‹ Les déportations du consulat & de l'empireChapitre 11 sur 20 · TRAVERSÉE DE LA « CYBÈLE *> ET DE LA « DIDON ». — ARRIVÉE A CAYENNE · texte numérisé non relu

TRAVERSÉE DE LA « CYBÈLE *> ET DE LA « DIDON ». — ARRIVÉE A CAYENNE

La mission confiée au capitaine Brouard, commandant les frégates ta Didon et la Cvbèle, était complexe. 11 devait d'abord déposer à Gayenne les proscrits, puis aller faire diverses stations en Amérique, particulièrement à New-York, d'où il devait ramener Jérôme Bonaparte (lequel, disons-le en passant, présenta divers pré-

textes pour ne point rentrer en France, et ne partit pas). Il y avait, sur la Didon, un certain nombre de passagers libres. Quant aux déportés, ils furent tous confinés sur la Cybêkj dontlecapitaine, Senez, était subordonné à son collègue Brouard, capitaine de la Didon.

On sait déjà par les pièces qui précèdent que les quarante détenus embarqués sur la Cybèle étaient divisés en trois catégories par les états signalétiques fournis au commandant Brouard.

Dans le premier de ces états figurent : 4° quatre citoyens condamnés dans l'affaire Babeuf , savoir : Biondeau, Cazin, Germain et Moroy ; 2° un nommé Bouv.ery dit Fleury, qui nous est présenté comme ayant été condamné à la déportation en l'an VI, par le tribunal criminel de l'Ain, pour faux. Nous ignorons si la condamnation prononcée contre cet individu a quelque rapport avec une circonstance politique quelconque, nous ignorons, en outre, pour quelle raison le gouvernement a jugé à propos d'accoler ainsi son nom à ceux des quatre condamnés babouvistes.

Le deuxième état désigne treize personnes que, pour employer les termes d'un document publié plus haut, « la clémence du gouvernement a bien voulu préserver d'un jugement des tribunaux, et qu'il a jugé devoir exiler du territoire européen de la république ». Cet euphémisme doit

être entendu dans ce sens que ce sont des républicains arrêtés et déportés sans jugement; ils n'ont même pas été l'objet d'un sénatus-consulte ; ils sont embarqués simplement en vertu d'un ordre du premier consul. Ce sont : le général Ar-

Smt, Bertrand, officier, Cantegris, dit agnot ; Desforges, Pierre Fournier, officier; Gombaut-Lachaisc, employé à la guerre; Gueyraud, Guy, Jumillard, Martin, le général Sabathier, le général Simon» l'adjudant-général Vintetgnier.

Enfin, le troisième état nous présente les noms de vingt-six citoyens compris dans le sénatus-consulte du 14 nivôse an IX. Les voici : Bailly, Brissevin, Brochet, Garetté, Hugues Destrem, Cordas, Crépi n, Crosnier, Château, Collette, Duval (ou Derval), Fontaine, Fournier l'Américain, Georget, Goulard, Lamberté, Lebois, Leymery, Louis (dit Brutus), Etienne Michel, Perrault, Saulnier, Thibault (ou Thiébaut), Touiotte, VatardetVilain-Daubigny.

Au total donc, quarante-quatre proscrits; mais ce chiffre doit être ramené à quarante, Touiotte s'étant évadé avant le départ, ainsi que Perrault, le général Simon ayant été gracié, Georget, enfin étant mort.

Le 10 ventôse an XII, les frégates, trompant les croisières anglaises, se mirent en route. L'amiral Martin annonça leur départ en ces termes au ministre de la marine :

Rochefort, 44 ventôse, an 42.

J'ai l'honneur de vous prévenir da départ de l'Isle-d'Aix des frégates Ut Cybèle et la Bidon» Ces Mtimens^ont appareillé hier soir à huit heures, avec un joli irais de vent de sud-est* J'estime que ces (régates auront passé, car la neige qui tombait lors de leur départ, et le temps étant très noir les aura Favorisées et sans doute soustraites à la vue de l'ennemi. Ce qui me le prouve est une frégate anglaise, qui a été tr s-longtemps, ce matin, à louvoyer dans le pertuis d'Antioche, et qui ne paraissait pas par sa manœuvre s'être aperçue du départ de ces batimens. (Archives de la marine*)

Le voyage des deux frégates s'accomplit sans incident bien notable; au reste, voici quelques extraits du rapport officiel adressé par le commandant Brouard au ministre de la marine, qui nous édifieront à cet égard :

Monseigneur, Conformément à votre dépêche du 28 plu* viose an XII, les individus condamnés h la déportation à Cayenue, et les 400 hommes du 936 régiment destinés pour la Martinique avant été embarqués sur les deux frégates, j'ordonnai toutes les dispositions nécessaires pour appareiller au premier instant favorable.

