‹ Les déportations du consulat & de l'empireChapitre 4 sur 20 · LA DÉPORTATION DE NIVOSE — MESURES QUI PRÉCÈDENT LES EMBARQUEMENTS · texte numérisé non relu

LA DÉPORTATION DE NIVOSE — MESURES QUI PRÉCÈDENT LES EMBARQUEMENTS

Un caractère particulier des déportations effectuées sous le consulat et l'empire, c'est l'éparpillement des proscrits. Aucune colonie n'est spécialement affectée à leur relégation. On envoie des déportés à Mahé (dans les îles Seychelles), à Anjouan, sur la côte d'Afrique, à Saint-Domingue, à Gayenne, en Corse, aille d'Elbe, etc. Les mesures de déportation sont fréquentes, mais portent chaque fois sur un nombre relativement restreint d'individtis, et les jettent sur des plages sans cesse différentes.

De là, une difficulté pour le narrateur : il risque de voir à chaque instant sa marche entravée par l'anecdote, l'incident, le détail.

Il m'a paru que le meilleur moyen d'être complet, tout en sauvegardant l'unité du récit, était de ne relever, dans cette première partie, que les faits Concernant l'ensemble des déportés ou, tout au moins, des groupes de déportés, et de renvoyer à un index biographique les faits particuliers intésessant chacun des proscrits pris

isolément. En sorte que Ton pourra suivre d'abord l'histoire générale des déportations, puis connaître en lisant la seconde partie du livre les vicissitudes subies par chacun des exilés. L'étude des dossiers de la police de Fouché m'a surtout été précieuse pour l'élaboration de cette seconde partie; elle m'a permis, comme on le verra, de reconstituer presque complètement la biographie d'un grand nombre de personnages, représentants du peuple, généraux, officiers, magistrats, membres de la commune de Paris, babouvistes, orateurs des clubs, journalistes, etc.; personnages intéressants à connaître, à raison du rôle qu'ils ont joué pendant la période révolutionnaire.

Dès le 14 nivôse an IX, c'est-à-dire le jour môme où le Sénat vient de ratifier l'arrêté pris par les consuls contre 130 républicains, Decrès, ministre de la marine, par une note qu'il communique à Bonaparte, fait connaître ses vues sur la question des déportations :

Citoyen premier consul, au moment où l'on va purger le territoire de la République cl'un certain nombre de scélérats qui ne cessent de menacer la sûreté générale , je vous dois comme ministre de la marine et des colonies le tribut de quelques observations. '

Le ministre passe alors en revue les colonies : la Guyane ? il faudrait n'y en-

voyer qu'un petit nombre de déportés, afin qu'on pût les surveiller et les nourrir. Le Sénégal? Il ne reste à Saint-Louis que peu de Français. Sodor et Galam où se faisaient la traite et le commerce de la gomme, sont détruits et abandonnés; on ne peut envoyer dans ces ptrages qu'un excessif petit nombre de condamnés. La plus grande des Seychelles? Mais environ deux cents Français y vivent d'une manière patriarcale... ne serait-ce pas les mettre au désespoir que de placer au milieu d'eux des hommes repoussés du sein de la mère patrie?... Reste Madagascar : le riz, les bestiaux, y sont en abondance, les habitants sont' pacifiques et amis des Français, mais nous n'avons par là plus d'établissement, le climat est redoutable « et si Ton y portait quelques individus, il faudrait les choisir parmi les plus coupables».

En résumé : tant qu'il n'y aura pas d'établissement ad hoc, diviser les lieux de déportation pour faciliter la subsistance des détenus, les empêcher de nuire, et enfin pouvoir << établir des degrés dans la peine de déportation par les avantages différents des lieux ». {Archives de la marine.)

Telle est, ea résumé, l'opinion du ministre. Nous allons voir, tout à l'heure, quelle sera la décision du gouvernement.

Pendant que se discute le point de savoir à quelle colonie elles sont destinées, les personnes désignées par l'arrêté du 14 nivôse (du moins .celles que la police a pu arrêter), sont détenues dans diverses maisons d'arrêt : le Dépôt de la préfecture de police, le Temple, Pélagie, la Force. Quelques jours plus tard, ordre est donné de rassembler la plupart des prisonniers à Bicétre. Dans cette dernière prison se feront les préparatifs de départ pour les ports d'embarquement.

Le 19 nivôse, Dubois, préfet de police, écrit à Fouché :

Suivant votre intention exprimée dans la lettre que vous m'avez écrite ce matin, quarante d'entre les individus <jui doivent être placés sous surveillance spéciale, etc., ont été extraits tant du dépôt de la préfecture de police que des maisons d'arrêt de la Force, de Pélagie et du Temple et transférés à Bicétre. J'ai chargé le maire de Gentilly de se rendre à Bicétre demain matin pour appel nominal, et procès-verbal de leur départ... Je n'ai à ma disposition aucunes voitures propres à ce transfèrement, et celles qu'on employé pour les départs de chaînes ne sont que des charrettes non couvertes que se procure l'entrepreneur de la conduite des forçats. Je vous prie en conséquence de vouloir bien donner de3 ordres pour en fournir.

Enmarge, un employédu ministère écrit:

Cette lettre est arrivée pendant la nuit. Je n'ai pas cru qu'il fût nécessaire de réveiller le

ministre, puisqu'il avait prévenu, par sa lettre d'hier soir, la demande que lui fait le préfet de police.

{Archives nationales,)

Le lendemain, 20 nivôse, six prisonniers sont encore extraits du Temple et envoyés à Bicôtre. Le 26, ils sont rejoints dans cette prison par trente- deux compagnons d'infortune extraits de « la maison de Pélagie ». Notons en passant qu'au moment de quitter la maison de Pélagie, ces trentedeux personnes ont refusé de signer le procès-verbal d'extraction disantque « c'est chose inutile ».

On sait 4gjà par ce qui précède que les malheureux entassés à Bicôtre ne devaient faire dans cette prison qu'un très court séjour. Dès le 22 nivôse d'ailleurs, Pouché avait écrit au ministre de la marine :

Je vous préviens, mon cher collègue, que, d'après les intentions du premier consul, j'ai donné ordre de conduire à Nantes les personnes dont la déportation est ordonnée par le sénatus-consulte du 14 de ce mois; elles devront être détenues dans le château de cette ville jusqu'à leur embarquement par une disposition particulière du premier consul.

Les prisonniers, divisés en deux convois, partirent en effet à quelques jours d'intervalle pour leur nouvelle destination.

Voici quelques renseignements sur leur marche, d'après les pièces des archives nationales.

20 nMse an IX. — Préfet de police à Fouché : Les administrateurs des Messageries auxquels je me suis adressé d'après la lettre que vous m'avez écrite hier soir, enverront ce matin à dix heures, à la maison de détention de Bicêtre, les voitures nécessaires pour transférer à Orléans les 40 individus que j'ai iait conduire hier dans cette maison. Je viens d'écrire au général commandant les 15e et 47e divisions afin qu'il ordonne l'escorte nécessaire pour assurer cette translation.

Le 22, Radet, général de brigade de la gendarmerie, écrit :

... Je me suis concerté. . . & l'effet de déterminer le départ des 40 individus désignés. Ce départ ne pourra être exécuté demain attendu : 1° que les voitures ne sont point encore assurées; 2° la rédaction du procès-verbal d'identité et la facture de leur signalement, opération préalable et indispensable ne peuvent avoir lieu d'ici à demain. Dispositions seront faites pour que le départ aye heu le 24 de très grand matin... sous l'escorte d'un détachement de troupes de ligne et sous la garde et responsabilité d'un officier de gendarmerie ayant avec lui six gendarmes et commandant l'un et l'autre détachement.

Les difficultés indiquées par le généra Radet sont sans doute levées, car le pre mier convoi de déportés part le 2?. Ce jour-là Fouché écrit, d'abord au préfet dé Nantes :

Les individus dont la déportation est ordon-

née par le sénatus-consulte doivent être conduits à Nantes... Ordre de prendre des mesures... Vous ferez à cet effet préparer le château pour les recevoir. Un convoi de 40 iodividus part aujourd'hui, un autre du même nombre partira demain... Vous me rendrez compte.

Puis au préfet d'Orléans, auquel il donne avis du départ des déportés : « Ordre de remettre des fonds au capitaine de gendarmerie pour sa route jusqu'à Nantes; il a de quoi partir de Paris à Orléans. Môme ordre pour le 2* convoi lorsqu'il arrivera à Orléans. »

Radet envoie jour par jour des notes sur la route suivie par les condamnés. Le 23 ils sont arrivés à Etampes ; lç 25 à Angerville ; la journée d'Angerville à Orléans étant trop longue, et mettant dans la nécessité de traverser la forêt de Seriette (Gercottes?) de Duit, on s'est décidé à choisir Artenaye pour y coucher, ce qui différera d'un jour l'arrivée à Orléans.

25 nivôse. — Le capitaine de gendarmerie Courbeville, chargé de la conduite et du commandement du premier convoi de déportés, est arrivé à Artenaye. Les condamnés sont toujours dociles; quelquesuns* montrent de l'exigence, mais sans troubler l'ordre... On a dû arriver à Orléans hier... On a prévenu à l'avance le

préfet et le chef d'escadron de gendarmerie de cette Tille... Le capitaine se loue des fonctionnaires de la garde nationale sédentaire dans chacune des communes situées sur la route.

3 pluviôse. — Le capitaine annonce sop départ d'Orléans, son arrivée à Beaugencfy et Blois. Il se loue... de la situation et de la tranquillité des individus qu'il conduit. Il rend compte que le citoyen Dumas, exadministrateur du département de la Seine, a, en présence des gendarmes, donné au nommé Métivier, un des déportés, de l'argent et une traite de 250 fr.,que l'officier a prise pour la remettre à la destination... Plusieurs des déportés ont voulu faire tenir à Blois des lettres, que le capitaine a jugé à propos de conserver.

5 pluviôse. — Le premier convoi est arrivé à Amboise et à Tours. Il est reparti de cette dernière ville le 3. Il n'a éprouvé jusqu'à présent d'autres difficultés que celles des mauvais chemins, qui ont brisé la soupente de deux voitures. Un des déportés a voulu et a essayé vainement de se sauver...

Le 7 pluviôse, le convoi est à Angers ; il y séjourne le 8. Le 12, le préfet de Nantes écrit que les déportés ont fait leur entrée dans la ville, à cinq heures du soir :

Le peuple s'est çorté en foule sur le

passage des voitures, mais il a observé le plus

grand silence, et dans cette occasion on a eu pour eux tous les égards dus au malheur. Ils sont en ce moment à la disposition de la marine qui les a installés dans un bâtiment disposé à cet effet, en attendant qu'ils puissent être transférés à bord de la frégate

Le capitaine de gendarmerie écrit, de son côté, que « ces 39 condamnés ont été de suite conduits au port, où des chaloupes les attendaient... »

Le deuxième convoi suit de près le premier.

22 nivôse. — Fouché donne Tordre de faire prendre à Bicêtre et partir pour Or léans,le 23, un deuxième convoi, composé, comme le premier, de quarante in dividus.

On ne trouve, cette fois, que trentedeux déportés en état d'être mis en route. Ce deuxième convoi, commandé par le lieutenant de gendarmerie Gillet, est à Arpajon le 26 nivôse, à cinq heures du soir; « la garde nationale de la commune a aidé à la surveillance ». Il est à Anger- \ille le 28, à deux heures du soir; il arrive à Orléans le 30. Le 15 pluviôse, les condamnés.sont à Nantes et embarqués à leur arrivée. Ils sont reçus par le commissaire de marine. Cet officier se loue des gendarmes et des dragons de l'escorte.

La pièce suivante nous fait connaître la consigne donnée à l'officier chargé de garder les déportés sur le bâtiment qui, à Nantes, leur servit provisoirement de pri-

son, de « Cayenne », pour employer l'expression maritime d'alors, en attendant leur embarquement définitif. Citonâ quelques articles :

Article i**. — L'officier d'infanterie commandant le détachement à bord de la Cayenne, fera poser quatre sentinelles pendant le jour et la nuit, sur le pont, deux d'un bord et deux de l'autre; qui se promèneront toujours de Tavant en arrière et de l'arrière en avant, avec leurs armes chargées.

Art, 2. — Une cinquième sentinelle sera également posée, de jour comme de nuit, dans l'entrepont, entre les deux cloisons qui séparent les détenus et la grande chambre qui sert de cambuse, c'est-à-dire dans l'endroit où couche la garnison et les marins qui seront de service. Son arme sera toujours chargée.

Art. 3. -—Les détenus seront traités avec tous les égards et les soins compatibles avec la nécessité de les surveiller. Il est expressément défendu de les insulter ou de leur faire aucune question, sous peine d'une punition prompte et exemplaire.

