commun de l’humanite.

On ne saurait contester que les forces ouvrieres beiges deportees en vertu des mesures dont il s’agit, degagent a due proportion des ouvriers allemands, en les rendant libres d’aller combattre les freres et les fils des ouvriers dont on s’empare par la force. C’est la une cooperation evidente a la guerre contre notre pays, ce que Particle 52 de la Convention de La Haye defend en propres termes.

LA QUESTION DE BONNE FOI

Ce n’est pas tout.

Au lendemain de l’occupation d’ Anvers, des centaines, des milliers de nos concitoyens avaient quitte leur pays et s’etaient refugies en Hollande, dans la region situee le long de la irontiere.

Les declarations les plus rassurantes leur ont ete faites par les autorites allemandes.

Le 9 octobre, le general von Beseler, commandant en chef Tarmee assiegeante, soumettait aux negociateurs envoyes k Contick une declaration portant : « Les gardes civiques desarmes ne seront pas consideres comme prisonniers de guerre. »

Sous la meme date, le lieutenant-general von Schultz, appele au commandement de la position fortifiee d’Anvers, faisait proclamer ce qui suit :

« Le soussigne, commandant de la position fortifiee d’Anvers, declare que rien ne s’oppose au retour des habitants dans leurs foyers.

« Aucun d’eux ne sera moleste.

« Les membres de la garde civique, s’ils sont desarmes, peuvent rentrcr en toute securite. »

Le 16 octobre 1914, le cardinal Mercier faisait communiquer k la population une declaration signee par le general von Huene, gouverneur militaire d’Anvers, dans laquelle celui-ci disait in terminis, en vue de la publication :

« Les jeunes gens n’ont point a craindre d’etre emmenes en Allemagne, soit pour etre enroles dans 1’armee, soil pour y etre employes d des travaux forces. »

Peu de temps apres, l’eminent prelat de Belgique demanda au baron von der Goltz, gouverneur general en Belgique, de ratifier pour la generality du pays, sans limite de temps, les garanties que le general von Huene lui avait donnees pour la province d’Anvers.

II obtint satisfaction.

Enfin, le 18 octobre 1914, 1’autorite militaire d’Anvers a remis, sous sa signature, aux delegues du general Van Terwisga, commandant de l’armee hollandaise de campagne, une declaration confirmant non seulement que les jeunes gens et les gardes civiques desarmes pouvaient rentrer en Belgique et « ne seraient pas inquietes », mais ajoutant, en outre, que « le bruit selon lequel les jeunes gens beiges seraient conduits en Allemagne... est denue de tout fondement ».

C’est sur la foi de ces declarations solennelles et publiques que de nombreux citoyens, non seulement d’Anvers, mais de toutes les parties du pays, ont franchi a nouveau la frontiere et sont revenus dans leurs foyers.

Or, ces hommes, qui sont rentres en Belgique apres des engagements aussi formels, seront demain envoyes en Allemagne pour y etre astreints a ce travail force qu’on a promis de ne pas leur appliquer.

Dans ces conditions, nous croyons etre en droit de demander que la mesure prise soit rapportee.

LES DEPORTATIONS BILGES

Nous ajoutons que le traite do Contich (1) stipule formellement que les gardes civiques ne seront pas traites comme prisonniers de guerre; il ne peut done s’agir de les transporter en Allemagne pour un traitement encore plus rigoureux.

Le preambule de l’ordonnance dont nous nous occupons semble faire grief a nos ouvriers de leur inaction, invoque le souci de l’ordre public et s’inquiete des charges croissantes de la charite publique.

Nous nous permettons de faire remarquer a Votre Excellence que, lors des invasions des armees allemandes, il y avait dans ce pays de considerables approvisionnements en matieres premieres, dont la transformation eut occupe pendant longtemps d’innombrables ouvriers.

Ces stocks ont ete enleves et transporter en Allemagne.

Il y avait des usines completement outillees qui auraient pu travailler pour l’exportation vers les pays neutres. Les machines-outils et bien d’autres ont ete enlevees, en grand nombre, et ont ete envoyees en Allemagne.

Certes, il est arrive que nos ouvriers aient refuse du travail offert par I’occupant, parce que ce travail tendait a l’assister dans ses occupations militaires; a des gros salaires gagnes a ce prix, ils ont prefere les privations. Mais quel est le patriote et quel est 1’homme de cceur qui n’admirerait pas ces pauvres gens pour cette dignite et pour ce courage?

Aucun reproche d’inaction ne peut done etre fait a nos classes ouvrieres qui, pour l’amour du travail, ne le cedent a personne.

L’ordonnance invoque en outre le souci du bon ordre et se preoccupe de ne pas laisser de nombreux chomeurs k charge de la bienfaisance publique.

L’ordre n’a pas ete trouble.

Quant a l’assistance sociale, il est vrai que des millions ont ete dispenses en secours aux chdmeurs depuis le debut de la guerre en Belgique. Mais pour cet immense effort de solidarity rien n’a 6te demande au Gouvernement allemand, ni meme au Tresor beige administre sous votre surveillance et alimente par nos contribuables.

Le souci d’un argent qui ne vient pas d’elle ne doit pas inquieter l’Allemagne, et Votre Excellence n’ignore pas que non la bienfaisance publique, mais le Comite national assure le budget de cette oeuvre si necessaire, et le fera dans 1’avenir comme il l’a fait dans le passe.

(1) Les signataires appellent de ce nom l'arrangement conclu le 9 octobre 1914, quelques heures avant Fentr6e des troupes allemandes dans Anvers, entre le g£n6ral von Beseler, commandant Farm6e assiCgeante, et certains repr6sentants de la population civile, pour r£gler, autant que possible, les questions urgentes soulev6es par le premier contact entre assi6geants et assi6g6s. On sait, par ailleurs, qu’il n'y eut pas de capitulation proprement dite de la place forte : la resistance de celle-ci cessa de fait k la suite de la retraite volontaire des troupes beiges qui r6ussirent k £chapper & l’etreinte du vainqueur pour aller s'dtablir sur l’Yser.

LA QUESTION DE 130NNE EOI 261

Aucun des motifs invoques a l’appui de la politique nouvelle ne nous apparait comme fonde.

Dans l’liistoire de la guerre, on chercherait en vain, depuis deux siecles, un precedent.

