LES PROTESTATIONS D’AUTORIT^S BELGES DANS LA BELGIQUE OCCUP^E
§ 1. — Protestations des ministres d’Etat, sCnateurs et reprCsentants de Belgique, presents ft Bruxelles.
A — Lettre d’envoi aux ministres et representants DES PUISSANCES CtRANGERES A BRUXELLES (9 NOVEMBRE 1916)
A Messieurs les Ministres et Representants des Puissances etrang&res
d Bruxelles.
Excellence,
Les soussignCs, sCnateurs et deputes de Belgique, presents a Bruxelles, ont l’honneur de communiquer a Votre Excellence le texte de la protestation qu’ils ont cru de leur devoir d’adresser a S. Exc. M. le gouverneur general en Belgique.
Votre Excellence n’ignore rien de la mesure qui a motive cette protestation et qui provoquera, a n’en pas douter, celle des autorites publiques encore debout dans le pays. Elle n’aura pas manquC de signaler dCjii ci son Gouvernement 1' attentat dont la population civile beige non combattante est actuellement 1’objet.
A maintes reprises, au cours des temps modernes, les puissances civilisCes sont intervenues en faveur des peuples opprimes; maintes fois, elles ont couvert de leur protection des populations persecutes, chassis de leurs foyers : encore ces populations n’Ctaient-elles pas eminences en esclavage ! II appartenait a la guerre effroyable dont nous avons CtC les premiCres victimes d’offrir au monde un pareil spectacle 1
(1) Le texte de la protestation des representants, s6nateurs et notables d' Anvers et environs est reproduit au 'chapitre XIV ; des corps judiciaires au chapitre VI; de l’Appel des ouvriers beiges aux ouvriers du n onde civilisC, au chapitre IX ; des syndicats et associations ouvriCres beiges, au chapitre XVIII- § 6; des corps scientifiques au chapitre XVIII-§ 7. Celui de la protestation des chefs d'industrie ne nous est pas encore parvenu (Cf. Politiken, 20 janvier 1917).
PROTESTATIONS d’aUTORITES BELGES
Persuades que la Belgique n’aura pas en vain fait appel k l’assistance de votre Gouvernement pour la prot6ger contre F6dit impitoyable qui viole k la fois le droit des gens, la IVe Convention de La II aye et toutes les lois de l’humanity, nous prions Votre Excellence d’agr6er i’homniage de notre haute consideration.
(Memes signatures que ci-apres.)
A bis — Lettre au gouverneur general von Bissing (9 NOVEMBRE 1916)
A Son Excellence Monsieur le Baron von Bissing, Gouverneur general en Belgique, Bruxelles.
Bruxelles, le 9 novembre 1916.
Excellence,
11 semblait qu’aucune douleur ne put etre ajoutee a celles dont nous sommes accabl^s depuis l’occupation de notre patrie. Nos liberty abolies, notre industrie et notre commerce aneantis, nos matieres premieres et nos instruments de travail exportes, la fortune publique ruinee, le d6nument succedant a l’aisance des families naguere les plus prosperes, les privations, les anxiet£s et les deuils, on avait tout endure, sans autre r6volte que la protestation muette des ames et sans que nulle part l’ordre public eut ete trouble. Un immense mouvement de solidarity avait rapprochy toutes les classes sociales; on souffrait en commun et la communaute des souffrances allygeait le poids des misyres individuelles.
Mais voici qu’une violence nouvelle vient foncire sur nos families et les dechire. Des centaines, des milliers de citoyens paisibles, de tout cige, de toute condition, toute une population civile est brusquement, brutalement arrachee a ses foyers et deportee en Allemagne. Oh, en quel point de l’Empire? Nul ne le sait. Quelle y sera son existence, a quel travail v sera-t-elle condamnee? Mystere. De ce fait, des centaines, des milliers de femmes, d’enfants, de vieillards sont abandonnes, depourvus de leur soutien, livres aux angoisses d’une separation dont nul ne prevoit le terme, et le spectacle de leur detresse est tel que, pour ne pas avoir a l’affronter, les recruteurs refusent a ces epouses eplorees, h ces parents desesperes la consolation d’un dernier adieu.
