‹ Les déportations du consulat & de l'empireChapitre 3 sur 20 · LE 3 NIVOSE · texte numérisé non relu

LE 3 NIVOSE

Le 3 nivôse an IX, au moment où le premier consul se rendant à l'Opéra traversait la rue Saint-Nicaise, une explosion retentit. Une sorte de barrique, remplie de poudre et de projectiles, placée sur une charrette, venait d'éclater. C'étaient les royalistes qui tentaient de se débarrasser du premier consul en le faisant sauter.

Le coup manqua, mais le gouvernement profita de l'émoi causé par l'événement

pour mettre en cause le parti républicain dans une affaire à laquelle il est constant qu'il n'avait pris aucune part'.

Il fut pronfptement établi, en effet, que la tentative faite contre la vie du premier consul était exclusivement l'œuvre de royalistes que, du reste, on ne manqua pas, pour ce fait, de poursuivre et de condamner. On peut môme soutenir que jamais, à aucun moment, soit avant, soit après l'arrestation de Saint-Réjent et Carbon (auteurs du coup de la rue Saint-Nicaise), les membres du gouvernement consulaire ne crurent sérieusement que la main du parti républicain fût dans cet incident. Seul Bonaparte le pensa un instant, ou fit semblant de le penser ; mais ses conseillers ne furent aucunement dupes de l'erreur dans laquelle il s'entêtait. Il y eut là un prétexte qui fut saisi pour supprimer, sans trop faire crier le public, des hommes dont on redoutait l'énergie. Thibaudeau, alors conseiller d'Etat, par conséquent bien placé pour tout voir , a, dans ses mémoires sur le Consulat,, raconté la série de discussions secrètes qui aboutit à la déportation de tant de victimes innocentes. Pouché, qui n'avait jamais eu l'ombre d'un doute sur les véritables auteurs de la machine infernale, n'en dressa pas moins la liste de proscrits que le premier consul exigeait de lui; aussi Thibaudeau lui reproche-t-il d'avoir eu a la faiblesse, dans son rapport,

de transiger avec l'irritation du premier consul contre les terroristes ».

Pouché « transigea » au point qu'il ne se contenta pas de livrer les proscrits, mais qu'il les couvrit en outre d'injures majestueuses : « Ce ne sont plus là de ces brigands contre lesquels la justice et ses formes sont instituées, et qui menacent seulement quelques personnes et quelques propriétés, ce sont les ennemis de la France entière, et qui menacent à chaque instant tous les Français de les livrer aux fureurs de l'anarchie... C'est une guerre atroce, qui ne peut être terminée que par un acte de haute police extraordinaire... Tous n'ont pas été pris le poignard à la main, mais tous sont universellement connus pour être capables de l'aiguiser... »

Pourtant, rendons cette justice à Fouché, qu*il s'insurgea contre Terreur feinte ou réelle de Bonaparte autant que le pouvait faire un homme parfaitement décidé à ne point compromettre sa propre situation, même pour sauver des innocents.

On connaît Fouché, on sait que, seul à peu près dans l'entourage immédiat de Bonaparte, il eut l'originalité très grande de ne point croire au premier consul, ni même à l'empereur, tout en servant l'un, puis l'autre, avec une intelligence non exempte de sournoiserie; suspect au maître qui sentait en lui un ennemi, un fauve mal enchaîné, capable de lui sauter à la

figure au premier symptôme de faiblesse, il en faisait assez pour se rendre très utile, sinon indispensable, acceptait, entassait les dons et les honneurs, mais louvoyait, combinait, en toute affaire se préparait des lieux de refuge, des portes de derrière, en somme travaillait surtout pour son propre compte.

La lecture des innombrables dossiers de police relatifs à la machine infernale du 3 nivôse, me montre Fouché toujours semblable à lui-même : l'âme basse, mais le regard clair; il obéit, mais il sait qu'il commet une infamie. Il a comme un remords de coopérer à une aussi criante injustice ; il veut du moins pouvoir dire si les républicains reprennent le dessus : « J'ai fait ce que j'ai pu pour vous. » Il se répand, en marge des rapports d'agents, en petites notes sèches, acrimonieuses, qui étonne-* raient chez un homme si prudent, si l'on ne devinait qu'elles sont là pour servir plus tard, en cas d'un retour offensif des victimes.

