VILLE DE BRUXELLES
— Bruxelles, le 17 novembre 1916.
No 16. 1838.
Excellence,
Un avis de M. le gouverneur allemand, lieutenant-general Hurt, aux bourgmestres du Grand-Bruxelles et du Brabant, publie aujourd’hui, annonce que l’autorite allemande a decide la deportation en Allemagne des ouvriers chomeurs.
Cet avis cause une profonde emotion parmi nos concitoyens.
Le sentiment public consid^re cette deportation comme l’etablissement en Belgique d’un regime d’esclavage.
Vous comprendrez sans peine a quel point semblable mesure, qui plonge dans la douleur tant de families, porte atteinte a cet amour de la libert6 individuelle, a ce profond sentiment de dignity qui font, depuis des siecles, Torgueil et la grandeur morale du people beige tout entier.
Notre population s’est toujours distinguee par le culte de la justice et du droit.
En matiere politique, comme en matiere internationale, elle a toujours compt6 que le droit demeurerait sa sauvegarde.
L’article 43 de la Convention de La Haye porte que l’occupant respectera, sauf empechement absolu, les lois en vigueur dans le pays occupe.
Parmi les lois en vigueur en Belgique, il n’en est point de plus pr6cieuse et de plus sacree que celle qui garantit a tout citoyen beige sa liberte personnelle, se manifestant, notamment, dans le domaine du travail.
Rien ne nous parait justifier, en ce moment, une atteinte k cette loi.
Le pouvoir occupant fait observer que l’inaction k laquelle eont r^duits un grand nombre de travailleurs est regrettable.
Qui le sait mieux que nous?
Qui le sait mieux que notre vaillante population ouvri^re, laquelle, de tout temps, s’est honoree par l’ardeur et l’opiniatrete de son labeur?
PROTESTATIONS D? AUTOllITES BELGES 319
Nos ouvriers ne demandent qu’a se livrer a leurs occupations accoutum6es.
Sont-ils responsables du chdmage qui leur est impost?
Est-ce leur faute si les matieres premieres, si les machines ont ete requisitionnees, s’il n’y a presque plus de chevaux, si les transports sont entraves, si 800.000 metres de rails des chemins de fer vicinaux ont et6 enleves?
Invoquera-t-on des charges de la bienfaisance publique?
Elies sont lourdes, evidemment, mais elles ne grevent en rien le pouvoir occupant, qui n’a pas du intervenir pour soulager la mis£re generate .
C’est le Comite national de secours et d’alimentation et l’initiative privee qui aident nos chomeurs involontaires et qui sont decides k poursuivre leur oeuvre de solidarity.
Puisque la population beige ne s’attend pas a etre secourue par l’occupant, n’est-il pas legitime de la laisser libre d’appr£cier dans quelles conditions il lui est permis et possible de se livrer au travail?
On ne peut qu’eprouver le plus profond respect pour un refus de travail qu’inspirent uniquement un noble patriotisme et specialement la volonte de ne pas fournir directement ou indirectement une aide a l'ennemi.
II est certain que le travail que Ton veut imposer a nos compatriotes a pour but exclusif de fortifier l’Allemagne economiquement et memo militairement. Cette circonstance fait apparaitre plus nettement encore le caractere d’esclavage et de servitude que presente la mesure dont sont menaces nos concitoyens.
Notre population n’a pas cess6 de supporter avec calme, avec resignation, avec dignite, les cruelles epreuves de la guerre actuelle.
Cette disposition d’esprit ne pouvait qu’etre affermie par les declarations de l’autorite allemande au debut meme des hostilites.
M. le gouverneur general, baron von der Goltz, disait dans sa proclamation du 2 septembre 1914 :
« Les citoyens beiges desirant vaquer paisiblement a leurs occupations n’ont rien 4 craindre de la part des troupes ou des autorites allemandes. Autant que faire se pourra, le commerce devra etre repris, les usines devront recommence^ a travailler, les moissons etre rentrees.
« Citoyens beiges,
« Je ne demande a personne de renier ses sentiments patriotiques, mais j’attends de vous tous une soumission raisonnable et une obeissance absolue vis-&-vis du Gouvernement general.
« Je vous invite a lui montrer de la con fiance et k lui preter votre concours. J’adresse cette invitation specialement aux fonctionnaires de l’fitat, des communes, qui sont restes & leur
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poste. Plus vous donnerez suite ci cet appel, plus vous servirez votre patrie. »
Dans toutes les eglises du pays, sur l’invitation du cardinal Mercier, il a ete annonce au mois d’octobre 1914 que M. le gouverneur d’ Anvers, general Huene, avait autorise le cardinal Mercier k faire, en son nom, et & communiquer a la population, la declaration suivante, avec l’approbation du gouverneur general, baron von der Goltz :
« Les jeunes gens n’ont point & craindre d’etre emmenSs en Allemagne, soit pour y etre enrdles dans l’armee, soit pour y etre employes <1 des travaux forces. »
Est-il besoin de rappeler encore le texte des Avis suivants, placardes sur les murs de Bruxelles?
« Quiconque ayant fait partie de la garde civique, rentre de l’6tranger k Bruxelles et agglomeration, ne sera pas traite comme prisonnier de guerre, mais pourra y resider en toute liberte s’il souscrit k 1’obligation de ne plus prendre les armes contre l’Allemagne pendant cette guerre ni d’entreprendre aucun acte hostile k la cause allemande.
« Bruxelles, le 19 fevrier 1915.
