TBANSPORTATION A ANJOUAN D UNE PARTIE DBS PROSCRITS DE MAHÉ
Les habitants de Mahé auraient pu économiser les démarches qu'ils tentèrent pour arriver à leurs fins, car le projet d'enlever les déportés des lies Seychelïes était arrêté dans l'esprit des autorités de l'île de France et de la Réunion, depuis le moment môme où l'arrivée des proscrits avait été signalée.
En effet, les condamnés de nivôse débarquent à Mahé en fructidor, an IX et, dès le mois de vendémiaire an X, c'est-àdire un mqp après leur débarquement, nous voyons que l'assemblée coloniale de l'île de France a déjà décidé l'expulsion et en est simplement à chercher un procédé d'exécution.
Les procès-verbaux des séances de cette assemblée sont formels à cet égard. Citons en résumant:
45 vendémiaire an 10. — Le président de la commission intermédiaire donne lecture de la réponse du comité administratif de l'Isle de la Réunion çni annonce les secours en hommes et en vivres que la dite fele fournira pour coopérera l'expédition des isies Seychelles.
L'assemblée maintient tous ses arrêtés y relatifs et charge ses commissions de l'exécution des dits.
4 e* brumaire an 10, au matin. — L'Assemblée charge la commission intermédiaire de s'entendre à ce sujet avec le gouverneur général pour l'exécution.
<3 brumaire an 10, matin. — L'Assemblée autorise la commission intermédiaire à s'occuper de l'expédition des Seychelles si les circonstances et l'occasion lia paraissent favorables.
8 pluviôse an 10, matin. — L'Assemblée délibérant sur diverses réclamations des habitants des Seychelles contre les déportés. .. arrête que la commission sera chargée de faire exécuter l'arrêté de l'Assemblée qui ordonne qu'il sera fait une expédition pour enlever les déportés les plus dangereux.
(Archives de la marine.)
Finalement, il fut décidé que les condamnés enlevés des îles Seychelles seraient jetés à Tile d'Anjouan, terre située entre la côte d'Afrique et la partie nord de Madagascar.
La corvette de guerre le Bélier (commandant Hulot), se trouvait justement alors dans les eaux de 111e de France et la signature des préliminaires de la paix avec l'Angleterre, dont la nouvelle venait de parvenir dans l'archipel indien, rouvrait la route des mets et rendait l'expédition projetée infiniment moins périlleuse qu elle
n'eût été quelques mois auparavant. Le Bélier reçut -donc pour mission de se rendre à Mahé et de procéder à l'évacuation des déportés sur l'île d'Anjouan. Un capitaine d'artillerie nommé Lafitte, préalablement investi du titre de « commissaire du gouvernement », fut chargé de la direction supérieure de l'expédition.
Le capitaine Lafitte ayant pris le soin de rédiger, sous le titre de « Compte-rendu au gouvernement général des établissements français à l'est du cap ,de Bonne- Espérance » , un journal très complet de son voyage à Anjouan, c'est surtout à ce curieux document, emprunté, comme la plupart de ceux qui précèdent, aux archives du ministère de la marine, que je demanderai le récit de l'expédition, négligeant ici les lettres des autorités coloniales au ministre de la marine, lettres qui ne font au reste que le répéter, le résumer ou le paraphraser. On ne saurait se dissimuler que le compte-rendu du « commissaire du gouvernement » Lafitte, couvre son auteur d'un léger ridicule. Lecommissaire, qui évidemment a été rerfseigné d'une façon déplorable par les lettres venues des Seychelles, s'entoure, pour enlever vingt-cinq à trente pauvres diables désarmés , et d'ailleurs nullement disposés à essayer une résistance quelconque, d'un luxe de précautions militaires qui fait sourire. Cet officier apporte à l'accomplissement de sa mis-
sion plus de zèle que de sang-froid; l'important, en fin de compte, est qui; nous renseigne heure par heure, et avec une remarquable précision, sur les péripéties de l'opération.
Partie le 29 pluviôse, la corvette le Bélier arriva le 21 ventôse en vue des Seychelles. Laissons de côté les innombrables réquisitions prises par le commissaire, au moment d'opérer le débarquement, ne citons que celles-ci, qui donneront une idée des autres :
Je requiers le capitaine Hulot d'embosser sa corvette le plus près possible du débarcadàire, de faire charger ses canons pour protéger de tous ses moyens le débarquement des détachemens.
Si, étant à terre, les détachemens avaient besoin d'un renfort, ils le feront connaître le jour par un pavillon oeil de boeuf, et la nuit
{iar 3 fusées lancées de minute en minute. Si a corvette avait besoin de secours, elle en avertirait la terre par trois de canon, tirés de minute en minute.
Je requiers le commandant Quinssy : 1° qu'il ordonne de suite la fermeture de toutes les cantines voisines du lieu de l'établissement; 2° qu'il mette de suite en réquisition les embarcations des habitans voisins, afin que la S lus grande célérité soit mise dans l'exécution es ordres du gouvernement; qu'il donne les ordres nécessaires pour qu'aucune embarcation ne communique jusqu'à nouvelle détermination avec les lies adjacentes à celle de Mahé; 4° qu'il mette un embargo général sur
tous les bfttimens, même sur ceux qui se trouveraient eu partance.
Et passons au récit des faits, dont le commandant Lafitte va se charger luimême :
Le 21 ventôse , à 3 heures après midi , lorsque la corvette eut doublé la pointe N.-O. de Mahé, le capitaine fit tirer un coup de canon pour appeler le pilote, un second coup de canon fut tiré peu après pour faire venir une embarcation que Ton voyait, mais elle fut sans doute effrayée puisqu elle força d'avirons vers le port. Un troisième coupa boulet rendit indécises quelques autres embarcations qui venaient à bord. Cependant, ayant mis en panne, celle qui portait le chirurgien de santé se rendit à bord de la corvette.
Ces citoyens, ainsi que leur bateau, restèrent à bord. Un canot portant deux hommes du détachement de File Mahé fut également retenu, et ces hommes mis aux fers, parce que se disant soldats et expédiés car le commandant Quinssy, ils devaient avoir un ordre écrit ou paraître suspects. Un troisième canot sur lequel étaient les citoyens Darquier, aubergiste, Morin, ancien commis de la Flèche, et trois déportés fut aussi retenu et les trois déportés envoyés aux fers pour s'assurer de leur personne.
Pendant ces premières communications, le citoyen Desportes, officier de la corvette, fut çnvoyé chez le commandant Quinssy, avec une instruction verbale, dans laquelle le commandant Quinssy était invité de se rendre de suite à bord de la corvette.
A sept heures du soir, le citoyen Desportes
revint avec le commandant Quinssy, de suite le commissaire du gouvernement donna à ce dernier connaissance de ses instructions.