Et dans les guerres de la Revolution ou de l’Empire, ni dans cedes qui ont ensuite .desole l’Europe, personne n’a porte atteinte au principe sacre de la liberte individuelle des populations paisibles et inoffensives.

Off s’arreterait-on dans cette voie si la raison d’Etat pouvait justifier un pared traitement? Meme dans les colonies, le travail forcd a disparu a notre epoque.

En consequence, nous prions Votre Excedence de prendre en consideration 1’expose que nous venons de lui soumettre et de renvoyer dans leurs foyers ceux de nos concitoyens qui ont ete deportes en Allemagne a la suite de l’ordonnance du 2 novembre 1916.

(. Suivaient les signatures des senatcurs, des representanls et de nom breux notables d’ Anvers et des environs.)

Mais surtout, comment concilier l’interpretation des promcsses du general von Huene emanant de lui-meme et l’interpretation de la Norddeutsche Allgemeine Zeitung, avec cede qu’adopta Fmalement le Gouvernement allemand dans sa reponse odicielle du 29 decembre 1916 au Gouvernement neerlandais, re§ue au moment de donner le bon a tirer de cet ouvrage, et disant (resume telegraphique des agences de presse d’Amsterdam, 12 janvier 1917, d’apres la seance de la seconde Chambre hollandaise) :

En ce qui concerne les assurances donnees en octobre 1914 par von Huene, gouverneur d’Anvers, au depute beige Franck et aux autorites neerlandaises relativement aux Beiges refugies en Hollande, ces assurances ne concernaient que les habitants d’Anvers, de Borgerhout et de Berchem (deux faubourgs d’Anvers intra muros ), ou les ouvriers toucliaient des salaires fixes. Elies ne concernaient pas les habitants des autres villes, ni en general les cliomeurs. Le Gouvernement allemand estime done que les assurances de M. von Huene ne sont pas en contradiction avec les mesures recentes.

Le Gouvernement allemand, tenant cependant compte de toute possibdit6 d’un malentendu des autorites neerlandaises ou des Beiges refugies aux Pays-Bas, se declare pret a rapatrier ceux de ces refugies rentres a la suite de ces assurances, a la condition que la Hollande veuille bien recevoir ceux qui ne peuvent trouver aucun travail en Belgique (1).

(1) Le ministre des Affaires etrang6res de Hollande a fait savoir au Gouvernement allemand qu’il acceptait cette derniere condition.

LES DEPORTATIONS BELCES

Inutile de prolonger le commentaire : il se voit assez que l’autorite allemande adopte indifferemment n’importe quelle interpretation pourvu qu’elle serve son interet du moment. La restriction, qu’elle allegue, de l’immunite de 1914 a trois communes seulement, est contredite par les trois demises lignes de l’avis de M. Franck du 13 octobre 1914; elle ne figure pas dans la declaration conjointe du general von Huene; il n’en est pas trace dans l’interpretation personnelle et pro domo de ce dernier ; elle est contredite formellement par les affiches apposees en 1914 en Bel gique et en Hollande, entre autres par l’afiiche de Lokeren (traduite ci-dessus et reproduite en fac-simile).

§ 4. — La sinc6rit6 du gouverneur g6n6ral von Bissing.

Le gouverneur general von Bissing lui-meme n’echappe pas au reproche d’etre ou Lien peu sincere, ou bien singulierement oublieux de ses promesses, ou bien mal informe de ce qui se passe dans son gouvernement. Lui aussi avait promis, comme le general von Huene, que la liberty individuelle des citoyens beiges qui se soumettraient au controle militaire serait respectee.

Des Avis affiches a Bruxelles, evidemment avec son assentiment, par le gouverneur du Brabant, le general von Kraewel, les 19 fevrier et 17 mars 1915 (1), attestaient solennellement que « le Gouvernement allemand ne projetait ni d’incorporer des sujets beiges dans l’armee allemande, ni de les emmener en Allemagne comme prisonniers pendant la duree de la guerre ».

Le 22 octobre 1915, le gouverneur general von Bissing en personne 6prouve le besoin de faire savoir par affiches ce qui suit :

Je repete que le contrfde [militaire] n’a d’autre but que de permettre de constater la presence des personnes inscrites et de les empecher de quitter le pays.

On n’a done nullement J’intention de les incorporer dans l’armee allemarde ni de les interner comme prisonniers de guerre.

Qu’est-ce d’autre pourtant que « traiter les civils beiges comme

(1) On en trouvera le texte dans la protestation du College 6chevinal de Bruxelles du 17 novembre 1016, ins6r6e aux Annexes (chap. XV 11 1, § 3).

LA QUESTION DE BONNE FOI 263

prisonniers de guerre », que de les deporter en Allemagne pour les astreindre au travail pour l’ennemi (1)?

En juin 1916, lorsque l’attitude de l’autorite allemande devenait deja equivoque et commengait a faire naitre des craintes, l’echevin faisant fonctions de bourgmestre de Bruxelles, M. Lemonnier, avait juge necessaire d’obtenir des renseignements precis sur les intentions du Gouverneur allemand, et il les avait obtenus, ainsi qu’en fait foi la lettre ci-apres, datee du 24 juin 1916 (nous en retraduisons un extrait d’apres le Telegraaf du 28 novembre 1916, edition du matin) :

Lettre de M. Maurice Lemonnier, faisant fonctions de bourgmestre de Bruxelles, aux eleves de VEcole d’ouvriers metallurgistes.

L’autorite allemande nous ay ant demande la liste des eleves qui suivent les cours pour metallurgistes sans travail, nous lui avons repondu qu’il nous serait agreable, dans le cas oil les sieves nous permettraient de communiquer leurs noms, de pouvoir en meme temps leur donner l’assurance que cette liste ne pourrait pas contribuer a leur nuire sous aucun rapport, et surtout ne limiterait pas leur liberte de citoyen et d’ouvrier professionnel. A cette question, nous avons re<ju du Gouverneur allemand la reponse suivante :

« Au Bourgmestre de la Ville de Bruxelles.

« Je ne demande pas ces renseignements pour nuire aux ouvriers de V in dustrie metallurgique, ni pour mettre en danger leur Iibert6 individuelle.

« En consequence, je vous pric de m’envoyer d’urgence la liste demandee. »

C’est sous ces conditions que nous vous demandons de nous faire savoir si les eleves consentent a laisser mentionner leurs noms sur cette liste.