« Le Gouverneur,
« (8) von Kraewel,
« General major. »
« En vertu de l’ordre du Gouvernement general en Belgique, des 13 et 19 fevrier 1915, il est ordonne par la presente que tous les sujets males de nationality beige, nes de 1892 k 1897 inclus et domicilies a : Bruxelles, Anderlecht, Auderghem, Etterbeek, Forest, Ixelles, Jette-Saint-Pierre, Koekelberg, Laeken, Molenbeek-Saint-Jean, Schaerbeek, Saint- Josse-ten- Noode, Saint-Gilles, Uccle, Watermael, Boitsfort et Woluwe- Saint-Lambert, soient mis sous le controle par le bureau de declaration Deutsches Meldeamt Gross-Briissel, rue du Meridien, 10, et auquel les communes nominees ci-haut ont communique tous les noms des sujets males nes de 1892 k 1897...
« Il est expressement entendu que le Gouvernement allemand ne projette ni d’incorporer des sujets beiges dans I’armee allemande ni de les emmener en Allemagne comme prisonniers pendant la duree de la guerre.
u Bruxelles, le 17 mars 1915.
« Le Gouverneur,
« (s) von Kraewel,
« General major. »
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« A partir du ler novembre prochain, le contrdle exerce jusqu’a present sur les Beiges nes de 1892 a 1897 sera applicable cgalement a tous les hommes beiges nes de 1885 k 1898 (y compris ces deux annces).
« Les soldats (pas les officiers) de Pancienne garde civique non active seront liberes du contrdle s’ils sont ages de trente ans accomplis.
« Je repete que le contrdle n’a d’ autre but que de permettre de constater la presence des personnes inscrites et de les empecher de quitter le pays.
« On n’a done nullemenl V intention de les incorporer dans l’armee allemande, ni de les interner comme prisonniers de guerre.
« Bruxelles, le 22 octobre 1915.
« Le Goiwerneur general en Belgique, « (s) Freiherr von Bissing,
« Generaloberst. »
EnGn le reglement concernant les citoyens beiges soumis au contrdle nes de 1885 a 1898 [V orschriften fur Meldepflichtige mannliche Belgicr, Geburtsjahr 1885-1898) dont un exemplaire a ete remis par Pautorite allemande a tous les citoyens beiges au moment de leur inscription au contrdle allemand ( Meldeamt ) et qui forme pour eux contrat, porte :
« II est bien entendu que le Gouvernement allemand n’a nullement Pintention d’incorporer des Beiges dans l’armee allemande, ni de les interner en Allemagne pendant la duree de la guerre (§ 6, p. 13).
« Le present rdglement est applicable aux Beiges soumis au contrdle et habitant les communes suivantes : Bruxelles, Anderlecht, Auderghem, etc. (comme ci-dessus, § 10). »
Peut-on concevoir engagement plus precis, plus net : « Ils ne seront ni incorpores dans Parmee allemande, ni internes en Allemagne pendant la duree de la guerre »?
Ces engagements formels ont determine un grand nombre de nos concitoyens, qui s’dtaient refugies k l’etranger, a rentrer dans leur patrie.
Nous ne pouvions supposer que des promesses aussi solennelles pourraient etre meconnues.
Nous devions croire que le pouvoir occupant maintiendrait les principes du droit international et respecterait les sentiments d’honneur et de patriotisme du peuple beige.
Quelles que soient les necessites de la guerre, il nous semble impossible que Pautorite occupante puisse perseverer dans la voie oil elle est
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entree et accomplir ainsi un acte qui doit soulever l’emotion du monde civilise tout entier.
Nous vous prions d’agrccr, Excellence, l’assurance de notre parfaite consideration.
Le College,
(s) Maurice Lemonnier,
Louis Steens,
Emile Jacqmain,
Max Hallet,
Jean Pladet.
A Son Excellence le Baron von Bissing,
Gouverneur general en Belgique, Bruxelles.
B — Declaration du colonel comte von Soden, commandant
de la place de Bruxelles, aux bourgmestres de l’agglo-
MERATION BRUXELLOISE (14 NOVEMBRE 1916).
Messieurs,
Je vous ai convoques aim de m’entretenir avec vous de l’etablissement des listes des sans-travail.
La concordance de vos reponses a mon invitation du 20 octobre permet de conclure qu’une entente s’est realisee entre vous a ce sujet. Je voudrais vous recommander de faire preuve a l’avenir de la plus grande prudence dans vos resolutions a l’egard des prescriptions de l’autorite allemande et de ne pas me mcttre dans l’obligation de proposer des mesures de contrainte a raison d’une resistance a mes ordres.
Vous connaissez, tous, les motifs qui ont determine l’Administration allemande a prendre des mesures contre le grand nombre des sans-travail en Belgique. Je n’ai pas besoin de developper pour vous les graves dangers d’un chomage persistant pour 1’economie et pour la sante populate du pays. La menace de voir la population se desaccoutumer du travail, de meme que la consequence d’une nourriture insuffisante exigent la plus sericuse attention. Tous vous connaissez les dangers qu’implique, pour la tranquillite et l’ordre public, la presence d’une grande armee de chomeurs qui vagabondent, notamment dans les circonstances actuelles. Les mesures prises jusqu’4 present pour ecarter le chdmage n’ont pas obtenu le resultat desire. A Bruxelles seulement se trouvent encore au moins 70.000 cbdmeurs. Apres que toutes les tentatives d’un caractere plus doux ont 6chou§, il est n^cessaire de proceder par la contrainte en vue d’amener les chomeurs a un travail dont la possibility n’existe qu’en Allemagne. II n’entre pas dans nos intentions d’atteindre la population pacifique et laborieuse. C'est pourquoi nous nous sommes tout d’abord adresses aux administrations communales
Par le College :
Le Secretaire,
(s) Maurice Vauthier.
