ET INDEPENDANTS
1° Lettre au gouverneur general von Bissing (30 octobre 1916).
Excellence,
Bruxelles, le 30 octobre 1916.
Les mesures que votre Administration prepare pour forcer les chomeurs a travailler au profit du pays de l’envahisseur, la deportation dej& commencee de nos camarades de la region des etapes, soulevent une profonde emotion parmi toute la classe ouvriere de Belgique.
Les secretaires et les representants des grands syndicats socialistes et independants estiment qu’ils manqueraient a leur devoir s’ils ne portaient pas & votre connaissance les sentiments douloureux qui agitent les ouvriers et l’echo de leur plainte emue.
Ils ont vu enlever les machines de leurs usines, requisitionner les
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matieres premieres les plus diverses, s’amonceler les obstacles pour la reprise d’un travail regulier, disparaitre les unes apres les autres les libertes publiques dont ils etaient fiers.
Depuis plus de deux annees la classe ouvriere, plus que toute autre, gravit le plus penible calvaire, souffrant la misere et parfois la faim, alors que la-bas, au loin, ses fds combattent et meurent sans qu’elle puisse leur crier la reconnaissance dont ses coeurs debordent.
Elle a subi tout dans le calme le plus parfait et avec la dignite la plus imposante, reprimant toutes ses soull'rances, ses plaintes, ses douleurs penibles, sacrifiant tout a son ideal de liberte et d’independance. Mais voila que les mesures annoncees vont lui faire ressentir la plus grande douleur kumaine : des proletaires, pauvres, parce qu’ils ckoment contre leur gre, des citoyens d’un Etat libre vont etre condamnes en masse au travail force, sans avoir enfreint aucun arrete ni aucun reglement.
Au nom des families d’ouvriers oil regne a l’heure presente la plus grande inquietude et oil seront encore versees tant de larmes de meres, de fiancees et de petits enfants, nous venons demander k Votre Excellence de vouloir empecker l’accomplissement de ces actes vexatoires, contraires au droit des gens, contraires a tout ce qui constitue la dignity et la grandeur de la personnalite kumaine.
En vous priant de vouloir excuser notre emotion, nous vous offrons, Excellence, l’assuranco de nos salutations respectueuses.
(Suivent les signatures des membres du Comite national de la Commission syndicale.)
2° Reponse du gouverneur general von Hissing (3 novembre 1916).
Bruxelles, le 3 novembre 1 9 1 G .
A la Commission syndicale, Bruxelles.
En reponse a votre lettre du 30 octobre 1916, par laquelle vous me priiez de renoncer au transport des cliomeurs en Allemagne, je vous fais part qu’il ne peut etre donne suite a votre demande.
Depuis le debut de la guerre une grande partie des ouvriers beiges ont abandonne le travail. La raison en est, d’une part, l’arret de nombreuses entreprises industrielles, par suite du manque de matures premieres oceasionne par l’isolement cree par l’ennemi, d’autre part, le refus de travail.
La longue duree de cctte situation commence a entrainer des consequences facheuses et, comme administrateur du territoixe occupe, j’ai pour devoir, conformement au principe du droit des gens, de prendre les mesures adequates.
Des Beiges clairvoyants, deja au printemps 1915, sont venus vers moi et ont attire mon attention sur les dangers du ckdmage et du degout du travail. Ils ont demontre que les secours, de quelque c6te qu’ils
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viennent, constituent en fin de compte une charge pour l’economie politique beige et qu’ils entrainent egalement les ouvriers a l’oisivete. II en resulte que les ouvriers s’amoindrissent physiquement et moralement, qu’en particulier les ouvriers instruits perdent leurs talents et leur savoirfaire et qu’ils seront aussi devenus inutilisables lorsque le temps de paix sera venu pour l’industrie beige.
C’est guidees par ces motifs, qu’ont ete prises, avec la collaboration du ministere beige competent, en aout 1915, mes ordonnances contre Foisivete, qui furent completees par l’ordonnance du 15 mai 1916.