En consideration de l’assurance formelle de 1’autorite allemande, nous ne voyons aucun inconvenient a dresser cet etat. C’est pourquoi nous mentionnerons vos noms sur la liste, a moins que, dans les cinq jours, par consequent au plus tard le 29 juin, vous ne nous avisiez du contraire.

Je vous prie d’envoyer la reponse au secretaire communal a l’Hdtel de Ville de Bruxelles.

Le Bourgmestre faisant fonctions,

(s) Maurice Lemonnier.

(1) Le Reglement de la guerre (IVe Convention de La Ilaye) dit :

« Art. 50. — L'fitat peut employer comme travailleurs les prisonniers de guerre. »

Mais il ajoute aussitot :

« Leurs travaux ne seront pas excessifs et n’auront aucun rapport avec les operations de la guerre, »

Trois mois apres, le Gouverneur general laissait protester cette promesse officielle ecrite.

11 y a pis encore, si possible.

On a vu que, dans son interview avec le correspondant du New- York Times, le gouverneur general von Bissing insiste sur lTiumanite avec laquelle les autorites allemandes executent Tarrete du 3 octobre et sur les dispositions pleines de prevenance et de sollicitude prises pour eviter les « m6prises » sur la condition sociale des deportables et aussi pour adoucir le sort des deportes, auxquels on va jusqu’a permettre d’emmener leurs families ou de revenir en conge en Belgique pour se reconforter au foyer familial.

Or, le meme jour ou l’interview etait publiee a New-York, le lieutenant-general Hurt, gouverneur de Bruxelles et de la province du Brabant, faisait parvenir a tous les bourgmestres des communes de son ressort un Avis date de Bruxelles, 12 novembre 1916, disant (Texte repris du Bruxellois du 17-18 novembre 1916; nous soulignons ) :

Ce n’est pas la population beige qui profitera le moins de l’ordre donne par le Gouverneur general de transporter en Allemagne les sans-travail et les chomeurs volontaires qui sont a la charge de l’assistance publique. Les classes laborieuses reduites a l’inaction depuis des annees trouveront en Allemagne des salaires remunerateurs qu’elles ne peuvent trouver en Belgique, a raison principalement du manque de matieres premieres.

II est du devoir de toutes les administrations communales beiges de preter leur aide a l’execution des mesures. Tous les bourgmestres doivent immediatement remettre au Kreisclief — pour le Grand-Bruxelles, a la Kommandantur — les listes exigees des ouvriers n’ayant pas d’ occupation suffisante. Les communes doivent s’attendre de jour en jour, a partir de cette date, a preparer leurs chomeurs au depart.

Dans les communes ou les listes ne seront pas fournies en temps voulu, 1’ Administration allemande choisira clle-meme les hommes a transporter en Allemagne. Mais elle n’a ni le temps ni les moyens de faire une enquete sur la situation de chaque personne. Si done, au cours de ce choix, il se produit des cas penibles ou des erreurs, la responsabilite en retombera sur les bourgmestres qui auront refuse d’ aider F Administration allemande. J’insiste sur le fait que les ouvriers, une fois transports en Allemagne, ne pourront revenir en Belgique que dans des cas exceptionnels d’extreme urgence ou justifies par des raisons irrecusables.

Je sevirai avec la plus extreme rigueur contre les bourgmestres qui ne dresseront pas les listes ou qui les dresseront avec negligence, et cela non seulement pour desobeissance aux ordres allemands, mais aussi pouravoir meconnu leur devoir vis-a-vis de la population commise a leurs soins.

LA QUESTION DE BONNE EOl

Ainsi done, e’est Y Administration allemande qui choisit elle-meme les deportes ; pas d’enquete, pas de juridiction d’examen, pas de reeours; V Administration allemande n’ena pas le temps ni les moyens ; elle n’a le temps et les moyens que d’effectuer Tenlevement par masse, au petit bonheur.

Quels aveux!...

« Le bourgmestre assiste aux operations de recrutement », disait le gouverneur general von Bissing dans son interview.

« On ne tient aucun compte de ses observations », replique, apres experience faite, le cardinal Mercier (lettre du 29 novembre 1916. voir chap. XVIII, § 4); et tous les signataires des protestations oflicielles beiges remises a ce meme Gouverneur general et aux representants a Bruxelles des Gouvernements neutres, confirmentle dementi du cardinal que le Gouverneur general n’ose relever dans ses repliques.

Le cardinal fait aussi valoir (ibid.) que l’autorite allemande, si elle voulait sinc^rement s’eclairer avant les enlevements, pourrait consulter les membres du clerge, particulierement renseignes sur la condition sociale de leurs paroissiens, surtout de la classe pauvre : l’autorite allemande s’en garde bien.

Et que dire du fait qu’elle ne tient compte ni des certificats d’emploi les plus incontestables, ni des certificats des commissions de ravitaillement, ni meme des cartes d’identite des membres de sections locales de la Commission for Relief in Belgium (Exemples : deportations d’Arlon et de Libramont relatees au chapitre XXI, § 3)?

L’autorite allemande expedie, sans plus, la population en Allemagne, par troupeaux de tant et de tant de tetes. Elle affirme que la, on procede a un triage. Mais e’est pour repartir les deportes au travail selon leurs aptitudes et selon ses besoins; ce n’est pas un triage destine a reparer les « meprises » que Ton alfecte de deplorer, tout en ne faisant rien pour les eviter.

Sous la pression de la necessity, l’autorite allemande a renvoye en Belgique quelques liommes malades ou debiles : le dechet inutilisable !...

Sous la pression diplomatique des Ltats-Unis et de l’Espagne, l’autorite allemande a renvoye aussi dans leurs foyers quelques centaines d’hommes valides sur plus de cent mille : renvoi decide pour la montre et d’ailleurs opere sans controle ni garantie et qui est lui-meme, dans ces conditions, un nouvel acte d’arbitraire, une nouvelle iniquite envers ceux qu’on retient !

Comment 1’ « humanite » de l’autorite allemande se manifesto

LES DEPORTATIONS BELGES

au cours des operations d’enlevement, en particular dans la province ineme du Brabant dont Bruxelles, siege du Gouvernement general, est le chef-lieu ? On l’a pu voir en lisant la relation des enlevements du canton de Wavre et celle de I’enl^vement de Nivelles, toutes deux ecrites par des temoins oculaires.