PROTESTATIONS d’aUTORITES BELGES
afm d’obtenir la listo des sans-travail qui sont soutenus par l’assistance publique. Vous avez cru devoir decliner cette exigence. Je n’admets point les motifs que vous avez produits. J’ai au contraire mission de reiterer l’mvitation d’avoir a livrer les listes reclamees. Je vous remettrai ensuite un ordre du gouverneur relatif a cet objet. Je fais observer qu’un nouveau refus ne retardera pas d’un jour l’enlevement; que, tout au contraire, on commencera a proccder en tout cas k 1’ enlevement, le jour qui a ete determine pour Bruxelles. Si, centre mon attente, les listes ne parvenaicnt pas, tous les moyens de contrainte seront mis cn oeuvre. A cette occasion, il est inevitable qu’a Bruxelles ainsi que dans d’autres lieux, des meprises soient commises, que des dommages d’ ordre economique et personnel soient infliges a des particuliers, et que des existences soient detruites. La responsabilite de ces meprises retombera exclusivement sur les administrations communales beiges. Je suis dispose a executer cet enlevement, considere comme necessaire, en ayant egard, autant que possible, a des circonstances personnelles, mais je ne puis le faire que si, de leur cote, les administrations communales, grace a une juste appreciation de la situation, font le necessaire, c’est-a-dire etablissent les listes des chomeurs qui sont a charge de 1’ Assistance publique. Si, dans des cas particuliers, vous estiiniez qu’il y a lieu de soustraire les chbmeurs assistes a l’enlevement, cu egard a des circonstances de famille, vous pouvez le signaler sur les listes et j’acquiescerai & vos propositions dans la mcsure oil cela est possible. Je reconnais la ditliculte qu’il y a a dresser en peu de temps une liste complete de ch6meurs et c’est pourquoi je consens a ce que jusqu’a jeudi soir 16 novembre 1916, on ne remette que des listes partielles contenant approximativement un tiers du nombre total des chomeurs, listes qui me seront journellement completees par des supplements.
* N6anmoins, pour le lundi 20 novembre 1916, les listes completes doivent avoir ete remises. L’enlevement des chomeurs bruxellois est irrevocablement decide. II vous appartient, a 1’occasion de la mise en oeuvre de cette mesure, de representer, dans la mesure de vos forces, les interets des membres de la commune. Si vous faites de la maniere indiquee par moi, vous agirez dans l’interet de votre commune. Si vous persistez dans votre point de vue negatif, vous devez vous attendre a ce qu’un dommage soit cause aux interets de vos concitoyens, de meme qu’aux plus rigoureuses mesures de contrainte de la part de 1’Administration allemande.
(s) Gr. von Soden.
LES DEPORTATIONS BELGES
G — Reponse du College eciievinal de Bruxelles au colonel VON SoDEN (16 NOVEMBRE 1916) AU NOM DES BOURGMESTRES DE l’agglomisration bruxelloise.
u. 753i 16 novembre 1916.
Monsieur le Commandant,
A la suite de l’audience du 14 novembre 1916, les bourgmestres de 1’ agglomeration bruxelloise nous ont donne mandat de vous faire connaitre, en leur nom aussi bien qu’au notre, que nous estimons ne pouvoir deferer a l’invitation qui nous a ete faite de dresser les listes des ouvriers chomeurs que nous aurions a remettre a 1’ autorite allemande.
Nous ne pouvons que nous en rapporter aux diverses raisons qui ont deja ete produites a l’appui de cette decision Avant tout, nous pensons que nous ne pourrions, sans meconnaitre a la fois la voix de notre conscience et nos devoirs envers notre patrie, Hvrer a 1’ autorite allemande les noms de concitoyens qui vont etre arraches a leurs families pour etre soumis en Allemagne a un travail force.
En nous exprimant ainsi, nous avons la conviction d’etre les interpretes des sentiments unanimes de la population tout entiere.
Agreez, Monsieur le Commandant, l’assuranci de notre parfait ■ consideration.
L College (Signatures).
Par 1 i College :
Le Secretaire,
(s) Vautiiier.
Monsieur U Commandant de la Place de Bruxelles.
§ 5.— Protestations du cardinal Mercier, arclieveque de Malines (x).
A — Lettre du cardinal Mercier au gouverneur general von Bissing (19 OCTOBRE 1916)
AROHEVECIlri
de
malines Malines, le 19 octobre 1916.
Monsieur le Gouverneur general
Au lendemain de la capitulation d’Anvers, la population affolee se demapdait ce qu’il adviendrait des Beiges en age de porter les armes ou qui arriveraient a cet age avant la fin de l’occupation. Les supplications des peres et meres de famille me determinerent a interroger M. le gouverneur d’Anvers, le baron von Huene, qui eut 1’obligeance de me rassurer
(1) Le « Cri d’alarme de I’Episcopat beige » est reproduit au chapitre VIII.
PROTESTATIONS d’aUTORITES BELGES
et de m’autoriser a rassurer les parents angoisses. Le bruit s’etait repandu & Anvers, cependant, qu’k Liege, a Namur, & Charleroi, des jeunes gens avaient ete saisis et emmenes de force en Allemagne. Je priai done M. le gouverneur von Huene de vouloir me confirmer par ecrit la garantie, qu’il m’avait dejh donnee verbalcment, que rien de pared ne s’effectuerait a Anvers. II me repondit tout de suite que les bruits relatifs aux deportations etaient sans fondement et, sans hesiter, me remit par ecrit, entre autres declarations, la suivante : « Les jeunes gens n’ont point a craindre d’etre emmenes en Allemagne, soit pour y etre enroles dans l’armee, soit pour y etre employes h des travaux forces. »
Cette declaration ecrite et signee fut communiquee publiquement au clerge et aux fideles de la province d’Anvers, ainsi que Votre Excellence pourra s’en assurer par le document ci-inclus, en date du 16 octobre 1914, qui fut lu dans toutes les eglises.