Départ de Vile d'Aix le 10 ventôse an III

Le 40 ventôse, n'ayant eu connaissance que d'une seule frégate ennemie dans la rade des Basques, je me décidai à faire les préparatifs de départ, à huit heures du soir; le ve.nt était au sud et le temps très obscur, je fis le si-

fnal à la Cybèle de mettre sous voiles. A onze eures, le phare de Chassiron restait au-sudsud-est, à la distance de quatre lieues ; les deux frégates naviguaient de conserve, gouvernant à ouest i\4t nord-ouest, lorsqu'un vent violent du sud, un temps extrêmement pluvieux et une mer fort grosse causèrent leur séparation. Nous ne nous ralliâmes que le lendemain, neuf heures et demie du matin, en vue d'un bâtiment de guerre ennemi, qui nous a observé pendant deux jours à une grande distance .

Arrivée à Cayenne le 20 germinal

Les vents nous ont tellement contrariés dans le golfe de Gascogne que les frégates n'ont mouillé à Cayenne, que le quarantième jour de leur départ de liste d'Àix. Les déportés et les effets destinés pour cette colo ie furent débarqués le plus promptemrnt possible, et je mis à la voile aussitôt la réception des dépêches.

{Archives de la marine.)

Brouard ajoute que les déportés ayant été remis à leur destination/ il a quitté Cayenne le 27 germinal avec ses deux navires. Il n'ose aborder à la Martinique trop surveillée par les croiseurs anglais; le reste de sa mission s'accomplit sans encombre; après avoir touché à la Guadeloupe, à la Basse-Terre et à New-York, les frégates revinrent en France par l'Irlande, ' l'Angleterre et la Manche.

Dans son journal de bord, Brouard ra-

conte ainsi le débarquement des déportés :

Du 22 au 23 germinal. — A midi, les frégates ont mouillé près des embarcations venues de Cayenne. L'officier de la Bidon était porteur d'une lettre du commissaire du gouvernement. Quoique la grosseur de la mer ne permit point aux bateaux d'accoster les frégaies, les déportés ont été embarqués par un canot de la Cybéle et expédiés dans la nuit, avec une garde...

(Archives de la marine.)

Senez, le capitaine de la Cybèle, plus spécialement chargé de la garde des proscrits, donne dans son journal de bord quelques détails de plus.

Du 20 au 21 germinal. — A sept heures du matin nous avons mouillé en rade de Cayenne. . .

Du 21 au 22 germinal. — ...A midi, nous avons mouillé prés de trois petites goélettes sorties de Cayenne ce matin..

Du 22 au 23 germinal. — Dans l'après-midi, tous les déportés, au nombre de 40, que j'avais à bord, ont été mis sur une de ces goélettes, La mer était fort grosse, et c'est avec beaucoup de peine et de travail que nous sommes parvenu à les embarquer. Mes canots ont été abîmés. Je les ai fait accompagné (sic) d'un détachement de mon bord avec un officier.

J'ai vu avec satisfaction que tous les déportés sont venu (sic) me remercier de (ne) bon (sic) traitemens qu'ils avaient eu à bord. Quel-» ques*uns avaient les larmes aux yeux en qait-

tant la frégate. Le contentement de ces malheureux m'a d'autant plus satisfait que je crois avoir, en même temps, rempli les intentions du ministre* de la marine.

(Archives de la marine.)

Je n'ai pas de motifs pour mettre en doute les sentiments de bienveillance exprimés par le capitaine Senez à l'égard des déportés, mais le lecteur fera, de luimême, les réserves qui conviennent. Aucune pièce émanant des passagers de la Cybèle ne permet de faire le contrôle sur le genre de traitement qu'ils eurent à supporter à bord. Les déportés des Seychelles, eux, ont laissé des notes» et il est nialheureusemeut prouvé que leur voyage fut, malgré la réelle bonne volonté des commandants de navire , un intolérable supplice. Les deux déportations ayant été organisées par le môme gouvernement, et contre des condamnés de catégories identiques, il est permis de se demander si les souffrances des déportés de Tan IX et celles des déportés de l'an XII ont sensiblement différé. Tout ce qu'on peut dire, c'est que la' traversée de Gayenne étant beaucoup moins longue que celle des Seychelles, les souffrances des détenus de la Cybèle ont été d'une moindre durée que celles des détenus de la Flèche et de la Chiffonne.

Quant au régime auquel les déportés devaient être soumis à Gayenne, le miniâ-

tre de la marine, dans une lettre à Victor Hugues, gouverneur de la coipniç se contente de lui répéter textuellement les recommandations adressées à cet égard au capitaine Brouard.

La lettre du ministre (il pluviôse an XII) ajoutait pourtant :

. ..Les déportés dont il s'agit, qui n'ont pas de moyens personnels d'existence, reçoivent à Rochefort 3 francs par Jour. Vous réglerez, comme vous le trouvères juste, et avec une sage économie la manière dont il pourra être pourvu à la nourriture et à l'entretien de ces individus et vous me rendrez compte de vos premières dispo itio^s à cet égard. Vous aurez soin d'utiliser tous ceux qui peuvent exercer quelque talent ou industrie, de manière Soulager le Trésor public en partie, et successive» ment en totalité, des dépenses nécessaires à leur existence et entretien. Telles sont les dis-

Sortions que le premier consul m'a chargé e vous prescrire et je lui ai garanti d'avance le dévouement et la vigilance avec lesquels elles seront accomplies par vous.

Après le débarquement des déportés, Victor Hugues, le gouverneur de Gayenne (il était alors, ou devint plus tard, si je ne me trompe, le beau-père du capitaine Senez), adressa au ministère de la marine la lettre suivante :

Cayenne, te tS germinal an HI de la République française et indivisible.