Après avoir beaucoup disserté sur la position de Mahé, relativement aux déportés et aux moyens de les maîtriser, en supposant qu'ils voulussent opposer résistance, il fut convenu que le commandant Quinssy se rendrait, dans la nuit, chez les principaux habitans, qu'il les inviterait à réunir tous leurs moyens dans la nuit pour se tenir prêts à aider à la pointe du jour notre expédition; le commandant Quinssy fut aussi chargé de communiquer aux habitans qu'il verrait la proclamation insérée dans les instructions du commissaire du gouvernement.
A trois heures du matin (22 novembre), le commandant Quinssy revint à bord, avec, les citoyens Dupond, Robert et Leguidec; il prévient le commissaire du gouvernement qu'il avait fait avertir les citoyens Savy frères et Mondon, que ces habitans, réunis à une quinzaine d'autres et cent noirs, seraient prêts à agir à six heures du matin, qu'ils bo porteraient , ainsi que nous en étions convenus dans les gorges situées vers l'enfoncement de l'établissement pour prendre les déportés 'entre les deux feux, s ils osaient faire résistance, ou les arrêter s'ils voulaient s'enfuir (les déportés étaient au nombre de quarante à rétablissement).
Dès que le jour a paru, la corvette a appareillée pour s'avancer le plus près possible de la terre. A huit heures du matin, après avoir bien observé l'établissement et ses environs, nous n'y avons vu aucune apparence de préparatifs de défense de la part des déportés ; néanmoins, tomes les mesures ont été prises
comme on l'eût fait si on avait vu le contraire . Le capitaine de la corvette, le commandant des détachemens et le commandant des Seychelles observèrent au commissaire du gouvernement qu'il leur paraissait convenable au succès et au genre de sa mission qu'il ne débarquât qu'après que, les intentions des déportés seraient connues, attendu que si elles étaient hostiles, il pourrait se rendre plus utile en débarquant avec le canon de campagne qu'en mettant de suite à terre.
Le commandant Quinssj s'est rendu de suite à l'établissement, et a suivi ponctuellement les réquisitions qui lui avaient été faites par le commissaire, il a lu aux déportés la proclamation adressée aux habitants des îles Seychelles etles réquisitions qui lui avaient été données.
Le général Rossignol, l'un des déportés, portant la parole au nom de tous a dit : « Nous devons toute obéissance au gouvernement, et ce coup de téms est bien adroit ».
'Le commandant Quinssy s'est de suite porté vers le rivage pour avertir les détachemens que les déportés étaient soumis.
Le capitaine Dejean et le lieutenant Lamotte avaient mis leurs hommes en bataille dans l'eau jusqu'à mi-jambe à portée de fusil du rivage. Chacun était à son poste attendant l'expiration de la demie heure.
Le commissaire du gouvernement et le capitaine de la corvette se sont de suite rendus à terre.
Le commissaire du gouvernement a fait les réquisitions nécessaires pour que le commandant des détachemens nt embarquer assez de déportés pour que la présence de ceux restans à l'établissement ne put laisser aucune inquiétude. Des postes ont ensuite formé des li-
mites, et des consignes données aux détachemens.
Les habitans, au nombre de quinze, qui s'étaient réunis aux cent noirs, vinrent nous rejoindre dès que nous fûmes à terre.
Le 23 ventôse, l'agent municipal, le commandant militaire et le commissaire du gouvernement se réunirent pour former la liste des principaux habitans devant (conformément aux instructions) être entendus pour connaître ceux des déportés reconnus coupables ou dangereux.
Le 24 ventôse, une partie des principaux bafciitans fut entendue.
le 2o, une autre1 portion des principaux habitans fut entendue, lorsque plu3 de la moitié 1 conformément aux instructions du commissaire du gouvernement , l'eut été, la commission se réunit, et prit les arrêtés relatifs aux déportés de' France , et aux habitans propriétaires ou non reconnus dangereux.
Le 26, les habitans se réunirent pour faire au commissaire du gouvernement plusieurs demandes signées individuellement, une entr'autres devait avoir pour objet de décider l'éloignement de tous les déportés sans exception.
Pendant l'assemblée des habitans, les détachemens firent les patrouilles nécessaires pour s'emparer de tous les déportés désignés pour être embarqués; ceux qui étaient à bord et qui deyajeot rester à terre furent ensuite démarques.
Le 28 au jour, la corvette appareilla; elle était comblée de provisions que les habitans des. Seychelles avaient prodigués en reconnaissance du service qu'elle lui avait rendu.
Voici le texte de la délibération prise par les habitants, sous la présidence du commissaire Lafitte :
L'an 10, le 25e jour de ventôse, 11 h. du matin, la commission instituée par le gouvernement général des établissemens français audelà du cap de Bonne-Espérance, pour prendre connaissance, et juger d'après le rapport des habitans, quels étaient les hommes nuisibles à la tranquillité des isles Seychelles, déclare que les nommés ci-après lui ont paru devoir être transportés sur-le-champ hors de cette colonie, comme étant, par leur conduite passée et leurs principes, susceptibles de désorganiser les isles Seychelles :
Magnan, Paris, Tirot, Serpolet, Saint-Amand, Fresnière, Vauversin, Brabant, Gerbaux, Mamin, Corchant, Joly, Rossignol, TaiUefer, Saunois, Thirion, Chrétien, Gosset aîné, Vaneck, Marconnet, Gosset cadet, Lefôvre, La Géraldy, Soulier, Lacombe, Miliières, Pachon, Moreau, Laporte, Dupond, Georget, Bouin, Lefranc.
De malheureux esclaves sont englobés dans la proscription :
La commission arrête en outre que les quatre noirs transportés sur l'isle aux frégates seront embarqués sur la corvette le Bélier.
Voici un arrêté qui vise non des déportés, mais des habitants libres :
racommission déclare quelé citoyen Biarieux, chirurgien, étant de ce nombre ainsi que les citoyens Richard, contre-maître de la Chiffonne, et Laporte, tonnelier» déporté de la Réunion, se-
ront parles premières occasions renvojés hors de la colonie des Isles Seychelles, en leur accordant au moins un mois, à dater de ce jour, pour faire leurs dispositions pour leur départ.
Enfin, voici ce qui fut décidé à l'égard du reste des déportés :
La commission, etc., décide que ceux des déportés qui ne seront pas embarqués sur la corvette te Bélier, et dont la conduite à venir serait répréhensible, seront transférés sur l'isle Denis, où il leur sera fourni les vivres, vôtemens et instrumens aratoires nécessaires, avec défense de communiquer avec les autres isles de l'archipel.