Ces arretes ne prevoient le travail force que lorsqu’un sans-travail, a qui un salaire confortable a ete offert en rapport avec ses capacites de travail, refuse de travailler sarus raisons sufiisantes et, par la, tombe a la charge de la bienfaisance publique. Sera reconnu expressement comme motif de refus legitime celui qui se base sur le droit des gens. Ainsi aucun travailleur ne peut etre force a participer a des entreprises de guerre. Les ordonnances reposent sur des considerations saines et conformes au droit qui, sans aucun doute, subordonnent la liberte de l’individu aux interets de la collectivite.
II s’agit, apres que les situations existant deja en 1915 nous ont menes depuis ce temps-la a une calamite publique, de donner simplement une interpretation plus efiicace a cette ordonnance.
Dans ce but, les listes nominatives des chomeurs doivent etre donnees par le bourgmestre. Aux chomeurs qui sont inscrits sur ces listes, on offre, dans des reunions de presentation, du travail moyennant un bon salaire, et il est vrai, comme dans le domaine du Gouvernement general il n’y a qu’une quantite restreinte de chomeurs qui puisse etre utilisee, que ce travail doit etre accompli en Allemagne.
Les chomeurs qui n’acceptent pas le travail qui leur est offert dans ces reunions de presentation sont conduits de force en Allemagne. Ils regoivent aussi neanmoins un salaire, mais moindre que celui de ceux qui se sont busses enroler comme travailleurs fibres.
J’espere que Fon ne devra faire application de ces mesures que dans des cas exceptionnels. Une grande partie du simple peuple a, dans son intelligence saine, justement compris cette affaire, et c’est par dizaines de milliers que des ouvriers beiges se sont rendus deja en Allemagne, ou, places sur le meme pied que les ouvriers allemands, ils ont merite des salaires plus eleves que ceux qu’ils avaient jamais connus en Belgique et ou, contrairement a leurs cornpagnons demeures en Belgique dans la misere, eux et leurs families ont efficacement repris le dessus.
Vous devrez avouer, apres ces details, que, grace au transport des cbdmeurs beiges en Allemagne, les interets economiques de la Belgique sont entierement sauvegardes.
Lorsque vous instruisez de cette maniere les sans-travail, vous leur rendez un meilleur service que quand vous les amencz a refuser de tra-
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vailler et quand vous obligez par la les autorites allemandes a prendre des mesures severes.
S’il faut user de durete lors de l’enlevement et aussi si des travailleurs occupes sont enlcves, la faute on incombe aux bourgmestres qui se sont refuses a remettre les listes des chomeurs, ou dont les listes etaient incompldtes.
Le Gouverncur general,
(s) Baron von Bissing, Generaloberst.
3° Replique des syndicate socialistes et independants an Coiwerneur general (14 novembre 1916).
Bruxelles, le 14 novembre 1916.
A Son Excellence Monsieur le Baron con Bissing,
Gouverneur general de Belgique.
Excellence,
Les secretaires et les representants des syndicats socialistes et independants ont pris connaissance, avec une deception penible, de la reponse que vous avez bien voulu donner 4 leur invitation du 30 octobre, concernant la deportation d’ouvriers en Allemagne, et c’est au nom de la classe ouvriero unie et consciente que nous risquons un dernier effort, pour empecher l’attentat sans precedent fait a sa liberte, a ses sentiments et a sa dignite.
Vous nous dites que de nombreuses usines sont arretees « par suite du manque de matieres premieres provenant du blocus de l’ennemi ».
Permettez-nous, Excellence, de vous rappeler que les Allies ont clairement fait connaitre leur intention de permettre l’importation en Belgique des matieres premieres necessaires a notre industrie, 4 la condition toute naturelle que Ton ne ferait plus d’autres requisitions que celles qui sont conformes 4 l’article 52 des Conventions de La Haye, c’est-4-dire necessaires « pour les besoins de l’armee d’occupation », et qu’une commission internationale, la C. B. B. (Commission du ravitaillement beige), aurait le droit de controler la destination des produits fabriques.