Citoyen ministre,

Les frittes ta Bidon et la Zybèle ont para devant la rade de Cayenne. le 20 de ce mois. L'époque de cette arrivée, qui s'est trouvée être celle d'une des plus fortes marées de l'année, la violence des courants et le mauvais temps nous ont empêché de communiquer pendant deux jours.

Nous avons pu débarquer hier sur des bâti* menls légers les personnes et les effets destinés à la colonie. Cette opération a été faite sans aucun des accidents que la mauvaise mer donnait lieu de redouter.

H n'en ert mort aucun dans le cours de la traversée. Tous *e félicitent des boos traitements que le capitaine Senes leur a faits et celui-ci m'a rendu le témoignage le pins satisfesant de leur tranqufOifé et de leur discrétion. Ce témoignage m'a déterminé (après leur avoir fait connaître mes intentions sur la manière avec laquelle je désire qu'ils se conduisent» pour leur propre intérêt et pour leur bonbrâr) a les laisser ea liberté, à Ye%eep&m du nommé Fleur?, condamnéper un tribunal^crimincl pour cause de t montreront <

fiunc. J'oie erpérer qu'Os se montreront dignes de ce premier acte de bienveillance, et qals ne mériteront aucun reproche; mais je leur ai déclaré en même temps» que sis troublaiffft i ordre d une manière qunconqae^ s us allaient dans les cabarets ou autres ficus 4e ramemMemeot, sis tétaient des j déplaces, le* i

envoyés à Sinnaraary, pour y être détenus et nourris à la ration.

Plusieurs se sont déjà logés chez des particuliers de la ville avec lesquels ils ont pris des arrangements; conformément à vos ordres, je leur ai accordé un secours de 4? fr. 10 c. tournois par jour, pour leur tenir lieu de logement, nourriture et entretien : cette somme est peut-être insuffisanforfans un pays et dans des circonstances où tout est fort cher, mais j'ai cru devoir ne leur donner que le strict nécessaire ; ils désirent, et je joins ma demande à la leur, que vous leur accordiez quelque chose de plus.

Veuillez assurer le 1er consul, citoyen ministre, que l'ordre est établi dans cette colonie, sur des bases tellement solides, que je regarde comme impossible qu'il soit troublé; que quelque dangereux que pourraient être ces hommes, ils ne peuvent exercer aucune influence, ni former une entreprise contraire aux intentions du gouvernement. (Mte opinion qui est la mienne n'est peut-être pas celle de plusieurs habitants, qui, craignant le retour des noirs au désordre, sous le prétexte spécieux de philanthropie et de liberté, ne voient qu'avec peine, des hommes détenus pour des opinions exagérées.

Cependant ils se rassurent lorsqu'ils se rappellent que les déportés qui se sont le mieux comporté dans cette colonie, qui se sont le plus isolé, qui ont mU le plus de circonspection dans leur conduite et dans leurs discours, sont ceux-là mêmes, qui se rapprochent par leurs opinions des derniers arrivés, soit qu ils sentissent plus vivement la leçon du malheur, soit qu'ils aient voulu %e montrer reconnaissants de l'attention que le gouver-

nemeuta toujours eue d'adoucir leurs peines, de leur accorder quelques légères faveurs d* utiliser ceux qui étaient susceptibles de l'être et surtout d'empêcher qulls ne fussent en butte aux outrages d'une classe d'hommes qui existe partout, et qui trouve des jouissances à insulter au malheur.

Ma conduite à l'égard des hommes que le gouvernement vient d'envoyer à Cayenne sera dirigée d'après les mêmes principes qui m'ont guidé pour tous ceux que j'ai trouvés ici, lorsque le gouvernement m'a chargé de l'administration de cette colonie. Gomme chef, j'ai protégé les bons et j'ai surveillé ceux dont la conduite pouvait, à cette époque, me donner quelques inquiétudes; comme particulier, je les ai aidés de mes moyens particuliers, quelque fussent leurs opinions; il n'entre pas dans m'a manière de voir d'aggraver les maux des infortunés, tout acte de sévérité qui n'est pas indispensablement nécessaire est un crime en politique comme en morale, et en me recommandant, citoyen ministre, de traiter avec égard ceux de ces déportés dont la conduite sera sans reproche à la Guiane, vous aviez répondu d'avance à une prière que je me fu&e empressé de vous transmettre.

Je vous répète, en finissant, que tous ceux

2ui se montreront dignes de la bienveillance u gouvernement, trouveront en moi protection et appui, et que je rendrai impuissants les efforts de ceux qui pourraient tenter de troubler la tranquillité publique.

(Archives de la marine.)