Citons encore la réquisition suivante relative aux déportés laissés à Mahé :
Le commandant militaire est requis de donner pour consigne générale à son détachement de ne laisser sortir hors des limites de l'établissement sans une permission écrite de lui, les déportés de France qui sont réunis dans cette partie.
Les habitans qui logent chez eiyc des déportés répondent de leur conduite et de leur personne.
Par suite de l'enlèvement qui venait de s'opérer, les déportés restés à Mahé se trouvaient réduits au nombre de 34. On sera sans doute curieux de connaître l'im-
}>ression produite sur ces infortunés par 'arrivée inattendue du Bélier et par les mesures prises sous la direction du commissaire Lafitte. Nous allons donc faire un nouvel emprunt à l'intéressant « Mémoire
pour les 28 malheureux, reste de 71 citoyens français, etc. », déjà plusieurs fois mis par nous à contribution dans les chapitres qui précèdent.
Voici la version des déportés :
Le 42 mars, a quatre heures du soir, on vit paraître un bâtiment de guerre portant pavillon français et flame. Les manœuvres de ce bâtiment, les différent signaux qu'il faisait, et ses soins de ne point approcher de la rade, jettant quelques inquiétudes dans les esprits, et la visite de santé étant faite, un habitant et trois des mis en surveillance se rendirent à son bord, ils furent tous quatre mis aux fers.
Ne voyant point reparaître et l'oificierde santé qu on avait convoqué à bord, n'y aucun de ceux qui s'y étaient rendus, pas même le commandant, et voyant ce vaisseau faire des signaux extraordinaires, mettre des feux à leurs vergues, et tirer en plein n inuit des coups de canon à boulets, l'inquiétude redoubla. Plusieurs de ceux de nous qui étaient à rétablissement se rendirent chez le commandant, qu'ils croyaient qu'on avait arrêté, pour se concerter avec son épouse sur les moyens de le deffendre. Pendant ce temps; ceux restés à l'établissement cherchaient à se procurer des armes pour concourir au même but. Mme Quinssy les remercia, leur dit qu'il n'y avait point d inquiétude à avoir ; ces paroles rassurent tout le monde et tout resta calme. Mais bientôt on apprit que les habitans du canton nommé Letrou, tous affidés du sieur MaUvois, avaient pris les armes; qu'ils poursuivaient avec des fusils et des chiens ceux de nous qai
logeaient sur les habitations voisines de ce canton; qu'ils les arrêtaient, les attachaient, les amenaient chez l'agent municipal, et les entassaient dans une de ses paillotes, à la porte et à laquelle de -la fenêtre de laquelle (sie) ils avaient placé deux factionnaires, avec l'ordre barbare de tuer sans miséricorde celui qui tenterait de sortir de cette prison ou charte privée. .
Nous ne pouvons nqus empêcher de dire ici que ces messieurs voulurent forcer l'habitant Biarieux, chirurgien, à prendre les armes contre nous; ce qu'il verasa, .assurant qu'il ne s'armerait jamais contre des gens paisibles et tranquilles, aussi fut-il arrêté et incarcéré dans une des cases de Mondon ; » on voulut le faire déporter, par le commissaire Lafitte qui s'y refusa. Aujourd'hui ce citoyen vit retiré k l'isle de la Aéunion.
. Le lendemain matin, le citoyen Quinssy vint à terre, et «nos malheureux compagnons, ravis de le revoir, lui témoignèrent l'inquiétude qu'ils avaient eue sur son sort ; tandis qu'ils lui parlaient, la tjroupe qui était à bord du Beltier effectua sa descente, sous le commandement du .capitaine Dejean et paraissait n'avancer qu'avec précaution; Le général Rossignol alla vers elle en disant : « Mes camarades, se» craignez aucune résistance de notre S art, nous ne savons qu!obéîr et souffrir. » lors le commandant nous donna lecture d'une proclamation du général Magallon.
11 il existait à Mahé aucun trouble, aucuns crimes, aucuns délits; pas même la plus légèie rtie n'y. avait eu lieu; il n'y ayait point de coupables ; tous devaient. donc s'attendre à rester à Mahé. Aussi, lorsque le citoyen Lafitte, commissaire envoyé par le général Ma-
■— toe —
gallon, eut dit qu'il fallait 86 transporter à bord du BelHer pour y être interrogé, Rossignol et beaucoup d'autres s'empressèrent de s*y rendre. Ils furent reçus avec la plus horrible dureté, et entassés les uns sur les autres dans un entrepont bas et obscure et étendus sur des cables.
Cependant le commissaire Lafltte ne tarda pas à voir de ses propres yeux qu'il n'existait aucun trouble aux SeycbéUes, qu'aucun délit n'y avait été commis, qu'aucune femme n'y avait été outragée; que toutes les habitations étaient tranquilles, qu'aucun habitant n'avait découché de son lit, que nous n'avions ni armes, moyens, n'y volonté de nuire, enfin que tout ce que Malavois et ses accolites avaient débité contre nous à l'isle de France n'était qu'un tissu d'horreurs et de fourberies. Aux termes de la proclamation du général Magallon, la mission devait donc être finie ; il devait constater par un procès-verbal le véritable état des choses et aller faire son rapport à son supérieur. C'était ce que nous avions lieu d'espérer, mais nous lûmes cruellement trompés dans cette flatteuse espérance. Le citoyen Lafltte avait sans doute des or* dres secrets contraires à la proclamation du général ; ne pouvant baser l'enlèvement de tout ou partie de nous sur des farts évidemment faux et calomnieux, il imagina de consulter les habitans les uns après les autres sur le compte de ceux qu'ils croyaient les plus dangereux, et sans dresser aucun acte, tenir même aucunes nottes des accusations secrettes, sans nous les communiquer, sans nous entendre, il se contenta de faire des croix en marge des noms par ceux qui déclaraient nous regarder comme dangereux : singulière ma-
oiére de faire le procès à des hommes, ou plutôt, moyen assuré de victimer des innoceus, sans compromettre leurs faux délateurs, eu ne laissant pas de trace de la calomnie et delà délation.
Les partisans du sieur Malavois demandaient à grands cris que nous fussions tous enlevés» et que môme le commandant fut conduit à risle de France, mais plusieurs habitons réclamèrent. Cependant, notre perte totale eut été consommée, si la corvette le Bellier encombrée de soldats volontaires des colonies, eut pu nous contenir tous. Laffltte se contenta de trent£»trois victimes.
Quand il eut rempli ses vues, il s'embarqua pour conduire ces infortunées et innocentes victimes au lieu de leur immolation. Plusieurs de ces malheureux avaient demandé au corn* missaire Lafitte, qui s'y refusa, à être entendus. Rossignol aurait montré à Lafitte une demande faite par lui et plusieurs autres, deux mois auparavant, tendant à ce que Ton nous transférât à la digue ou à Silouette, pour ôter tout prétexte aux inquiétudes simulées des habitants sur notre résidence à Mahé et à Praslin.