Art. 5. — Toute communication des détenus avec quelque personne que ce soit, étrangère à la police du bord ou à la distribution des vivres est sévèrement interdite, et il sera pris des précautions pour éviter qu'ils ne puissent remettre ni recevoir aucunes lettres ni paquets.

Art. 6. — Si la plus grande tranquillité règne parmi les déportés, l'officier chargé de la police est autorisé à les laisser monter, dix par dix, à tour de rôle sur le pont, depuis midy jusqu'à deux heures. La garde sera sur deux h*yes (à l'exception des sentinelles) pen-

dan t tout le temps que le» détenus seront en haut.

Art. 9. — Depuis le coucher du soleil jusqu'à son lever, aucune embarcation ne pourra aborder, ni s'approcher plus près d'une demiportée ae fusil, et les bateaux de servitude seront mouillés au large, à la plus grande distance possible.

Toute embarcation qui paraîtrait vouloir aborder de nuit, et qui, après la seconde sommation de s'éloigner, n'obéirait pas, les sentinelles feraient feu dessus en criant : Aux armes ! Dans ce cas, la garnison se présentera en armes sur le pont, l'officier à la tête, et repoussera la force par la force.

Art. 10. — Le matin, à midi, et le soir, il sera fait un appel des détenus par l'officier d'administration, et en présence du commandant de la garnison...

Art. 13. — Les détenus seront divisés par plats de sept, et prendront leurs repas à l'heure et dans l'endroit qui seront désignés.

(Archives de la marine.)

Consultons maintenant, sur le passage des proscrits de Paris à Nantes et sur leur séjour dans cette dernière ville, le « Mémoire pour les 28 malheureux, reste de 71 citoyens français, etc. » que nous avons déjà cité au chapitre précédent :

On fit sortir de Paris au nombre desoixanteoaze en deux convois sous une très faible escorte, on nous fit traverser la France daus une de ses plus grandes longeurs (i) et passer par

(1) On a pu remarquer déjà que les fautes

tons les départemens qu'avaient occupé les chouans et tes Vendéens, dans l'intention que nous fussions é? orges dans une aussi longue route. Des porteurs de cadenettes et de gances blanches couraient devant nous à cheval, pour animer la multitude et la porter à nous massacrer. Dans plusieurs endroits nous courûmes les risques les plus imminens, et sans la bravoure, l'intrépidité et le dévouement des deffenseurs de la patrie qui nous escortoient, nous eussions souffert milles morts. Il faut pourtant convenir que dans plusieurs communes les magistrats et les citoyens nous firent connoitre qu'ils étoient convaincus de notre innocence et que nous emportions leur estime et leurs regrets. Partout les militaires se montrèrent sensibles à notre malheur et se dévouèrent à notre deffense.

Déposés sur la Cayenne à Nantes, nous y reçûmes des lettres de nos épouses, de nos amis et même de l'autorité supérieure qui nous causèrent une vive jgye et nous firent concevoir une flatteuse mais illusoire espérance ; toutes nous annonçaient que le ministre de la police avait découvert les véritables auteurs du crime du 3 nivôse ; qu'il avait fait son rapport au conseil d'Etat, que notre innocence était reconnue, et que nous allions tous rentrer au sein de nos familles. Ces lettres ajou-

d'orthographe sont parfois nombreuses dans les pièces dont nous devons reproduire des extraits. Prévenons le lecteur une fois pour toutes que nous avons cru devoir nous abstenir de rien changer à la physionomie de ces documents.

talent que notre retour devait être si prochain, que le gouvernement avait fait défendre à nos parens de nous envoyer aucuns secours en argent et vêtémen, attendu que ces objets en se croisant avec nous pourroient s'égarer et qu'il fallait môux les conserver pour notre arrivée.

Si les déportés et leurs familles avaient pu se faire quelque illusion, cette illusion ne fut pas de longue durée. La mesure édictée par le sénatus-consulte reçut sa pleine exécution.*

Ce n'est pas seulement sur Nantes que les proscrits du 14 nivôse furent diriges ; un certain nombre furent, à la môme époque, envoyés aux îles de Ré et d'Oléron; quelques-uns aussi furent internés dans le fort de Joux, mais les prisonniers de Hé, d'Oléron et du fort de Joux, ne seront envoyés que plus tard (en 1804) au delà des mers. Les prisonniers amenés à Nantes sont au contraire embarqués presque immédiatement.

Nous allons donc d'abord faire connaître le sort de ces derniers.

GooQk

LA « CHIFFONNE » ET LA « FLÈCHE ». — DÉ- PART POUR LES ILES SEYCHELLES.

C'est à Mahé, l'une des îles Seychelles, que le groupe de déportés qui nous occupe actuellement devait être envoyé. Les péripéties, bien extraordinaires d'ailleurs, de la lente agonie de ces malheureux ont déjà fait l'objet de deux publications, devenues rares. La première a pour titre : Les infortunes de plusieurs victimes de la tyrannie de Napoléon Bonaparte, ou Tableau des malheurs de soixante- onze Français déportés sans jugement aux îles Séchelles, à Voccasion de l'affaire de la machine infernale du 3 nivôse an IX (24 décembre 1800) par Tune des deux seules victimes qni aient survécu à la déportation. Ce volume a été fait par un compilateur, sur les indications de Lefranc, F un des déportés. L'autre ouvrage est : Y Histoire de la double conspiration de 1800 contre le gouvernement consulaire } et de la déportation qui eut lieu dans la deuxième année du consulat... par M. Fescourt9 Paris.

De retour en France, Lefranc avait confié à Fescourt les notes qu'il avait prises sur sa déportation et sur celle de quel-

ques-uns de ses compagnons (je dis quelques-uns, car on verra plus tard <jue la déportation de Mahé fut presque immédiatement suivie, à Mahé même, d'un nouvel acte de proscription qui sépara d'abord les déportés en deux groupes, puis les dispersa très loin les uns des autres), de sont ces notes qui ont servi à Fescourt; le journal de navigation des capitaines Bonamy et Guieysse, commandants de la Flèche et de la Chiffonne, lui a en outre, affirme-t-il, été communiqué. Plus tard, Lefranc prit le parti d'écrire, ou plutôt de dicter l'histoire des événements auxquels il avait été mêlé, mais n'ayant plus ses notes entre les mains, il fit un livre beaucoup moins précis et moins intéressant que celui dont il avait fourni les éléments à Fescourt.

Les déportés de Mahé ont, pour la plupart, traversé de si étranges événements, que, sous la Restauration, lors de l'apparition des livres de Lefranc et de Fescourt, l'imagination des romanciers s'empara de leur histoire. Je signalerai particulièrement, comme ayant été inspiré par l'odyssée de ces malheureux, un ouvrage intitulé : le Robinson du faubourg Saint-Antoine, 4 volumes, dans lesquels on nous représente le général Rossignol, déporté en Afrique, devenant le chef d'un peuple sauvage.

Il n'y a, bien entendu, rien à retenir

pour l'histoire de ce que raconte un ouvrage du genre du Robinson du faubourg Saint- Antoine , mais je n'en dirais pas autant du livre de Fescourt, qui, tout incomplet qu'il est, donne des renseignements que je trouve presque constamment conformes aux documents d'archives que j'ai pu consulter, et qui, loin d'être, comme on aurait eu le droit de le penser, une sorte de roman historique, acquiert par la divulgation des pièces inédites qui vont suivre une valeur que l'on. n'eût pas songé à lui reconnaître auparavant. J'aurai l'occasion de lui emprunter quelques détails de la vie des déportés.

Ce livre pourra même me servir parfois à compléter quelques-uns des renseignements fournis par les pièces officielles. Ainsi on a pu croire, d'après les documents cités plus haut, que le voyage des déportas s'était effectué sans incident de Paris à Nantes. Fescourt, d'après les noies de Lefranc, s'exprime ainsi sur ce sujet :

La police les avait dépeints (les déportés) comme des monstres furieux, et s'était servie à leur égard dee épifhètes de scélérats et d'enragés, il n'en fallut pas davantage pour soulever contre eux toutes les communes, surtout celles de la Bretagne, composées en grande

Sarlie de ces soldats-citoyens qui avaient servi ans les armées royales. Peu s'en fallut aussi que prieurs proscrits ne terminassent leur voyage dans cette môme province.

Sur leur départ de Nantes, sur leur embarquement, ainsi que sur le régime auquel ils vont être astreints à bord, je laisserai la parole aux documents.

Le sénatus-cpnsulte qui ordonne la déportation de 130 personnes est daté du 14 nivôse. Or, dès le 10 du môme mois, le ministre a déjà reçu des ordres secrets pour assurer la transportation d'un nombre d'individus supérieur même au chiffre qui sera indiqué par le sénatus-consulte encore à naître. Le ministre Decrès écrit en effet au préfet maritime de Rochefort :

Pour vous seul. — Il est de la plus grande urgence, citoyen préfet, d'armer une frégate, en outre des deux qui sont aujourd'hui prêtes à prendre la mer.

Je vois avec peine, par votre lettre du 17 frimaire, que la Volontaire et la Vertu ont besoin de fortes réparations, qu'il ne vous reste que YAmbuscade portant du 12, qui ne parait pas avoir une marche avantageuse.

Comme ce bâtiment est en état, et qu'il ne vous manque rien pour son armement, vous voudrez bien vous en occuper à la réception de cette lettre. Vous lui ferez prendre autant de vivres qu'il sera possible, en ayant soin de forcer les quantités de biscuit et d'eau-de-vie pour qu'on puisse donner au moins 4 mois de vivres à l'équipage et 2 ou même 3 mois pour environ i50 à 200 passagers dont quel-

Î[ues-uns auront avec eux femmes et enants. -Je vous confie que ces passagers seront considérés à bord comme prisoftiiers, et qu'ils ne devront pas avoir de comrau-

Cîigitized by

nication habituelle avec les équipages; ainsi, vous devrez faire disposer f entrepont , de manière à ce qu'on puisse y loger 200 individus avec Bûreté. Vous ferez également préparer dans la ealle un poste ,pour les malades, Ces détails suffisent pour vous démontrer qu'une frégate portant du 18 aurait été nécessaire pour cette expédition, et tout#n armant YAmbuseade, je voudrais que vous fissiez visiter le Volontaire ou la Vertu et que vous procédassiez à l'armement de celle qui se trouverait dans le meilleur état. Pour peu que vous espérassiez qu'une de ces deux frégates fût prête sous 15 ou 20 jours, alors il faudrait faire tous les sacrifices possibles ; vous y feriez pratiquer tous les emméoagemens que je viens de vous indiquer et vous lui donneriez autant de vivres qu'elle en pourrait contenir.

Je vais presser les fournisseurs d'exécuter leurs marchés, et je n'oublierai pas le port de Rochefort dans les distributions de fonds. De votre côté, citoyen préfet, faites tout ce que vous pourrez pour remplir les intentions du gouvernement.

Je vous ferai passer très incessamment des ordres relativement à cette expédition. Indiquez-moi, je vous prie, un officier expérimenté, ferme et sûr, pour commander la frégate. Prenez-le de préférence parthi ceux qui ont navigué sur les côtes d'Afrique et dans l'Inde.

{Archives de la marine.)

Le 15 nivôse, réponse du préfet maritime de Rochefort :

Pout vous seul.— Je pense comme vous, citoyen ministre, que la nature de cette expédition né-

cessiteraît une frégate de 18. VEmbuscade est extrêmement petite et m'a para avoir moins de capacité que nos corvètte3 de 24 canons ; son entrepont est fort bas et presque totalement occupé par des sontes. n serait donc physiquement impossible d'y loger, outré l'équipage, 200 hommes, qui devront être séparés et surveillés ; il serait également impossible d'embarquer sur cette frégate la quantité de vivres que vous prescrivez, elle ne peut tout au plus prendre que trois mois de vivres à la ration française.

Je vais aujourd'hui me transporter à bord de Y Embuscade et de la Vertu, et Je vous ferai connaître par le premier courrier le résultat de cette visite. La Vertu offrirait tous lès moyens que vous désirez pour la translation des 200 nommes dont vous me parlez, mais l'armement de cette frégate, qui a besoin de réparations, serait plus long que celui de YEmbuscade.

Si vous vous décidez, au contraire, à diminuer la quantité des passagers, alors il serait bien plus prompt d'opérer 1 armement de YEmbuscade, qui est prête et a ses câbles.