Et quant au sort reserve aux malheureux deportes aux camps et aux chantiers ou on les met en esclavage, quelles horreurs ne recouvre pas la protestation « humanitaire » du Gouverneur general !

Si Ton n’avait rien appris directement sur ce que souffrent les Beiges deportes en Allemagne, on pourrait dejh, avec assez de certitude, conjecturer ce qui les attend dans les usines allemandes ou ils seront employes. Sait-on, a 1’ stranger, que 1’idee est agitee d’ores et deja en Allemagne, d’ employer dans les usines, concurremment avec la main-d’oeuvre d’ouvriers honorables, la maind’ceuvre aussi de prisonniers allemands de droit commun? L’outrage de cette promiscuity honteuse parait menacer reellement les civils beiges deportes a destination des usines allemandes, lorsqu’on lit des articles comme celui-ci dans le plus important organe de I’ Allemagne ( Frankfurter Zeitung, n° 333 du ler decembre 1916, lre feuille du matin, p. 3) :

Des prisonniers de droit commun employes dans I’industrie.

Une requete ayant ete faite au ministere de la Justice de Saxe par une entreprise industriello, demandant qu’on lui permit de prendre de la main-d’ceuvre qualifiee parmi les prisonniers de droit commun, le ministere s’est montre favorable a la prise en consideration de ce voeu en octroyant en certains cas des suspensions temporaires de detention ou du moins des sursis de peine. A cette occasion, le ministere de l’lnterieur de Saxe s’est decide a inviter la Chambre de Commerce a lui faire connaitre si un octroi de main-d’oeuvre a prelever dans les maisons p£nitentiaires de Saxe etait desire. II resulte d’une demande adress6e a la plupart des firmes de YOberlausitz de Saxe, que plusieurs, parmi elles, sont opposees a l’utilisation de prisonniers, parce qu’une pareille mesure porterait atteinte k la dignite des ouvriers et constituerait £galement un danger pour les nombreux ouvriers adolescents (Jugendlich). Par contre, de tres nombreuses firmes ont accueilli avec plaisir, pour des raisons pratiques, la perspective de l’octroi de prisonniers. La Chambre de Commerce de Zittau a donne connaissance au ministere de l’lnterieur de l’attitude des firmes et lui a remis en memo temps une liste des firmes qui sont disposees en principe a l’utilisation de prisonniers. II est indique en plus sur cette liste quelles categories de professions sont prises en consideration et de combien de prisonniers on a besoin.

LA QUESTION DE BONNE FOI

Mais il n’est pas necessaire de reeourir a des conjectures; on est entr6 en possession de renseignements surs par quelques malheureux qui ont ete renvoyes en difTerentes parties du pays, malades ou meme presque moribonds, dans le courant de d6cembre 1916. Nous resumons ci-apres ces renseignements :

Ces pauvres gens sont revenus de Soltau. On les y a entass§s un matin dans un wagon a bestiaux au nombre de 70. Le wagon a ete attache a un train de marchandises. On les descendit au fur et a mesure que le train passait dans la region d’oii ils avaient et6 enleves. Certains ont mis trois jours et trois nuits pour arriver a destination (un express met six heures de Soltau k Bruxelles). Pour tous soins pendant ce transfert, ils reQurent du pain et de l’eau de temps a autre. Ils sont arrives chez eux amaigris, h&ves, tous- ?ant, la plupart atteints sans doute de tuberculose. Leur aspect a fait pleurer les gens et leurs families et connaissances.

Leurs recits separes, faits sur le ton de la resignation, propre aux martyrs, concordent en tous points.

Comme nourriture, on donnait au camp civil de Soltau : le matin, a 6 heures, un bol de decoction de glands de chenes sans rien d’autre; a midi, un demi-litre de soupe comprenant beauceup d’eau, un peu de navets, de carottes, de crevettes et du camphre, sans pain ni pommes de terre; a 3 heures, 250 grammes de pain noir mauvais, souvent moisi; le soir, un demi-litre de soupe comme a midi, contenant quelquefois du son ou du gritz de mais.

A ce regime, les plus forts s’etiolent et les gens a temperament faible ne tardent pas a tomber gravement malades et a succomber. II en meurt tous les jours. Deux sont devenus fous des la premiere semaine.

La faim tourmente a ce point ces malheureux, que, le soir, ils ramassent les pelures des pommes de terre destinees uniquement au personnel allemand, des navets et des carottes, pelures qu’ils se partagent alors et mangent crues pour tromper leur faim.

Un ouvrier qui essaya de s’enfuir, las de tant de mis£res, fut tue avec sauvagerie : on Fabattit d’un coup de fusil et on Facheva a la baionnette.

Malgre tant de supplices, les ouvriers refusent de travailler. D’autre part, on leur fait les promesses les plus seduisantes : bonne nourriture, salaires considerables. La grande majorite prefere endurer la mort par la faim.

Les proc6des les plus varies sont employes pour obtenir des

ouvriers leur consentement au travail. Un jour, on a pris 40 artisans et on les a emmenes; huit jours plus tard, ils sont revenus. 11s ont raconte a leurs camarades qu’ils avaient ete transporters dans le grand-duche de Bade; qu’ils y avaient ete mis a un regime alimentaire abondant et excellent pendant une couple de jours; qu’ensuite on leur avait declare que, s’ils acceptaient de travailler, ils recevraient tous les jours autant; devant leur refus, ils ont ete ramenes a Soltau, restant trente-cinq heures dans un wagon a bestiaux, sans nourriture et sans pouvoir descendre pour satisfaire leurs besoins naturels.

Un autre jour, apparait dans le camp des civils un homme vetu ea sergent du 8e de ligne-belge. En excellent frangais et en flamand, il les harangue, leur disant qu’ « ils sont bien naifs de supporter tant de souffrances; que personno ne leur en saura gre; que les bourgeois en Belgique continuent a vivre grassement; que le Gouvernement beige au Havre se f... pas mal d’eux; qu’il ne fera rien pour intervenir en leur faveur, attendu que tout le monde sait qu’ils ne feraient rien en opposition avec leurs sentiments patriotiques en exergant des travaux paisibles en Allemagne; etc... »

Plus tard, des civils apprirent que cet individu etait un recruteur allemand deguis6 en soldat beige.

11 y a, a Soltau, 11.000 deportes, qui refusent de travailler.

D’autre part, on sait des a present, d’une maniere positive, que la condition des Beiges deportes au front allemand dans le nord de la France est aussi affreuse.