L«* PATWOTES DE Lk GDAMLOUPB

Nous n'avons pas yoqIq interrompre l'histoire 4e la déportation de nivôse an IX, et après avoir raconté comment certains citoyens visés par le sénatus-consulte furent relégués aux tles Seychelles, nous avons montré que d'autres victimes du même acte gouvernemental furent envoyées à la Guyane. Mais il convient de faire remarquer que les passagers de la Cybèie ne furent pas les seuls ni même les premiers proscrits politiques que le gouvernement consulaire ait déportés h Cayenne. Dès l'an X, en effet, le brick flmpatimt avait jeté dans cette colonie des patriotes de la Guadeloupe, oui ayant accueilli sans enthousiasme l'annonce du coup d'Etat de Brumaire, avaient été d'abord renvoyés en France par ordre de l'amiral Lacrosse, capitaine général de l'Ile.

te 26 thermidor an IX, Yillemandrin, capitaine de vaisseau commandant la frégate la Cwnélie* annonça au ministre de la marin» qu'il venait d'arriver à Lorient, venant de la Guadeloupe où il avait été chargé do conduire quatre mois auparavant le contre-amiral Lacrosse. Le contreamiral n'avait pas perdu son temps; à peine débarqué à la Guadeloupe, « la po-

lice découvrit que plusieurs individus se rassemblaient et cherchaient les moyens de troubler le nouvel ordre qui s'établissait dans la, colonie. Le capitaine général jugea convenable d'éloigner ces individus et les fît mettre en arrestation à bord de la frégate la Cocarde, en attendant le départ de la Cornélie pour la France, ou ils devaient être remis à la disposition du ministre de la marine... »

Ces « individus », le capitaine de la Cornélie vient de les amener en effet à Lo rient; nous trouvons parmi eux un adjudant général de l'armée des Antilles, un chef de bataillon, le commissaire substitut du gouvernement près le tribunal civil et criminel de la Guadeloupe, un juge au môme tribunal, un enseigne de vaisseau, un juge au tribunal de Cayenne, le commissaire aux prises pour les départements de la Guyane et de la Guadeloupe, un ex-commissaire de Marie-Galaàte, un capitaine des chasseurs du 2* bataillon de la Martinique, et puis un marchand, un peintre, etc. Tout cela nous donne une idée de l'accueil que le coup d'Etat de brumaire avait rencontré dans nos colonies. L'histoire officielle et satisfaite, celle qui s'écrit sous le coup môme des événements, parle le moins possible, en général, de ces sortes d'incidents. Dans une proclamation lancée à la Guadeloupe, le contre-amiral

Lacrosse parlait en ces termes des fonctionnaires, des citoyens ainsi expulsés :

La tranquillité de la colonie est menacée. Quelques hommes à qui tout convient, excepté le bon ordre, s'agitent pour rester encore dans un paya qu'ils ont trop longtemps influencé de leur esprit inquiet, en dominant jusque sur les autorités.

11 est temps que les bons citoyens respirent; que le gouvernement puisse marcher sans obstacle, dans la carrière tracée par lui à ses délégués.

A la moindre résistance, j'appellerai auprès de moi tous ses amis; je les trouverai partout, dans les bataillons et dans les citoyens de toute classe. Malheur à l'insensé qui provoquerait cette mesure !

Conformément aux ordres des consuls j'envoie en France les citoyens dont 1 -s noms suivent; (Suivent ici les noms de 15 citoyens, en réalité il y eut 19 expulsions.)

Si, à l'avenir, il se trouvait encore quelques hommes dangereux et qu*on ne pût ramener aux principes de justice et de modération, j'en userai de même. Je me plais à croire qu'il n'en existera plus. Que chacun se repose sur ses bonnes intentions el sur la parole du délégué du premier consul.

Le sort de ces proscrits fut immédiatement réglé par deux lettres de Bonaparte, qu'on trouvera à leur date dans la Correspondance de Napoléon Ier. Par la première (3 fructidor), le premier consul ordonne que ces «individus soient mis en ar-

restation jusqu'à ce que le gouvernement ait statué... * Par la seconde, il recommande de les « conduire à Cayenne, avec Tordre de les mettre en surveillance dans les communes que désignera l'agent de la République. Ils ne pourront, sous quelque prétexte que ce soit, sortir de la colonie ». En conséquence de cette seconde lettre, les consuls de la République prirent, le 4 fructidor an IX, l'arrêté que voici :

Art. 4or. — Les citoyens Cottin, Aubrée, Frontin, Mollard, Mégis, Baudrais. Gargay, Bigard, Michel père, Michel fils, Gauthier, Payerne, Fidi&s, Berne, Bal lias, Brunot, Desmaxière, Guillernoain, Daudieu, déportés de la Guadeloupe, seront détenus dans les prisons de l'Orient.

Art. 2. — Le ministre de la marine prendra des mesures pour déporter le plutôt possible, ces Individus hors du territoire européen de la République.

Art, 3. — Les ministres de la marine et do la police générale sont, chacun en ce qui les concerne, chargés de l'exécution du présent arrêté.

Après avoir décidé que les expulsés de la Guadeloupe seraient déportés immédiatement à Cayenne, Bonaparte voulut savoir quelle accusation pesait sur eux, ce qui motiva le rapport suivant du ministre de la marine en date du 5 fructidor an IX :

— *JÎ —

' Général premier consul,

Par votre dépêche du 3 du courant, tous me demandez un rapport sur chacun des militaires renvoyés de la Guadeloupe pur la frégate la Cornette. Comme j'ai eu l'honneur de voua transmettre les lettres et pièces qui peuvent les concerner» faisant partie de la correspondance du contre-amiral Lacrosse, aussitôt que ces pièces me seront revenues, je remplirai Tordre que vous me donnez à cet égard.