Par post-scriptum de votre main, vous me dites : « Répondez-moi le plus tôt possible, formez l'équipage de cent cinquante nommes pour une frégate de i2,et de deux cents hom* mes pour une de 18; doublez la garnison ». Je dois vous observer, citoyen ministre, qu'un équipage ainsi composé exposera nécessairement une frégate à être enlevée si elle a un engagement, surtout avec un équipage neuf et des soldats dont la presque totalité n'a pas été à la mer.

Je vous prie de me faire connaître vos inten-

tionar .d'après les observations que j'ai l'honneur de vous faire. — haute*.

(Archives de la marine.)

Qu'on retienne les termes de cepestêcnptum, on apprendra prochainement à

Ïiel point îâ dernière réflexion de l'amiral artïnéût mérité d'attirer l'attention du njinistje. ,

Le 31, le préfet maritime de Rocbefort présente m ministre des observations, sur les aménagements qu'il conviendrait de faii*<ê*«ur la frégate l'Embuscade en vue de la déportation projetée ; mais dans l'intervalle Decrès a renoncé à utiliser cette frégate; il a renoncé en outre à demander au «port de Rocbefort les navires dont il a besoin;

C'est maintenant . au préfet maritime de Lorient que le ministre demande, des navires, par la «lettre suivante, adressée « $ lui seul ».

Je viens d ordonner directement au commissaire: principal de Nantes, citoyen « préfet, d'accélérer l'armement de la frégate la Chiffonne et du brick la Flèche.

Il faut aue l'officier qui commandera la Chiffonne ait à la fois dé Fa prudence et de la fermeté, et qu'il sache contenir les passagers détenue à ton bord, çn même tems qu'il aura pour eux les égards cjue l'on doit au malheur, le ne sais si le capitaine Guyesse réunit ces

S qualités, et je vous invite & prendre des in* ormations sur son caractère et ses principes.

Dtns le cas où von* ne le croirîes pas propre à une mission délicate, vous voudrai bien m'iodiquer un autre officier et je dédommagerais le G. Guyesse en lui donnant un nouveau commandement. Prenez, je voua prie* les mêmes renseignement* sur le Ç. Gémon (ou Genson?) qui commande provisoirement le brick fa Flèche, et indiquez-moi, sH y alfcu, im officier pour le remplacer. " * .

Je vous observe qu'il n'y a pas un momertt à perdre pour me donner ces renseignements, attendu que l'armement doit être terminé sous 20 jours. • \ •» .

{Archives de la marin*)

En môme temps, le ministre écrit au commissaire principal de marine, à Nantes :'

{Pour vous seul). — L'intention du premier, consul, citoven, est que vous qccélériQz par tous les moyens possibles l'armement de la frégate la Chiffbtme et du brick 2a Flèche.

Ces bâtiments sbnt destinés l'un et l'autre à recevoir de 150 à 200 passagers, dont quelques-uns auront femmes et enfants, et qui seront considérés comme prisonniers à bord*' Vous fieras pratiquer en conséquence des emmenagemens dans l'entrepont de la frégate, et vous ferez sur le brick des dispositions telles que les individus dont il s*aglt puissent être» logés le plus commodément qu'a sera possible et séparés de l'équipage. Il ne sera embarqué sur te brick que des hommes; les familles -seront placées sur la frégate.

Vous ferez donner à cep dewx bàtimens la quantité de vivres qu'ils pourront prendre sans compromettre leur marche; vous forcerez sur-

tout les quantités de biscuit et d'eau-de-vie, de manière a ce gu'il y ait des vivres au moins pour cincj mois pour l'équipage et les passa-

§ers; mais d'un autre côté la frégate prendra es canons de gaillard dans sa calle et ne les montera qu'après son arrivée (4) au lieu de sa destination, et l'on pourra faire de même pour un ou deux canons de chaque côté de sa batterie; par ce moyen elle n'aura pas la même quantité de munitions à embarquer. Il conviendra aussi de borner les équipages des deuœ bâtimens au plus strict nécessaire (2), c'est-à-dire à 150 hommes pour la frégate, et un nombre proportionnel pour le brick; il sera embarqué une double garnison pour contenir les passagers (3), et je vais vous la faire passer de Bochefort ou de Lorient.

Je sais bien que le brick ne pourrait pas

S rendre cinq mois de vivres s'il conservait sa atterie,vous ne lui donnerez que 6 à 8 canons de 6 et placer [sic) le reste dans sa calle (4). » (Archives de la marine.)

On voit que le ministre parle encore de 150 à 200 passagers; pourtant nous savons déjà que ce chiffre sera de beaucoup plus restreint puisque les prisonniers amenés à Nantes en deux convois sont seulement au nombre de 72.

Les prescriptions relatives à l'admission des femmes et des enfants des déportés à bord des navires, ne furent en aucune façon exécutées. Les déportés partirent seuls.

Continuons la lecture de cette correspondance :

20 nivôse an 9. — Marine au citoyen Levacher, commissaire principal de marine à Nantes :

40 individus partent aujourd'hui de Bicètre pour se rendre à Nantes. Tenez le brick la VU- *he prêt à les recevoir. Mettez-y, suivant les ordres que vous avez déjà reçus, le plus de vivres possible, et le moins d'artillerie et de munitions de guerre de toute espèce... (5).

Accélérez les préparatifs par tous les moyens qui seront en votre pouvoir... Il est essentiel que les prisonniers ne restent pas longtemps à Nantes, Le i" consul voudrait môme qu'ils n'y restassent que 24 heures; faites à cet égard tout ce qui vous sera possible.

{Archives de la marine.)

Je pourrais continuer ces reproductions; j'ai sous les yeux toute la correspondance du ministère. Mais je dois borner ces citations déjà bien longues. Racontons la traversée.

(1, 2, 3, 4, 5.) Qu'on retienne encore c?s détails, on saura prochainement le résultat terrible de ces recommandations si singulièrement dangereuses au point de vue de la sécurité des navires en temps de guerre.

TRAVERSEE DR LA « FLÈCHE » BT DB LA «CHIFFONNE ». — ARRIVÉE AUX ILES SBYCHSLLES.

Entre toutes les colonies dont il disposait pour servir de lieu de rélégation à ses déportés; le gouvernement avait fait un choix assez inattendu, en jetant son dévolu sur cette triste et pauvre île Mahé, perdue au milieu de l'Océan indien.

Détail tout à fait bizarre : en 4801, .les consuls ignoraient encore que Mahé était, depuis 1794, tombée au pouvoir des Anglais. Ceux-ci, du resle, soit qu'ils ne disposassent pas, dans ces parages, de ttoupes de terre suffisantes pour laisser une garnison dans l'île, soit qu'ils eussent jugé cette mesure inutile, se contentaient de s'en servir comme lieu de ravitaillement et d'escale pour leurs navires, et laissaient en fonction l'administration française locale ; ils avaient môme consenti un arran- Sement en vertu duquel les négociants de lahé pouvaient circuler sans être inquiétés par les corsaires sur les mers avoisinantes, à la condition d'arborer sur leurs bâtiments un drapeau bleu portant ces mots en lettres blanches : Seychelles, Capitulation,

Une autre singularité à relever est celleci : les plus grandes précautions avaient été prises pour qu'on ignorât que les îles Seycfeelles étaient le but du voyage entrepris par la Flèche et la Chiffonne. Les capitaines eux-mêmes de ces deux navires ne devaient connaître leur destination qu'en ouvrant, à la hauteur du cap Finistère, les instructions qui, à ,leur départ, leur furent remises cachetées . .

La précaution de tenir caché au public l'itinéraire d'un vaisseau de guerre s'ex-t plique amplement dans les temps de

Î guerre maritime. Mais ce qui prouve que e gouvernement n'avait pas eu Tunique souci de tromper la surveillance des croisières ennemies, c'est que les .capitaines de la Flèche et de la Chiffonne reçurent pour consigne non seulerpeitf de n'ouvrir leurs instructions qu'à la hauteur du cap Finistère, mais encore de garder pour eu% le secret de leur destination vis à vis des déportés, et môme, ce qui est véritable-, ment inexplicable et qu'on se refuserait de croire si les pièces officielles n'étaient là, vis à vis des officiers de leurs bords.

Ce système fut, d'ailleurs, constamment suivi sous le consulat et l'empire ; il suffit de' jeter un coup d'œil sur la correspondance entretenue par le ministère de la marine avec les femmes et les parents des déportés, trop naturellement avides d'avoir des renseignements sur le sort des

Proscrits pour remarquer que l'autorité vite soigneusement de s'expliquer d'une façon claire sur le pays où ils sont confinés. Un exemple : Sous l'empire, en 1804, le fils du déporté Hugues D est rem, demandant le retour en France de son père, le croit « déporté aux Isles d'Afrique » alors, qu'en réalité, cet ancien représentant du peuple est relégué à Cayenne. Généralement, on se contente de faire savoir aux familles que les victimes sont ou non « existantes », le ministre ne sort de sa réserve que lorsqu'il est certain que ses correspondants sont déjà renseignés soit par des letres particulières des déportés, soit par tout autre moyen.

Cette ignorance du lieu où* on les conduisait fut, on le pense bien, une cause de vive inquiétude pour les déportés et même pour les équipages. Il paraît que lorsque les passagers s'aperçurent tjue'l on dépassait la Guyane sans les déposer à terre, cette inquiétude se changea pour plusieurs en un véritable désespoir. Us crurent qu'on avait ordre de les jeter sur quelque plage déserte.

Au moment dépasser en revue les documents relatifs à ce voyage, il nous reste upe observation à présenter : ces documents officiels ne laissent pas soupçonner que la traversée ait été signalée, pour les navires et leurs passagers, par aucun inci-

dent notable relatif aux déportés. Il convient de dire tout de suite que, d'après les notes du déporté Lefranc, mises en ordre par Pescourt, cette traversée fut un long supplice pour les détenus. Fescourt fait connaître en outre un certain nombre de particularités sur lesquelles les capitaines sont muets dans leurs rapports officiels. Notons-les brièvement :

1° Pendant les combats qtye les deux navires eurent à soutenir contre des croiseurs anglais, les déportés offrirent leurs services pour aider à soutenir l'honneur du pavillon national ; au cours de l'un de ces engagements, le général Rossignol, violant la consigne, repoussa le factionnaire chargé de le surveiller et allant au capitaine, lui dit que cette situation était intolérable, qu'on oubliait que lui ' et ses compagnons étaient Français, et qu'ils revendiquaient leur part de péril. Les commandants reconnurent la noblesse de cette conduite, mais, liés par leurs instructions, ne crurent pas avoir le droit d'accueillir les vœux des patriotes détenus.

2° A diverses reprises, les déportés tentèrent de s'évader; il y eut parmi les détenus un délateur qui apprit au capitaine de la Flèche que les matelots du bord s'étaient concertés avec les détenus pour mettre ces derniers en liberté. Grâce à cette délation, la tentative fut déjouée.

3° Pendant une relâche à Riba-Deo, le bruit courût que Bonaparte avait péri assassiné ; les déportés de la Flèche présentèrent aussitôt au capitaine une requête « pour l'empêcher de poursuivre son voyage, et dont les conclusions étaient que l'homme qui les avait condamnés à l'exil n'existant plus, ils devaient être mis sur le champ en liberté. » Le capitaine Bonamy ayant passé outre, les déportés s'adressèrent, ajoute Fescourt, aux autorités de Riba-Deo, sans être d'ailleurs plus heureux.

Il ne nous reste plus maintenant qu'à présenter quelques-uns des documents que nous ont fournis les archives du ministère de la marine sur la traversée des deux navires ; voici d'abord un court extrait dos instructions envoyées au préfet maritime du port d'embarquement :

Quant aux dispositions qu'exige la

surveillance des prisonniers Je vais vous faire connaître les intentions du gouvernement à cet égard, afin que vous les transmettiez aux capitaines.

Je vous ai déjà marqué qu'il y aura à bord une double garnison: elle sera commandée par un. officier d'artillerie, qui sera spécialement chargé de la police des prisonniers. Les soldats embarqués en supplément n'auront d'autres fonctions que la garde de ces individus.

Le gouvernement ne veut pas qu'on sache qu*l est le lieu où ils seront transférés, vous voudrez bien, en conséquence, faire délivrer

aux capitaines l'hydrographie française, le Neptune de Deprès, et les cartes particulières que vous pourriez avoir au bureau maior de la Guyane, de la côte d'Afrique, de Madagascar, etc.

Voici le règlement à suivre à bord des vaisseaux pour les déportés :

11 sera établi' à tribord de l'entrepont un poste destiné à loger tous les déportés.

Ils auront chacun leur hamac et leur couverture.

Il y aura uniformité tant dans leur logement que dans leur nourriture.

Il y aura une marmitte particulière pour tous les déportés qui sera placée à côté de celle de l'équipage.