Au lieu de consentir 4 un pareil accord, nous avons vu enlever systematiquement par le pouvoir occupant : les machines-outils, les tours, foreuses et raboteuses, machines motrices et les matieres premieres : metaux, cuirs, laines, cotons, huiles; nous avons vu requisitionner les produits fabriques, limiter la production et augmenter sans cesse les difficultes pour le trafic commercial. Quand les communes et les comites ont voulu occuper les chomeurs 4 des travaux d’utilite publique, toutes sortes d’obstacles leur ont etc opposes, et fmalcment, en bien des cas, leur initiative a ete entravee et brisee. En un mot, au fur et 4 mesure que les
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plus infatigables efforts etaient faits pour occuper le plus de bras possible, on crea sans cesse de nouveaux chdmeurs.
Vous nous dites egalement que le cbdmage provient du mauvais vouloir. Tout le passe de notre classe ouvriere se dresse avec la plus grande energie contre cette inculpation. Oil est, dans le monde entier, la classe ouvriere qui a fait d’un si petit pays, une si grande puissance commerciale et industrielle? Et nous qui, depuis vingt-cinq ans, avons ete les temoins enthousiastes des efforts admirables accomplis par nos compagnons de travail, en vue de lcur amelioration morale et materielle, nous affirmons avec insistance que ce n’est pas dans leurs rangs que Ton trouvera des etres assez bas pour preferer l’aumone d’un secours a peine suffisant pour se nourrir, 4 un salaire honnetement gagne par un travail libre et fecond.
La verite est que les ouvriers beiges, d’accord avec le memo article de la Convention de La Haye, lequel ne prevoit des requisitions de maind’oeuvre que « pour les besoins de l’armee d’occupation » et dans le cas « off elles n’entrainent pas l’obligation de participer aux operations de guerre contre leur patrie », ont decline opiniatrement les offres les plus seduisantes parce qu’ils ne voulaient pas travailler aux tranchees, ni a la restauration des forts, ni dans les usines qui produisent du materiel destine 4 l’armee. Ceci etait leur droit et e’etait leur devoir. Leur attitude merite le respect et non pas la plus humiliante des peines.
Vous invoquez vos arretes du 15 aout 1915 et du 15 mai 1916, qui prevoient des peines a l’egard des ouvriers assistes qui refuseraient un travail « correspondent a leurs capacites », qui leur serait offert contre « un salaire convenable ». Ceux qui savent avec quel soin et avec quelle exactitude meticulcuse les conditions que doivent remplir les ouvriers pour avoir droit a des subsides sont redigees et controlees, seront peutetre d’avis que ces menaces etaient pour le moins inutiles. Mais, comme vous dites, ces ordonnances memes stipulent dans leur article 2 que « toute raison motivant le refus de travailler sera admissible si elle est acceptee par le droit des gens ».
Pour ces cas de refus, 1’autorite se reservait de transferer les recalcitrants devant les tribunaux beiges et plus tard devant des conseils de guerre. II est, par consequent, certain que les chdmeurs ont le droit de refuser le travail pour l’un ou l’autre motif approuve par le droit des gens. Et on a beau dire qu’il ne s’agit pas ici de contraindre l’ouvrier a participer a des entreprises de guerre, il n’est, helas ! que trop clair que chaque Beige deporte en Allemagne va y prendre la place d’un homme, qui, demain, ira renforcer les rangs de l’armee ennemie. Nous voudrions par consequent savoir, Excellence, si ces tribunaux fonctionnent.
Vous appreliendez que le chomage persistant ne diminue materiellement et moralement la valeur des ouvriers. Nous qui les connaissons, nous avons plus de confiance en eux; nous les avons vus souffrir avec
une fermete qui ne caracterise que les ames fieres et elevees. N’est-ce pas de leur milieu qu’est partie la belle idee d’organiser, dans tout le pays, un reseau etendu d’ceuvres d’enseignement pour les cliomeurs, afm de developper leurs connaissances techniques et pour relever le niveau de leurs capaeites professionnelles? Le Comite national ne fut, helas ! pas autorise a lancer cette grandiose entreprise. Pense-t-on que ce sera par un travail force, execute la mort au coeur, a la maniere des esclaves, que nos freres conserveront leur energie materielle et morale?