Du reste, l’affiche du 20 octobre 1916 apposee a Antoing (pres de Tournai, province du Hainaut) (Voir chap. IV), pour convoquer les homines au travail soit « volontaire », soit force, affirme que « la population ne sera, en aucun cas, soumise a des travaux exposes au feu continu »; il est done certain que les malheureux deportes sont contraints de travailler a portee du feu de l’artillerie alliee (Voir aussi aux Annexes, chap. XXI, § 3, C).

§ 5. — Versatilite et artifices de la press© allemande.

En est-ce fini des preuves de la « bonne foi » allemande?

Helas ! non, pas encore.

Le lecteur serait imparfaitement renseigne si, en regard de ces actes et de ces declarations, nous ne placions, une fois encore.

LA QUESTION DE BONNE FOI 269

quelques extraits de la presse allemande offieieuse qui laissent, eux aussi, bien peu de place a Fhypothese de la sincerite.

Rappelons le point d’ou Ton est parti : « Le chomage est une plaie sociale; economiquement et humanitairement il est du devoir de FAdministration allemande d’y porter remede en organisant Fobligation du travail dans les limites du droit des gens. » Comment la presse allemande offieieuse interpretait-elle ces limites, dans Fintervalle de temps qui s’ est ecoule apres les arretes des 2 et 15 mai 1916 et want l’arrete du 3 octobre 1916, lorsqu’elle avait a defendre les premiers, qui organisaient le travail force en Belgique, contre le Memorandum anglais du 8 juillet 1916, sans connaitre encore le dernier qui allait instituer le travail force en Allemagne ?

La Frankfurter Zeitung (n° 212 du 2 aout 1916, 1. Morgenbl.) va nous le reveler :

Ils (les deux arretes de mai 1916) visent uniquement les travailleurs qui refusent une occupation conforme a leurs aptitudes et se fient a Fassistance directe. Ils seront en ce cas astreints exclusivement (1) a des travaux destines a Finteret du pays (Belgique). Remplacer Fassistance par le travail est un des premiers principes de toute prevoyance sociale.

La presse germanophile, en enregistrant cette declaration, Fa commentee en ces termes ( Berner Intelligenzblatt, 4 aout 1916) :

Si reellement les travailleurs beiges ne sont astreints qu’a des travaux destines 4 Finteret du pays — la culture du sol et meme la construction de routes s’y rattachent — alors personne ne peut rien objecter aux ordonnances de travail meme du point de vue du droit des gens.

La base de la justification allemande des arretes du 2 et du 15 mai 1916, au point de vue du droit des gens, etait done alors que les travaux forces des chomeurs astreints au travail s’executeraient exclusivement en Belgique et dans l’ inter et de la Belgique.

Deux mois apres, Fautorite allemande decrete le travail force en Allemagne. Aussitot, changement a vue de la presse allemande : le travail force en Allemagne est subitement devenu conforme en tous points au droit des gens; il suffit pour cela qu’il ne s’agisse pas de travail destine aux operations de guerre des armees allemandes. Ce theme nouveau est exploite dans de nombreux articles et dep ches Wolff que la presse germanophile accueille et commente

(1) Soulign6 par !e journat.

LES DEPORTATIONS BELGES

avec la meme faveur qu’elle avait fait, peu auparavant, des articles et depeches Wolff, affirmant la legitimite du travail force exclusivemerit en Belgique et pour Vinter el de la Belgique.

Les Beiges, en territoire o cupe, ont pu a leur tour constater ce meme changement a vue dans les memes journaux officieux et h la meme place ou ils avaient lu, en aout et septembre 1916, les apologies da genre de celle du Berner lntelligenzblatt.

Non moins significative est P attitude de la presse officieuse allemande au sujet de la protestation des Gouvernements neutres

La protestation des Gouvernements neutres parait avoir quelque peu gene FAllemagne officielle. La presse allemande a accueilli avec roideur les remontrances, pourtant tres polies, de la Suisse (1); elle a tente impertinemment de diminuer l’importance de celles des Etats-Unis, en detournant le sens de la demarche faite spontanement a Berlin par le Gouvernement de la Republique federale. Alors qu’un telegramme de Washington (15 novembre 1916) aux agences de V Associated Press en Europe disait :

Departement d’Etat a ordonne au charge affaires Etats-Unis a Berlin Grew de discuter question deportation des Beiges personnellement avec Bethmann-Hollweg. Grew a regu mission informer Chancelier que telles deportations ne peuvent qu’avoir un effet plus desastreux sur opinion des neutres, particulierement Etats-Unis qui ont toujours eu a coeur bien-etre population civile beige. Cette decision departement Etat est resultat long rapport envoye par Grew, lequel declarait avoir deja discute officiellement situation avec Zimmermann, qui avait admis que mesures definitives avaient ete adoptees pour obliger les Beiges et donnait comme raison qu’un si grand nombre Beiges refusaient travailler que fardeau impose de ce fait & charite publique etait devenu intolerable. Deportations beiges sont envisagees ici non seulement comme violation conventions internationales, mais aussi, jusqu’d un certain degre, comme violation assurances fournies par Allemagne a M. Gerard, juin dernier, concernant deportations frangaises Lille, Roubaix, Tourcoing, deportations qu’on craignait meme voir appliquer aux Beiges. Allemands avaient alors affirme qu’aucune nouvelle deporta-

(1) Mun.cb.ner Neueste Nachrichten, 30 novembre 1916 : « La communication amicale de la Suisse ne changera certainement rien k la mesure meme de la deportation des chomeurs hors de Belgique, car cette i esure est n6cessaire au maintien de 1' ordre et de la s6curit6 militaire de la Belgique. »

Toute la presse allemande a public a ce propos une note disant que l'Allemagne n'avait pas d s’inquidter de f« impression d6favorable » causae par les deportations beiges et dont parlait la note suisse, et que, nonobstant cette « impression ddfavorable », f Allemagne ne se laisserait pas detourner de sa route.