J'ai écrit a I,o;ient, pour y retenir eu arrestation les renvoyés de la Guadeloupe, mais je reçois une nouvelle lettre du préfet et de nouvelles listes de renvoi remises par le commun* dant de la Cornélie, lesquelles ne quadrent plus avec la liste contenue dans la proclamation du capitaine général, en sorte que je crois devoir vous proposer de surseoir à l'exécution de votre arrêté d'hier, relatant la déportation hors du territoire français des particuliers y dénommés» 11 en est parmi eux* sur lesquels le capitaine général paraît avoir changé dé mesure. Tels les citoyens Michel père etfils,Mollafrd, Mégis; ils étaient dans la proclamation, mais ils n'ont point été comprit dans la consignation donnée aux autorités de Lorient, quoique embarqués contre leur gré, comme les autres. Le préfet demande môme des ordres positifs en ce qui les touche, ainsi que pour le citoyen Savigny, embarqué pareillement sans consignation.

Je penserais que ces cinq derniers doivent rester libres de leur personne dans la ville,

I'usqu'à nouveaux éclaircissements, comme ils e sont quant à présent, mais sous la surveillance <ies autorités,

Il n'y aurait lieu, conséquemment, à retenir eu prison que les citoyens ci-après t

Cottin, Claire, Àubrée, Frôntto, BieaKL Berne, Baillas, Beaudrais, fies narières, Gutl* hermin, Gaugry, Gersmarefis (?), bamiau, Fîdias, Gauthier, Payerne. — Total 5 16.

Je Joins ici un double de la liste èritOyéfc pat le préfet de Lorient, sur laquelle né se trouve point Daudieu, ceràptfl dans tutra arrêté, 11 parait aussi que Ton y a mis ioas lu nom seul de Bruno, Bruno Damtau.

(Archivée de h marin*.)

Le ministre indique dettt seiie déportés. En réalité il ft'en partira que doute, par suite de circonstances que les pièces suivantes fbnt connaître.

Toutes les pièces que j'ai pu découvrir sur cette déportation appartienhetit ans archives de là marine. En voici une rapide analyse :

Le il fructidor an IX, la marine avertît la police générale que « plusieurs indivi* dus de la Guadeloupe, compris dans l*ftr* rêté des consuls du 4 du courant, comme devant être déportés horè du territoire européen* se rendent néanmoins de Lorient à Paris. » Invitation de les ftlire arrêter s'ils se présentent dans cette dernière ville.

Le 19 fructidor, la mariné envoie !e texte de l'arrêté consulaire à Bourdon, chef de l'administration de la marine à f Lorient. En attendant la déportation des 10 proscrits de la Guadeloupe, ordre lui est donné de « faire détenir ces particu-

liers avec toute la sûreté convenable ». Il est fâcheux qu'il ait laissé « en liberté ceux que le capitaine de la Cornéiie a dé* clarés ne devoir pas être confondus avec les autres; mais l'arrêté n'en sera pas moins exécuté, en ce qui les concerne, quelque part qu'ils se soient rendus ».

Le 22 fructidor, nouvelle lettre à Bourdon ; il faut mettre en armement Y Enfant prodigue, a qui est destiné à l'embarquement de ces déportés et à les transporter où il appartiendra, suivant les ordres que vous recevrez. Il y aura cependant d'excepté le citoyen Aubrée, mais il continuera à être détenu jusqu'à nouvel ordre, ainsi que ceux qui auraient eu des passeports pour sortir du port de Lorient, ou qui, portés sur la liste du capitaine général, ne seraient pas compris dans l'arrêté consulaire. » .

Le 21 vendémiaire an X, la marine avertit le préfet maritime à Lorient. que «le citoyen Claire, cjui n'est pas% compris dans l'arrêté du 4 fructidor, serait remis en liberté, et que les autres individus déportés de h Guadeloupe pourront amener avec eux leurs femmes, enfans et domestiques ».

Le 25 vendémiaire, là marine demande à Thévenard, préfet maritime à Lorient, si F Enfant prodigue peut« transporter sans incommodité notable les 14 déportés et les personnes qu'il leur est libre d'emmener avec eux ». — Non, répond Thévenard à la date du 2 brumaire, et il propose d'armer Y Impatient pour remplir cet oojet.

Gpogle

Le 21 brumaire, le mjnistre de la marine écrit la lettre suivante à la police générale, afin de décliner toute responsabilité dans cette déportation :

Vous m'avez adressé, citoyen collègue, diverses pétitions des particuliers renvoyés de la Guadeloupe et déportés par arrêté des consuls du 4 fructidor dernier, en m'observant que cette mesure de déportation avait été prise sur le rapport du ministre de la marine, et qu'il m'appartenait conséquemment d'apprécier les droits que peuvent avoir les réclamants à un nouvel examen de la part du gouvernement. J'ai l'honneur 6e vous répondre, 1° que c'est vous que les consuls ont saisi par le renvoi qu'ils vous ont fait de ces mêmes réclamations et que je n'ai reçu aucun ordre de leur part de leur faire un rapport; 2° que l'arrêté de déportation n'a point été rendu sur la proposition de mon prédécesseur; il est du propre mouvement (?) ainsi que vous pouvez vous en convaincre par la con texture de l'arrêté même. 3° La liste des envoyés par le citoyen À. Lacrosse et les motifs de leur renvoi ont été, dès le principe, sous les yeux des consuls. Je vous les ai communiqués le 13 fructidor dernier. Je vous renvoie toutes les pièces que les consuls vous ont transmises sur cette affaire.