Ils seront divisés car plat de sept et ils recevront la même ration que celle de l'équipage pendant tout le temps de la traversée, ils ne pourront manger qu à leur gamelle, ils prendront leurs repas sous le gaillard et dans la batterie.

L'officier de santé en chef les visitera régulièrement tous les jours, afin de leur porter les secours nécessaires dans le commencement de leur maladie.

L'officier de santé en chef tiendra un journal et rendra compte de leurs maladies. Il sera embarqué de l'oseille confite , choucroute , pommes de terre , vinaigre , moutarde en

Quantité suffisante pour leur être distribués ans leur repas.

Il sera embarqué de l'eau le plus qu'il sera possible, et elle sera réglée dès le commencement de la campagne.

Ils seront tenus de faire branle-bas, et tour poste sera nettoyé tous les jours.

Ceux ,qui seiont malades entreront au poste des malades.

Les instructions que les capitaines ne devaient ouvrir en mer qu'à la hauteur du cap Finistère, s'expliquent d'abord sur la route à suivre par les navires, puis continuent en ces termes :

Lorsque 1 e capitaine sera arrivé à ride de M ahé, il se rendra auprès de l'officier commandant... H s'occupera sur le champ de débarquer les individus prisonniers à son bord, et il les mettra à la disposition du commandant, en ayant soin àe constater par un procès-verbal en bonne forme le débarquement et la remise des prisonniers. Si le commandant lui demande de mettre à terre une partie des horrfmes de la garnison, il déférera à cette réquisition...

Le capitaine aura soin, dans le cours de sa traversée, d'éviter toute * voile aperçue, il ne s'occupera, qûé de faire la route la plus irompte è( d'échapper à la vigilance do rennemi. Il 'ne fera aucune relâche, à moins de nécessité absolue et à la charge d'en justifier.

Il ne communiquera les présentes instructions ni aux prisonniers, ni môme aux officiers du bâtiment.

Paris, le 21 nivôse an IX.

La Flèche prit la mer dans les derniers jo urs de pluviôse an IX. Elle avait embarqué

à son bord, à Saint-Nazaire, trente-huit des

firoscrits venus de Nantes par eau. Voici enrs noms : Bormans, Bouin, Boni face, Chrétien, Ghateauneuf père et flls, Cardinaux^ Cheval, Delabarre, Bon, Flamant, les deux frères Gosset, Jolv , Lesueur, Lacombe, Marconnet, Millieres, Marlet, Maignant, Métivier» Niquille, Pepin-Desgrouhette , Prévost, Quinon , Serpolet, Vauversin , Gaspard Gilles , Lagéraldy , Ifoneuse, Trehant, DuÇour, Delrue, Jaiabert, les deux frères tinage, Massard et Marain.

Huit jours après son départ, le capitaine de ce navire, Eustache Bonamy, écrivait au ministre de la marine :

4 ventôse an IX. — J'ai le déplaisir de vous annoncer que des événements dont je vais avoir l'honneur de vous rendre compte, m'ont forcé de relâcher & Riva de Celh, province des Asturies, en Espagne.

Le 2? de pluviôse, j'appareillai de la rade de Minden à 2 heures et demie de lèpres-midi, avec une bris» de l'Bit à UEst-est qui me faisait faire i lieue 3[4 par heure, et le temps très* couvert, circonstance heureuse pour ma sortie.

Le capitaine ajoute que tout à coup des calmes retardèrent sa marche, puis que sa route fut coupée par deux navires. Il prit la chasse en jetant à la mer. pour aller plus vite, des barriques, des bouches à feu, etc. Enfin, ayant perdis son m|t 4e misaine, i\

gagna le port de Riva de Cella, pour rem-.

{dacer son mât. Le passage suivant de sa ettro est le seul qui soit relatif aux dé* portés :

. . . Mes instructions ne portant point d'interdire aux déportés la liberté d'écrire, j'ai l'honneur de vous faire passer les lettres qu'ils adressent à différentes personnes en

Ïriace ; quant aux autres lettres, je les ai toutes ues et celles qui ne traitent que d'affaires . particulières ont éternises à la poste. Jusqu'ici tous ces individus ont été tranquilles. Ils sont dans un grand dénuement d'effets de tout genre...

Je trouve dans un des dossiers du ministère de la police, une lettre (saisie sans doute par Fouché) que l'un des déportés de la Flèche (Quinon) adresse à sa femme.. Je relève dans cette lettre les détails suivants sur la première partie de la traversée et sur la situation des détenus à bord :

Riva-Cella, 4 ventôse, an 9. — Ma chère et tendre amie, je te dirai que nous sommes partis de Nantes, le 20 du mois dernier, pour nous rendre & Paimbœuf, d'où nous sommes sortis pour aller à Minden, sur la corvette la Flèche, où nous nous sommes embarqués le 27. Le 28, il nous est venu cinq batimens contre nous, il n'y a eu qu'un corsaire anglais qui noué a approché, mais grâce à l'intelligence et à la bravoure de notre brave capitaine et de l'équipage, il a été canoné d'une bonne

manière; le combat a commencé à 9 heures et a fini vers les 4 heures, et il a été forcé de

Srenire. la fuite. Le lendemain, la mer a été es plus orageuses , puisqu'elle a cassé un mat et nous a détourné, Ton a été forcé de se retrancher dans l'endroit ou no&s sommes pour faire faire les réparations au bâtiment, et nous ne savons quand nous en sortirons ; si tu m'as écrit jusqu'au 20 à Nantes, je n'ai point reçu de lettres, ainsi qu'aucun de mes camarades. Toutes nos lettres on resté à Nantes, sans pouvoir nous, les faire passer. Nous avons été tous malades et vomy par l'effet de la mer, et en partie nous le sommes tous encore, n'étant pas habitué à ce nouveau climat. Il part demain une pétition en notre nom à tous, adressée au premier consul, tendante à notre justification, et la demande de notre rappel. Nous attendons avec sécurité l'issue de notre demande. Nous espérons qu'elle nous sera favorable, en ce que le gouvernement ouvrira sans doute les yeux sur le sort de malheureuses victimes écrasés par le crime. Nous ignorons jusqu'à ce jour où le sort de notre destinée nous conduira.

La relâche à Riva de GeJla, qui avait duré trente-sept jours, ne devait pas être la dernière. A peine le capitaine Bonamy avait-il remis à. la voile qu'une nouvelle avarie survenue au bâtiment le forçait à gagner le port de Riba-Deo pour réparer le navire; il y eut là un nouveau retard de vingt-sept jours.

De Riba-Deo le capitaine Bonamy eut dû gagner directement les SeycheUes, mais

il craignit de ne point trouver dans cet archipel le moyen de se ravitailler en vivres pour le retour. Il fit donc route pour Bourbon, où il arriva sans autre incident. La plupart des prisonniers étaient alors atteints du scorbut et le capitaine Bonamy demauçU l'autorisation de les débarquer pendanjt quelques jours pour les faire soigner. Les autorités de File s'y opposèrent formçlleoient. Il dut se contenter de faire descendre à terre ,lest offlciers 4e son équipage tous atteints td'ui^e maladie épidémique que le capitaine signale dans un de ses rapports au ministre. Les autorités de la colonie, très antirépublicaines, ne virent dans la démarche de M. Bonamy relativement aux déportés scorbutiques, qu'un motif dé le : sottpçollner, dô partagfer les

Erincipes politiques de'sesf prisonniers, èur hostilité s'accriit lorsque Ip comtoandant de la Flechç, exlcipant de ses instructions qui lui enjoignaient de tenir sa .destination secrète, refusa de leur! communiquer le paquet - de dépêches qu'il n'était autorisé à leur faif$ tenir qu'fc , sbn retour des Seychelles.

4pr&$ quatre jours passés en' rade de Saint-Denis, la Flèche reprit, la»' mer et se dirigea vers les lies Seychelles, où elle arriva, serrée de près par le navire anglais Victor, avec lequel elle eut un premier engagement avant d'entrer dans la rade de Mabé. Cette fois encore, M. Bonamy crut

devoir refuser l'aide offert par les déportés.

A Mahé, le capitaine de la Flèche eut tout juste le temps de débarquer les proscrits, de 8'embosser, et de recevoir une nouvelle attaque du Victor. Après un combat glorieux pour les armes françaises, malgré son résultat, là Flèche, atteinte de boulets au-dessous de sa flottaison, sombra sans avoir amené . son pavillon. M. Bonamy avait incendié le bâtiment avant de le quitter. L'équipage atait eu le temps de agner la terre sous le feu de l'ennemi .

ci se passait le 18 fructidor, au matin.

Tous les déportés, dit Fescourt, t'étaient réunis sur le bord de la mer ; le canot de M. Bonamy ajant échoué, ^ cause des bas fonds, à une certaine distance de là côte,, ils se mirent dans l'eau cour aller chercher cet officier et, malgré lui, ils le prirent dans leurs brefs et le portèrent comme en triomphe jusque sur le rivage. Les môme» hommes dont il avait eti tant à se plaindre dans le court de ta navigation, M témoignèrent toutes let démpnstrat» tions possibles d'intér^ Témoiiis de laconr, duite honorable que" venait de tenir ce capitaine, ils crurent qu'ils ne po avaient lui adresser trop d'éloges, pjur le consoler de la perte de son bâtiment. .

En débarquant à Mahé, lès déportés de la Flèche eurent l'étonnement de retrouver surle rivage ceux de leurs compagnons d'infortune qui avaient été embarqués sur

la Chiffonne. Cette frégate, bien qu'ayant pris la mer beaucoup plus tard que la Flèche, était arrivée la première aux Seychelles, parce qu'elle n'avait pas eu à subir les longues relâches auxquelles M. Bonamy avait dû se résoudre.

Voici lés noms des 32 proscrits amenés par la Chiffonne : Barbier, Brabant, Chevalier, Corchant, Dusoussy, Dupont, Frénière, Gerbeaùx, Guilhémat, Jacquot-Dé- Villeneuve, Lefranc, Lefèvre, Laporte, Moreau, Pradel, Paris, Pachon, Richardet, Saulnois, Soulier, Taillefer, Yaneck, Vacray, Vitra, Saint-Amand, Georget, Derville, Fouryon, Tirot, Thirion, Rossignol et Richon.

Au reste, laissons la parole au citoyen Ghiieysse, capitaine de la Chiffonne, qui s'exprime ainsi qu'il suit dans son rapport au ministre de la marine :

Le 23 germinal, je partis de la rivière de Nantes...

' Deux mois de retard que j'éprouvais dans la rivière de Nantes, retenu par les vents, avait beaucoup contrarié mon départ. Aussi l'administration de ce port le pressait-elle, et j'en «entais la nécessité. Le coup de vent qui eut lieu le 22 germinal favorisa mes intentions; il avait éloigné l'ennemi qui me bloquait; il était trop avantageux de ne pas laisser échapper une si belle occasion.

Malgré que la violence du vent nous empochât de lever nos ancres, il fut jugé convenable de les sacrifier avec les câbles à la certi*

tude de tromper sa vigilance. Je laissai 41 hommes de l'équipage à terre; l'agent comptable et un of Scier étaient du nonibre... Ils y étaient pour affaire de service. . . Il se trouva 269 hommes et 32 passagers détenus. . .

... Les détenus furent conduits à bord huit jours avant mon départ ; ils étaient généralement dans le plus grand besoin de bardes et autres objets nécessaires pour entreprendre la mer, et ce n'était plus le moment de s'en procurer; la majeure partie d'eux était sans moyens. Dans le courant de la traversée, je fis distribuer quelques hardes à ceux qui en avaient le plus besoin.

Us furent logés dans l'entrepont, en arrière du grand mât, dans des cabanes qui avaient été disposées pour les recevoir, avec un matelas et une couverture que l'administration leuf fournit. Bien ne fut ménagé pour leur fournir dans ce logement le plus dair possible. Les parfums furent employés tous les Jours pour le renouveller. Ils furent nourris comme l'équipage, et ceux dont l'âge et les infirmités avaient besoin de quelques douceurs particulières, leurs étaient accordées {sic) sur la demande qu'en faisait l'officier de santé en chef. Ou moment que nous fumes sous voiles, ils eurent la liberté de monter sur le pont, et, pendant toute la traversée, ils jouirent de cet avantage* Enfin, on eut pour eux tous les égards qu^m peut raisonnablement accorder dans la position où. ils se trouvaient, leur conduite à bord a répondu à la police que j'avais établie ; je n'ai pas eu occasion, pendant 99 jours qu'us y ont resté, d'en réprimer aucun.

