‹ Les déportations du consulat & de l'empireChapitre 16 sur 20 · V. Hugues à ministre de la marine · texte numérisé non relu

V. Hugues à ministre de la marine

La corvette la Nathalie est arrivée à Cayenne le 20 de ce mois, du cap Français, ayant à son bord 17 noirs et 3 blancs envoyés dans cette colonie, en vertu des ordres du général Leclerc. En m'annonçant que cette mesure lui a été prescrite par les instructions du gouvernement français, il mè désigne ces hommes oui faisaient partie de Pétai-major de Toussaint comme des brigands couverts de tous les genres de crimes dont Saint-Domingue* a été le théâtre pendant douze ans et devant être traités avec la plus grande rigueur.

Vous concevrez facilement, citoyen ministre, combien a été pénible le sentiment mie j'ai

éprouvé à l'arrivée de ceà brigands Si nous

rece?ons ici des éléments de discorde et de désorganisation, si de pareils actes se multiplient, aucune puissance humaine ne pourrait préserver la Guvane des malheurs auxquels elle a échappé jusqu'à ce jour

Déjà le gouvernement a déporté à Cayenne

dei hommes de la Guadeloupe dont je n'ai pas à me plaindre jusqu'j ce jour, mais parmi lesquels il existe quelques hommes de couleur, qui, je n'en doute pas, partagent la manière de voir de ceux qui ont conduit la rébellion de la Guadeloupe, et que Je suis obligé de faire surveiller attentivement. On nous envoyé aujourd'hui les brigands et les assassins que Toussaint traînait à sa suite ; des hommes accoutumés à s'abreuver du sang européen, et dans le coeur desquels ,1e souvenir de leurs brigandages passés et' de leur défaite récente doit augmenter l'audace et le désespoir. N'est-ce pas introduire la peste dans un pays à l'abri de ce fléau? Si des raisons de politique n'ont pas permis de livrer ces brigands au glaive de la loi, ne pouvait-on pas leur assigner une place dans les prisons ou dans les bagnes de France, eu ils aurdenrété réduits à l'impossibilité de nuire?. .

J'ai pris à l'égard des hommes qui m'ont été envoyés par le général leclerc. toutes les mesures que la prudence me prescrivait. Je les ai relégués sur un islet séparé deCayenne par une distance d'une lieue. J'emploierai tous les moyens nécessaires pour qu'ils n'aient aucune communication avec la colonie,etj'ai établi sur Vislet où ils sont détenus un poste d'hommes sûrs, chargés d'observer la surveillance la plus grande sur leur conduite; mais je soumets à votre sagesse la nécessité d'en purger une colonie pour laquelle ils seront toujours un sujet d'inquiétude, et, sous ce rapport, je recevrais avec bien de la satisfaction un ordre de votre part qui leur assignerait une autre' destination.

Disons tout de suite que la terreur des

cotons de Gayenne s'expliqua amplement* Il 110 faut pat oublier que* fotataiit aux pied» lé décret d'abolition de l'esclavage, le gouvernement de Bofiapârte commit le crime de rétablir l'ancien état de choses. Et ce ne sont pas cette fois de malheureux nègres non civilisés que les traitants prennent sur la côte d'Afrique pour les porter aux colonies, ce sont de» nommes dont le décret libérateur de la Convention a fait des citoyens français, des hommes qui depuis de longues années déjà ont porté l'uniforme national, fait acte d'électeur, que les ordres de Bonaparte renvoient i eurs anciens propriétaires! replacent brutalement dans les plantations, sous le fouet dés commandeurs ; ces esclaves savent que la loi française les proelaine libres : ils savent qu'ils ne sont ramenés à l'esclavage qu'en Vertu d'un scandaleux abus de la force. Sans ces conditions il est trop naturel que la vue des officiers de Toussaint Louverture paraisse dangereuse aux colons, et que ces derniers tiennent à préserver leurs esclaves de tout contact avec les insurgés noirs de Saint-Domingue et de la Guadeloupe.