Des l’arrivee de votre predecesseur, feu le baron von der Goltz, a Bruxelles, j’eus 1’honneur de me presenter chez lui et lui demandai de vouloir ratifier pour la generality du pays, sans limite de temps, les garanties que le general von Huene m’avait donnees pour la province d’Anvers. M. le Gouverneur general retint dans ses mains ma requete, afin de 1’ examiner a loisir. Le lendemain, il voulut bien venir en personne a Malines m’apporter son approbation et me confirmer, en presence de deux aides de camp et de mon secretaire particulier, la promesse que la liberte des citoyens beiges serait respectee.
Douter de 1’autorite de pareils engagements, e’eut ete faire injure aux personnalites qui les avaient souscrits, et je m’employai done a raffermir, par tous les moyens de persuasion en mon pouvoir, les inquietudes persistantes des families interessees.
Or, voici que votre Gouvernement arrache a leui’S foyers des ouvriers reduits, malgr£ eux, au chomage, les separe violemment de leurs femmes et de leurs enfants et les deporte en pays ennemi. Nombreux sont les ouvriers qui ont deja subi ce malheureux sort; plus nombreux ceux que menacent les memes violences.
Au nom de la liberte de domicile et de la liberte de travail des citoyens beiges; au nom de l’inviolabilite des families; au nom des interets moraux que compromettrait gravement le regime de la deportation ; au nom de la parole donnee par le gouverneur de la province d’Anvers et par le Gouverneur general, representant immediat de la plus haute autorite de 1’ Empire allemand, je prie respectueusement Votre Excellence de vouloir retirer les mesures de travail force et de deportation intimees aux ouvriers beiges et de vouloir reintegrer dans leurs foyers ceux qui deja ont ete deportes.
Votre Excellence appreciera combien me serait penible le poids de la responsabilite que j’aurais a porter vis-a-vis des families, si la confiance qu’elles vous ont accordee par mon entremise et sur mes instances 6tait lamentablement degue.
LES DEPORTATIONS BELGES
Je m’obstine a croire qu’il n’en sera pas ainsi.
Agrees, Monsieur le Gouverneur general, l’assurance de ma tres haute consideration.
(s) D. J. Cardinal Mercier, archeveque de Tvlalines.
Son Excellence M. le baron con Bissing, Gouverneur general, Bruxelles.
A bis — Annexe a la lettre precedents : lettre du
CARDINAL MERCIER (16 OCTOBRE 1914) AU CLERGE DE LA PRO- VINCE d’Anvers.
ARCHE VECHE
Malines, le 16 octobre 1914.
MALINES
ClIERS CONFRERES ET DEVOUES COLLABORATEURS,
Le clerge de la province d’Anvers est, cn partie, disperse, et je n’ai pas de moyen sur d’entrer en communication directe avec vous tous. Je prie done ceux d’entre vous qui recevront ces lignes de vouloir les transmettre aux confreres avec lesquels ils sont en relation.
II est urgent que MM. les cures et vicaires rentrent dans leur paroisse, s’ils l’ont quittee. Les voies sont fibres, d’ailleurs, et la securite publique est partout garantie. Lc retour du clerge raffermira les courages; a mesure que les foyers se repeupleront, les honnetes gens feront la chasse aux maraudeurs, se remettronl au travail, et la vie normale reprendra sensiblement son cours.
M. lc gouverneur d’Anvers, Freiherr von Iloiningen, general Huene, m’a autorise a vous faire en son nom et a communiquer, par votre obligeante entremise, a nos populations, les trois declarations suivantes :
1° Les jeunes gens n’ont point a craindre d’etre emmenes en Allemagne, soil pour y etre enroles dans l’armce, soit pour v elre employes k des travaux forces;
2° Si des infractions individuelles au reglement de police sont commises, l’autorit6 en recherchera les auteurs responsables et les punira, sans faire retomber la responsabilite sur l’enscmble dc la population ;
3° Les autorites allemandes et beiges ne negligeront rien pour assurer des vivres aux populations.
Meme dans les paroisscs on l’eglise et le presbytere sont devastes, j’invite instamment le pasteur h rejoindre son troupeau, a organiser le culte dans un local provisoire, soit dans une salle de patronage, soit dans une grange ou dans une maison particuliere, et a demander pour luirneme un gite chez un dc ses fideles paroissiens.
Le premier soin du cure, apres sa reintegration au milieu des siens, sera de former un comite de secours qu’il dirigera et qui sera compose des personnes influentes et genereuses de la paroisse.
Ce comile aura pour mission de procurer un abri, fut-il provisoire, aux
PROTESTATIONS d’aUTORITES BELGES
families en detresse; de les aider k trouver des moyens immediats de subsistance; de les exhorter k reprendre les travaux des champs, les semailles, les metiers, de rouvrir, au plus tdt, aux enfants, les ecoles et les catechismes; et, en general, de donner a tous le reconfort moral et la con fiance religieuse dont tant d’ames ont besoin aux heures douloureuses que nous traversons.
Les paroisses sur lesquelles le malheur s’est moins lourdement abattu ont un devoir strict de charite a remplir envers les populations les plus eprouvees. Elies aussi auront done leur comite de secours, elles enverront leurs aumones a l’archeveche (1), qui en fera la distribution selon les besoins du diocese.
Les Pouvoirs publics interviendront, assurement, pour la reconstitution definitive des maisons detruites par la guerre, mais l’initiative privee de la charite doit pourvoir d’urgence aux frais de premier etablissement et de premiers travaux de culture; c’estacette initiative genereuse que notre vaillant et devoue clerge doit faire appel.
Les personnes qui ont de la fortune doivent considerer corame une obligation rigoureuse de charite de venir en aide aux malheureux et de nous mettre en mesure d’exercer aupres d’eux notre ministere.
Jusqu’a nouvel ordre, nous accordons, le vendredi et les jours de jeune, la dispense du maigre.