Le capitaine raconte ensuite qu'il a pris

la BeUone, un des plus riches Vaisseaux du Bengale :

Le 22 messidor nous* mouillâmes sur la rade de l'île Mahé, la principale des Séchelles, ayant 89 jpurs de traversée* Par la recuise que je fis trois jours après des 32 détenus au citoyen Quinssy, commandant militaire, le principal but de notre mission se trouvait atteint.

Notre arrivée dans cette colonie naissante occasionna beaucoup de rumeurs parmi les habitans ; * les nouveaux colons que je leur portais, les inquiétèrent beaucoup. Ils voulaient les reléguer sur quelque île déserte, plusieurs autres projets Turent proposés- par un parti. Je les gardai trois jours en rade avaut de pouvoir les débarquer; quelques jours après, quelques habitants en prirent chez eux. Tous cependant appréhendaient comme un grand malheur la rupture d'une capitulation faite avec les Anglais eu 1794. . .

Les Séchelles fournissent très abondamment du poisson, de la tortue et la récolte des vivres du pays ni manque jamais, elle est très abondante. Si d'un côté, l'intention du gouvernement a été remplie en envoyant les individus condamnés à la déportation dans un pays sain où ils puissent facilement se procurer de quoi subsister, d'un autre côté, il doit être instruit de la possibilité qu'ils ont de s'évader par les divers bâtiments qui y abordent, et qu'ils peuvent enlever. Heureux, si la tran-

Siillitô ue la colonie n'est pas inquiétée par s 68 (i) que j'y ai laissé. . .

(i) 69 et non 68, en comptant les déportés

Le capitaine Guieysse termine son rapport en annonçant qu'au moment où, en rade deMahé, il procédait à diverses réparations nécessitées par l'état de son bâtiment, un navire, anglais, la Sybille, s'est présenté. « Là Chiffonne est faible d'échantillon. » Elle a succombé après un sanglant combat. La frégate française s'était échouée, mais l'ennemi est parvenu à la relever et la Chiffonne a été prise. L'équipage a été fait prisonnier.

Dans un rapport plus sommaire adressé au ministre, le 10 brumaire an X, le capitaine Guieysse annonçait simplement qu'il avait été pris en arrivant à Mahé. En marge de la lettre, on trouve cette note do la main du ministre, M. Decrès :

1 est fâcheux qu'il soit resté si longtemps dans Mahé.

G. Jurien fera mettre un avis dans le Journal de Paris sur le lieu qu'occupent les déportés. Il me le présentera. (14 ventôse.)

La perte de la Flèche et de la Chiffonne fut en .outre annoncée au ministre de la marine par les administrateurs de l'île de France dans les termes suivants :

Port JV. 0. Isle de France, 3 brumaire, etc. —

de la Flèche. Le chiffre réel devrait être 70, mais l'un des déportés (Delrue) était mort pendant la traversée.

Les inquiétudes que nous vous avons téraoi-

Sné dans notre dewère dépêche sur le sort e la Chiffonne n'étaient malheureusement que. trop fondées ; car nous venons d'apprendre par un parlementaire de Mahé, Tune ces isles Seychelles, qu'elle y avait été prise par la frégate anglaise la Sybille, expédiée de Bombav.

La Chiffonne a mouillé à Mahé le 23 messidor et a cru devoir y rester pour s'y réparer, ayant été instruite qu'il y avait une croisière sur nos côtes. C'est le 2 fructidor, au bout de quarantq jours, et au moment où elle allait recevoir à son bord les mâtures dont elle avait besoin, qu'elle a été attaquée et prise parla%6ttt$.

Le 16 fructidor derpîer, la corvette la Flèche, chassée par le yictor, corvette eonemie avec laquelle elle avait eu déjà un engagement (Tune heure et dont elle avait réussi à> se débarrasser, a donné dans la rade de Mahé. Elle yà été attaquée lé lendemain matin par le Victor et, apaès deux heures de combat, elle a coulé ayant reçu plusieurs boulets à sa fiataison.

Les déportés de ces deux baiimens avaient été mis a terre. Dans la position où nous nous trouvons, avec dés 'magasins dépourvus de tout, il nous sera difficile de faire passer à la colonie de Mahé les secours qui lui seront nécessaires, puisque nous avons même de la peine à nous procurer les objets de subsistance indispensables aux. salariés d'ici. . . — Les ad* mioistrateurs généraux : jmug&llon, chàn-

(Archives de la marine.)

Le fâcheux état de la frégate, qui, en forçant le capitaine Guieysse à prolonger son séjour àMahé, l'avait amené à la dure extrémité d'accepter contre un navire anglais d'une force supérieure un combat inégal, n'avait pas empêché ce marin de faire très bravement son devoir. Aussi fut-il l'objet, tout comme le commandant de la Flèche, des plus flatteuses attentions dé là part des infortunés déportés.

En résumé, la déportation d'une soixantaine de Français innocents du crime dont on les avait accusés, coûtait à la nation deux navires de guerre et un équipage de braves marins. (Je dis un équipage, car celui de la Mèche ayant vu sombrer son navire sans amener le .pavillon, ne fui point fait prisonnier de guerre.)

Dans cette catastrophe la responsabilité du gouvernement consulaire est grande.

Bonaparte, en exigeant l'exécution immédiate de sa fantaisie persécutrice, savait mieux que personne ce qu'il risquait, lui qui, le 19 nivôse an IX, recommpndait à Decrès d'embarquer promptement les proscrits « sur une goêletle, un brick... » et qui ajoutait « par ce moyen on n'aura

{>as besoin de compromettre une frégate ». Correspondance de Napoléon I*r.)

Or, on Compromît une frégate et un brick. On les perdit. On lança ces navires dans une aventure que l'on savait dangereuse, et pour un intérêt hors de propor-

tion avec les risques copras; et dans quelles conditions fit-on partir ces bâtiments? Le ministre avait écrit à l'amiral Martin, préfet maritime de Rochefort :

« Formez l'équipage die 150 hommes pou* une frégate de 12 et de 200 hommes pour une de 18. Double? la gami^pn.»,. Et l'amiral, on s'en souvient, avait répondu ; « Un équipage ainsi, composé exr posera nécessairement une frégate k être enlevée surtout avec... des soldats dont la presque totalité n'a pas été à la mer. »

Pourtant on s'était obstiné à mettre sur les navires cette double garnison jugée dangereuse et encombrante, et à affaiblir la partie utile de l'équipage, c'est-à-dire l'élément marin. Le ministre, sans tenir compté des observations de l'amiral Martin, a*ait dit encore (v. supra) : « La frégate prendra des canons de gaillard dans sa calU, et ne les montera qu'après son arrivée au lieu de sa destination, et l'oi* pourra faire de même pour un ou deux canons de chaque côté de sa batterie. Par ce moyen ellq n'aurç pas la même quantité de munitions à embarquer. Il conviendra auspi de borner les équipages des deux bâtiments au, plus strict nécessaire, c'est-à-dire à t$0 homme? pour la frégate et un nombre proportionnel

Eour le brick ». Il disait encore : « je sais ien que le brick ne pourrait pas prendre cinq mois de vivres, s'il conservait sa bat-

tèrie, vous iie lui donnerez, en conséquence, que six à hait canons de 6, et placer (stc)' le Teste dans sa calle. » Enconlbremeht des navires par la double garnison de soldats de terre, affaiblissement des navires par la réduction au strict nécessaire des équipages marins, par la suppression d'un certain nombre de canons, par celle d*une certaine quantité de munitions, puis perte des navires. Le lecteur jugera.

ARRIVÉE BBS piïPORTÉS AUX ILES SEYCHEL- . LES. — HOSTILITÉ DES HABITANTS.

« Amis, ne vous allarmez point, nous reverrons encore le sol de la patrie, le monstre qui nous a fait jeter sur cette terre ne peut çïvoir qu'une fin violenté. Nouveau Néron* i) achèvera sa carrière plus tôt que vous fié l'imaginez, la France ne restera pas longtemps sous le joug de son oppresseur. Il périra, et la nouvelle de sa mort sera celle de nôtre délivrance. »

Tel fut le discours que le général Rossignol adressa & ses compagnons, en abordant la terre d'èfcil. Il était loin de prévoir sa mort prochaine, et les terribles circons-

tances an milieu desquelles elle allait survenir.

Ce qui Va suivre montre bien dans quel désarroi la prolongation de la guerre européenhe avait jeté à cette époque certaines de nos possessions d'outremer. Les croisières anglaises faisaient une telle rafle des correspondances, que les gouverneurs des colonies étaient obligés d'adresser, pour plus de sûreté, leurs courriers en triple, quadruple et quintuple expédition. Sans relations suivies avec la métropole, vivant comme elles pouvaient de leur vie propre, les colûoies avaient pris peu à peu l'habitude d'en prendre à leur aise avec les ordres et les instructions que le gouvernement central leur faisait de loin en loin parvenir.

Particulièrement pour ce qui concerne l'île -de France et celles des lies voisines qui subissaient son influence, on a le droit d'affirmer aue ces colonies vécurent, pendant toute la période de la guerre maritime, en état d'insurrection à peu près ouverte contre la métropole. L'Ile de France alla jusqu'à expulser par la force les gouverneurs que lui envoyait la France, lorsque ces fonctionnaires émettaient la prétention d'appliquer certaines lois, dont il avait été décidé qu'il ne serait tenu aucun compte dans ces parages. »

Aux Seychelles, l'ordre qui arriva de TÇcevoip et cTentretenfr lçs déportés

français, fut de cepx que l'on n'eut point à cette époque l'envie d'exécuter. L'île. Mahé ne voulait point accueillir les proscrits et le fit bien voir, en cherchant tous les moyens possibles de s'en débarrasser.

Faisons connaître immédiatement la raison de cette antipathie violente, invincible, des colons des Beycfcelles et de l'île de France pour les déportés, cette raison nous donnera la clef des événements qui vont suivre, événements qui sans cela seraient inexplicables.

Aux Seychelles aussi bien qu'à 111e 4e France, le décret de la Convention nationale prononçant l'abolition de l'esclavage était resté lettre morte. Les déportations de colons par les autorités de Me de France, déportation qui, pendant toute la période courant de 1794 h 1800,, se. succèdent périodiquement, les expulsions de fonctionnaires qui se produisent fréquemment, tout cela a pour unique cause les tentatives faites par ces colons ou ces fonc- . tionnaires pour obtenir l'application du décret de libération des noirs» Lors de l'arrivée des proscrits de nivôse, tous notés psur avoir été. les défenseurs ardents des principes révolutionnaires, il n'y eut qu'un ,cri à l'île de France et aux îles Seychelles : — Ces hommes vont faire connaître aux esclaves le décret de la Convention, ils vont soulever les noirs ! — Les nombreuses

pièces qui vont suivre nous montrent les colons obsédés par cette préoccupation : empocher les noirs de communiquer avec les déportés. De ta les curieux et cruels incidents qu'il nous faudra noter p\us loin.

La lettre du ministre de la marine, que les capitaines de la Flèche et de la Chiffonne Rêvaient, en débarquant les déportés, remettre au commandant militaire de l'Ile Mahé, notifiait d'abord à cet agent le sénatus-consulte du 14 nivôse, puis s'exprimait ainsi :

. . . Ces individus (les déportés) doivent être transportés dans llsle dont le commandement vous est confié. A leur arrivée, vous ferez les dispositions nécessaires pour les recevoir. Vous1 leur procurerez les moyens de pourvoir à leur subsistance par le travail, en leur assignant des terrains qu'ils puissent cultiver, et en leur fournissant les instruments aratoires et les objets de crémière nécessité qu'il sera en votre pouvoir de leur donner pour commencer leur établissement.

Vous les traiterez avecégard et bienveillance s'ils ne cherchent pas à troubler la tranquillité des habitants, et s'ils ne portent pas atteinte aux mœurs et aux usages, à la subordination établie dans Tlsle, et enfin s'ils respccr « tentles personnes et les propriétés. . Dans le cas contraire, vous punirez sévèrement les coupables, et pour vous mettre eu état de contenir ce surcroît de population, je vous laisse la faculté de faire débarquer des bàtimens qui vous conduiront ces individus le nombre de

soidats que votre Jugerez nécessaire', et1 j'ai prescrit aux capitaines de déférer aux réquisition* que tous fourriez leur adresser pour cet eflet

La surveillance à exercer sur eux se borne à les empêcher de (s'évader?) à aucun Pffcou de quitter Mahé sans un ordre formel. Si donc il arrivait un bâtiment dans cette isle, sous un pavillon quelconque, vous prendriez des mesures pour que les individus en surveillance ne communiquassent point avec l'équipage ni Fétat-major, et vous en préviendra Je capitaine, afin qu'il prit des dispositions en conséquence.