Il a clos sa liste, il a fait les sacrifices qu'il a jugés nécessaires pour ne point se compromettre auprès du premier consul ; mais arrivent les gens zélés, le flot des dénonciations contre les républicains monte autour de lui, alors il s'impatiente, s'exaspère. Il écrit au-dessous des élucubrations de certains délateurs : « Il ne sait ce qu'il dit ». Ou encore : « Ce rapport n'a pas le

sens commun, ces hommes (les hommes dénoncés) me sont connus très avantageusement. »

Le préfet de la Haute-Marne et le préfet de la Haute-Saône recherchent des jacobins. Ce derniei écrit au ministre de la police le 17 pluviôse an IX. En marge de sa lettre je trouve cette annotation :

Il est curieux devoir qu'on poursuive encore les anarchistes comme les auteurs de l'attentat du 3 nivôse. Ces messieurs devraient bien plus voir, dans ce crime, les royalistes, etc. Accuser réception, lui marquer qu'il y a lieu de croire que la suite de l'instruction ne donnera aucune preuve contre ces hommes, puisqu'il est prouvé et avoué que l'attentat du 3 nivôse est l'ouvrage de George, exécuté par quelques hommes ex-nobles faisant partie des bandes qui dévastent la cy- devant Bretagne, etc. Au surplus, il n'en doit pas moins faireexécuter les mandats qui lui sont adressés.

Le secrétaire du commissaire général de Lyon lui annonce que le complot doit venir non des royalistes, mais des jacobins. Pouché écrit : « Cet homme ne voit que jacobins, il ne sait pas même trouver les émigrés qui se promènent publiquement à Lyon. »

Au reste, dans un rapport qu'il adresse aux consuls le il pluviôse an IX, au moment où il tient enfin les royalistes qui ont fait éclater la machine infernale, il se donne la satisfaction d'écrire ce passage

dont Bonaparte doit saisir le sens ironique :

Deux des auteurs de l'attentat du 3 nivôse sont entre les mains de la police, et leurs aveux ont nommé les autres.

Au premier instant de l'horrible explosion un seul soupçon se fit entendre, une haine publique et méritée en accusa les mômes nommes qui venaient de conspirer la mort du premier consul, par les mômes moyens de destruction.

C'est-à-dire les républicains. Fouché fait ici allusion à la tentative attribuée à Metge, Chevallier et autres.

La police, à ce moment, eut Sautr> s soupçons, parce qu'elle avait d'autres indications.

Dès le mois de brumaire dernier, fêtais instruit que George, etc.

{Archives nationales.)

Puis le rapport établit clairement la responsabilité des royalistes seuls dans l'affaire du 3 nivôse.

Tout cela n'empêcha pas les arrestations de républicains p!e continuer, de se succéder nombreuses et d'être maintenues pour la plupart contre l'évidence même. Les auteurs royalistes de la tentative sont arrêtés, jugés; cela n'interrompt pas l'exécution des mesures de proscription édic*

tées contre les membres du parti patriote.

Mais je dois passer rapidement sur celles des arrestations qui ne furent point suivies de mesures de déportation. Je me contenterai de reproduire ici le texte de quelques actes consulaires, restés inconnus jusqu'à ce jour, qui donneront une idée de ce qui se passait alors.

Voici d'abord un arrêté, en date du 17 nivôse an IX, qui met en état de surveillance (par simple mesure administrative) un certain nombre de citoyens :

Seront mis en surveillance dans l'intérieur de la République, excepté les départements de la Seine, Oise, Eure-et-Loir, Eure, Seine-Inférieure, Somme, Aisne, Loiret, Seine-et- Marne, Orne, Marne, Aube, Yonne, les individus dont les noms suivent :

Antonelle ; Astruc (Charles), dit la Violette ; Aubry (Jean -Baptiste) ; Ami (Louis-Georges); Berger, serrurier ; Bétrémieux , Botto (François- Marie); Breton (Pierre-Denis); Bonjour (Jean- Pierre); Bomzet, marchand de bois ; Bergoëng; Bernard (Abraham); Bayle (Moyse); Cochet; Gamin, place Sorbonne, 415; Collin de la Comble ; Castel, marchand d'argent au perron ; Coutras (Philippe-Marie) ; Corsaint ; Cappy (Antoine-François-Joseph) ; Copin ; Drap (Jean- Pierre) ; Drouet fils (Toussaint-Théodore) ; Dalloyau (Pierre-Jean-Baptiste) ; Grisier (Edmc- Antoine); Gozeau; Gubicon; Jeunot; Juilhes la Roche (Jean); Laignelot (Joseph-François); Lagéraldy, vitrier, rue Mazartne; Lebrun; Locbard (François); Lecointre, de Versailles;

Mouton (Charles-Simon) ,; Mébée (Jean-Claude- Hippolyte) ; Marchandet (Claude -Nicolas-Joseph) ; Madiot (Maurice) ; Mars ; Morice (Jean) ; Mouvernet ; Morichon (Jean-Basilic); Magendie ; Pasquez; Ricord (Jean-François); Souchet (Etienne-Joseph) ; Sergent ; Tronc, ex-employé au ministère de la police ; Verrier, ex-employé au ministère de la police : Vàuvenin (Pierre); Verpaux (Barthélémy-Augustin) ; Vilner (André).