Le 13 frimaire, la marine adresse au premier consul un état de situation des déportés. Deux : Aubrée et Mégis ont obtenu « main levée de leurs personnes». Trois autres : Michel père et fils et Molard, ont quitté Lorient, et la police a reçu

Tordre de les arrêter; on ne croit pas qu'ils Taient été jusqu'à présent. Le citoyen Mégis demande un passe-port pour Saint-Domingue; mais le ministre surseoit aviser cette pièce; il « serait à criindre

3 ue Saint-Domingue ne fût que le manteau 'un retour réel à la Guadeloupe» où la présence du citoyen Mégis serait une sorto de triomphe sur l'autorité du capitaine général, ou du moins un désagrément très marquant pour sa personne. » Le ministre propose en conséquence d'interdire à Mégis tout retour à la Guadeloupe jus* qu'à nouvel ordre. On prépare à Lorientle brick llmpatient pour le transport des 14 déportés qui restent dans cette ville.

Le 21 frimaire, la marine prévient le préfet maritime à Lorient que Y Impatient « devra embarquer sans délai et transporter à Gayenne les individus déportés en France par le général Lacrosse, capitaine général à la Guadeloupe. Vous trouverez ci-jointes les instructions que je donne au commandant de l'Impatient. Mais je voua

{#rie de les lui remette cachetées, et de ui prescrire de ne les ouvrir que lorsqu'il sera au large. »

Du 21 frimaire an X. — Instructions pour le citoyen Arnous, lieutenant de vaisseau, commandant le brick de la République l'Impatient, armé à Lorient.

• • . L'objet de sa mission est de transporter à Gayenne plusieurs individus déportés de la

Guadeloupe en France par les ordres du cap!» taine général Lecrosse.

Le ministre s'en rapporte sur la route h tenir et sur les autres détails de la navigation de Vhnpatient à l'expérience du citoyen Atnous. Il se borne à cet égard à lui recommander de faire la plus grande diligence.

Le citoven Àrnotis veillera à ce que les dé» portés soient traités avec, égards et, à sou arrivée à Cavenne, il les remettra I la dispftsi» tion de l'agent du gouvernement. Il ne séjour* nera dans la colonie que pendant le tems nécessaire pour remplir sa mission, et il effectuera le plus promptement possible son retour à Lorient, à moins que des contrariétés Imprê* tues ne le forcent d'aborder dans un autre port.

... Le citoyen Àrnous évitera toute relâche* soit dans un port français* soit dans un port étranger; et ail était absolument contraint â une relâche, il sera tenu d'en justifier les causes à son retour en France. h .

A la môme date, lo ministre envoie à Victor Hugues, l'agent des consuls à Cayennc, les instructions suivantes :

Un arrêté des consul* du 4 fructidor dernier, citoyen, a ordonné la transportation à la Guyane de plusieura particuliers renvoyés en France par le capitaine général Lâcrosse, comme dangereux pour, la tranquillité publique dans ceito colonie et commo détracteurs du gouvernement actuel. La (acuité de se faire accompagner pir leurs femmes, enfans et domestiques leur a été laissée. Mai* le gouvernement, qui n'exerce envers eux

u'une sévérité paternelle, vous recommande je les traiter avec égards, en môme tems qu'il vous enjoint de veiller sur eux. Il se flate que vous sçaurez tenir un juste milieu entre le traitement dû à des hommes coupables par leurs actions et celui qu'il faut employer pour ramener des esprits simplement égarés. L'absence hors de leurs foyers, leurs propres réflexions, vos sages conseils les ramèneront à de meilleurs principes. Vous voudrez bien prendre les mesures convenables pour empêcher qu'ils ne propagent à Cayenne les mômes doctrines qu'à la Guadeloupe. Vous distinguerez aisément dans eux une résipiscence hypocrite d'une résipiscence réelle, et vous me tiendrez informé de leur conduite. Si elle est telle que le gouvernement puisse y prendre confiance, il se portera volontiers à abréger leur éioignement, mais vous ne leur donnerez la permission de repasser à la Guadeloupe, qu'autant que vous y seriez autorisé par moi, ou que vous y seriez directement invité par le capitaine général môme de la Guadeloupe...

Le 9 nivôse, la marine accuse réception de l'avis que lui envoie le préfet maritime de Lorient du départ de V Impatient, ainsi que de la liste nominative « des 43 déportés de la Guadeloupe que vous avez fait embarquer à bord dudit bâtiment, avec leurs etfets, enfants et domestiques, ce qui fait en tout 17 personnes... »

Le 25 nivôse, le ministre apprend que Y Impatient (sans doute pourchassé par les croiseurs anglais) a dû relâcher dans la rade de Kerneval, et qu'il a opéré une

nouvelle sortie pour sa destination « emmenant avec lui les individus de la Guadeloupe, à l'exception du nommé Bertrand Bigard, que le comité de salubrité a jugé trop malade pour s'embarquer, ce qu'il a constaté par le certificat que vous m'adressez ; vous aurez soin de le tenir toujours en surveillance et consigné à l'hôpital, et me rendre compte des progrès de sa maladie et de son rétablissement. »

Le ministre approuve aussi l'embarque* ment de la femme du déporté Beaûdrais.