Le 10 brumaire an XI, Victor Hugues annonce en ces termes au ministre de la marine les mesures qu'il a prises contre les quelques noirs de Saint-Domingue dont il a la garde :

l'ai fait embarquer à bord de la flutte le

BMmém les 16 noirs formant l'étatonajor 4e Toussaint, qui m'avaient été envoyés par le général Leclerc* Ces hommes, toujours aux fers, occupent une garnison» occasionnent dos dépenses, et donnent beaucoup d'inquiétude aux habitans, surtout dans ce moment J'engage l'amiral Viliaret à s'en débarrasser en les faisant jetter à la côte ferme, où un grand nombre d'autres ont déjà été, ou bien, ils iront en France, où on les mettra en sûreté. 1 y en a dans le nombre de très instruits. Je vous ai déjà écrit à leur sujet. J'ai ordonné au citoyen Jourdanet, commandant le Rhinocéros, de les tenir aux fers et aux ordres du général Viliaret, seulement. J'y ai joint un mulâtre, nommé Berne, qui est à peu près de leur trempe, il a été déporté de France ici ; il a?«it été fait officier à la Martinique par le général Rochambeau et a commis des meurtres sur les blancs, à la Martinique et à la Guadeloupe,

Cependant le nombre des noirs et mu* làtres amenés en France augmente rapidement ; lie dépôt de Pontanezen en est encombré, il en est venu par la frégate la Cocarde, par le foudroyant, par le vaisseau l'Union par la Comète, par le$ fré-

Îates la Volontaire, la fiomane', par fa lûte, la Salamandre, etc.; !•• gouvernement -presse l'envoi de ce < malheureux dans les bagnes de Corse et de l'Ile d'Elbe :

Paris, le 22 fructidor an X.

Marine à préfet mantime à Brest (Pour lui seul)

J'ai pris les ordres du gouvernement, ci-

toyen préfet, sur la destination d'âne partie des noirs renvoyés de Saint-Domingue sur le vaisseau 7e Foudroyant; et il a été décidé que tous ceux compris sur la liste ci-jointc, seraient transférés à Ajaccio ; le citoyen Miot, administrateur général delà Corse est prévenu des mesures qu il doit prendre à l'égard de ces individus.

Vous remarquerez, citoyen préfet, que la liste ci-jointe n est qu'un extrait de celle que vous m'aviez fait passer le 9 de ce mois, et qui était émargée des notes recueillies sur le compte de ces noirs.

Je vous invite à les faire détenir sous bonne et sûre garde, jusqu'à ce qu'une occasion se présente de les transporter soit à Ajaccio directement, soit à Toulon, d'où ils seraient ensuite expédiés en Corse. Il sera possible d'embarquer ces noirs sur un des bâtiments qui passeront dans la Méditerranée; mais si ce mouvement était trop relardé, et que vous trouvassiez un moyen plus prompt d'effectuer leur translation, Je vous autorise à l'employer; cependant, comme il ne se fait que très rarement des expéditions directes de Brest pour la Méditerranée, je compte peu sur cette ressource, et d'ailleurs il faudrait que vous prissiez alors des précautions particulières pour prévenir toute insurrection de la p'upart de ces noirs.

Il conviendra toujours que? vous fassiez remettre au commandant du bâtiment qui portera ces noirs une liste indicative de leurs signalements.

Parti, 2) brumaire an XI.

Marine à préfet maritime à Brest

Tai reçu, citoyen préfet, votre lettre du 6 de ce mois, par laquelle vous m'informez de l'arrivée à Brest des frégates la Volontaire, la Romaine et de la flûte la Salamandre, arrivant de New-York, et à bord desquelles se trouvent environ 800 noire que le général Richepanse, avait cru devoir éloigner de la Guadeloupe.

Vous aurez jugé, par les dispositions que je vous ai notifiées, le 8 de ce mois, sous le timbre Colonies, que tous les noirs déportés des colonies doivent être transférés en Corse ; elles s'appliquent à ceux qui viennent d'arriver à Brest; etil est à désirer qu'ils suivent le plus tôt possible leur destination ; et sans doute vous vous serez déjà occupé des moyens de pourvoir à cette expédition.

• Si les frégates la Volontaire et la Romaine ont besoin de longues réparations, si même vous pensez qu'eu égard aux maladies qui ont eu lieu à bord, la prudence conseille de les faire rentrer dans le port pour y être lavées e« complètement fumigées, alors vous voudrez bien les faire désarmer, et les noirs seraient répartis sur les frégates la Revanche et VUranie que je vous ai autorisé le 12 de ce mois à faire passer de Brest à Toulon ; ces frégates embarqueraient entre deux à trois mois de vivres do. campagne pour les équipages, deux mois de vivres pour les noirs passagers qui devraient être conduits directement à Saint- Florent, afin d'éviter un second transport de Toulon en Corse; ainsi tes deux frégates ne

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devraient débarquer les netos en ce port que si les vents ne leur permettaient pas de gagner la Corse.