Si quelques colons de Mahé désiraient de quitter cette île, pour ne pas habiter avec des hommes que la mère-patrie éloigne de son sein, vous les préviendriez qu'ils peuvent s'adresser au gouverneur de l'Ile de France, h qui l'ordre est donné de les accueillir dans cette colonie.

Vous ne génères en rien l'industrie des nêuveaux habitants de Mahé, et s'ils peuvent se livrer à quelques opérations qui ajoutent k leur aisance, vous aurez soin de les aider par tous les moyens qui sont en votre pouvoir.

Au moment de leur arrivée, vous constaterez par un procès-verbal la remise qui vous n ser.i faite; et vous me rendrez compte ulérieurement, ainsi qu'au gouverneur de l'isle de France, de leur conduite, de leurs occupa- •lions, de l'accroissement de leurs familles, des succès qu'ils pourront obtenir dans leurs opérations ; en un mot, de tous les mouvements qui arriveront parmi eux. Vous exécuteras tous les ordres que te gouverneur de l'isle de France, pourra vous donner à leur égard.

Le premier consul vous ordonne expresse*

ment de n'employer contr'eux aucune mesura de rigueur ni même de sévérité qui aggraveraient inutilement le malheur de leur position ; il désire au contraire que votre humanité, votre prudence, et, s'il le faut, vos conseil*, leur assurent une existence tranquille, leur Tassent oublier leurs principes elles engagent à réparer leur conduite passée.

En donnant connaissance de ces dispositions au gouverneur et à l'ordonnateur de Die de France, je lés invite à vous procurer les secours qui vont vous devenir nécessaires, surtout en vivres ; et je ne doute pas qu'il ne s'empresse d'exécuter mes ordres à cet égard. (Archives de h marine!)

Le ministre de la marine, on l'a vu plus haut, se préoccupait de découvrir entre les colonies celle i^ui présenterait, le cas échéant, les conditions les plus favorables pour servir de lieu de rélégjation; il ne serait peut-être pas téméraire d'induire des instructions qui précèdent que Mahé est, dans l'esprit du ministre, le centre choisi pour un établissement de cette nature. La singulière préoccupation d'inviter si promptement, et avant toute plainte, les habitants à quitter le pays au cas où le voisinage des déportés les gênerait, s'expliquerait alors par le désir secret du ministre de voir les colons abandonner nie, afin de ne conserver dans ces parages que le personnel administratif et militaire destiné à la garde des exilés. Cette invitation de quitter le pays fut, au reste, con-

sidérée par les habitants comme une véritable menace d'expropriation, et contribua à exciter leurs défiances, non -seulement contre les déportés, mais aussi contre les équipages qui les amenaient, Il faut voir dans cette recommandation du ministre Tune des sources principales de l'antagonisme violent qui va se mire jour entre les colons et les proscrits.

Quant aux prescriptions tendrement humanitaires au moyen desquelles le ministre qui vient de se charger d'exécuter la plus injuste des proscriptions, se montre inopinément si affable pour les proscrits, on doit n'y attacher qu'une importance très relative. Elles font partie du vocabulaire que les gouvernements qui remplacent la loi par le bon plaisir emploient volontiers pour masquer ce que leur conduite a de sincèrement abominable. Ajoutons que je n'ai jamais trouvé dans la correspondance du premier consul, ni dans celle de l'empereur, la moindre trace de l'intention d'épargner aux proscrits « des mesures de rigueur, ni même de sévérité». Pourtant, il écrit souvent à leur sujet, principalement pour recommander qu'on les expédie promptement à leur destination ; mais il n'ajoute jamais un mot pour recommander de les bien traiter. En fait, les prescriptions du ministre, on va s'en assurer, n'eurent aucune influence heureuse sur le sort des victimes.

Le 3 vendémiaire an X (les proscrits

étaient aux Seychelles depuis quelques jours à peine), Magallon, 1 un des administrateurs généraux de 111e de France, écrivait déjà au ministre de la marine :

Isle de France, 3 vendémiaire an 10. — Le général commandant en chef à llsle de France an général Buona-Parte, l*r consul de la Hé-

Ïmblique . — ..... La corvette la Flèchey que es vents et le besoin de vivres ont forcé de relâcher à Fisle de la Réunion, où elle a déposé ses paquets, nous a appris que les déportés dont eue était chargée ainsi que ceux embarqué» sur la frégate la Chiffonne et les flûtes t Arabe et le Rhinocéros, formant un total de 132 individus étaient destinés pour les isles Seychelles (1).

Cette disposition a jette l'allarme dans les esprits, et rouvert des plaies qui commençaient à se cicatriser. Dans le rapprochement ue pareils honftnes on s'est représenté une annonce et un moyen anticipée d'exécution d'un principe auquel on voit une perte certaine attachée^). Dès lors, toutes les idées et les bons effets dune confiance déjà bien établie, dans

(1) On croyait alors, et les premiers ordres donnés indiquaient, en effet, que tous les déportés devaient être envoyés à Mahé, mais le lecteur sait qu'il n'en fut embarqué, en réalité, que soixante-dix pour les îles Seychelles.

(2) Magallon fait ici allusion au décret de libération des noirs, décret que 111e de France a refusé d'exécuter, et qui est l'objet de la continuelle préoccupation des colons.

Jes vues bienfaitrices d'un gouvernement paternel et restaurateur ont fait place à tout ce que le souvenir des exemples passés et la terreur de l'avenir ont été capables de suggérer.

. . . l'aurai aussi, général, quelque chose à vous dire sur la situation politique et territoriale des lies Sevchelles qui out été choisies pour y jeter les déportés.

J'ignore si le gouvernement est instruit que ces îles ont capitulé le 47 mai 1794, et quoi qu'à le bien prendre, elles appartiendront dans 1 état où elles sont, au premier occupant, elles n'en sont pas moins en ce moment sous la domination anglaise, de sorte que les déportés en y mettant le pied sont libres par le fait, lia peuvent se réclamer de la protection de VA.nglelerre.

Et, comme s'il craignait que Ton se méprenne sur la nature des sentiments que les déportés lui inspirent, Magallon place en marge de sa lettre cette ftote :

Un de ces misérables (déportés), nommé le prince Charles de Hesse, a dénoncé et failli faire assassiner mon p«>re.

On voit que les proscrits n'ont pas la chance de tomber entré les mains de gens disposés à les traiter amicalement.

Le 28 vendémiaire, MagaUon écrit en* core :

... Je voudrais bien pouvoir vous dissimuler que depuis les dernières dépêches que je .vous ai adressées les 3 et 20 de ce mois, et i dont

vous recevrez par cette occasion le duplicata, les esprits sont tombés dans une grande fermentation ; la certitude de l'arrivée et du voisinage de ces déportés qu'ils connaissent capables de crime, la perte des frégates et des moyens qui devaient être employés à les. surveiller, les maintenir et les sustenter, ont renouvelle des allarmes qu'on ne calme pas facilement dans un pays et dans un climat tels que ceux-ci. Je ne négligerai rien pour ramener le calme ; nous vivons sur un volcan.

Le 20 vendémiaire, an X, c'est « l'assemblée coloniale » de l'Ile de France qui entre en scène, et qui s'adresse en ces termes aux consuls de la République :

Nous savons que la frégate la Chiffonne et la corvette la Flèche ont été expédiées directement pour les lies SeycheUes, qu'elles doivent déposer à Mahé» la principale de ces lies, un grand nombre d'individus expulsés du sein de la France.

Tout ce que les atrocités révolutionnaires ont de plus horrible se trouve réuni comme dans un même foyer, où? dans un pays habité par les hommes les plus paisibles de la terre.

Les massacreurs de septembre, les conspirateurs du 3 nivôse, les bourreaux des rives de la Loire, les coupe-têtes d'Avignon, voilà les hommes que la France a vocni de son sein et que le ministre fait transporter non loin de nos lies, à côté d'une population qui s'est conservée jusqu'ici saine et intacte.

Saisis tfhorreur au récit de leurs crimes»

habitués à maudire leurs forfaits, que sentirions-nous à l'aspect de ces monstres?

Mais ils sont appuyés de la recommandation du ministre: u veut qu'on les traite arec égard? et bonté, s il faut les surveiller, ce n'est que pour empêcher qu'ils ne se livrent à des excès*

S'ils veulent prendre la place des fondateurs de la colonie française où on les transporte, et occuper leurs terrains, ceux-ci et leurs familles doivent se retirer, ils se rendront ainsi dé- Souillés à l'isie de France, malgré le danger es croisières et là, dans un pays qui n'a reçu aucuns fonds depuis la guerre pour son administration, qui n'est pas en état d'assurer le paiement de la moindre de ses dépenses, on fera des efforts pour les dédommager.

Les lies de France et de la Réunion feront en faveur de leurs malheureux frères des Seychelles de plus généreux efforts.

Elles emploiront tous les moyens pour empêcher que cette colonie intéressante par sa position, par ses habitons, par son climat, ne soit perdue à jamais pour la France; pour la préserver s'il en est tems encore, de la destruction et des calamités auxquelles elle a été abandonnée; pour assurer leur propre .conservation et interdire sur leurs côtes tout accès à la contagion.

Le mystère dont cette opération a été enveloppée à notre égard, le choix du lieu, si proche de nous, et qui n'est point ordonné dans l'arrêté des consuls ;

Ces faveurs, ces ménagements envers de tels honHnes qui, suivant l'expression d'un écrivain, étaient réclamés par tes déserts, et que l*on met en quelque sorte en possession d'une colonie déjà habitée; d'une colonie qui, sans

aucuns moyens répressifs pour sa police, ne se maintient que par la paix qui règne entre ses habitans ;

La privation, à l'avenir, d'un point de relâche commode pour notre commerce avec l'Inde et avantageux pour nos corsaires dans le cours de la guerre ;

La facilité d'introduire dans notre colonie ces principes destructeurs contre lesquels nous avons si généreusement lutté jusqu'ici, et d'y appuyer les perturbateurs qui auraient pu échapper à notre surveillance ;

Ces objets d'inquiétude ont répandu l'agita* tion dans nos campagnes.

(Archivés de la marine.)

Le 13 brumaire, la même assemblée coloniale de l'île de France dit dans une nouvelle missive :

Par un bâtiment expédié des Seychelles sous cartel, et arrivé aujourd'huy dans ce port, bous apprenons que ces isles sont menacées d'une disette très prochaine.

Cette nouvelle ajoute taux sollicitudes que nous a causé une expédition aussi désastreuse sous tous les rapports.

La lettre explique ensuite que la colonie est bien désorganisée ; heureusement que l'assemblée coloniale est là, mais le gouvernement ne lui répond jamais, l'assemblée n'est pas reconnue par lui, ce qui est fâcheux, car les « hommes mal intentionnés » profitent de cette circonstance pour

l'attaqueretla gêner dans ses efforts pour le bien, etc.

De là ces menaces, cette espèce de cri de guerre que même sans ordres et sans mission prononcent contre nous tons les scélérats qu'on veut contenir dans Tordre ou qu'on force de respecter les lois.

C'est ainsi que déjà à l'Isle Mahé, les hommes atroces qu'on y a déportés et qui y dominent jurent de mettre à exécution le décret du 16

Îtluviose (i) si les colons ne' leur livrent pas es provisions que chaque famille est obligée de réserver pour sa subsistance.

N'insistons pas sur le crime de ces « hommes atroces », crime qui consiste à réclamer l'exécution d'un décret parfaitement en vigueur, de l'un des décrets les plus justes et les plus légitimes qu'aucune législature ait jamais votés. N'insistons pas non plus sur le rôle de cette « assemblée coloniale », dont la façon de forcer « les scélérats à respecter les lois » consiste à empêcher les citoyens de réclamer l'exécution d'une loi. Contentonsnous de faire remarquer que c'est une assemblée en insurrection ouverte depuis dix ans contre la mère<-patrie qui parle ainsi.

Ce que l'assemblée coloniale n'ose pas dire encore au gouvernement, c'est la ré-

Ci) Relatif à l'affranchissement des noirs.

solution déjà prise par elle bien antérieurement à la date de la lettre qui précède, d'expulser des Seychelles les hommes que la . gouvernement vient d'y envoyer, et qu'aie accuse du crime de réclamer l'exécution de la loi qui affranchit les noirs.

Que se passait-il aux Seychelles, en réalité, pendant que cette correspondance s'échangeait?