LA QUESTION DE BONNE FOI

tion n’aurait lieu, voiei comment la propagande allemande essaya de parer le coup ;

Kolnische Zeitung, 18 novembre 1916, n° 1174 ( nous soulignons) :

« La presse ennemie repand la nouvelle que le charge d’affaires americain aurait proteste aupres du Gouvernement allemand contre la deportation des chdmeurs de Belgique vers l’Allemagne. Nous apprenons que la nouvelle, sous cette forme, est tout a fait inexacte. II est exact que le charge d’affaires americain a prie simplement qu’on lui donnat des eclaircissements sur le veritable etat de choses et il a justifie cette demande en disant que le Gouvernement americain voulail etre arme pour prendre position, si besoin etait, contre un expose anglais de V affaire. Cette necessity pouvait se presenter dans le cas oil le Gouvernement anglais prendrait texte de cette action des Allemands pour mettre des entraves aux secours americains en Belgique. Naturellement les documents necessaires ont ete mis a la disposition du charge d’affaires. »

Cette note fut reproduite par toute la presse allemande et repandue dans le monde entier.

On appreciera la sincerite de cette explication officieuse allemande en la rapprochant du texte de la protestation americaine officielle cablee a Berlin quelques jours apres, le 29 novembre 1916, et rendue publique aux Etats-Unis, le 8 decembre 1916, par le departement d’fitat de Washington (texte communique par les agences de presse) :

C’est avec la plus grande douleur et le regret le plus vif que le Gouvernement des Etats-Unis a appris la politique adoptee par le Gouvernement allemand de deporter de Belgique une partie de la population civile a 1’effet de la contraindre a travailler en Allemagne.

II est oblige de protester amicalement, mais solennellement, contre cette mesure qui est contraire 4 tous les precedents et aux principes humanitaires, de pratique internationale, qui ont ete acceptes et suivis depuis longtemps, par les nations civilisees, pour le traitement des noncombattants.

En outre, le Gouvernement des fitats-Unis est convaincu que 1’effet de cette politique, si elle est poursuivie, sera fatal a l’oeuvre d’assistance aux Beiges, projetee dans un esprit humanitaire et mise a execution avec succes, ce qui serait deplore generalement, et ce qui, a ce qu’on assure, embarrasserait serieusement le Gouvernement allemand.

Les temoignages de la versatilite interessee et incessante de l’autorite allemande abondent dans la presse officieuse des « kommandanturen » de la Belgique occupce.

272 LES DEPORTATIONS BELGES

Ouvrons, par exemple, la collection du Bruxellois do novembre

Les 12-13 novembre, nous y lisons une « declaration officielle », destinee a rassurer Fopinion publique, emue de l’extension immediate prise par les deportations : « II va de soi que Fon ne prend que les chomeurs inveter6s; les travailleurs qui peuvent serieusement prouver leur activite ne sont pas inquietes. » On deplore les erreurs et les meprises : « S’il s’en produit, h61as ! d’inevitables, c’est la faute des administrations beiges... », etc.

Les 16-17 novembre, le journal reproduit une depeche de Zurich, rapportant a Bruxelles un article inspire de Bruxelles au journal germanophile la Ziircher Post (numtro du 15 novembre 1916) et insistant sur la con fiance due a ce propos a F autorite allemande :

Apres tout cela, il n’existe aucune raison de se mefier des assurances donnees par les Allomands, que ce ne sont que les ouvriers qui n’acceptent pas volontiers un travail contre bon salaire, qui seront deplaces par la contrainte, en vue de travaux a accomplir.

Or, voila que, le lendemain (numero des 17-18 novembre), le meme journal tou jours, public a la meme place, dans sa page 2, l’Avis du lieutenant-general Hurt aux bourgmestres du Brabant, cite ci-dessus et qui contient la phrase typique : « L’ Administration allemande choisira elle-meme les hommes a transporter en Allemagne... Elle n’a ni le temps ni les moyens de faire une enquete sur la situation de chaque personne. » Cet Avis, qu’on veuille bien le remarquer, a ete signe et envoye aux bourgmestres le meme jour, 12 novembre, oil Forgane ofFicieux du lieutenant-general Hurt imprimait la « declaration ofFicielle » ci-dessus, destinee a rassurer la population sur le s6rieux avec lequel on procederait au cboix des deportes.

De qui pouvait venir cette « declaration officielle », sinon du gouverneur meme du Brabant qui signait, au meme instant, un « Avis », aussi officiel, mais tout contraire?

Les trois fac-similes ci-contre pcrmettront au lecteur de bonne foi de mesurer de ses yeux la confiance que peut encore meriter une autorite qui use de tels procedes pour tiomper le public.

Dira-t on peut-etre que ce sont la procedes de « la petite presse »?

La grande presse allemande elle-meme ne croit pas en dessous de sa dignite de recourir a des subterfuges qui, pour etre diff^rents et meme plus puerils, n’en sont pas moins blamables.

L’organe officiel de la Chancellerie imperiale, la Norddeutsche

LA. QUESTION DE BONNE FOI

Allgemeine Zeitung (n° 356. du 24 decembre 1916, 2e edition), sous prEtexte de representer quelle est Fexacte opinion des travailleurs beiges dEportes en Allemagne, a publie onze pretendues lettres Emanant d’ouvriers beiges emigres, toutes datees de Fepoque 17-27 novembre 1916.

Les auteurs de ces lettres, qui ne sont naturellement pas designes, se repandent en temoignages de satisfaction sur les soins dont ils sont Fobjet, sur les egards que Fon a eus pour eux dans le voyage, surtout sur la nourriture. Le journal allemand note lui-meme, dans une introduction, qu’ils decrivent FAllemagne comme « un vrai pays de cocagne » (ein wahres Schlaraffenland).

C’est ainsi qu’ils racontent qiFils ont a manger les mets les plus varies : des oeufs, quatre tartines par jour avec du beurre, de la graisse, du poisson, du lard, des saucisses, du cafe au sucre, des pommes de terre autant qu’ils en veulent, des legumes, des tranches de viande, des harengs saurs, des rollmops* (anchois ou harengs conserves au vinaigre), du potage, du bouillon, des cotelettes de pore, de la biere, des Epinards. du veau, du beefsteak, dujambon, etc.

L’un d’eux dit que, pour 45 pfennigs, les ouvriers ont a au restaurant » : soupe, pommes de terre et legumes « en si grande quantity que Fon doit en laisser dans Fassiette ».

