‹ Les déportations du consulat & de l'empireChapitre 6 sur 20 · CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

CHRÉTIEN

(Archives de la marine.)

Les déportés Vauversin , L'efranc et Sonnois étaient en arrivant en France porteurs de beaucoup de documents relatifs à Ânjouan et à l'existence de leurs compagnons d'infortune. Ils remirent ces pièces à la préfecture de police, et nous les avons retrouvées aux Archives nationales.

Nous trouvons dans ces cartons la lettre suivante (en français) qui renferme des passages intéressants :

De Tisle d'Anjouan en Affrique le 5 vendémiaire an XI de la République française.

Les habitons de la ville d'Anjouan au premier consul de la République française Bonaparte

Citoyen consul, Nous n'avons sçu qu'il existait un grand homme que lorsque le gouvernement de Tisle de France nous a envoyé 33 Français dans notre isle, que la mort a moissonnés au nombre de il en un mois de temps. Malgré le peu de secours que nous leur avons procurer, 3 autres sont* morts à Comore, et 2 périr par naufrage à la mesme isle; nous aurions désirée qu'ils vécussent, car nous aimons les Français, les navigateurs qui sont venus chercher des secours chez nous peuvent rendre un témoignage authentique de notre conduite à

leur égard; mais, citoyen consul, nous désirerions mieux faire pour les vaisseaux français qui viennent dans nos parages, une guerre continuel mine notre exista ace politique, les malgaches .sont annuellement à ravager nos terres, nos habitations, et nous ne pouvons les combatre, parce que les moyens de deffense nous manquent. Daignez jeter un reg rd favorab e sur notre situation en nous faisant passer, soit par le gouverneur de l'isle de France ou par les moyens qui sont en votre pouvoir les secours ae munitions de guerre que vous jugerez con* enable. Nous les pratiquons tous. Par là, vous assurez un azile aux vaisseaux français et nous combattrons pour vous.

Les Français qui sortent de chez nous pour retourner en France vous donnerons des détails de notre situation et de notre dévouement pour les Français. Daignez être notre intercesseur ou commettre quelqu'un de votre part qui aille à Foulepointe inviter en notre nom le roy des Malgaches de ne point nous faire la guerre Vous serez appeler le paci.icateur de l'univers entier et nous vous aurons une éternel reconnaissance et sommes avec un profond respect les plus grand de la ville qui ont approuvée le criture et avons signé. (Suivent les signatures en arabe .)

Le c. « efranc, porteur de la présente, déclare quelle contient 133 signatures. %

Et maintenant, cette expédition qui en si peu de temps avait couché trente victimes sur la terre d'Afrique, veut-on savoir comment, quelques mois plus tard, la jugeait l'un des fonctionnaires principaux de llle de France ? Précisément, l'un de

ceux qui, par leur condescendance cpupable pour les exigences des colons, avaient contribué à organiser la transportation d'Anjouan. Qu'on interroge la lettre que Chanvalon, « ordonnateur général des islesde France et de la Réunion », adressait le 3 frimaire an XI au ministre de la marine.

Chanvalon explique d'abord que l'assemblée coloniale de l'île de France refuse d'admettre 300 hommes du 12e bataillon, arrivés en rade le 29 brumaire, « après avoir servi six ans chez nos alliés les Hollandais » à Batavia, et qui ont bien mérité de la patrie pour le service meurtrier qu'ils viennent de faire ; l'assemblée trouve qu'il y a trop de révolutionnaires dans ce bataillon, etc., ce bataillon avait été, six ans au par avant, bien qu'on « n'eût rien à lui reprocher », à peu près déporté à Batavia, qu'il croyait être son tombeau, et on le hait encore quand il revient; on veut le redéporter aux Seychelles. Chanvalon ajoute :