La manière dont ces malheureux étaient reçus sur le Bellier, lorsqu'ils y arrivaient, révolterait la nature entière. Jamais homme flétri par la justice ne fut reçu sur les galères avec autant de dureté. On affectait de les regarder avec horreur, on les traitait de scélérats, on les repoussait avec une horrible brutalité vers l'antre qui devait les receler: et, pour leur annoncer d une manière terrible et non éouivoque le sort funeste qui les attendait, on ordonnait de jetter à la mer leurs misérables effets et les outils des ouvriers, en s'é*
criant qu'ils n'en auraient pieu besoin. H est bien pénible, bien douloureux d'avoir à rapporter de pareilles horreurs, exercées par des nommes contre des hommes, par des Français contre des Français ; mais, malheureusement, ces faits sont aussi constans mie l'existence du jour.
Il convient de remarquer en passant que les déportés avaient essayé de se créer des ressources dans la colonie par leur travail. On a vu déjà plus haut que plusieurs avaient été choisis par certains colons comme instituteurs de leurs enfants. Quant aux proscrits exerçant des professions manuelles, il leur était déjà dû par divers habitants, au moment de l'arrivée du Bélier, des sommes relativement importantes, si Ton songe qu'à ce moment les déportés habitaient la colonie depuis six mois à peine. Ainsi un « état de ce qui est dû par les habitants de Mahé aux Français portés à Aujouan » nous apprend qu'il est dû aux déportés Moreau et Thirion 30 piastres; à Moreau seul, 70 piastres; à Vauversin, 6 piastres; à Paris, 35 piastres; à Georget, 119 .piastres; à Maignant, 9 piastres et demie; à Taillefer, un pantalon et 15 piastres; à Saunois, un pantalon et 8 piastres; à Corchant, 30 piastres. Le même état porte qu'un sieur Morin doit au général Rossignol « une flûte ». Ces diverses créances ne paraissent pas avoir été réglées.
Les lettres échangées à cette époque
entre le commandant des Seychelles, le gouverneur général de l'île de France et le ministre de la marine ne nous apprendraient maintenant rien de plus que ce que nous savons déjà sur l'expédition d'Anjouan.
Notons pourtant ce fait que l'envoi de la moitié des déportés, loin de l'Ile Mahé, n'eut pas même pour résultat de calmer les inquiétudes de Magallon (le gouverneur de l'île de France). Ce dernier, après avoir fait connaître au ministre le résultat de l'opération du commissaire Lafitte, terminait ainsi sa lettre du 12 prairial an X :
Il me reste à représenter au gouvernement combien il serait à désirer qu'il voulut se décider à changer le lieu d'exil des individus qu'il a déportés aux isles Seychelles ; la petite peuplade qui les habite est vraiment mi [heureuse de la présence «te ce- criminels d'Etat, bien faible contre des hommes généralement audacieux et remuans, et bien pauvre pour les substanter. Je peux môme assurer le gouvernement que la colonie de l'isle de • France joindrait ses bénédictions à celles des habitants des Seychelles s'il accueille les instance que je lui adresse en leur nom, de retirer de leurs parages les mechaos hommes qu'il y a envoyés, et dont le séjour et le voisinage leur donnent de grandes et continuelles sollicitudes.
(Archives de la marine.)
L'expédition du commissaire Lafitte fut
— no —
approuvée par le ministre qui répondit, entre autres choses :
En approuvant ce que vous avez fait, il eût été à désirer que vous eussiez choisi une autre isle que celle d'Anjouan, puisque d'après vous le séjour des déportés dans cet endroit ne peut être tfue provisoire. Au surplus, vous les verserez dans d'autres isles, je vous laisse la liberté du choix et vous leur donnerez les secours jont ils pourraient avoir besoin .
En marge, le ministre a ajouté de sa main :
L'essentiel est qu'ils ne reviennent pas en France, et que vous les teniez sous une austère surveillance.
{Archives de la marine.)
Ce n'est pas Ànjouan, mais la côte de Madagascar que le ministère eût probablement choisie pour lieu de relégation, si les autorités de l'île de France eussent pris le temps de consulter le ministère.
Je relève, en effet, sur un travail fait dans les bureaux de la marine, lprs de la réception de la lettre de Magallon, le passage suivant :
Au lieu de transporter les déportés à l'isle d'Anjouan, il semble que l'expédition aurait dû être destinée pour Madagascar. Là, on aurait trouvé des points ou il eut été facile d'occuper uiilsment ces individus.
On citera le port de Louquez au nord- es* de Madagascar : ce pays est découvert, H produit
— Hl —
de bon tabac, de la cire jaune, d'excellent miel, les bords de la mer fournissent beaucoup d'ambre gris et de tortues.
Angoutzy, dans la baye du cap de l'est offrirait encore un lieu de retraite : c'est là que Benvousky avait 'fixé sa résidence, et certes, ce iameu* aventurier connaissait les localités : en effet, le port est bon, le sol fertile, le riz y croît sans culture; on y trouve de beau bois de construction et d'autres bois recherchés, tels que l'acajou et le sandal.
Si cette proposition est approuvée, il en sera écrit au commandant de raie de France, pour qu'il tran porte à l'un ou l'autre dfes endroits désignés les 32 déportés qui sont à Anjouan.
Il eût été d'autant plus inutile de donner suite à ce projet qu'au moment où les bureaux de la marine étudiaient la question, la mort, en fauchant la plus grande partie d.es transportés d'Anjouan, rendait superflue toute nouvelle expédition dans ces parages.
ARRIVÉE ET SÉJOUR bES DÉPORTÉS A ANJOUAN
Nous avons laissé les déportés au moment où, entassés dans l'entrepont de la corvette te Bélier, ils s'apprêtaient à partir pour un nouvel exil.
Dans quelles conditions s'opéra le voyage de Mahé à l'île d'Anjouan? Le rapport du capitaine Lafitte est absolument muet sur ce point.
L'ouvrage de Fescourt, «qui, ainsi que nous l'avons déjà expliqué, fut écrit d'après des notes du déporté Lefranc, donne, sur cette traversée du Bélier, des renseignements qui ont leur intérêt. (Lefranc fut un des prisonniers conduits à Anjouan par le commissaire Lafitte.)
La cage de l'entrepont du Bélier où trente-trois prisonniers étaient enfermés, * mesurait dix-huit pieds sur douze. Il faisait une violente chaleur. Trois sentinelles montaient la garde devant la cage des détenus ; aucune permission de sortir pour respirer sur le pont. Ces hommes étouffaient; bien qu'en raison de la température suffocante qui sévissait, ils eussent pris le parti de se mettre à peu près nus, la sueur, dit Fescourt, « s'échappait par leurs pores, comme d'une éponge pleine qu'on presse dans la main». Ils souffraient de la soif; ils recevaient une demi-bouteille d'eau de moins par homme et par jour que les matelots; le roulis et le tangage les secouaient et les jetaient les uns sur les autres. La situation était intolérable.