Recevez, je vous prie, chers confreres et devoues collaborateurs, les assurances de mon religieux devouement.
D. J. Cardinal Mercier, Archevtque de Malines
B — Lettre du cardinal Mercier AU BARON VON DER LaNCKEN (19 OCTOBRE 1916)
Malines, le 19 octobre 1916.
Monsieur le Baron,
J’ai Thonneur d’envoyer a S. Exc. M. le baron von Bissing une lettre dont je joins ici une copie.
(1) A partir du 20 de ce mois, s’il plait & Dieu, ^administration de 1'archevechS sera r6install6e & Malines.
Cette lettre sera lue en chaire le premier dimanche apr6s sa reception.
Omnibus sacerdotibus ad conjessiones audiendas approbatis potestatem facimus absolvendi ab omnibus peccatis et censuris etiam nobis vel Summo Pontifici specialiter reservatis, exceptis dumtaxat casu absolutionis complieis et casu falsse denuntiationis confessarii.
Concedimus singulis Reverendis ad.modum Dominis Dccanis facultatem :
a) Dispensandi, justa posila causa, super tribus proclamationibusanlenuptialibus;
b) Restituendi jus pelendi debitum conjugale incessu amis s urn ;
c) Commutandi vota etiam reservata, item dispensandi super illis, justa de causa, sine in Jore interno sive in foro exlerno ( exceptis volo perpetuce castitatis el voto ingrediendi rel: gionem).
LES DEPORTATIONS BELGES
M. le Gouverneur general a exprime tant de fois, meme publiquement, sa volonte de reserver une large part de sa sollicitude aux interets du pays occupe; vous-meme, Monsieur le Baron, avez si souvent affirme le desir des autorit6s allemandes de ne pas perpetuer, sous le regime d’occupation, l’etat de guerre des premiers jours, que je ne puis croire a la mise a execution des mesures dont votre Gouvernemcnt menace les ouvriers reduits, bien malgre eux, au chomage.
J’espere que vous userez de toute votre influence aupres des autorites superieures a fin de prevenir un pared attentat.
Et ne nous parlez pas, je vous prie, du besoin de proteger l’ordre exterieur ou d’alleger les charges de la bienfaisance publique. Epargnez-nous cetto amere ironie. Vous savez bien que l’ordre n’est pas menace et que toutes les influences morales et civiles vous preteraient spontanement main-forte s’iletaiten danger. Les chdmeurs ne sont pas a la charge de la bienfaisance officielle; ce n’est pas de vos finances que leur vient le secours.
Jugez s’il n’y va pas de l’interet de l’Allemagne autant que du notre, de respecter les engagements souscrits par deux hautes personnalites de votre Empire.
J’ai confiance que mes efforts aupres de M. Ie Gouverneur general et aupres de vous ne seront ni mal interpretes ni meconnus, et je vous prie d’agreer, Monsieur le Baron, 1’ assurance de mes sentiments les plus distingues.
(s) D. J. Cardinal Mercier,
Archeveque de M alines.
A Monsieur le Baron von der Laneken,
Chef du departement politique pres le Gouverneur general,
Bruxelles.
(A suivre.)
G — Reponse du gouverneur general von Bissing AU CARDINAL MERCIER (26 OCTOBRE 1916)
Bruxelles, le 26 octobre 1916.
Monsieur le Cardinal,
Dans son honorce lettre du 19 octobre, Votre Eminence m’a adresse la dcmande que les chomeurs beiges ne soient pas transportes en Allemagne. Tout en appreciant a sa juste valeur le point de vue sur lequel Votre Eminence se place, je crois devoir vous repondre que vous n’avez pas envisage tous les aspects du probleme, plein de difficultes, du chomage en Belgique. Ce sont surtout les circonstances tout h fait anormales amenees par deux annees de guerre dont Votre Eminence ne tient pas compte dans
PROTESTATIONS d’aUTORITES EELGES
toute leur portee. Les mesures prises, dont vous desirez le retrait, ne sont que Fexpression d’une necessity imperieuse, consequence inevitable de la guerre. Vous en trouverez plus loin F expose.
Votre Eminence commence par rappeler les declarations faites par mon predecesseur et le gouverneur militaire d’ Anvers, au mois d’octobre 1914. Ces declarations se rapportaient a des faits lies encore directement aux operations militaires. Elies concernaient les Beiges aptes au service militaire qui, suivant les coutumes de guerre generalement admises, auraient pu etre emmenes comme prisonniers civils en Allemagne. A cette epoque, l’Angleterre et la France enleverent sur les bateaux neutres naviguant en haute mer tous les Allemands ages de dix-sept a cinquante ans, pour les interner dans des camps de concentration. L’Allemagne n’a pas applique la meme mesure a la Belgique. Les declarations faites a Votre Eminence pour pouvoir rassurer la population ont 6te strictement suivies. En tout cas, ces declarations etaient une preuve des bonnes intentions avec lesquelles le Gouvernement general allemand prenait en main l’administration du territoire occupe. Par suite de Femigration clandestine en masse de jeunes gens voulant joindre l’armee beige, les autorites allemandes auraient ete bien justifiees d’imiter l’exemple de l’Angleterre et de la France. Elies ne Font pas fait.
L’emploi des chomeurs beiges en Allemagne, inaugure seulement apres deux ann6es de guerre, differe essentiellement de la mise en captivite des hommes aptes au service militaire. La mesure n’est done plus en rapport avec la conduite de la guerre proprement dite, mais est motivee par des causes sociales et 6conomiques.