Un mot sur le citoyen Beaûdrais dont il est parlé ici. Ce déporté n'est autre que le « Beaudray, rue de Marivaux », déjà condamné à la déportation par le senatusconsulte du 14 nivôse an IX.

Ainsi, pendant qu'à Paris Fouché plaçait ce citoyen sur sa liste de proscription, à l'occasion de l'affaire de la machine infernale, Beaûdrais habitait la Guadeloupe et y exerçait ses fonctions de magistrat. Fouché n'avait pas môme besoin de savoir si ceux qu'il visait étaient à Paris au moment de l'explosion de la rue Saint- Nicaise, il suffisait qu'ils lui fussent connus comme bons républicains, et comme incapables d'adhérer au gouvernement issu de brumaire.

C'était certes le cas de Beaûdrais, qui, au moment môme où la police le proscrivait à Paris, se faisait proscrire à la Gua-

deloupe pour son opposition courageuse au gouvernement de Bonaparte.

Voici la curieuse lettre par laquelle Victor Hugues, agent du gouvernement, annonce à la marine l'arrivée à la Guyane des déportés de ia Guadeloupe :

Cayennc, 1 1 germinal an X, etc.

Le brick l'Impatient, arrivé à Cayenne le 1er de ce mois, après une longue relâche à Cadix, dont l'amiral Truguet doit vous avoir rendu compte, a déposé en cette colonie douze individus (!) de la Guadeloupe dénommés en 1'arrôté des consuls à la datte du 4 fructidor dernier.

Les instructions qui font l'objet de \otre dépêche du 21 frimaire» relativement à la manière dont je dois les traiter, ont dirigé mes procédés a ieur égard; j'aurais agi d*après les mômes principes quand bien môme vous ne m'auriez pas trace la conduite que je devais fciiivre.

Je crois inutile de vous donner l'assurance qu'en me conformant strictement à vos intentions, je ferai, d'une part pour leur bien-être, tout ce que les circonstances difficiles où se trouve la colonie me permettront de faire, et eue, d'uu autre côté, je surveillerai la conduite de tous, et saurais les ramener bientôt à des idées d'ordre, si quelqu'un d'entre eux tendait à le troubler.

D'après cette assurance dont ma conduite po-

(i) Réduits à douze, en effet, par la maladie de Bigard, (V. plus haut.)

litique entière est on sur garant au gouvernement, vous me permettrez, citoven ministre, de vous soumettre & l'égaré de quelques-uns d'en* tr-eux des considérations que je vous prie de peser dans votre sagesse.

Je connais bous des rapports avantageux quelques-uns des individus qui ont été envoyés à Cayenne; je pourrais vous citer le citoyen Cotten, militaire estimable, étranger à tous les partis, et qui n'a jamais fait parade de son véritable patriotisme, qu'en se battant contre les Anglais dans la mission impartante et difficile que j'ai remplie à la Guadeloupe pendant cinq années, qui» j'ose le dire, ont été cinq années de gloire et de triomphe pour les armées de la République; j'ai employé quelques-uns de ces hommes et c'est en ce moment surtout que je leur dois la justice de déclarer qu'ils ont servi avec zèle et dévouement; ils défendaient leur pays, et en dirigeant bien ce premier mouvement d'une âme honnête, j*ai fait tourner jusqu'à leurs passions au profit de la chose publique.

Ce n'est pas sans étonnement que j'ai vu dans l'acte de déportation du contr'amiral Lacrosse, leurs nome accolés à ceu* d'hommes S ni n'ont ni les mêmes droits, ni les mêmes très à l'estime du gouvernement.

Les hommes mus par de petites pansions et qui ne peuvent concevoir Ijue des tfées étroites, confondent toutes les nuances, frappent aveuglément et voyent souvent des ennemis, là où il ne tiendrait qu'à eux d'encourager le zèle et de produire un dévouement entier, c'est ce qui est arrivé à la Guadeloupe.

Les instructions paternelles du gouvernement, la grandeur des vues qui le dirigent, ont été dénaturées et présentées sous un feux

rapport, par les mêmes agents de ce gouvernement auxquels était confiée l'honorable mission d'en Taire apprécier tous les bienfaits. On a cherché à aigrir, on a éloigné les hommes qui devaient naturellement en être les amis et les défenseurs les plus dévoués ; on a cru par ce moyen faire oublier des torts pré* cédents et rallier à soi des hommes qu'on avait traités antérieurement comme des en* nemis. Quels ont été les résultais de cette conduite machiavélique, injuste et versatile? Les amis naturels de l'autorité légitime une fois éloignés, la carrière a été ouverte aux instigateurs des troubles que je vous ai signalés dans ma dépêche du 29 pluviôse dernier, n° 130, et le contre-amiral Lacrosse luimême a été embarqué par eux. Je suis bien convaincu» citoyen ministre, que si les hommes qu'il avait déportés antérieurement eussent été à la Guadeloupe, le parti qui a méconnu et voulu avilir en sa personne l'autorité nationale n'aurait pas osé se porter à cet acte de révolte.