Un jour, Hulot, le commandant du Bélier, entendit un tel bruit dans la cage des déportés qu'il demanda à l'un d'eux (Ros-
signol) quelle réclamation il avait à formuler. — « Nous voulons, répondit Rossignol, que vous nous fassiez fusiller tout de suite; cette mort sera plus douce que le supplice que vous nous faites supporter. » — Hulot repartit : « Je ne puis disposer de votre vie. » — « En ce cas, s'è- ,cria Rossignol, laissez-nous respirer l » A la suite de cet incident, il fut permis aux détenus de monter six par six sur le pont, pendant une heure.
Le récit fait par le commissaire Lafitte, dans son rapport, de l'arrivée à Anjouan et de la remise des trente-trois déportés au roi de ce pays, est plein de détails curieux et singuliers. En voici les passages les plus saillants :
Le iO germinal, la corvette mouilla à Anjouan. '
Le i 1 germinal, à sept heures du matin, le commissaire du gouvernement se rendit auprès du roi pour lui renouveler l'assurance de l'amitié de l'isle de France/ lui remettre les dépêches du gouvernement et entrer en explications sur le but de l'expédition. Apres lui avoir fait sentir que des Français pourraient tlui être utiles sous plusieurs rapports, surtout dans le cas où les Malgaches viendraient l'attaquer, le commissaire lui a remis la pièce (E.) avec prière de l'approuver.
A la seconde entrevue le roy d1 Anjouan a fait pressentir qu'il craignait que nous vinssions pour prendre son nays, mais, après avoir été rassuré sur ce point, il déclara au
commissaire qu'il recevrait les Français avec
Ïtlaisir ; en conséquence, il ' a accepté et signé a pièce (E.) qui y garantit le bien-être des Français qu'on lui laisse.
Immédiatement après, les présens ont été débarqués, notamment la pièce à la Rostaing que le roi désirait vivement, afin d'avoir un canon mobile à opposer aux descentes des Malgaches; plusieurs coups de cette pièce ont été tirés devant lui, afin qu'il connut, ainsi que ses officiers, la manière de s'en servir et de la manœuvrer, En quittant le roy, le commissaira'du gouvernemeut Ta prié de faire faire de suite des logements -près le lieu ou nous faisions l'eau, afin de pouvoir, le surlendemain, y mettre les Français et leurs effets.
12 germinal. — - Le lendemain, le roi a exigé du commissaire du gouvernement qu'il réglât la conduite des Français, relativement aux ordres qu'il leur donnerait, relativement aux usages des Anjouannais et relativement aux femmes du pays.
Ensuite, ayant observé que les Malgaches avaient, depuis peu de temps, ravagé son pays, que, par conséquent, ses vivres n étaient pas très ab on dans, le roi a demandé une pièce qui l'autorisât à en demander aux vaisseaux marchands qui relâcherait dans son isle. Le commissaire a cru devoir délivrer la pièce (G.). Revenu à bord, le commissaire lit appeler le citoyen Rossignol pour le prévenir que, d'après la confiance que les autres déportés lui témoignaient, il avait été désignécomme leur chef, en lui adjoignant les citoyens Vanek, Gorchant, Lèfèvre et Lefranc, que leur éducation mettait dans une classe particulière. En conséquence, le commissaire invita fortement
le citoyen Rossignol à faire tenir une conduite sage aux Français qui allaient ainsi que lui être déposés à Anjouan . La réponse du citoyen Rossignol fut qu'il ferait ses efforts pour que les Fran caisse comportassent (sic), mais qu'il ne pouvait dissimuler que l'intention de tous était depuis longtems de se rendre en France par les premières occasions qui se présenteraient; le citoyen Rossignol ayant exprimé le désir ju'il avait d'être présenté au rûy, le commissaire lui promit de l'y conduire le lendemain au matin.
Le 13 germinal au matin, les effets appartenant aux 33 Français, les objets portés dans la pièce (K), les 3 noirs désignés aux Seychelles comme dangereux, et les 33 déportés eux-mêmes, furent débarqués; pendant cette opération, le commissaire du gouvernement se rendit chez lé roy pour lui présenter le citoyen Rossignol, comme chef des autres Français devant rester à Anjouan, Le commissaire avait préalablement fait sentir au citoyen Rossignol le grand inconvénient qui résulterait pour le bien-être de tous, s'il avait l'indiscrétion de faire connaître que les Français que l'on portait à Anjouan y étaient par une première mesure de sûreté de France, et par une seconde i resure de sûreté prise par les colonies. Le citoyen Rossignol se borna donc à promettre au roi de lui obéir et de le défendre de tout son pouvoir contre les attaques des Malgaches.
Un officier du roi d' Anjouan vint l'aprèsmidi remettre au commissaire une petite lettre d'adieu que le roi lui écrivait, en lui adressant ses dépêches pour le gouvernement, et deux lettres pour Bonbetoc recommandées au général Magallon.
Peu après a?oir mis à la voile, le roi expédia une embarcation pour porter un cabrit qu'il fit prier le commissaire d'offrir de sa part au général Magallon.
Tout serait à citer dans les documents relatifs à cet incident d'Anjouan, l'un des plus étranges assurément qui ait marqué l'histoire des déportations consulaires et impériales. Mais nous devons nous borner. Voici pourtant quelques-unes des pièces annexées au long mémoire du commissaire Lafitte :
pièce e. — Joseph-André-Hippolyte Lafitte, capit ine au 8e régiment d'artillerie, exprimant les intentions du gouvernement gé éral des établissements français au-delà du cap de Bonne-Espérance dont il est le commissaire, désire que roi d'Anjouan accorde les articles suivans :
Art. \ er. — Le roy recevra dans son royaume les 33 Français dont les noms sont de l'autre part, et trois noirs pour servir les dits Français 0).
Art. 2. — Le roi d'Anjouan par suite de sa bienveillance pour les Français, traitera avec tous les égards et les bontés qui dépendront de lui, les 33 qui vont lui être conBés.
Art. 3. — Le roi d'Anjouan recevra les sus-
Ci) Ces trois noirs sont, on s'en souvient, trois esclaves de Mahé déportés, eux aussi, par les habitants pour avoir été mêlés à l'incident Serpolet.
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dits Français dans les lieux les plus sains de son pays.
Art. 4. — Le roi d'Anjouan facilitera le départ des 33 Français dès qu'ils seront réclamés par le gouvernement, fin attendant, il les nourrira le mieux possible et leur faire payer convenablement les services qu'il rendront.