(Archives nationales.)

Voici un arrêté qui ordonne (paj mesure purement administrative; la détention d'un certain nombre de femmes :

16 nivôse an IX. — Les consuls de la République arrêtent...

Article ier. — Les femmes Bousquet; Chaumette(Marie-Jeanne-Clotilde Duflocq, divorcée); Colombe (Jeanne-Françoise); Desforges (Marguerite-Antoinette Delaunay); Fumey; la Vendée; Pignan (Thérèse); Sijas (femme Préville), seront détenues à Bicôtre.

Art. 2. — Le ministre de la police générale est chargé de l'exécution du présent arrêté qui ne sera pas imprimé.

(Archives nationales.)

Ces arrêtés sont incomplets et sont loin de tout dire. Pour ne citer qu'un exemple, je ne vois point figurer sur celui qui précède le nom des veuves Marat et Babeuf, qui, à ce moment, sont, elles aussi, administrativement détenues.

Ce* surveillances, ces détentions administratives ne sauraient être assimilées à ces mesures violentes, mais provisoires, prises parfois par certains gouvernements dans une heure de trouble extrême, et qui cessent avec les causes qui leur ont donné naissance; elles ont ici un caractère définitif, et ceux qui en furent les victimes en ressentirent les effets pendant de longues années. Ainsi, quatre ans plus tard, Lenoir-Laroche, « président de la commission sénatoriale de la liberté individuelle», se préoccupe de la situation de la femme Chaumette, qui, alors, est encore détenue, le 3 vendémiaire an XIII; ce personnage écrit au ministre de la police :

Dans votre lettre du 28 thermidor, relative à Claudine Duflocq, femme Ghaumet, détenue aux Madelonnettes , vous annoncez, monsieur, que cette détention a eu lieu en vertu d'un arrêté du gouvernement rendu à la suite de L'attentat du 3 nivôse an IX. .. la commission a vérifié. . . cette femme Chaumet n'y est pas comprise... Voudriez-veus nous faire connaître s il existe quelque autre arrêté, etc.

(Archives nationales.)

Le ministre répond aussitôt au président de la commission « de la liberté individuelle », lequel, bien entendu, se contente de cette réponse, que la femme Chaumette a été désignée par un « autre arrêté » qui n*a point été imprimé ni inséré au Bulletin des lots.

existait, en effet, à côté des arrêtés que je viens de faire connaître, nn acte inséré au Bulletin des lois, le seul dont la commission sénatoriale « de la liberté individuelle » eût été, par conséquent, en mesure de prendre connaissance, c'est le sénatus-consulte du 14 nivôse an IX auquel il a été fait allusion au début de ce ciïapitre, sénatus-consulte qui ordonne la déportation de 130 républicains.

Le iénatus-consulte décide :

Seront mis en surveillance spéciale, hors du territoire européen de la république, les citoyens dont les noms suivent :

André (Louis); Bailly ( André- Antoine-Côme); Barbier (Jean-François) ; Baudray, rue de Marivaux; Bescher, rue de la Pépinière; Bois- Jolly, dit Chrétien; Bonifàce (Antoine); Bormans (Adrien-Antoine); Bouin (Mathurin),dela division des marchés; Bréban (Jacques); Brisevin (Jean-Michel); Brochet, rue du Vieux-Colombier; Barlois (Laurent); Cardinaux (Pierre- Maurice) ; Carretté (Pierre) ; Ceyrat, président aux massacres de Septembre; Château (Joseph); Chateauneuf père (Joseph-Hugot) ; Chateauneuf fils (Philippe-Valerie-Hugot) ; Chalandon (Claude); Cheval (Charles- Auguste) ; Chevalier (Claude -Louis); Choudieu; Chrétien (Pierre - Nicolas) ; Colette (Claude)", faubourg Antoine; Coquerelle, rue du Crucifix; Cordas (Jacques); Corchant (André); Cozzette (Pierre); Crépin (Jacques); Crosnier, rue des Postes; Vilain-Daubigny; David, marchand de vins, rue du Théâtre-Français; Delabarre (Ro«»