J'aurai soin de me conformer à l'article de vos instructions qui me prescrit d'attendre votre autorisation ou l'invitation directe du chef du gouvernement à la Guadeloupe (quand cette autorité sera légitime), pour leur permettre de retourner en cette colonie ; je ne doute pas que le gouvernement ne se porte bientôt, ainsi que vous me l'annoncez, à abréger leur éloignement. J'en exécuterai l'ordre avec autant de plaisir que je mettrais d'empressement à vous communiquer mes craintes, si je n'étais pas intimement convaincu que leur présence à la Guadeloupe ne portera aucune atteinte à la tranquillité publique.

En attendant, citoyen ministre, je vous de-

mande l'autorisation de mettre à profit les ta* lento et le zèle de ceux des citoyens dont je connais la moralité et les principes, en les employant d'une manière quelconque ; cptte mesure déchargera notre pauvre colonie du soin de leur subsistance et présentera un moyen de les rattacher de plus en plus à un gouvernement paternel que leur propre intérêt leur (ait une loi de respecter et de servir.

Pour comprendre ce'tte lettre, courageuse pour l'époque, il faut connaître l'homme qui l'a écrite.

Victor Hugues a eu dans sa vie, une page qui aurait dû l'immortaliser; mais les hommes qui firent de grandes choses pendant la période révolutionnaire sont si nombreux que l'histoire est impuissante à leur faire leur place. Le temple de Mémoire est trop étroit pour cette génération extraordinaire; et nombre de citoyens, que d'autres siècles auraient légués illustres.au souvenir de leurs neveux, s'effacent et se perdent dans la gloire anonyme de la France de 1794, la plus grande qu'aient vue les temps.

Ce Hugues était un Marseillais que la Révolution trouva boulanger à Saint-Domingue. Rentré en France et devenu accusateur public à Rochefort, il se montra rude aux aristocrates. Puis il partit, nommé, avec Lebas, au commencement de 1794, commissaire de la Convention nationale aux îles du Vent. Il avait avec lui 800

hommes. Arrivés à ia Guadeloupe» les commissaires apprirent que l'île où ils allaient débarquer, et non-seulement cette île, mais aussi la Martinique, mais aussi Sainte- Lucie , d'autres Antilles encore étaient tombées entre les mains des Anglais, qu'en un mot ils pouvaient s'en retourner d'où ils venaient, les îles du Vent n'appartenant plus à la France.

Ils ne s'en retournèrent pas, mais avec leurs 300 hommes ils résolurent de reconquérir les Antilles ; Hugues et Lebas tirèrent au sort pour savoir lequel des deux s'improviserait général. Le sortdécida que ce serait l'ancien boulanger de Saint-Domingue. Hugues débarqua donc avec sa petite troupe, culbuta les Anglais qui s'opposaient à sa descente, prit d'assaut le fort de Pleur-d'Epée, livra d'autres combats, s'empara de la Basse-Terre, avança dans l'île» fit capituler le général Graham et son armée, Tbattit ensuite le général Prescott.

Ceci n'est rien. La Convention informée ayant envoyé une escadre, on reprit les Saintes, ia Désirade, Sainte-Lucie, Marie- Galante ; on chassa les Anglais de Saint- Martin et de Saint-Eustache. Puis Victor Hugues fit appel aux colons, aux armateurs, prodigua les lettres de marque, lança dans toutes les directions uno nuée de corsairi'S'qui rendirent ces mers intenables pour le commerce anglais. On l'accusa d'avoir fait fortune à ce métier. C'est

incontestable. Surcouf aussi s'enrichit à faire la course, et jamais on n'a reproché à Surcouf les millions gagnés sur l'ennemi. J'abrège. Il fut décrété que Victor Hugues avait bien mérité de la patrie. Il retourna en France et fut nommé agent à Gayetâie.

Il allait s'embarquer lorsque le 18 brumaire éclata* Il tenait sa commission du Directoire ; le consulat lui confirma 9a nomination. Tout ce que je puis dire de lui,v à partir de ce moment, c'est qu'il ne semble pas avoir' été IraCassier pour lés prisonniers politiques de l'empire dont il eut la garde, à lioehefort, en l'an VIII, au moment de s'embarqtier, il avait auprès de lui Gabriel, nommé lui aussi à une fonction dans la Guyane, par le Directoire. Il partit avec Gabriel ; peut-être feignit-il d'ignorer que oo citoyen figurait suif une liste de proscription du nouveau gouvernement, et il s'entêta dans oette ignorance au point de ne faire aucune allusion, dans sa correspondance, à la situation de son compagnon de voyage, qui plus tard, sur sa proposition, devint viceprésident de la cour d'appel de la Guyane.

Les déportés de YImpatient et de la Cybèle sont maintenant tous réunis à Gayenne. Nous allons faire connaître les documents assez rares, qui sont relatifs à leur séjour dans la colonie.

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