En reconnaissance et comme gage mutuel de bonne amitié, le gouvernement des possessions françaises au delà du cap de Bonne- Espérance prie le roi d'Anjouan d accepter les présens dont suit la notie :
lOu boulets du calibre de 8, 2 canons du calibre de 8, 16 aulnes et un quart de drap rouge, 12 barils de poudre, 40 fusils neufs de munition, 1,000 pierres à fusil, 1,000 balles de fusil.
Le roi d'Anjouan ayant fait les plus vives instances pour qu'on lui laissât la pièce à la Rostaing, cofFrets et arméniens qui en dépendent, le commissaire la lui a laissée, conformément à ses instructions.
Observations. — Le roi d'Anjouan est prié de considérer les citoyens Rossignol, Vaneck, Corchant, Lefranc et Lefèvre comme les chefs des 33 Français.
Les 3 noir* francisés Jolicœur, Fernando et Germain, appartiennent aux 33 Français en commun.
L'acceptation du contefnu de cette pièce comme de celles qui suivent est écrite au bas de la main du roi.
pièce F. — Les Français sont, invités, au nom du gouvernement, de ne troubler en rien les usages d'Anjouan, et particulièrement de respecter les femmes des gens du pays.
Ils se conformeront aux intentions du roy ou de ceux de ses officiers qu'il commettra pour le représenter.
Le roi promet de tout faire pour les contenter : A leur donnera pour nourriture de tout ce que produira son pays, et s'empressera de faire saisir toutes les occasions de prouver son amitié sincère pour les Français.
pièce g. — Le roi d 'Anjouan ayant bien voulu accueillir 33 Français dans son pays, j'invite les bâtiments qui auraient un excédant de vivres propres à la nourriture d'Européens de lui en donner, si toutefois ces dits Français sont encore à Anjouan. Le gouvernement des établissements français à- Test du cap de Bonne -Espérance tiendra compte aux Bâtiments des vivres qu'ils donneront.
pièce k. — Etat des' obfets laissés aux Français portés à Anjouan par la corvette le Bélier, le 13 germinal anX :
20 sacs de biscuits pesant 2 milliers, 1 barrique d'arrak, 6 gamelles, 6 bidons, 1 hache.
Ces objets sont fournis par la corvette.
i balle contepànt 50 pièces garras, numérotées n# 1,1. D. F.; 1 balle numérotée n° 2, I. D. F., contenant, lorsqu'elle a été remise à Anjouan, 15 pièces baftas (?), 20 pièces mouchoirs fond gris et 5 pièces toile bleue. ^ ..
Ces 2 balles ayant été embarquées pour les déportés de France restant aux Seycnelles et ceux portés à Aujouan, j'ai pensé qu'il était convenable de faire la part des derniers plus forte. En conséquence, u n'a été remis au citoyen Quinssy, pour les déportés restant aux SeycheUesvque 15 pièces de toile bleue et autant de blanche.
3 chaudières, dont 2 en fer blanc et 1 en cuivre; 1 barril de bœuf salé, pesant 200 livres.
Ces objets ont été donnés par l'état-major de la corvette.
1 gril, 1 poêle à frire, donnés par l'étatmajor de la corvette.
Ces objets sont mis sous la surveillance des citoyens Rossignol, Vaneck, Corchant, Lefranc et Lefèvre.
Voici les lettres officielles échangées entre les autorités de l'île de France et le roi d'Anjouan : .
Fort N. 0. laie de France, le 26 pluviôse an 10 de la République française (le 15 février 1802).
Les administrateurs généraux des établiisements français à Vest du cap de Bonne-Espérance au roi d'Anjouan, que le Très Haut conserve.
Très sublime prince,
Nous vous saluons et souhaitons que vos. ferventes prières soient exaucées du Très Haut; pour que vous puissiez jouir d'une parfaite santé, gloire et prospérité.
Nous confiant en la bonne amitié qui a constamment régné entre Votre Excellence et la très souveraine République française, et connaissant en môme temps l'obligeance et l'humanité de votre magnifique personne, nous vous adressons quelques Français envoyés par notre gouvernement aux isles Seycheîl^s, où l'impuissance de les faire subsister et de les conserver nous a obligés de les déposer mo-
œentanément dans quelque autre isle ou rovaume de l'archipel.
Nous nous reposons d'autant plus sur votre amitié pour nous et sur votre humanité ei générosité envers les Français que nous vous adressons, qu'ils ne seront vraisemblablement que peu de temps dans vos Etats, parce que nous attendons incessamment des vaisseaux destinés à les venir chercher, d'après l'instante prit re que nous avons faite à notre gouvernement.
Nous vous prions donc, très magnifique sultan, de recevoir et d'accueillir ces Français dans votre royaume jusqu'au moment où nous les enverrons réclamer. ~
Plusieurs d'entre eux pourront vous devenir utiles et agréables pour les arts et les métiers dans lesquels ils excellent.
Les fraiftj que vous aurez la bonté de faire ultérieurement pour leurs subsistance .et vêtemens de première nécessité vous seront fidèlement remboursés.
Nous vous prions d accepter, comme un faible témoignage de notre sincère amitié, quelques objets que nous avons chargé notre commissaire de remettre à Votre Excellence, dont nous attendons avec confiance une ré-
Sonse favorable, que nous nous empresserons e faire parvenir à notre sublime République, et dont elle vous saura sûrement beaucoup de gré. — Signé : magallon et chanvalon.
(Archives de la marine.)
A notre très honorable et très respectable ami, général Mangallon, que Dieu protège et pré' serve. Amen.
Par notre présente, nous ayons le plaisir de vous faire savoir l'arrivée de notre ami, M. Lafitte, et la réception de la lettre que vous nou,s fîtes l'honneur de nous écrire, aussi bien que les présents que vous eûtes la générosité de nous envoyer, sur- quoi il nous est impossible dé pouvoir vous exprimer la joye que nous eûmes à leur arrivée, et surtout des troupes que vous eûtes la bonté de nous expédier, lesquelles nous avons reçu à bras ouverts, et aurons toujours soin de les considérer comme nos frères et nos amis, en quoi nous vous sommes, tant nous que nos descendants, infiniment et très infiniment obligés, nous les garderons auprès de nous selon vos ordres, le mieux qu'il nous sera possib e et toutes fois que vous nous les redemandriez, soyez plus que persuadé que nous vous les remettrons à la première sommation, et serons toujours reconnaissant des services que vous nous avez rendus. Nous vous a\ons écrit une autre lettre en langue française dans laquelle nous avons pris la liberté de vous demander certaines choses qui nous sont d'une extrême nécessité, et n'ignorant pas votre bonté naturel e, nous espérons que nous ne serons point frustrés dans notre espérance.