bert-Guillaume-Antoine); Delrue (Jean-Baptiste- Edouard-Joseph) ; Derval (Nicolas-Joseph) ; Destrem (Hugues); Derville (Georges -Laurent); Ducatel (Pierre); Dufour (François); Dupont (Guillaume -Jean); Dusoussy (Joseph); Eon ( Paul-Marie-Dominique-Bonaventure ) ; Ficpet (Claude- Antoine) ; Flamant (Claude); Fontaine, quai Pelletier; Fouryon (François) ; Fournier 1 Américain (Charles) ; Frénière (Barthélémy) ; Fyon (Jean-Joseph); Gabriel, ouvrier septembriseur; Gaspard (Gilles), septembriseur; Georget (Jean Baptiste) ; Gerbaux (Jean-Louis) ; Giraua, rue du Vert-Bois; Gosset (Jean); Gosset (Louis); Goulard (Jean -Baptiste); Guilhémat (Bertrand); Hesse (Charles); Humblet, rue Daval ; Jacquot-Villeneuve (Jacques- Chrisostôme); Jallabert (Etienne) ; Jolly /René), septembriseur; Jourdeuil (Didier); Lagéraldyt Jean-Pierre); Lamberthé (Théodore) ; Laporte (Àntoine-Jean-Baptiste];Lacoml)e (Bertrand); Lefebvre, colonel de gendarmerie ; Lefebvre (Pierre) ; Lefranc ^Jean- Baptiste-Antoine) ; Legros aîné, septembriseur; Lemmery (Louis-Julien) ; Lepclletier (Félix) ; Lépine (Louis - Marie - Daniel - François-Victor) ; Leroy (Julien), dit Eglator; Lesueur (Jean-Nicolas); Lebois (René-François); Linage (Jean- Pierre) ; Linage (Christophe) ; Louis, dit Brutus ; Matnin ( Jean-Gratien- Alexandre-Petit ) ; Marlet (Michel), septembriseur; Maignan (Joseph); Marconnet (Ambroise); Marseau (René- François); Marqiiesi, de Toulon; Marcelin ( Jean- François-Julien i); Marchand, orateur du manège; Massard (Guillaume - Gilles - Anne) ; Menessier (Claude); Métivier (Pierre); Michel (Etienne), du 6e arrondissement; Michel (Sulpice) ; Minières (François); Moneuse, marchand de vins; Moreau (Louis) ; Mulot, faubourg Saint-Martin;

Niquille (Jean) ; Pachon (Charles) ; Paris (Nicolas); Perrault (François); Pépin-Desgrouettes (Pierre-Athanaseî ; Pradel (Jean-Baptiste); Prévost (Gabriel-Antoine), septembriseur ; Quinon (Joseph), septembriseur ; Richardet (Claude-Marie); Richon (Pierre); Rivière, rue des Prêtres-St- Paul; Rossignol, général de l'armée révolutionnaire; Roussette (Robert); Saint- Amand (Jacques Gallebois), septembriseur; Saulnier (Jean) ; Saulnois (Charles) ; Serpollet, dit Lionnais (Nicolas-François) ; Simon (Jacques-Marie); Soullier (Nicolas) ; Talot (Michel-Louis) ; Taillefer (Jacques); Thiébault (Sébastien-Hubert); Thirion, faubourg Antoine; Tirot (Claude); Toulotte, de Saint-Omer; Tréhant (Jean-Nicolas-Paul]; Vacray (Jean-Martin); Vanneck (Jean- Bàptiste); Vatar (René); Vauversin (Pierre); Vitra (Agricole-Louis).

t Unmotsealementsurcesénatus-consulte:

on remarquera que les actes dont j'ai précédemment donné le texte, celui qui place sous la surveillance de la police, dans divers départements, un certain nombre de citoyens, et celui qui ordonne la détention d'un certain nombre de femmes, se contentent de donner des noms sans les faire suivre d'aucune annotation. C'est que ces actes ne seront pas publiés, et qu'aucune mise en scène n'est ici nécessaire. Le sénatus-consulte du. 14 nivôse, au contraire, doit être inséré dans les journaux, de là ces qualités d1 « ouvriers septembriseurs », de « président aux massacres de septembre », etc., qui apparaia-

sent çà et là, à la suite des noms de quelques-unes des victimes, dans le but évident de jeter de la défaveur dans le public sur l'ensemble des personnes arbitrairement frappées par la décision consulaire.