Il est probable que dans les premiers moments, lors du débarquement des proscrits, il dut y avoir à Mahé un assez grand encombrement, et peut-être quelque difficulté de se procurer des vivres. Quéau de Quinséy, commandant militaire à Mahé, n'eut pas seulement à pourvoir à la subsistance des condamnés, mais aussi à celle *des équipages des navires qui avaient transporté ces malheureux, navires dont l'un avait été enlevé et l'autre coulé, et qui, par conséquent, avaient laissé à terre un grand nombre dô marins qu'il .fallait nourrir. Aussi Quéau de Quinssy disait-il, le 30 fructidor an IX, dans une lettre adressée à Magallon, peu de jours après lé débarquement des condamnés :

Vous devez juger, citoyen général, ma

Sosition critique dans cette colonie, et comien cette situation me nécessite de prendre des mesures forcées par les circonstances. Je me trouve environ 300 hommes à substanter, savoir : environ 150 à 160 de la Chiffonne et 68 déportés, sans compter les équipages des

navires particuliers pris. Je fais pour le mieux afin de maintenir Tordre.

11 me restera ici 80 détenus et environ 10 militaires comme garde de police. La colonie des Seychelles est épuisée et sans ressources. Comptez, mon général, sur mon courage. Je m'efforcerai de faire pour le mieux.

(Archives de la marine.)

On verra tout à l'heure que ce Quéa,u de Quinssy fut de connivence avec les autorités de l'île de France pour procéder à l'expulsion violente des prisonniers qui lui étaient confiés par le gouvernement, mais il eut l'adresse de ne point laisser deviner aux déportés les intentions qu'il nourrissait à leur égard ; aussi, les relations que nous ont laissées les . proscrits sont-elles généralement favorables à ce personnage. '

Pendant que sourdement on conspirait leur perte, le? déportés, que Ton s'était bien gardé de mettre au courant des intrigues qui de toutes parts s'ourdissaient contre leur sécurité, tâchaient de se fendre utiles au* habitants; ils partageaient les soins et les* travaux qu'exigeaient les propriétés de ceux-ci, et témoignaient simplement le désir assez naturel de retourner en France aussi promptement que possible.

Cependant, certains habitants continuèrent à intriguer auprès de l'assemblée coloniale de l'île de France. Ils se dépen-

sèrent contre les déportés en attaques acrimonieuses. Citons quelques-unes des lettres adressées à l'assemblée coloniale que nous trouvons dans les dossiers des archives dû ministère de la marine :

La citoyenne veuve S. Jorre, mère de famille de sept enfants et habitante en cette colonie depuis 1790, a l'honneur de vous représenter quil ne lui est plus possible de vivre dans une colonie où la métropole a envoyé une grande

Quantité d'hommes qu'elle a jugé incapables e vivre parmi elle.

Pauvre mère de famille, qui n'a pour toute* fortune qu'une trentaine de noirs :et cinq ter» reins d'habitation en commun pour faire vivre et subsister sa famille.

Il ne me reste donc, citoyens, qu'à employer votre secours en me favorisant mon passage et celui de mes enfants pour l'isle de France» ■ soit sur un vaisseau de la république ou en ma faisant l'avance Sur un vaisseau de commerce. C'est en attendant ce secours que vous {sic) ; que j'ai l'honneur d'être, citoyens, votre très humble servante.

Seychelles, 6 janvier 1802.

Les C. C. François et Charles Savy, frères, habitans de l'Ile Seychelles depuis 1786, tous deux époux et pères de famille.

Ont l'honneur de vous exposer que d'après les mesures que le gouvernement français a pris à l'égard de cette colonie* nous nous trouvons confondus parmi des gens que la métropole a jugés coupables. Notre cœur répugne parmi eux, et voulant inspirer à nos enfans des sentimens honnêtes, nous dési-

rons lortir d'an lieu où nous avons tout à craindre. Cette réflexion noua est d'autant plus odieuse qu'elle nous oblige d'implorer votre secours ; notre fortune consiste à environ 70 noirs que nous possédons en commun; ces moyens suffiraient a faire subsister nos familles si nous étions dans un lieu où nous pourrions travailler en paix, nous offrons de réunir aux domaines 4 terrains d'habitation, en remplaçant («te) de la quantité que vous jugerez convenable à liste de France suffisante (st'c) pour occuper nos noirs, et sH se présente une occasion de pouvoir nous faciliter notre passage sur quelque vaisseau de la République ou nous en faire les avances sur un vaisseau particulier, nos vœux seraient rem-

Îriis et nous bénirons ainsi que nos enfans à amais votre nom. C'est les sentimens de ceux qui ont l'honneur d'être, avec votre respect, citoyen, votre très humble et obéissant serviteur. — François Savy. Charles Savy.— Seychelles, ce 26 septembre 1804 .

Je soussigné, habitant de Mahé, isle Séchelles, actuellement à l'isle de France, déclare qu'A mon départ de l'isle Mahé, les habitants étaient dans la plus grande inquiétude relativement à une partie des déportés de France, lesquelles annoncent une opinion destructive des colonies, publiant que le décret du 16 pluviôse an 2 sera mis k exécution, l'un d'eux ayant été déporté pour raison de ce. Ils sont les plus grands ennemis du gouvernement actuel et surtout du premier consul Isle de

France, 26 janvier 1802. (F. s.) loiseau.

Une lettre signée Langlois, en date du 15 pluviôse an X, s'exprime ainsi : «... No-

tre position est d'autant plus inquiétante que nous sommes menacés d'une disette prochaine... Plusieurs de ces déportés ont demandé passage sur les vaisseaux qui passent ici. M. de Quinssy s'y refusant, nous nous proposons de lui faire sommation de leur permettre de partir... Que deviendrons-nous si on nous attaque par où on nous menace?

Enfin une longue note signée Malavois (15 pluviôse an a), et conçue en des termes d'une rare violence, renferme certains passages qui ont du moins le mérite de noua apprendre quelque chose de précis sur la situation des déportés peu de temps après leur débarquement. Voici ces fragments :

30 à 40 de ces personnages que Ton a bien osé qualifier de victimes de la Révolution, sont dispersés chez une vingtaine d'habitants, dont plusieurs, indignement abusés, leur ont confié l'éducation de leurs enfants!... D'autre les ont sans doute reçus par d'autres voies; d'autres enfin, et c'est heureusement le petit nombre, n'ont eu rien à perdre dans cette horrible association.

20 à 30 déportés sont rassemblés à l'établissement de Seycbelles ; c'est là qu'est le repaire de ceux que les habita ns ont refusé d'accueillir chez eux; cette indication dispense d'autre détail.

La population actuelle de ces lies en blancs et nègres est avec le nombre des déportés dans la disproportion de 2 à 3,000 contre 67. La

prise d'une belle frégate, la perte d'une cor* vette, la vie d'une trentaine d'homme», les blessures d'un plus grand nombre, la capture de quatre vaisseaux du commerce n'eût pas suffi pour être le prix de la destinée des fies Séchelles où plusieurs déportés ont le projet et l'espoir de se fixer.

Une horrible bacchanale de nègres présidée par un déporté. Là, les noms de liberté, d'égalité ; là le projet d'épouvantables désordres, ce misérable et ses complices dénoncés cependant par un autre déporté. D'autres notés pour être mis en surveillance, des mesures précipitées par l'urgence, par la terreur.

Voilà ce qui a précédé immédiatement mon départ. La consternation, le désespoir des an*ciens habitants, de plusieurs pères de famille désolés de ne pouvoir fuir avec nous d'une terre qui semble vouée à la ruine dont elle est progressivement menacée depuis trop longtemps.

Tels dont les présages sous lesquels j'ai vu pour la dernière fois l'isle Séchelles.

Mais nous devons aussi donner la- parole aux déportés. Dans leur « Mémoire pour les 28 malheureux, reste de Hi citoyens français, etc. » déjà plusieurs fois cité ici, mémoire rédigé et signé par eux sur les lieux, et au moment même où venaieojt de se passer les événements qni les passionnent (Mahé, ce 24 germinal an XII) les proscrits racontent ainsi qu'il suit leur arrivée à Mahé et les premières tentatives faites par certains colons pour obtenir leur expulsion de l'archipel des Seychelles ;

Le capitaine Guiesse descendit à terre

Sour communiquer ses ordres et remettre ses épéches au commandant dès Seychelles. Le commandant Quin&sy, pour obéir au* ordres du gouvernement français, voulait faire descendre à terre ceux de nous que Ja frégate amenait, au nombre de trente-deux; mais, trouvant quelques oppositions, il convoqua l'assemblée des notâmes du pays; cette assemblée décida que nous serions reçus et le» notables s'obligèrent à nous fournir des vivres jusqu'à ce qu'il eût été pris de mesures pour assurer cet objet important. On proposa même de nous distribuer chez les habitans.

Tout allait bien Jusque-là, mais un homme nommé Malavois, ancien ingénieur des ponts et chaussées, se rendit, dès le 13, a rétablissement et reprocha aux habitans l'arrêté juste et bienfaisant qu'ils avaient pris la veille ; « Qu'avez-vous fait? leur dit-il. Vous ave^ violé votre capitulation avec les Anglais en consentant à recevoir ces gens-là, et vous vous exposez à leur juste vengeance. Vous ne voyez pas que vous ouvrez votre sçin kvos plus cruels ennemis;, que les hommes qw lé gouvernement français vous envoyé ne sont déportés qu'en apparence, et qu'ils sont chargés de l'horrible mission de soulever vop esclaves et de s'emparer de vos propriétés? »

Le commandant nous ayant fait descendre à terre, le vingt-deux messidor, ces habitans > vinrent au bord de la mer pour nous examiner : la consternation était peinte sur leurs figures. Le citoyen commandant nous fit u# discours analogue à notre position. Le capitaine de la Chiffonne, qui était présent, mi déclara devant tous les habitans que nous avions tenu sur son bord la conduite la plus

louable et qu'A en rendrait bien compte au gouvernement français.

Ce témoignage ayant raisuré Quelques habitam (les moins fortunés), ils prirent plusieurs d'entre dons cbez eux pour enseigner leurs enfants; mais les plus riches, persuadés par les mensonges de l'ingénieur, non-seulement n'en prirent aucun, mais ils refusèrent d'exécuter leur arrêté du treize, et le commandant Quinssy eut beaucoup de peine & nous procurer de quoi ne pas mourir de faim.

Le 17 fructidor suivant , la corvette la Flèche arriva, apportant 38 de nous, k cette arrivée le sieur Malavois et^ceux qu'il avait séduits jettèrent de nouveaux cris, mais ce fut inutilement. Ces malheureux qui étaient de-

Suis plus de sept mois en mer, dont plusieurs talent très malades, et qui tous ressemblaient à des squelettes, furent reçus avec bonté par le commandant, quoiqu'il rot bien embarrassé pour leur procurer des subsistances.

Le sieur Malavois avait déjà cherché à soulever lçs esprits de l'Isle de France, n y avait écrit « qu'il était obligé de fuir les Seycnelles, devenus, disait-il, une nouvelle Gomore, par l'envol que le gouvernement français venait d'y faire d'hommes abominables. »

Ce fut sur cette lettre, et quelques autres de lui, et de quelques-uns de ceux des habitans de l|ahé qu'il avait séduit et qu'il gouvernait que l'assemblée coloniale de risle de France rendit cette loi terrible, par laquelle, après avoir traîné dans la boue le gouvernement français et le ministre de la manne, elle nous mit tous hors la loi, ordonna que tous ceux de nous qui approcheraient de ses rives seraient à l'instant mis à mort, prononça la même peine contre tout capitaine de guerre

ou de commerce qui apporterait un seul de nous aux Isles de France et de la Réunion, et déclara toute communication interdite entre ces Isles et les Sevchelles tant que nous résiderions dans ces dernières.

Plusieurs bâtiments de Mahé en ayant été expédiés au commencement de vendémiaire au dix, pour porter à l'isle de France les officiers, équipages et soldats de la Chiffonne et de la Flècîie, Malavois recommanda aux capitaines de ces petits bâti mens de dire que les Seychelles couraient les plus grands dangers par notre présence. L'un de ces capitaines nommé Wolff ne rougit pas d'aller à la barre de l'assemblée coloniale exécuter et remplir la mission dont l'avait chargé Malavois et d'y dire que nous étions tous des hommes infiniment dangereux.

Ce fut sur cette nouvelle dénonciation que cette assemblée indignement trompée confirma son premier arrêté contre nous, et y ajouta la plus qu'invitation au gouverneur général de faire équipper un bâtiment de forces (sic) pour venir nous enlever des Seychelles.