Cette Enumeration mirobolante, qui fait ressembler le sejour des ouvriers beiges en Allemagne, et la situation en general de l’ouvrier dans ce pays, a un paradis de Mahomet, sufFirait deja, a elle seule, a indiquer le degre de veracite ou de spontaneity de ces temoignages. Le lecteur de la Norddeutsche Allgemeine Zeitung aura du se demander s’il avait la berlue et, pour peu qu’il ait de memoire, si Fon se moquait de lui. Car il connait sans doute, autant que personne en Allemagne, et par une experience personnels fort dure et par les declarations publiques du dictateur des vivres, M. von Batocki, a quelles difficultes insolubles se heurte, depuis trois mois surtout, le ravitaillement de la population allemande, en particulier de la classe ouvriere : « Pourrait-il done etre vrai qu’on traitat ainsi des emigres beiges ennemis, alors que d’honnetes travailleurs allemands ont toutes les peines du monde k se sustenter?... »

N’est-ce pas, d’ailleurs, la memo Norddeutsche Allgemeine Zeitung qui a publie un mois auparavant (numero du 17 novembre 1916, lreedit.), — done juste a Fepoque ou les onze « lettres d’ouvriers beiges » auraient ete ecrites, — la lettre historique du marechal von Hindenburg (adressee au Chancelier imperial et envoyEe par celui-ci aux Gouvernements federaux, puis publiEe), dEcrivant

DEPORTATIONS BEL'iES

LES DEPORTATIONS BELGES

comme suit la situation alimentaire de l’ouvrier allemand, precisement dans la region visee par les auteurs de ce pretendues lettres :

Tant du bassin houiller de la Ruhr que du Siegerland et que d’autres bassins industriels, on m’informe que l’on n’est pas encore parvenu & obtenir une distribution de graisse suffisante quelque peu equitable. Dans le Siegerland, il parait que, depuis des mois, on ne dispose que d’une quantite de graisse tout a fait derisoire.

Le contenu des lettres porte done deja a penser qu’elles ne sont pas des temoignages vrais, ou des temoignages sinceres et spontanes.

II y a meme lieu de douter de F authenticity des lettres, quand on en soumet a la critique le texte frangais original, publie par la Nordcleutsche Allgemeine Zeitung, avec la traduction allemande (Voir le fac-simile).

On constate avec surprise que ce texte est rempli de termes et de tours de phrases tres differents de la maniere de s’exprimer des Beiges de langue frangaise, surtout dans les classes peu instruites, et qui sont, par contre, la translation litterale d’idiotismes allemands.

On releve, par exemple, ceci :

« Nous avons ici le temps de voir le beau Dusseldorf » (allemand : das schone Diisseldorf) (Lettre lTe, derniere ligne).

« Nous avons aussi une cuisinerie en email » (allemand : ein Emaille- Kochgeschirr) ( Lettre lle, ligne l-5e).

« Robert et moi, couchons dans une chambres peciale. Je tiens le gouvernement du tout... » (allemand : lch habe die Leitung) ( Lettre 7e, ligne 16e).

D’autre part, les lettres sont agrementees de fautes d’ortbographe evidemment artificielles, car elles sont autres que celles que commettent en Belgique les personnes peu instruites et, en meme temps, les memes lettres, emanant soi-disant d’ouvriers peu lettres, renferment des expressions de style releve ou scientifique, tout a fait invraisemblables sous leur plume. Par exemple :

« Ne vous faites pas allution sur mon sort... Je suis deja tout accoutumer » ( Lettre 5e, ligne 21e).

Un ouvrier beige aurait dit : « Je suis deja tout habitue »; les gens du peuple n’emploient pas le mot allusion ni illusion.

« Je me plai tres bien en Allemagne, bonnes gens aimables et pretes a vous rendre service quand ils peuvent vous le faire » (. Lettre 4e , ligne 25e). Ceci ne se dit pas dans le peuple, en Belgique; e'est un idiotisme frangais mal employe.

LA QUESTION DE BONNE FOI

« On a du chauffage central partout ou Ton se rend, cantine, stall de repos... II y a de Fouvrage, mais en compensation, il y a argent et nourriture excellente » ( Lettre 8e, lignes 15e et 37e). Les gens du peuple n’emploient pas le terme scientifique « compensation », ni Fexpression « stall de repos ».

« Nous avons u ( !) egalement des saurets fumee, des rollmops, des pladeis fum6s, ah ! ah ! ah !, et une sauce excise » ( ! !) ( Lettre 9e, ligne 12e).

« J’ai fait la connaissance d’un traceur de Waudrez auquel je travaille avec lui » ( Lettre 10e, ligne 6e).

Cet emploi vicieux du relatif est contraire aux habitudes du langage populaire; l’auteur de cette lettre, qui fait de si grossieres fautes, dit plus loin, en langage de puriste :

« Nous avons deux tartines de pain tres nourrissant » (ligne 21e).

II y a aussi un ouvrier beige qui parle de « fauteil et de divan » comme un homme au courant du vocabulaire du grand monde (Lettre lle , ligne 16e).

Enfin, voici le bouquet : dans une lettre d’un ouvrier qui serait de Bruxelles, le texte original frangais dit : « Notre arrivee c’est bien passer, nous habitons dans une superbe maison ou il y a un grand concert, mais pas comme dans la Hoogstrate un concert dans le genre des environs de la place de Broukere » (Lettre lle, ligne 5e).

Le fabricateur de cette piece ne sait pas, sans doute, qu’aucun homme du peuple bruxellois se servant de la langue frangaise ne dit jamais la Hoogstrate pour designer <i la rue Haute » bien connue; meme les Bruxellois qui se servent de la langue flamande designent frequemment cette rue par sa denomination frangaise.

Tels sont les grossiers artifices, indignes de gens serieux, mais peu surprenants de la part de gens non sinceres, auxquels le Gouvernement allemancl a recours, dans le dessein d’egarer Fopinion publique en Allemagne et en pays neutres, surla situation reelle des deportes beiges.

§ 6 — Le conflit entre le droit du pays occup6 et l’arbitraire du pouvoir occupant.

Le tableau des procedes de F Administration allemancle et la peinture de Fesprit de duplicite qui Fanime ne seraient pas complets si Fon n’y ajoutait une derniere touche, qui les paracheve.

Tandis qu’au cardinal Mercier, le general von Bissing repond

LES DEPORTATIONS BELGES

par de la casuistique, l’autorit6 allemande, aux prises avec la fiert6 des 6dilites et des autorites sociales beiges, emploie un autre langage.