Est-il besoin d’insister sur ces scenes dont la region de l’etape est le thy&tre depuis plusieurs semaines et qui se deroulent depuis quelques jours dans le territoire du Gouvernement general, ou le fleau menace de s’etendre de commune en commune jusqu’a ce que ses victimes se comptent par centaines de mille? Les avis scelles aux murs et reproduits dans les journaux en disent assez long; c’est partout la meme procy*
LES DEPORTATIONS BELGES
dure, aussi sommaire que lugubre : des arrestations en masse, des hommes classes arbitrairement parmi les sans-travail, parques, tries, expedies vers l’inconnu. Pour ne parler que des affiches d’hier placardees k Nivelles, Virginal, Ittre, Haut-Ittre, Lillois, Baulers, Monstreux, Bornival, Thines, Braine-l’Alleud, Ophain, Wauthier-Braine, Waterloo, Plancenoit, elles convoquent indistinctement, en leur recommandant de se munir d’un petit bagage a main, « toutes les personnes du sexe male agees de plus de dix-sept ans, & l’exception seulement des ecclesiastiques, medecins, avocats et instituteurs ». On ne limite plus la levde aux chomeurs : c’est qu’en effet le pretexte d’occuper nos chdmeurs k l’etranger ne trompe plus personne. Le plus sur moyen de les occuper dans le pays n’aurait-il pas ete de leur laisser leurs outils, leurs machines, leurs ateliers, leurs approvisionnements, leurs facilites de communication, leur liberte de travail? Des philanthropes avaient imagine d’utiliser les bras disponibles a des travaux d’interet public : leur initiative fut enrayee et finalement brisee. D’autres s’etaient ing§nies k organiser a l’intention des chomeurs un vaste systeme d’enseignement technique destine a relever leur valeur professionnelle, mais le plan ne fut pas agree, pas plus que celui de creer partout des bureaux de renseignements et de placement.
On prefere leur procurer de l’ouvrage en Allemagne oil les representants de 1’ « Industrie-Bureau » leur promettent « un bon salaire » s’ils consentent a s’y faire embaucher « volontairement », et oil les attendent, en cas de refus, des salaires de famine. Sur quelle depression physique et morale ne compte-t-on pas pour leur forcer la main?
Sans doute il a 6te affirm^ que les entreprises auxquelles on offre de les employer seraient dtrangeres k la guerre. Mais de toutes parts des voix ont repondu : En prenant la place d’un ouvrier allemand, l’ouvrier beige permet a l’Allemagne d’augmenter la force numdrique de ses armees. Le travail le plus odieux est celui dont l’effet se tourne contre la patrie; servir l’Allemagne, c’est se battre contre notre pays. Y contraindre nos ouvriers n’est autre chose qu’un coup de force, contraire au droit des gens, vise par Votre Excellence dans son arrete du 15 aoht 1915, et contraire aussi a l’esprit, sinon au texte de la lVe Convention de La Haye de 1907.
« Une mesure telle que le displacement de la population civile non combattante, — 6crit M. le professeur de Droit international Ernest Nys, dans sa lettre de ce jour, ci-annexee, aM. le bourgmestre de Bruxelles (1), — est en contradiction complete avec la notion de l’occupation de guerre; celle-ci a remplace l’ancienne theorie de la conquete qui faisait du vainqueur le souverain du pays conquis; le vainqueur a le devoir de respecter les droits des habitants paisibles. »
(1) Voir le texte de cette lettre au chapilre XII, § 1.
PROTESTATIONS D* AUTORITES RELGES
C’est au nom de ces droits sacres, ouvertement violes, que les senateurs et deputes soussignes, presents a Bruxelles, mandataires de la nation beige, adressent a Votre Excellence la solennelle protestation des families sans nombre atteintes par 1’edit cruel qui secoue en ce moment le pays d’un frisson d’indignation et qui ne saurait manquer de soulever la reprobation de tout le monde civilise.
Ils adjurent Votre Excellence d’user vis-h-vis des autorites militaires des kautes prerogatives que lui confere sa charge pour ne pas laisser se consommer un attentat sans precedent dans l’histoire des guerres modernes,
Et la prient d’agreer l’assurance de leur consideration la plus distinguee.