Sans m'attarder à rechercher ici jusqu'à quel point ces qualifications peuvent être fondées, je me contenterai de noter deux particularités : Ceyrat, qui produit sur la liste un si bel efiet avec son titre de « président aux massacres de septembre », ne fut même pas maintenu en arrestation. Sa femme n'eut aucune peine à établir qu'il avait été, en effet, président à l'époque des massacres, mais président de sa section et non président des massacreurs; qu'en outre, loin d'avoir dirigé les tueurs* il avait fait des efforts pour décider les gardes nationaux de sa section à empêcher les massacres. Quant à « l'ouvrier septembriseur » Gabriel, le gouvernement ne devait pas avoir la peine de le conduire à Cavenne, puisqu'à ce moment même il habitait déjà cette colonie en qualité « d'agent civil » du gouvernement consulaire, détail que la police de Fouché ne s'était pas donné la peine de remarquer. Ajoutons que les consuls croyaient bien peu à la qualité d'ouvrier septembriseur de leur propre agent civil, puisque quelques mois plus tard ils devaient le nommer vice-président d'une cbur d'appel.

Au reste, j'ai eu la bonne fortune de

m trouver, dans les dossiers conservés au "ministère de la marine, un très curieux et très intéressant mémoire, trop long malheureusement pour être reproduit en entier, mais auquel il m'arrivera fréquemment de recourir dans les chapitres qui vont suivre. Ce mémoire (1), signé de vingt-quatre des proscrits frappés par le sénatus-consulle du 14 nivôse, donne sur le sort de tout un groupe #de déportés des renseignements très précis qui me serviront parfois à corriger utilement les affirmations un peu trop uniformément « satisfaites » des pièces officielles. Voici en quels termes ce mémoire s'exprime sur les arrestations qui ont suivi Je 3 nivôse et sur le sénatus- consulte du 14.

Le 3 nivôse, an IX, l'horrible explosion delà rue Nicaise eut lieu au moment où le premfer

(1) Mémoire pour les 28 malheureux, reste de 71 citoyene français mis en surveillance spéciale à Mahé, principale d'îles Seyéhelles, par erdle du gouvernement de la République française... Ce 24 germinal, an XII de la République française une et indivisible.

Ce mémoire est signé par les déportés Moneuse, Prévost, Massard, Jacquot-Devilleneuve, Bormans, Cardinaux, Barbier, Marlet, Quinon, Vitra, Dusousay, Vacret, Cheval, Métivier, Eon, Chevalier , Delabarre , Niquille, Flamand , Châteauneuf (et pour son beau-fils aveugle), Jalabert, Guiihémat, Gaspard Gilles.

consul passait. Cinq minutes après cette explosion, on cria et répandit avec profusion dans Paris, une foule de libelles ou pamphlets dans lesquels on imputait aux républicains, sous le nom banal de jacobins, la scélérate tentative qui venait d'être faite. On fit crier, toute la nuit, par des hommes à voix de stantor : « Qu'il fallait égorger ces monstres. »

Les jours suivans, les prisons de Paris furent encombrés de républicains, d'anciens représentai du peuple français, de magistrats, de fonctionnaires publics, de généraux et d'officiers de tous grades, on les retint tous au secret le plus absolu ; on ne leur permit pas môme de tirer aucun secours de leur maison.

Désespérés de ne pouvoir faire réussir en grand leur abominable dessein, les ennemis de la République, toujours en flattant ou trompant le premier consul, résolurent de rendre ridicule la mesure qu'il voulait prendre. A cet effet, ils lui présentèrent une liste de 432 citoyens, dans laquelle ils mêlèrent des personnes mortes depuis longtems, des hommes qui depuis plusieurs années étaient absens de la France, et qui exerçaient, par commission du gouvernement, des fonctions publiques dans les colonies françaises de l'Amérique. A côté de quelques noms connus, on accola des noms parfaitement ignorés, et, pour indigner la multitude, on composa cette liste de presque tous pères de famille nombreuse, d'ouvriers, d'hommes du peuple, dont plusieurs ignoraient jusqu'au nom de la révolution et ne l'avaient jamais n'y servie n'y combattue. On y foura un homme imbécile et paralitique depuis sept ans et âgé de 77 ans, un aveugle, des tortus, des bossus, nombre de sexagénaires accablés d'infirmités.

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