Vous apprehendez egalement que « les secours, d’ou qu’ils viennent, ne pesent en fin de compte sur Peconomie nationale beige ». Nous avons de la peine a croire que des Beiges aient eu, comme vous nous le coinmuniquez, le triste courage de reprocher d’une telle facon fiapre morceau de pain et le pcu de soupe dont beaucoup de families d’ouvriers vivent depuis des mois. Au reste, que represente la douzaine de millions de francs que re$oivent chaque mois cinq & six cent mille cliomeurs en comparaison des destructions innombrables de biens et de vies humaines qu’ont coutees et que coutent encore a notre pays les horreurs de la guerre, une guerre dont il n’est pas le moins du monde responsable? Avec la foi la plus inebranlable dans notre destinee future, nous, les premiers interesses, savons qu’& cet egard la Flandre et la Wallonie se dresseront glorieusement devant l’histoire.
Excellence,
Notre coeur et notre raison se refusent done a croire que ce soit pour le bien de notre classe, et en vue d’epargner un desastre de plus a notre pays, que des milliers d’ouvriers ont ete enleves brusquement & leurs families et sont deportes en Allemagne. L’opinion publique ne s’est pas trompee, et, comme un echo des plaintes douloureuses des victimes, retentissent les protestations indignees de la population unanime, exprimees par ses mandataires, par ses magistrats communaux, par ses assernblees legislatives, qui sont l’incarnation la plus elevee du droit dans notre pays.
En outre, la facon arbitraire et brutale avec laquelle on procede dans l’execution de ces tristes mesures a fait disparaitre tout doute au sujet du but vise : il s’agit avant tout de procurer de la main-d’ceuvre a 1’ Allemagne, a son propre profit et pour la reussite de ses armes.
Alors qu’a Anvers on ne choisit que parmi les jeunes gens soumis au controle, ages de dix-sept a trente et un ans, dans le Borinage on a appele tous les hommes de dix-sept a cinquante ans, dans le Brabant wallon tous les hommes de plus de dix-sept ans sans faire de distinction entre cliomeurs et non-chomeurs. On a pris des gens de toutes professions et de toutes conditions; des boulangers, par exemple, qui n’ont jamais cesse de travailler dans nos cooperatives du Borinage, des mecaniciens qui ont toujours travaille, des agriculteurs, des commergants... A Lessines, le 6 de ce mois, 2.100 personnes ont 6te deportees, tous les ouvriers
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jusqu’a 1’age de cinquante ans ! On cite divers cas de vieillards qui sent exiles de force avec cinq ou six de leurs fils !
Des scenes dechirantes ont lieu partout; les malheureux, rassembles sur les places publiques, font fob jet d’une rapide selection; ils ont ete invites a se munir d’un leger bagage; ils sont ensuite conduits & la gare et charges dans des wagons a bestiaux; ils ne peuvent pas dire un dernier adieu a leur famille et n’ont pas le moindre temps pour mettre de l’ordre dans leurs affaires, pas meme dans les plus urgentes; ils ne savent pas ou ils vont, ni pour quel travail, ni pour combien de temps. Deportes a l’approche de l’hiver, apres deux annees de privations n’ayant plus de ressources, ils n’ont pas le moyen de se pourvoir de vetements chauds ni des chaussures indispensables. Quelles privations auront-ils a subir? Comment vivront-ils la-bas? Comment en reviendront-ils? Mystere et anxiete qui font sans cesse verser des larmes aux meres et aux petits enfants. L’oppression et l’angoisse regnent dans les families.
Excellence, ne restez pas insensible & ces souffrances et a ces larmes! Ne laissez pas souiller notre passe de liberte et d’independance ! Ne laissez pas violer les droits de I’liomme en ce qu’ils ont de plus sacre! Ne laissez pas fouler aux pieds la dignite de l’ouvrier que notre classe a travaille a conquerir pendant tant de siecles !
C’est au droit et a l’humanite que nous faisons appel, solennellement, avec le vif espoir d’etre ecoutes, car, nous en sommes profondement convaincus, par notre voix, c’est la grande voix de la classe ouvriere du monde entier qui, en ce moment tragique, dame sa douleur et ses protestations.
Agreez, Excellence, l’assurance de notre plus profond respect.
( Suivent les signatures des membres du Comite national de la Commission syndicale.)
B — Protestation de la Confederation generale des Syndicats
CHRETIENS DE BELGIQUE AU GOUVERNEUR GENERAL VON BlSSING