Quelle conduite tenions-nous aux Seychelles pendant que la plus lâche intrigue et la plus affreuse calomnie machinait insjf notre extermination. Lei plus instruits d'entre nous étaient successivement entrés chez ceux des habitons qui ne partageaient point les fureurs de Malavois, et les craintes puériles de ces affidés ; et pleins de reconnaissances pour leurs autres (sic) bienfaisants, ces infortunés leur, rendaient tous les services qui étaient en leur pouvoir, et se livraient avec zèle à l'instruction de leurs enfants. Ils gagnaient chaque jour l'estime et l'amitié de ceux qui leur avaient offert un asile; ceux de nous qui

étaient restés à rétablissement où ils manquaient de tous les objets de première nécessité, n'y menaient pas moins la conduite la plus paisible et la plus pure. Le sieur Maiavois, voyant qu'il j avait parmi nous des hommes de peine peu instruits, imagina de perdre le commandant par eux, pour les perdre ensuite eux-mêmes ; il les fit rechercher perfidement par quelques-uns de ses affidés ; on parut les plaindre, compatir à leur peine : «Vous êtes bien malheureux, leur disait-on ; mais c'est la faute de .ce misérable commandant; il ne vous a reçu quî pour faire sa cour au gouvernement français, en vous faisant périr de misère; il reçoit par jour six francs pour chacun de vous, et il ne dépense pas deux sols pour votre nourriture; exigez qu'il vous donne du pain, du vinf de la viande de boucherie (rien de tout cela n'existait dans la colonie), ei s'il vous refuse, exterminez-le » On joignit la boisson à ces perfides insinuations, mais ce fut en vain* Tout se borna à faire dire quelques mots durs au commandant par ces nommes rustiques, lorsqu'on les avait yvrés d'ara ck, mais ces hommes vraiment probes ne voulurent jamais* lui faire le moindre mal, et lorsqu'ils étaient dans leur état naturel, ils le priaient de leur pardonner les mots impropres qu'ils lui avaient dit dans livrasse, et lui juraient de le respecter, de lui obéir, et môme de le défendre.

Les capitaines anglais Àdams, commandant la SibWe, qui prit la Chi forme, Colliers, commandant du Victor qui coula la Flèche , Alexander, commandant le Brave, nous virent à Mahé; ils parurent s'intéresser à nous, déplorer notre sort : ils offrirent à plusieurs de les emmener dans l'Inde ? mais nous leur répondîmes tous : — Soumis aux ordres <Je

notre gouvernement, nous resterions dans l'endroit ou il nous avait placés, tel mal que nous y fussions. Ils nous offrirent des secours pécumers, nous les refusâmes tous ; les plus misérables d'entre nous eussent rougi d'accepter le plus léger bienfait des ennemis de notre patrie.

Tout était calme et tranquille. Nul de nous n'approchait des habitations de ceux qui ne nous appelaient cas chez eux. Nul habitant ne pouvait se plaindre qu'il lui eut manqué un fœtus (sic), mais un événement bien simple et bien naturel en lui-même causa la plus grande joie au féroce Mais vois et à ses dupes.

Un de nos compagnons d'infortune, le citoyen Magnan, s'étant trouvé un dimanche sur l'habitation d'une négresse libre nommée Vola Maelfa, où. il était allé voir un autre camarade, le citoyen Laurent d'Erville, ancien, capitaine de caValerie, qui y était logé, il vit danser les noirs de cette propriétaire, et, comme il était très facétieux de son naturel, à son retour à l'établissement, Magnan contre* fit si grotesquement les figures et les pas de la danse nègre, qu'il fit naître, dans le cœur de ceux qui n'avaient jamais habité les colonies, ne la connaissait pas, le désir de voir cette danse bizarre. De ce nombre était un pommé Serpolet, qui n'avait que peu d'usage du mon<je, encore moins celui des colonies; dans l'intention d'aller voir danser les noirs, cet homme se mit en route, le dimanche suivant, pour se rendre chez Vola Maelfa.

En son chemin, et ne connaissant pas la route de l'habitation, il la demanda à un noir qu'il rencontra et qui appartenait au citoyen Leguidec, de Bourb in. us noir lui répondit que s'il voulait l'accompagner il le conduirait

droit chez Vola Maelfa, parce qu'il allait à'un bal mie ses noirs donnaient ce jour-là. Serpolet, flatté de cette rencontre, accompagna ce noir qu'il présenta à ses camarades dès qu'ils furent arrivés. Les noirs se trouvant honorés d'avoir un blanc au milieu d'eux, lui offrirent sa part de leurs rafraîchisse mens. Serpolet accepta faute de connaître l'usage des colonies, et il prit part au galat. S'en étant vanté à son retour, nous le réprimandâmes fortement.

Cette affaire paraissait entièrement éteinte, mais Malavois résolut de la faire tourner au profit de sa malignité; il fit répandre que la visite de Serpolet aux noirs de Vola Moelfa était un commencement d'exécution « du grand complot de soulever les noirs ». Qu'il y avait à ce bal des députés de toutes lès habitations, qu'on y avait projette de profiter du jour de Van, alors prochain, et de la liberté qu'avaient les noirs de vaguer ce jour-là, pour égorger les blancs et se rendre maîtres de l'isle, et que les déportés français étaient à la tête de ce complot, puisque l'un d'eux, Serpolet, avait assiste à ce bal. Allarmés de ces bruits, les habitons s'assemblèrent, demandèrent que Serpolet fut mis en prison et que dix d'entre nous fussent convoqués pour

Îrononcer sur la peine qu'il méritait. Certes» a peine de la prison était plus que suffisante pour le punir d'une simple incartade qui n'avait eu aucun but, n'y produit aucun danger. Cependant nous fûmes convoqués quelques jours après avec les habitants, par l'organe du commandant. Le résultat de cette séance fat que Serpolet devait être mis en prison, le temps que le citoyen Quinssy jugerait convenable, pour le punir de cette incartade invo-

lontaire, mais oui n'en était pas moins une faute que la politique devait reprendre.

Nous nous séparâmes ensuite, bien convaincus que les nabitans devaient être satisfaits. Mais nous fûmes étrangement surpris, lorsque, quelques jours après, les habitons nous firent appeler par M. Quinssy et nous proposèrent de signer le procès-verbal auquel nous n'avions pris aucune çart, qui portait en substance que Serpolet serait déporté sur llsle aux frégates, isle déserte et sans culture. Les habitans ajoutèrent à leur délibération de faire partager le sort de Serpolet au noir du citoyen Leguidec, qui avait conduit ce blanc chez Vola-Maelfa, à deux dçs noirs charpentiers de cette femme, qui avaient donné le bal, à un nommé Fernando, noir du commandant, qui y avait dansé.

Le bâtiment d'uu citoyen Hadoul étant sur le point de partir pour l'Ile de France , on le chargea de transporter à Tlsle aux frégates Serpolet et les noirs proscrits. Dans cette petite traversée, messieurs Odouil-et Lacour s arrogèrent de faire subir des interrogatoires aux cinq transportés et par menaces et par promesses ou autrement, ils leur firent dire tout ce qu'ils voulurent et en dressèrent un prétendu procès verbal, qu'ils se gardèrent bien de communiquer à personne à Mahé, mais qu'ils eurent soin de porter peu de jours après à l'Isle de France.

A leur arrivée, ils crièrent tous de concert « qu'il n'était plus possible de vivre aux Seychelles depuis que nous y étions ; que nous soulevions les noirs contre leurs maîtres ; que nous insultions et outragions les femmes, et menacions les hommes ; que nous nous étions rendus maîtres des armes de la Flèche (qui

avaient été coulés) et de la Oh&foim (qui avait été prise) et que nous parcourions et dévastions les habitations. »

L'assemblée témoigna la plus profonde indignation contre nous, et enjoignit au gouverneur général d'exécuter ses précédents arrêtés, en nous faisant enlever de Mahé, et en nous envoyant jeter sur l'Isle infecte d'Anjouan.

Pendant que tout ceci se tramait à 111e de France, ceux des habit ans des Seychelles qui étaient dans le secret et l'intrigue du sieur Bfalavois, tendaient à nos compagnons d'infortune un piège d'autant plus adroit qu'il avait le dehors trompeur d'un acte de bienfaisance de leur part

« Vous êtes bien malheureux ici, leur dirent-ils, et nous ne pouvons soulager votre misère, parce que ce pays n'offrent point de ressources ; d'un autre coté, nous ne pouvons vous voir de bon œil, parce quç votre i$si* dence inquiète les isles de France et de la Réunion ; qu'elles ont interrompu toutes communications avec nous tant que vous resterez s aux Seychelles ; d'aillleurs, on peut venir vous enlever au premier instant! Si vous nous en croyez, vous achèterez un navire pour vous reconduire en Europe* Si vous n'avez, pas les fonds nécessaires, nous vous les avancerons sur le cautionnement de ceux d'entre vous qui ont de la fortune en France (1).»

Ceux qui faisaient cet illusoire proposition exigèrent que les mis en surveillance nommassent des commissaires pour se concerter avec eux sur les moyens d'exécution. Parmi les

(1) Le récit de Fescourt fait également connaître cette particularité.

commissaires qui furent nommés se trouvait le général Rossignol : il vivait retiré à Praslin, sur l'habitation du citoyen Sausse et venait très rarement à Mahé : on lui écrivit d'y venir pour accélérer l'exécution du projet. Rossignol crut devoir se rendre à Mahé, et ces mômes babitans lui en ont fait un crime.

L'agent municipal Mondon convoqua une assemblée générale des babitans à rétablissement, pour aviser aux moyens de bous faire sortir ae l'archipel. Après diverses propositions, l'assemblée arrêta que les habitans accepteraient, sous le nom du citoyen Yannek; l'un de nous, un navire que le citoyen Planot rachevait de construire, et le payerait six mille piastres; que nous en fournirions mille comptant et que les habitans fourniraient le surplus, à titre d'avance ; que le citoyen Vanneck souscrirait une lettre de change de lavaleurde ce qu'il en coûterait aux habitans; que le citoyen Emmanuel Gonnau laisserait son habitation et ses noirs en otage, et partirait avec nous en Europe, à l'effet d'y toucher le montant de la lettre de change et de ramener le* navire, qui serait la récompense de ses peines.

L'agent municipal convoqua une seconde assemblée pour aviser aux moyens de. subvenir aux dépenses de l'armement et du départ du navire achepté de Planot. On y arrêta d'établir sur tous les habitans une taxe de trois piastres par tête de noir, laquelle devait être payée avant le vingt mars suivant, ce bâtiment devant, disait-on, partir dans les premiers jours d'avril. On invita, on somma le commandant d'assister à cette assemblée, et de donner les commissions et permis nécessaires, mais il refusa l'un et l'autre. Alors le capi-

taine Sausse prit l'engagement de conduire le bâtiment jusqu'à Mozambic seulement, où on pourrait, dit-il, le faire naturaliser Portugais et trouver un capitaine qui se chargerait de le conduire de là en Europe.

En résumé, de l'examen des pièces émanant soit des autorités coloniales, soit de différents habitants, qu'il m'a été possible de parcourir aux archives de la marine (je n'ai donné le texte que de celles qui m'ont paru plus particulièrement frap-

E an tes), il résulte avec certitude que les abitants de Mahé ne relèvent qu'un fait contre les déportés (l'acte imputé au déporté Serpolet).

11 est permis en outre de supposer que des proscrits arrivant de France, peu faits aux usages des colonies, ignorant en un mot le « préjugé de la couleur », ont pu avoir avec les nègres des rapports gui ont dû froisser les colons blancs propriétaires des noirs. Il est plus que probable encore que le spectacle- de l'esclavage persistant aux Seychelles, en dépit du décret de la Convention et huit ans après la promulgation de ce décret, était de nature à frapper de stupeur des Parisiens qui n'avaient aucune raison de soupçonner l'existence d'un pareil état de choses, et que les moins prudents d'entre ces Parisiens ont dû ne point dissimuler leur étonnement.

Tout ceci n'excuse en aqcune façon, mais du moins explique fort clairement

la haine dont les proscrits paraissent avoir été l'objet de la part des colons les plus influents et les plus riches en esclaves. Un état dressé en 1807 aux Seychelles nous montre la population blanche représentée par 231 personnes (y compris les femmes et les enfants), en présence d'une masse de 2,414 esclaves noirs. 11 est évident que dans ces conditions les propriétaires d'esclaves se sont sentis à la merci des déportés, qui pouvaient allumer une révolte dans les plantations, rien qu'en faisant connaître aux nègres l'existence du décret libérateur. Cette situation explique tout : la fureur des habitants blancs contre les proscrits, leur crainte d'entendre ces proscrits invoquer les lois delà Convention, puis, leur affollement, le jour où ils apprennent que l'un de ces condamnés a assisté à un bal donné par des esclaves. Ils mettent à oblfenir l'expulsion des déportés l'acharnement d'hommes qui croient leurs richesses et leurs vies en péril.

Nous devons dire maintenant comment, en combinant leurs efforts avec les autorités de l'île de France, les habitants de Mahé obtinrent que la plupart des condamnés venus de France fussent soumis à une nouvelle déportation.

Page 1