L’isolement economique de FAllemagne, poursuivi par FAngleterre sans merci et avec la derniere rigueur, s’est etendu et a pose de plus en plus sur la Belgique. L’industrie et le commerce beiges dependant largement de l’importation de matieres premieres et de Fexportation d’objets fabriques furent frappes dans leurs bases vitales. La consequence inevitable etait le manque de travail dans les masses de la population. Le systeme de subventions allouees aux chomeurs sur une grande echelfe pouvait paraitre acceptable sous condition d’une courte duree de la guerre. La longue duree comportait une exploitation abusive de ces allocations et produisait un etat de choses intenable au point de vue social. Des Beiges clairvoyants se sont, dejd au printemps 1915, adresses a moi, pour en demontrer les perils. Ils ont insiste sur le fait que, quiconque fournisse les moyens a present, les allocations retomberonten fin de compte a la charge des forces vivesde la Belgique. Ils ont expose, en outre, que les allocations induisent les ouvriers h s’adonner et a s’habituer a la paresse. La suite inevitable du chomage de longue duree serait la decadence morale et physique des ouvriers. Particulierement, les ouvriers qualifies perdraient les aptitudes techniques de leur metier et deviendraient, au temps de paix a venir, inutilisables pour l’industrie. G’est sur ces instances et en collaboration avec le ministere beige competent, que mes ordonnances du mois
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d’aodt 1915 contre le chdmage volontaire ont ete elaborees. Elies furent completees par l’ordonnance du 15 mai 1916. Ces ordonnances ne prevoient la contrainte que dans le cas oil un ouvrier refuse, sans motif valable, d’accepter un travail approprie & ses aptitudes et offert a un salaire convenable, et tombe ainsi a la charge dc la charite publique. Tout refus motive par le droit des gens est formellement reconnu valable. Par consequent, aucun ouvrier ne pout etre contraint a participer a des entreprises de guerre. Votre Eminence voudra rcconnaitre que ces ordonnances sont fond6es sue de saines considerations de legislation qui, il est vrai, mettent les interets generaux au-dessus de la liberte individuelle. Les plaies sociales constatees en 1915 s’6tant avec le temps developpees en calamite publique, il s’agit a present d’appliquer efficacement les ordonnances en question.
Dans sa lettre, Votre Eminence invoque le haut ideal des vertus familiales. Il m’est permis de repondre que je place cct ideal, comme Votre Eminence, tres haut, mais pour cette raison memo, je dois dire aussi que les classes ouvrieres courent le plus grand danger de perdre completement tout ideal, si l’etat actuel, qui ne peut qu’empirer, perdure. Car la paresse est le pire ennemi de la famille. Certainement, l’homme qui travaille au loin pour les siens — ce qui d’ailleurs se faisait de tous les temps, parmi les ouvriers beiges — contribue mieux au bien-etre de sa famille que le chomeur restant chez lui. Les ouvriers acceptant du travail en Allemagne peuvent d’ailleurs rester en relations avec leurs families. I Is obtiennent dans des intervalles reguliers des conges pour revenir au pays. Ils peuvent emmener leur famille en Allemagne, ou ils trouveront aussi des pretres connaissant leur langue.
Dans son simple et bon sens, le peuple a, pour une bonne partie, bien compris ces verites et par dizaines de milliers des ouvriers beiges sont alles de leur plein gre en Allemagne. Places au memo rang que les ouvriers allemands, ils gagnent des salaires eleves qu’ils n’ont jamais connus en Belgique. Au lieu de tomber dans la misere comme leurs camarades restes chez eux, ils se relevent aussi bien eux-memes que leurs families. D’autres, en grand nombre, aimeraient suivre cet exemple. Ils n’osent pas, parce que des influences exercees sur eux systematiquement les font hesiter. S’ils ne se liberent pas a temps, ils doivent subir les contraintes de la loi. La responsabilite pour des rigueurs qui ne pourraient pas etre evitees retomberait sur ceux qui les ont empeclies de travailler.
Pour juger enfin de la situation dans l’ensc-mble, je prie Votre Excellence de vouloir donner son attention aux explications suivantes qui sont l’essence meme du probleme :
L’isolement pratique par l’Angleterre a contraint les territoires occupes a entrer dans une communaute d’interets economiques avec l’Allemagne. Presque le seul pays avec lequel la Belgique peut entretenir des echanges commerciaux, e’est l’Allemagne. Bien que ce soit contraire a l’usagc entre pays ennemis, l’Allemagne n’a pas defendu d’effectuer des paiements en
PROTESTATIONS d’aUTORITES BELGES
Belgique et, par consequent, il y a toujours de l’argent allemand qui rentre dans le pays. Les salaires des ouvriers travaillant en Allemagne augmenteront encore le flux. D’ailleurs, l’occupation en general apporte continuellement dc l’argent en Belgique et cela en l’ajoutant aux contributions de guerre qui, comme il est etabli et reconnu, sont depensees enticement dans le pays. La communaute d’interets resultant des faits impose par la logique des choses, aux deux parties, la necessite d’echangcr et d’equilibrer les elements de la vie economique. Des centaines de milliers etant sans travail en Belgique, tandis que, en Allemagne, on manque de bras, il devient un devoir, aussi bien au point de vue social qu’economique, d’employer les chSmeurs beiges en un travail productif en Allemagne, necessite par la communaute d’interets. S’il y a des objections a faire contre cet etat de choses, il faut s’adresser a l’Angleterre qui, par sa politique d’isolement, a cree cette contrainte.
Votre Eminence voudra bien voir dans ce qui precede que le probleme est tres complexe. J'en eprouverais une satisfaction si, spres mes explications, vous vouliez l’examiner au point de vue social et economique.
Agreez, Monsieur le Cardinal, l’expression de ma tr£s haute consideration.
D — REPLIQUE DU CARDINAL MERCIER AU GOUVERNEUR GENERAL VON BlSSING (10 NOVEMBRE 1916)
Je me retiens d’exprimer a Votre Excellence les sentiments que m’a fait eprouvcr sa lettre (1. 10051), en reponse a celle que j’avais eu l’honneur de lui adresser, le 19 octobre, au sujet de la deportation des a chomeurs ».