La parlie dé vivres qui ne sètâît fias consommée sur les deux mois embarques serait laissée à terré, et mise à la disposition du syndic des marins et de l'administrateur municipal.

Le ministre de l'intérieur va pourvoir aux besoins des noirs transférés en Corse» mais provisoirement la marine doit contribuer aux premiers secours que cet établissement exige.

Comme le bagne qui doit être feront à JJaccio n'est destiné qu'à recevoir les noirs déjà désignas comme malfaiteurs, et ceux qui commettraient ultérieurement des délits en Corse, je vous prie de vouloir bien recueillir toutes les notes que vous pourras sur les noirs provenant de la Guadeloupe, de me les adresser sous le timbre des colonies, et d'en remettre une copie aux commandants des frégates pour quils puissent les communiquer aux administrateurs de la Corse* qui régleront sur ces informations 1q degré de surveillance à exercer sur ces individus, et l'espèce de travaux auxquels il conviendra de les destiner.

Vous remarquerez, citoyen préfet,, que je ne vous ai point désigné kfflule la Salamandre

Ïiour le transport de ces noirs; elle peut être èrt utilement employée an versement des approvisionnements, et tous voudrez en couse* quence la retenir à Brest.

. Le vaisseau le Saint-Qenaro, arrivé de la Ha vanne à LOrient, va passer à Toulon , et vous pourrie* vous concerter sur le obamp avec le préfet de Lorient, si vous avesles moyens d'en* voyer propiptement itne partie de ces noirs en ce port où ils seraient embaraués sur le Saint-

fitfiaieo et conduits alûrsdirectemeot à Toulon. Gette disposition qui serait pressée, parce eue ce vaisseau ne doit pas tarder à appareiller, ne doit cependant avoir lieu qu'autant que les 2 frégates ne pourraient embarquer la totalité des noirs qui sont à Brest, et que leur départ devrait éprouver des retards. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous pourrez expédier isolément ces 2 bâtiments, et à mesure qu'ils seront prêts.

P. S. — le présume encore que les noirs pourraient être embarqués sur la division Bedout moyennant une déviation qu'il faudra cependant éviter s'il est possible.

Des noirs ont également été 'débarqués à Rochefort. De là ces quelques lettres :

Rochefort, 13 nivôse an XI.

Fréfet maritime à Marine

Citoyen ministre,

La corvette le Mohawk, commandée par le lieutenant de vaisseau Ganteaume, est arrivée en rade de l'île d'Aix le 10 de ce mois, venant de Saint-Domingue après cinquante-neuf jours de traversée...

Le citoyen Ganteaume... m'annonce également avoir jt son bord des officiers supérieurs noirs et mulâtres, ainsi que douxe pègres mauvais sujets, qu on a voulu éloigner de la colonie. Je n'ai encore vu aucun ordre qui concerne ces nègres ; mais mon intention est de les envoyer à Toulon par la Nourrice qui partiraau premier vent favorable. Veuilles me répondre le plutôt possible & leur égard ; il

est probable que le vent contraire retiendra cette flate assez de temps pour que je puisse recevoir vos ordres.

Salut et respect,

MAftTIX.

Rochefort, 17 nivôse an XI.

Idem à idem Je vous remets ci-joint les listes des

passagers que ce bâtiment (le Mohawk) a ap* porté de Saint-Domingue; mon intention est toujours de faire embarquer les nègres et muJ lâtres sur la Nourrice, pour les envoyer à Toulon. Cette flûte est maintenant en rade, où elle attend que les vents lui permettent de partir

Rochefort, 29 nivôse an XI.

ldei(i à idem

Que ferai-je des déportés des colonies envoyés à Bayonne par le capitaine Henry ? Je donne des ordres p^ur leur mise en prison en attendant votre réponse.

Nous pourrions multiplier ces extraits de la correspondance ministérielle; mais cela ne présenterait qu'an intérêt assez médiocre : les envois de navires chargés de déportés noirs se succèdent sans donner lieu à aucun incident digne d'être noté.