Par cette môme occasion, permettez-nous de vous faire savoir que des marchandises à nous appartenant, entre les mains de notaa ami Seied Aly, fils du cheik Gendau, à bord du navire du capitaine Metam, furent capturées en pleine mer par M. Surcouf et remises
à l'Isle de Maurice, entre les mains de M. Iffîn et du depuis nous n'ayons rien su de ce qu'elles étaient devenues. Sachez que les marchandises ci dessus mentionnées ont été achettées par Seied Aly, une partie de Madras et l'autre de Bengale et qu'il était parti de ce dernier endroit sur le navire du capitaine Metam, etc., etc.
Signé : Sultan Seied Abdalla,
fils de Seied Mouhammed.
(Archives de la marine.)
Assurément l'être à moitié civilisé qui régnait à Anjouan se montra plus humain pour les déportés que ne l'avaient été les habitants de Mahé, mais les bonnes intentions qu'il paraît avoir eues furent constamment paralysées par la terreur et la défiance que lui inspiraient les malheureux si inopinément débarqués dans son royaume minuscule. Leur nombre l'effrayait. Il continuait à se demander si ces gens n'étaient pas chargés, en fin de compte, de lui enlever ses. Etats. C'est pourquoi, après le départ du Bélier, il s'enferma dans sa « capitale », dont il interdit l'accès aux exilés.
Il leur permit d'ailleurs de se construire, dans la plaine avoisinante, un hangar où- Vert aux quatre vents, que ces malheureux improvisèrent avec des perches supportant un toit de feuilles de coeptier.
L'impitoyable soleil d'Afrique perçait sans peine ce misérable abri, et leur faisait endurer de cruelles tortures. Quelquefois c'était un autre supplice : une de ces pluies diluviennes, particulières au climat des tropiques, se mettait à tomber, l'eau envahissait le hangar, les infortunés couchés à terre se réveillaient dans une sorte de torrent.
Au bout de quelque temps, le roi d'Anjouan leur envoja du bois pour se construire des cases plus sérieuses et profita môme de l'occasion pour offrir aux déportés « le commandement de ses troupes ». Ceux-ci déclinèrent l'honneur d'entrer dans l'armée d\Anjouan, mais ils ^'empressèrent d'accepter le bois, et, sous la direction de l'un d'eux, Lefranc, qui avait été architecte, ils commencèrent la construction d'une demeure définitive. A peine se furent-ils mis à ce travail que l'influence du climat se fit sentir. En quinze jours, la maladie emporta vingt- un, proscrits.
D'après le récit de Fescourt, le général Rossignol, l'un de ceux qui moururent dans la plaine d'Anjouan, s'écria au moment de succomber :
« Je meurs accablé des plus horribles douleurs, mais je mourrais content, si je* pouvais apprendre que l'oppresseur de mon pays endurât les mêmes peines et les mêmes souffrances I »
Un mois au plus s'était écoulé depuis le «jour où, au nombre de trente-trois, ils
avaient été débarqués à Anjouan et déjà ils n'étaient plus que douze vivants.
Ce qui arriva à ces douze survivants dépasse en imprévu tout ce qu'il est possible d'imaginer ; nous allons en dire quelques mois tout en ayant soin de ne pas usurper sur la partie biographique de cet ouvrage où Ton troiivera plus en détail ce qui concerne le sort de chacun des déportés.
De ces douze hommes huit quittèrent le pays, le frère du roi d'Anjouan leur ayant permis de s'embarquer sur un de ses navires qui allait à l'île Comore. Parlons d'abord de ces huit proscrits, nous résumerons ensuite l'histoire des quatre derniers.
Trois moururent à Comore, les cinq autres partirent pour Zanzibar, où ils voulaient essayer de vivre en faisant du commerce. Ce voyage ne fut pas heureux.
Quatre jours après leur départ, le navire qui les port it fut jeté à la côte d'Afrique, à soixante-dix lieues au sud de Zanzibar. Des nègres armés de sagayes et de flèches, sous les ordres d'un chef arabe, les emmenèrent dans l'intérieur ; par suite de cette circonstance, ces victimes de Bonaparte entrevirent des pays alors inconnus, des terres que, soixante ans plus tard seulement, foulera le pied des grands explorateurs. C'est dans les plaines du continent africain que mourut le déporté Vaneck.
L'Arabe qui emmenait les cinq proscrits
avait ses vues ; quand il les eut fait assister au commerce d'ivoire qu'il entretenait avec les peuplades de l'intérieur, il exigea deux miUe piastres pour les reconduire à la côte, « sinon, disait-il, mourez ici ». On transigea Le déporté Vauvorsin, qui avait dans sa ceinture soixante-sept louis, en offrit cinquante-sept, et Ton put repartir. *
Us arrivèrent à Zanzibar, tous malades : deux, Corchant et Laporte, moururent à Zanzibar. Les deux derniers, Vauversin et Gosset se rendirent à M asiate. L'iman de Mascate prit Vauversin pour un capitaine qui avait perdu son navire, et il prit Gossei pour le domestique de Vauversin; cet iman s'entremit pour procurer à ces deux Français les moyens de reprendre leur voyage. Un navire anglais les prit à son bord, et les emmena aux Indes.
Gosset mourut aux Indes, Vauversin revit le sol de la patrie (où, d'ailleurs, il devait subir de nouvelles persécutions) après des péripéties que Ton trouvera plus loin, racontées par lui-môme, au cours de la notice biographique qui lui est consacrée.
Revenons maintenant aux quatre déportés qui n'avaient pas quitté Anjouan.
Ils étaient là, couchés sur cette plaine brûlée, les cadavres de leurs vingt et un compagnons, gisaient, à quelques pas d'eux, à peine enfoncés en terre, et attiraient des nuées de vautours. Le roi d'An-
jouan donna Tordre de les envoyer à Comore, rejoindre les huit proscrits dont on vient de lire le funèbre voyage. En vue de Tlle Comore, ils naufragèrent. Sur les quatre, deux, Chrétien et Joly, furent engloutis ; les deux autres, Lefranc et Saunois, après avoir passé vingt-septheures sur la quille du navire naufragé, furent recueillis par des nègres, qui, d'ailleurs, voulurent les mettre à mort. Lefranc a depuis longuement raconté les souffrances et les dangers auxquels il fut en butte, ainsi que Saunois, dans cette île Comore, qu'ils traversèrent de bout en bout, poursuivis par les indigènes, se cachant dans les hautes herbes, sans vêtements, sans nourriture, et finissant par implorer la .mort. Ils atteignirent pourtant la principale ville de la contrée, où le grand roi de l'île leur donna vingt-quatre heures- pour quitter le pays. Malgré cet accueil, ils trouvèrent le moyen d'y séjourner trois mois, dans un état de misère que l'on devine. Au bout de ce temps, un navire les porta à. Zanzibar. Là, des capitaines négriers, auxquels ils demandaient le passage, se les renvoyèrent de l'un à l'autre, ne voulant pas se charger de ces malheureux. Ils furent même rencontrés par un capitaine, qui, à Mahé, où il habitait, avait été l'un de leurs persécuteurs.^
Us parvinrent à la côte du Zanguebar, puis à Mozambique, puis au cap de Bonne- Espérance, puis à Sainte-Hélène, puis à
l'Ascension, puis à Saint-Thomas, puis ils furent capturés par les Anglais, conduits sur les pontons, enfin échangés et renvoyés en France où, comme Vauversin, ils furent traqués de nouveau par la police.