Je me suis rappele melancoliquemcnt la parole que Votre Excellence, martelant ses syllabes, prononfa devant moi, a son arrivee a Bruxelles : « J’espere que nos relations seront loyales... J’ai re^u la mission dc panser les plaies de la Belgique. »
Ma lettre du 19 octobre rappelait a Votre Excellence l’engagement pris par le baron von Huene, gouverneur militaire d’Anvers, et ratifie, quelques jours plus tard, par le baron von der Goltz, votre predecesseur au gouvernement general a Bruxelles. L’engagement etait explicite, absolu, sans limito de duree : « Les jeunes gens n’ont. point a craindre
(s) Fhr. von Bissing, Gencraloberst.
A Son Eminence le Cardinal Mercier, Arclieveque de M alines, M alines.
A RGB K VECHE
de
MALINES
Malines, le 10 novembre 1916.
Monsieur le Gouverneur general,
LES DEPORTATIONS BELGES
d’etre emmenes cn Allemagne, soit pour y etre enr616s dans l’armee, soil pour y etre employes a des travaux forces. »
Cet engagement est viole, tous les jours, des milliers de fois. depuis quinze jours.
Le baron von Huene et feu le baron von der Goltz n’ont pas dit conditionnellement, ainsi que le voudrait faire entendre votre depeche du 26 octobre : « Si l’occupation ne dure pas plus de deux ans, les hommes aptes au service militaire ne seront pas mis en captivite. » Ils ont dit categoriquement : « Les jeunes gens, et a plus forte raison les hommes arrives a l’age mur, ne seront, d aucun moment de la duree de V occupation, ni empriscnnes ni employes a des travaux forces. »
Pour se justi tier, Votre Excellence invoque « la conduite de l’Angleterre et de la France qui ont, dit-elle, enleve sur les bateaux neutres tous les Allemands de dix-sept a cinquante ans, pour les interner dans des camps de concentration. »
Si l’Angleterre et la France avaient commis une injustice, c’est sur les Anglais et sur les Fran^ais qu’il faudrait vous venger et non sur un peuple inoffensif et desarme.
Mais y a-t-il eu injustice? Nous sommes mal informes de ce qui se passe au dela des murs de notre prison, mais je suis fort tente de croire que les Allemands saisis et internes appartenaient a la reserve de l’armee imperiale; ils etaient done des militaires que l’Angleterre et la France avaient le droit d’envoyer dans des camps de concentration. La Belgique, clle, n’avait inaugure chez elle, que depuis le mois d’aout 1913, le service personnel general.
Les Beiges, de dix-sept & cinquante ans, resident en Belgique occupee sont done des civils, des non-combattants. C’est jouer sur les mots que de les assimiler aux reservistes allemands, en leur appliquant l’appellation equivoque : « hommes aptes au service militaire ».
Les arretes, les afliches, les commentaires de la presse, qui devaient preparer l’opinion publique aux mesures mises, en ce moment, a execution, invoquaient surtout deux considerations. Les chomeurs, affirmait-on, sont un danger pour la securite publique; ils sont une charge pour la bienfaisance oflicielle.
II n’est pas vrai, disait dejet ma lettre du 19 octobre, que nos ouvriers aient trouble, ou simplement menace, nulle part, l’ordre exterieur. Cinq millions de Beiges, des centaines d’Americains sont les temoins emerveilles de la dignite et de la patience impeccable de notre classe ouvriere.
II n’est pas vrai que les ouvriers prives de travail soient a la charge ni du pouvoir occupant ni de la bienfaisance a laquelle preside son administration. Le Comite national, auquel l’occupant n’a aucune part active, est le seul pourvoyeur de la subsistance des victimes du chomage force.
Ces deux reponses sont restees sans replique.
La lettre du 26 octobre essaie d’un autre procede de justification :
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elle allegue que la mesure qui frappe lcs chfimeurs est motivee par des causes sociales « et economiques ».
C’est parce qu’il a a cceur, plus chaudement et plus intelligemment que nous, l’interet de la nation beige, que le Gouvernement allemand sauve l’ouvrier de la paresse, 1’empeche de perdre ses aptitudes techniques. Le travail force est la contre-valeur des avantages economiques que nous procurent nos echanges commerciaux avec l’Empire.
Au surplus, si le Beige' a a se plaindre de cet etat de choses, qu’il adresse ses griefs a l’Angleterre : elle est la grande coupable; « c’est elle qui, par sa politique d’isolement, a cree cette contrainte ».
A cette plaidoirie qui est, dans l’original, embarrassee, compliquee, il suffira d’opposer quelques declarations tranches et breves :
Chaque ouvrier beige liberera un ouvrier allemand, qui fera un soldat de plus pour l’armee allemande. Voila, dans toute sa simplicity, le fait qui domine la situation. L’auteur do la lettre sent lui-meme ce fait brulant, car il ecrit : « La mesure n’est pas non plus en rapport avec la conduite de la guerre proprement dite. » Elle est done en rapport avec la guerre « improprement dite »; qu’est-ce a dire, sinon que l’ouvrier beige ne prend pas les armes, mais degage les mains de l’ouvrier allemand qui les prendra? L’ouvrier beige est contraint de cooperer, d’une fa$on indirecte mais evidente, a la guerre contre son pays. Ceci est en contradiction manifeste avec l’esprit de la Convention de La Haye.
Autre declaration : le chomage n’est le fait ni de l’ouvrier beige ni de 1’Angleterre, il est reflet du regime d’occupation allemande.
