‹ Les deportation belges a la lumiere des documents allemands. Avec de nombreux fac-similes et la reproduction de tous les documents belgesChapitre 84 sur 112 · LES OUVRIERS BELGES DE SWEVEGIIEM EN · texte numérisé non relu

LES OUVRIERS BELGES DE SWEVEGIIEM EN

Recit cl’ line des victimes.

L’institution legale du travail force et de la deportation en Belgique a ete precedee, durant plus d’une annee, d’actes de contraintc, suivis de deportations, egalement arbitraires, exerces sur des ouvriers beiges pour les oldiger a travailler pour l’armee allemande.

Ce fut le cas a Sweveghem (Flandre occidentale), surtout au cours du mois de juin 1915.

Une des victimes, un ouvrier de Sweveghem, a fait on 1916 le recit (en langue flamande) de ces violences, qui peignent sur le vif les proc£des maintenant generalises en Belgique et etendus a toutes les categories d’ouvriers.

Nous extrayons de ce recit, depose aux archives de la Commission d’enquete beige et qui confirme, avec des precisions nouvelles, le 1 8° Rapport de cette Commission (Edit. Berger-Levrault, vol. II, p. 78), les passages ci-apres (resumes en eertaines parties) :

, le 24 novembre 1916.

« Ma lettre est le bref expose de la contrainte dont les Allemands ont use dans la commune de Sweveghem-lez-Courtrai (Flandre occidentale), pour obliger les ouvriers de la trefilerie Bekaert a reprendre le travail et a fabriquer pour l’armee allemande du fil de fer barbele qu’on expediait dans ce temps au front d’Ypres. Je n’exposerai que les faits dont j’ai ete temoin. Void les faits :

« Dans la commune de Sweveghem se trouve une fabrique qui produit du fil de fer, du treillis, du fil de for barbele et plusieurs autres articles. Des que les Allemands eurent occ.upe la commune de Sweveghem, ils saisirent la maison et la fabrique de M. Bekaert, qui etait absent, obligerent les ouvriers a travailler, en les menagant des peines severes s’ils ne travaillaient pas avec zele et s’ils ne se presentaient pas journellement. Quelques ouvriers se cacherent; d’autres, apeures, se presenterent, de meme que quatre ou cinq ivrognes inveteres qui furent tres bien re$us par les Allemands...

« Le travail fut done commence avec une quinzaine d’ouvriers, et plusieurs mois passerent ainsi pendant lesquels on employa encore la contrainte pour embaucher d’autres ouvriers. Le bourgmestre de Sweveghem dut payer les salaires des ouvriers avec les fonds de la commune; au commencement il refusa, mais des officiers allemands l’obligerent, sous la menace du revolver, a declarer qu’il paierait.

« Au commencement de juin 1915 tous les ouvriers, environ une trentaine, abandonnerent le travail et se cacherent de tous cdtes; quand

PIECES DIVERSES

on les cherclia, on n’cn trouva aucun; les Allemands envoyerent alors en prison le bourgmestre Theophilc Toye, le senateur Raymond Vandevenne, et le secretaire communal Jules Claes, qui avaient refuse de forcer les ouvriers a travailler; le bourgmestre fut remis en liberte le lendemain et le secretaire apres quatre a cinq jours.

« II fut ensuite afiiche et proclame dans la commune que tous It s hommes de seize h trente-cinq ans avaient a se presenter le 11 juin 1915, a 9 lieures du matin, munis de leur passeport, pour se faire contrdler. A la date indiquee, une grande partie de la population se trouva devant la maison communale et fut entouree par des soldats qui occup^rent egalement les rues. Tous les ouvriers qui, avant la guerre, avaient travaille dans la fabrique Bekaert, furent designes par un contremaitre et enfermes dans la cour de la maison communale, ou on leur demanda de signer ce qui suit : que journellement ils se presenteraient & la fabrique Bekaert & 6 lieures du matin; qu’ils travailleraient quand il y aurait du travail; qu’il leur serait paye un bon salaire et en plus une allocation a ceux qui avaient beaucoup d’enfants.

« On fit Fimpossible pour obtenir des signatures, mais a 6 heures du soir on n’en avait recueilli que treize; c'etaient presque tous des jeunes gens d’environ seize ans qui furent ensuite remis en liberte.

« Les quatre-vingt-six autres, qui avaient refuse obstinement, furent enfermes dans recole; vers 7 heures du soir le commandant de Courtrai vint nous rendre visite, et il obligea le bourgmestre a nous conseiller de reprendre le travail, et a nous dire qu’aussitot le travail repris, les mesures de rigueur, qui etaient infligees a la commune, seraient rapportees...