Dans les premiers mois de .l'an XI, le ministre prend différentes décisions & régara de ces malheureux; beaucoup

d'entre eux sont enrégimentés dans un corps auquel on donne le nom de o chasseurs africains »; on forme le projet de les envoyer guerroyer aux Indes. 11 est mfitne question (lettre du itr pluviôse an XI) d'en embarquer 600 sur des bâtiments qui seront escortés par le brick k Bélier (ce môme Bélier qui vient de transporter à Aujotran les déportés des Seyehelles) et de les expédier à Pondichéry. Nous ne pouvons dire si ce projet reçut une exécution définitive.

Vers la même époque, le préfet maritime de Brest reçoit Tordre de distinguer en plusieurs catégories les noirs entassés dans le dépôt de Pontaoezen. Ceux d'entre ces noirs qui seront reconnus être en possession d'un métier manuel utile à la marine seront conservés à Brest et employés aux travaux du port. Il s'en trouva une centaine dans ce cas. Les autres devaient être soit versés dans les « chasseurs africains )> dont nous venons de parler, soit envoyés aux bpgnes de Corse et de nie d'Elbe, où le travail forcé consista à faire des travaux de terrassement sous la direction du génie.

Le 5 floréal an XI, ceux des noirs qui ont été enrégimentés dans le corps des chasseurs africains sont « mis à la disposition du général commandant dans le Finistère». Nous ne savons ce qu'ils deviennent ensuite.

Le 20 floréal an XI, la frégate Flncor-

rvptihk arrive en rade de Toulon ; elle a, dit une lettré du capitaine, été chargée d'opérer a la déportation de tous les noirs et hommes de couleur qui ont fait partie del'jiacienne force armée de la Guadeloupe ». Ces noirs avaient été d'abord conduits à Ajaccio, où, « par reflet des dispositions sanitaires, on n'a pas voulu recevoir les nègres ».

Voici quelques lettres qui donnent certains détails sur l'état des choses dans le bagne de l'île d'Elbe et sur deux des personnages les plus marquants parmi les déportés : les nègres Annecy et Deruisseau :

Mariné à guerre 8e jour complémentaire, an XL

11 existe à Vile d'Elbe, citoyen ministre, vingt nègres qui y ont été déportés de Saint-Domingue comme incendiaires, à l'exception d'un seul nommé Anneetf , ex-député à la Convention nationale, et qui ne se trojive noté par le capitaine gouverneur Leclene que comme moteur de l'insurrection par ses . discours...

J'ai pris les ordres du gouvernement. Son intenuon est qu'ils continuent d'être employés au service du génie... Mis à votre disposition, ils ne doivent pas être traités comme des forçats, condamnés par jugement, mais seulement être surveillés de manière à prévenir leur évasion... le nègre Annecy,, sans être excepté de ces dispositions, a paru susceptible, à raison des fonctions qu'il a remplies, de jouir d'une prestation pécuniaire de 40 francs

par mois et c'est ainsi que le gouvernement en a décidé* ••

Annecy ayant plusieurs fois réclamé contre sa déportation, le ministre de la marine écrit au ministre dé la police générale (20 floréal an XIII).

... Le gouvernement décida qu'ils (Annecy et Deruisseau), continueraient d'être employés aux travaux du génie , sans toutefois être traités comme des forçats condamnés par jugement ; que seulement ils seraient surveillés de manière à prévenir leur évasion et leur retour dans les colonies. Le nègre Annecy t sans être excepté de ces dispositions, parut susceptible, à raison des fonctions qu'il avait précédemment remplies de jouir dîme

§ restation pécuniaire de 50 fir. par mois, û avait d'aitteurs.. . être mis à la disposition du ministre de la guerre et demeurer à la charge de ce département... voilà» monsieur, tous les renseignements que je puis, etc., etc.

Le 10 messidor an XIII, le ministre de la guerre demande encore des renseignements sur Annecy etDeruisseau; la marine lui répond de se faire remettre sous les yeux la lettre du ministre du 5e complémentaire, an XI, etc.

A* partir de la fin de Tan XIII il devient difficile de suivre les déportés noirs; les dossiers qu'il pous a été donné de consulter ne s'occupent plus que de la famille de Toussaint-Louverture, laquelle, ainsi que nous l'expliquons plus haut, demeure

jusqu'à la Restauration soumise à lune surveillance dans différentes villes du midi de la France.

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