L’occupant s’est empare d’approvisionnements considerables de malieres premieres destinees a notre industrie Rationale; il a saisi et expedie en Allemagne les machines, les outils, les metaux de nos usines et de nos ateliers. La possibility du travail national ainsi supprimee, il restait a l’ouvricr une alternative : travailler pour l’Empire allemand, soit ici, soit en Allemagne, on chomer. Quelques dizaines de milliers d’ouvriers, sous la pression de la peur ou de la faim, accepterent, h regret pour la plupart, du travail a l’etranger; mais quatre cent mille ouvriers ou ouvrieres prefererent se resigner au chdmage, avec ses privations, que de desservir les interets de la patrie; ils vivaient dans la pauvrete, a l’aide du maigre secours que leur allouait le Comite national de secours et d’ alimentation controle par les ministres protecteurs d’Espagne, d’Amerique, de IIollande. Calmes, dignes, ils supportaient sans murmure leur sort penible. Nulle part, il n’y eut ni revolte ni apparence de revolte. Patrons et ouvriers attendaient avec endurance la fin de notre longue epreuve.
Cependant, les administrations communales et l’initiative privee essayaient d’attenuer les inconvenients indeniables du chomage. Mais le pouvoir occupant paralysa leurs efforts. Le Comite national tenta d’organiser un enseignement professionnel a 1’usage des chomeurs. Cet enseignement pratique, respectueux de la dignite de nos travailleurs, devait leur entretenir la main, affiner lours capacites de travail, pre-
EES DEPORTATIONS BELGES
parcr le relevement du pays. Qui s’opposa a cette noble initiative, dont nos grands industriels avaient elabore le plan? Qui? le pouvoir occupant.
Cependant les communes s’evertuerent k faire executer par leurs chomeurs des travaux d’utilite publique; le Gouverneur general subordonna ces entreprises a une autorisation qu’en regie generate il refusait. Les cas ne sont pas rares, m’assure-t-on, oh le Gouvernement general autorisa des travaux de ce genre a la condition expresse qu’ils ne fussent point confies a des chomeurs (1).
On voulait done le chdmage. On recrutait l’armee des chhmeurs.
Et Ton ose apr6s cela lancer a nos ouvriers l’injure : paresseux!
Non, l’ouvrier beige n’est pas un paresseux. II a le culte du travail. Dans les nobles luttes de la vie economique il a fait ses preuves. Quand il a dedaigne le travail a gros salaire que lui offrait l’occupant, e’est par dignite patriotique. Nous, pasteur de notre peuple, qui suivons de plus pres que jamais ses douleurs et ses angoisses, nous savons ce qu’il lui en a coute parfois de preferer l’independance dans la privation au bienetre dans la sujetion. Ne lui jetez pas la pierre. Il a droit a votre respect.
La lettre du 29 octobre dit que la premiere responsable du chdmage de nos ouvriers, e’est l’Angleterre, parce qu’elle ne laisse pas entrer les rnatieres premieres en Belgique.
L’Angleterrc laisse entrer genereusement en Belgique les moyens de ravitaillement, sous le controle des Etats neutres, de l’Espagne, des Etats-Unis, de la Hollande. Elle laisserait penetrer assurement, sous le meme controle, les rnatieres necessaires 4 l’industrie, si 1’Allemagne voulait s’engager a nous les laisser et a ne point mettre la main sur les produits fabriques de notre travail industriel.
Mais l’Allemagne, par divers procedes, notamment par 1’ organisation de ses « Centrales » sur lesquelles ni les Beiges ni nos ministres protecteurs ne peuvent exercer aucun controle efiteace, absorbe une part considerable des produits de l’agriculture et de l’industrie du pays. Il en resulte un rencherissement inquietant de la vie, cause de privations penibles pour ceux qui n’ont pas ou qui n’ont plus dteconomies. La « communaute d’interets », dont la lettre vante pour nous l’avantage, n’est pas l’equilibre normal des echanges commerciaux, mais la predominance du fort sur le faible.
Cet etat d’inferiorite economique auquel nous sommes reduits, ne nous le representez done pas, je vous prie. comme un privilege qui justifierait le travail force au profit de notre ennemi et la deportation de legions d’innocents en terre d’exil!
L’esclavage, et la peine la plus forte du Code penal apres la peine de mort, la deportation! La Belgique, qui ne vous fit jamais aucun mal, avait-elle merite de vous ce traitement qui crie vengeance au ciel?
(1) Voir, entre autres, chapitre XVI, piece 5. [Note de F auteur.)
PROTESTATIONS d’aUTORITES BELGES
Monsieur le Gouverneur general, en commen§ant ma lettre, je rappelais la noble parole de Voire Excellence : « Je suis venu en Belgique, avec la mission de panser les plaies de votre pays. »
Si Votre Excellence pouvait, comme nos pretres, penetrer dans les foyers ouvriers, entendre les lamentations des epouses et des meres que ses ordonnances jettent dans le dcuil et dans l’epouvante, die se rendrait mieux compte que la plaie du peuple beige est beante.
II y a deux ans, entend-on repeter, c’etait la mort, le pillage, Fincendie, mais c’etait la guerre! Aujourd’kui, ce n’est plus la guerre; c’est le calcul froid, Fecrasement voulu, l’emprise de la force sur le droit, l’abaissement de la personnalite humaine, un defi <k l’humanite.
II depend de vous, Excellence, de faire taire ces oris de la conscience revoltee. Puisse le bon Dieu, que nous invoquons de toute l’ardeur de notre ame pour notre peuple opprime, vous inspirer la pitie du bon Samaritain !
Agreez, Monsieur le Gouxerneur general, 1’bommage de ma tres haute consideration.
(s) D. J. Cardinal Mercier,
Archeveque de Malines.
A Son Excellence Monsieur le Baron von Bissing,
Gouverneur general, Bruxelles.
E — Lettre du gouverneur general von Bissing au cardinal Mercier, du 23 novembre 1916 (Texte allemand et