« Voyant qu’il n’y avait rien a faire, un contremaitre allcmand designa alors trente hommes qui furent enfermes dans l’ecole, oil ils passerent la nuit sur la paille et sous bonne garde; les cinquante-six autres furent transferes a la prison de Courtrai, et mis en cellule. Le samedi 12 juin 1915, a 6 heures du matin, les trente hommes furent conduits de l’ecole a la fabrique, pendant que plusieurs centaines de soldats oceuperent les rues et les abords de la fabrique; je me trouvai parmi ces trente; un contremaitre allemand nous engagea h reprendre chacun son ancienne besogne, mais personne ne bougea; apres avoir crie beaucoup et nous avoir insultes, et voyant qu’on ne deciderait personne a travailler, on fit empoigner chacun de nous par deux gendarmes, qui nous conduisirent devant l’etabli en nous disant de travailler, mais tous resterent immobiles; on nous demanda alors pourquoi nous ne voulions pas travailler, personne ne repondit; on nous mit alors dans les mains des marteaux et autres outils, mais personne ne les garda, et tout ce qu’on nous offrit tomba aussitot par terre.

« On donna alors aux soldats l’ordre de nous frapper : 1’un donna des coups de pied, l’autre nous frappa les pieds a coups de crosse, d’ autres nous cognercnt avec leur fusil, et cola dura environ une heure jusqu’a

392 LES DEPORTATIONS BELGES

ce que, 6puises de coups et de peur, nous nous resignames a prendre un outil quelconque.

« Un certain Amedee Bossuyt fut rou6 de coups au point qu’il ne put plus se relever; les soldats le releverent et lui dirent de prendre un fagot; refus; nouveaux coups et nouvelles chutes; apres que cela se fut repete quatre ou cinq fois, on lui lia les mains derriere le dos et on le conduisit en prison; mais, apres trois jours, il fut remis en liberte, parce que sa mere et sa sceur etant malades, on avait absolument besoin de lui a la maison.

« Tous ceux qui ne s’etaient pas presents au controle furent sortis de chez eux par force; beaucoup s’etaient caches, mais quand les soldats ne trouvaient pas la personne qu’ils cherchaient, ils prirent le pere, la femme ou un autre membre de la famille, et conduisirent ces innocents a la prison de Courtrai, ou ils auraient a rester jusqu’a ce que l’interesse viendrait se presenter au travail; parmi ces prisonniers se trouvaient des femmes qui avaient des enfants de deux a trois mois, et qui les avaient pris avec elles;mais les enfants furent enleves et confies a quelque voisine qui fut obligee d’en prendre soin...

« Le 18 juin, a 6 heures du soir, on nous presenta un passeport nous autorisant a rentrer librement chez nous, mais nous obligeant a reprendre notre travail journellement; tous etaient tres contents de pouvoir rentrer et accepterent le passeport avec l’idee de ne pas travailler. Moi, je refusai de l’accepter; apres avoir subi beaucoup de menaces, je fus conduit a la prison de Courtrai, ou on m’enleva tout ce que je possedais : argent, montre et meme mon mouchoir.

« Le 19 juin, je subis un interrogatoire ; on voulut surtout savoir si je n’avais pas conseille a un camarade de ne pas travailler, et pourquoi je refusais de travailler. Voici ce que je repondis et signai : je ne me suis jamais preoccupe si les autres ouvriers travaillaient ou non; je refuse de travailler pour les motifs suivants : parce que ce n’est pas ma besogne qu’on m’impose; parce que, comme civil, ma liberte est garantie par les lois et les conventions beiges et allemandes, et que je ne veux pas etre contraint; parce que j’ai un frere qui est soldat, et que je ne veux pas fabriquer du materiel de guerre qui servirait contre lui et contre mes compatriotes.

« On me demanda alors si je preferais etre deporte en Allemagne, plutot que de travailler; je repondis que je ne travaillerais pas.

« Le 21 juin, je fus transfere, en meme temps que le senateur Raymond Vandevenne, au camp de Sennelager, ou nous arrivames le 23; les trois premiers jours, je dus coucher sur des planches; apres trois semaines, M. Vandevenne fut transfere a un camp d’officiers, et six mois apres il fut rentre chez lui, completement libre.

« Mes parents firent une requete pour obtenir ma liberte; on me demanda ce que je ferais si on me renvoyait chez moi; je repondis que je travaillerais a la maison, chez mes parents. Quelques jours apres, le

PIECES DIVERSES

15 mars 1916, mon pere fut appele a la Kommandantur a Courtrai et informe que j’avais refuse de rentrer a la maison; c’est seulement quelques semaines apres que je fus mande au bureau, oil on me declara que ma demande de mise en liberte avail ete refusee, et que je restais prisonnier. »

(Suivent les details sur la maladie du prisonnier qui seule a mis fin a sa detention...)

Le temoin termine en disant :

« Je puis vous assurer que vous pouvez considerer cct expose comme veridique, et qu’aucun detail n’a ete exagere. »

{Signature.)

C Le TRAITEMENT INFLIGE PAR l’ AUTORITE ALLEMANDE

Page 1