Les industriels du canton de Vilvorde (ville situee a 2 lieues au nord de Bruxelles) avaient adress6 au lieutenant-general Hurt, gouverneur de Bruxelles et du Brabant, une protestation contre la deportation de leurs ouvriers. Le journal officieux allemand Le Bruxellois (n° 805, edit. A du 22-23 decembre 1916), sans publier d’ailleurs le texte de la protestation, rapporte, dans la « note communiquee » ci-apres, la reponse qui leur fut faite.

Le depart des chomeurs.

Reponse k une petition des industriels du canton de Vilvorde au Gouverneur general.

Les industriels du canton de Vilvorde ont adresse le 4 novembre 1916 une lettre de protestation aux autorites allemandes.

Le gouverneur general de Bruxelles et du Brabant, Son Excellence Hurt, a repondu ce qui suit a cette petition :

« Le fait que les industriels de Vilvorde interviennent actuellement pour la dignite et le droit de leurs ouvriers comme liommes libres, fait une impression plutdt singuliere, si on tient compte du traitement que Findustrie beige faisait subir avant la guerre a ses ouvriers. Une autorite allemande doit refuser d’accueillir & ce point de vue des observations du c6te beige.

« Si on assigne actuellement, aux ouvriers beiges chdmant depuis des annees, un travail remun6rateur en Allemagne, et qu’on leur offre l’occasion de nourrir eux-memes leur famille, tout critique impartial et tout ouvrier intelligent et honorable l’accueillera avec joie. L’Administration allemande ne peut, dans les temps difficiles actuels, accorder aux ouvriers capables de travailler, la liberte de faineants; elle consid^re qu’il est du devoir de chacun qui peut travailler a mettre la main k F oeuvre pour remedier k la misere de Fepoque actuelle.

« La comparaison que vous faites dans votre lettre entre un travail semblable et les travaux forces de criminels est une alteration des faits et une inconvenance punissable.

« Comme la plupart des autorites communales refusent leur collaboration, il est inevitable que quelques erreurs et quelque rigueur ne se eommettent dans le choix des chomeurs a deporter.

« Les chefs de district ont re<?u 1‘instruction d’examiner, autant que possible, les cas isoles et d’y porter remede. Si les signataires de votre petition voulaient assister les autorites allemandes par des indications Sdeles h la verite, cela profiterait plus aux ouvriers qu’une protestation qui, refletant fidelemcnt la campagne de calomnie de nos ennemis,

LA QUESTION DE BONNE EOI

manque, dans le deluge general de ses phrases vides, do toute eomprehension de la situation r6elle des ouvriers et de la Belgique conquiae, et des droits et devoirs du pouvoir occupant. »

L’etat d’esprit que revele cette reponse sera compare par le lecteur a l’impression de condescendance et de sollicitude que chercbait a faire naitre le gouverneur general von Bissing, dang son interview au New- York Times.

Un autre exemple bien significatif en est offert dans deux documents officiels provenant d’une autre partie du pays : a une resolution, pleine de grandeur et de dignite, du Conseil communal de Tournai, l’autorite allemande fit — lucrativement pour elle — l’honneur de repondre en infligeant a la ville une amende de 200.000 marks

Resolution et reponse peignent d’une maniere si vivante le caractere respectif des figures morales opposees, qui se dressent en pied dans tous les actes et documents que nous avons mis sous les yeux du lecteur; en meme temps, elles accusent en traits si frappants le tragique conflit entre le droit du pays occupe et le despotisme du pouvoir occupant, que l’on ne saurait, en verite, presenter de meilleur resume de tout le debat que le texte meme de ces deux pieces historiques :

Resolution du Conseil communal de Tournai du 20 octobre 1916.

Vu la requisition de 1’ autorite allemande en date du 20 octobre 191© {requisition d’une liste de 300 ouvriers a dresser par 1’AdministratioE communale) ;

Vu...;

Le Conseil communal decide de perseverer dans son attitude negative; il croit devoir aj outer, en outre, ce qui suit :

La Ville de Tournai est prete a se soumettre sans resistance a toute® les exigences que les lois et les usages de guerre autorisent, et sa sincerity ne peut etre mise en doute, car depuis plus de deux ans qu’elle subit Y occupation, qu’elle loge et coudoie les troupes allemandes, elle a temoigne d’un calme parfait et s’est interdit tout acte d’hostilite, montrant qu’elle n’est animee d’aucun esprit d’inutile bravade.

Mais elle ne saurait fournir des armes contre ses propres enfants, sachant que le droit naturel et le droit des gens qui en est l’expression le lui interdisent.

Dans sa declaration du 2 septembre 1914, M. le gouverneur general de Belgique declarait : « Je ne demande a per sonne de renier ses sentiments patriotiques. » La Ville de Tournai reste confiante dans cette

LES DEPORTATIONS BELGES

declaration, qu’elle doit considerer comrae le sentiment de S. M. l’Empereur d’Allemagne, au nom duquel parlait M. le Gouverneur general.

En s’inspirant ainsi de l’honneur et du patriotisme, elle est fidele a un devoir fondamental dont un officier superieur allemand comprendra la noblesse.

Elle est confiante que sa loyaute et la clarte de cette attitude eviteront tout malentendu entre elle et l’armee allemande.

Copie de cette deliberation sera adressee a l’autorite allemande.

Reponse de V autorite allemande.

Tournai, le 23 octobre 1916.

Mob. Et. K. S. des I. 13. I. K.

AlaVille de Tournai.

Contribution - Punition .

Votre lettre du 20 octobre 191G.

II y a une arrogance sans exemple et une parfaite meconnaissance de la situation creee par l’etat de guerre quand la Ville se permet, par decision du Conseil communal, de s’opposer aux ordres de l’autorite militaire du pays oceupe.

L’etat de choses simple et clair est plutot celui-ci :

« L’autorite militaire ordonne et la Ville obeit. » Autrement, elle doit supporter les lourdes consequences, comme je l’ai dit dans mes explications ant6rieures.

Monsieur le commandant de l’armee a inflige a la Ville, & cause de son refus jusque maintenant de presenter les listes ordonnees, une contribution-punition de 200.000 marks qui doit etre payee a partir d’aujourd’hui dans les six jours, et de plus, ajoute que, jusqu’au moment ou les listes ordonnees seront entre ses mains, pour chaque jour suivant — en premier lieu jusqu’au 31 d^cembre 1916, — une somme de 20.000 marks devra etre payee par la Ville.

(s) Hopffer,

General-major et E tape-Commandant.

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