(Voir, pour détails, aux notices biographiques.)
Quant aux trois noirs qui, on ne Ta pas oublié, avaient été déportés de Mahé et, avec les proscrits français, embarqués sur le Bélier, on a quelques renseignements sur leur sort, grâce aux notes de Lefranc. Nous renvoyons encore, pour ce qui les concerne, à la partie biographique.
En résumé, donc, des trente-trois déportés du Bélier, trois seulement revirent là France : Vauversin,- Saunois (ou plutôt Sonnois) et Lefranc.
En Tan XII, le roi d'Anjouan envoya au général Magallon une lettre pour réclamer le payement de frais qu'il prétendait avoir faits pour l'entretien des déportés. On ne tint aucun compte de cette réclamation, en se basant sur cette raison que presque tous les déportés étant morts moins d'un mois après leur arrivée à Anjouan, et que le reste ayant presque aussitôt quitté le pays, ies frais de leur entretien étaient plus que balancés par les cadeaux apportés par le Bélier.
Voici quelques passages de la curieuse missive du roi d'Anjouan; elle confirme plusieurs des particularités citées plus haut:
Au nom de, etc. . . (sic) Au très libéral par les bienfaits, très hemnoré partout et surtout dans son pav, le vrai ami connu par mes pères et ayeuls le gouverneur. Au fort Renomé.
Qui na jamais refusé son assistence à personne et qui est et sera toujours renomé dans les histoires par les bienfaits, c'est notre ami général monsieur Magalon.
A Maurice. x
Après les remerciements rendu au Dieu tout puissant, nous vous faisons savoir que nous jouissons d'une parfaitte santé, dont nous vous souhaitons un accomplissement pareille. Sachez que touttes vos lettres nous sont parvenue aussi bien que votre homme de confiance avec toutte sa parentée au nombre de trente-trois (1) personnes que vous nous avez recommandé et que nous avons reçu et assisté en argent et autre nécessaire autant qu'il a dépendu de nous ; à leur arrivée, il est survenu dans notre pay une maladie épidémique qui emporta beaucoup de nos gens, et quelques-uns des vôtres; pour notre assurance et responsabilité à chaqu'un de3 vôtres qui mourraient nous prenions une attestation signée du reste de leurs compagnons; lorsque les restants virent que la maladie continuait, se séparèrent et chac'un deux voulut un androit p us convenable, c'est pourquoi nous les fîmes embarquer sur un de nos batteaux leur fournissant touttes les nouritures et boissons
(4) Sa parentée, ce sont les déportés que le roi entend désigner ainsi.
nécessaires autant qu'il était en notre pouvoir. Apprès leur partance il nous est arrivé un navire de votre part à la recherche de ces personnes que vous nous aviez envoyé, il ne trouva aucun d'eux, étant que comme nous vous Pavons ci-dessus mentionné une partie d'entre* eux étoient mors, et les autres partis, nous- lui avons montré les certificats écrits et signés par les survivants de votre nation que nous lui avons remis aussi bien que les comptes des dépenses que nous fîmes pour eux, ce qu'il a reçu de nous, et après nous avoir remis les papiers qu'il avait pour nous, se mit à la voile et fit route vers votre isle, par la môme nous vous fi mes savoir tout ce qu'il s'est passé ici, et nous vous priâmes de nous faire payer ce qu'il nous étoit du . . .
. . . Vous recevrois de ma part deux personnes au sujet de nos comptes, que, j'espère, vous honnorerez de votre attention, ils vous racconterons tout ce qu'il s'est passé ici. . .
... Je vous recomande cette affaire, et sitôt que vous l'aurois terminée, vous aurois la bo« té de faire passer les porteurs au port de Mer van, je ne vous les ay envoyé que pour recevoir le montant de ce qu'il me revient, pour moi je pars pour le port d'Ouman, (c'està-dire à viascate) et tout ce qu'il parviendra de la part du sultan de Mascat, écrit en français concernant ces personnes, croyez le, étant que c'est la vérité que l'on vous marque et celle-cy est de la part du Sultan Seijed Abdoullah-Beni ou fils du Seijed-Ahmed-el-Moussiti.
(Le cachet du sultan.)
Traduit d'un arrabe mellé d'avec le jargon d'Anjoin, par D. Falamas, interprète. {Archives de la marine.)
On sera sans doute curieux de lire ici une de ces attestations réclamées par le roi d'Anjouan, toutes les fois que quelque incident se présentait parmi les proscrits confiés à ses soins.
Voici, à titre d'échantillon, un certificat délivré par quatre déportés :
De lisle d'Anjouan, ce 28 prérial an 10 de la république française.
Nous soussignée, Jean-Baptiste-Antoine Lefranc, Pierre-Nicolas Chrétien, Gharie Sonnois, René Jolie, tous restant des trente-trois Français déposée dans le pays, certifions à gui il appartiendra que sa majesté roy d'Anjouan nous a reçue avec bonté et hu manité que pendant l'espace de près de trois mois
?[ue nous avons resté dans jce pays, il nous à ait délivrée les vivres nécessaire à notre subsistance, qu'il a eu égard a toutes les demandes que nous lui avons faites, qu'il a eu tous les soins tous les égards due au malheur, de plus quêtant malade sa majesté nous a fait délivrée tous ce qui était en son pouvoir et tous ce que nous demandions et desirions pour le rétablissement de notre santé, enfin
{>our terminer avec nous sa carrière de faire e bien, d'après notre demande il nous a fait expédier un navire pour aller à Mozambic afin de nous délivrée de l'état affireux ou nous étions, nous pouvons assurer toutes les personnes qui lirons notre certificat que le roy d'Anjouan est un homme probe, humain, a qui l'on peut se fier qu'il nous a traiter en bon
Ïière, c'est pourquoi nous lui avons délivrée e présent pour lui valoir en temps et lieux et
ou besoins sera et avons signée : le franc. — sonnois. — joly, lieutenant de la 34 demi B.