« C'est peut-être ici le lieu de faire ressortir la contradiction qu'implique la mesure sollicitée par l'assemblée coloniale, avec la conduite qu'elle a tenue antérieurement envers Fiais Mahé; le gouvernement venait d'y déporter quelques individus qu'il recommandait à l'humanité de ses agens dans ces contrées. On a vu les isles Seychelles anéanties sans retour par la présence de ce petit

nombre de déportés ! On proclamait ces colons en danger, et Ton n'a cessé de s'agiter que lorsque l'on a eu obtenu du gouverneur un armement, en faveur des habitans de Mahé, que tous les motifs, s'écriait-on, d'humanité, de sûreté personnelle et de conservation des propriétés engageaient à protéger efficacement. Cependant, ceux des déportés qui pouvaient entretenir une juste inquiétude avaient déjà été séquestrés sur L'une des isles inhabitées de l'archipel. Le reste vivait isolé sur différentes habitations et n'avait ni l'envie ni le pouvoir de se réunir pour concerter un plan de bouleversement. On n'en a pas moins jugé indispensable, pour la sûreté commune de Mahé et de l'isle de France, d'en déporter la plus grande partie à l'isle d'An joua u ; et, auaujourd'hui, c'est à cette môme isle de Mahé, qui était il y a deux jours l'objet de nos plus tendras sollicitudes, que nous voulions protéger de tout notre pouvoir, c'est à cette môme isle que nous déportons 300 hommes coupables ?

On répond qu'ils n'ont aucun motif de haine contre Mahé (1), les déportés de France n'en, avaient pas non plus. J'ajoute d'ailleurs que les colons de Mahé sont liés avec ceux de l'isle de France par le sang, les intérêts et le commerce ; c'est assez pour qu'ils soient exposés à ces actes de vengeance qu'on redoute pour notre colonie, ou qu'on a l'air de redouter. Car si l'on était persuadé que ces hommes

(i) Précédemment la lettre dit, en effet, que le bataillon doit être ulcéré contre l'île de France, mais que cela n'est que trop légitime.

sont dangereux, c'est dans leur patrie qu'il faudrait Tes renvoyer par respect pour les principes d'honneur, d'humanité et de justice

Sue l'isle de France a invoqués dans la cause es Seychelles tout nouvellement...

(Archives de la marine.)

Ces paroles de Ghanvalon suffisent à montrer à quelle pression peu avouable avaient obéi les fonctionnaires placés à la tête de l'île de France, lorsqu'ils avaient autorisé la meurtrière expédition du Bélier. Malgré leurs regrets tardifs, ils en gardent la responsabilité devant l'histoire.

Nous devons, avant de clore ce chapitre, signaler un dernier document : le 29 vendémiaire an XI, la corvette le Dligent fut envoyée à Anjou an par le gouverneur de l'île de France, dans le but de savoir ce que les déportés étaient devenus. Le commandant Ruault, qui conduisait cette corvette, ne put, bien entendu, que constater la mort ou le départ de tous les déportés que le Bélier avait, Tannée précédente, amenés dans l'île. Il rapporta du moins une pièce (conservée aux Archives de la marine), et qui fixe la date du décès de chacun des vingt et un proscrits qui succombèrent à Anjouan. Ces décès s'éche lonnent du 6 au 30 floréal an X.

EXISTENCE DE CEUX DES DEPORTES QUI RESTÈRENT AUX SEYCHELLES. — RETOUR EN FRANCE DES SURVIVANTS.

Il nous fâul maintenant retourner à l'île Mahé : nous y retrouverons ceux des proscrits que le commissaire Lafitte n'avait pas embarqués sur le Bèliei\

Dans le rapport par lequel ce commissaire rend compte de sa n^ion à Anjouan, rapport qui nous a été si utile au cours du chapitre précédent, Lafitte fixe ainsi qu'il suit la situation des trente-quatre déportés qu'il a laissés à Mahé, et les motifs qui le décident à juger inutile une nouvelle expédition analogue à celle du Bélier :

Il reste à rétablissement (1) 13 déportés, dont 7 travaillent de leur état, les 6 autres n'ont presque point été chargés par les habitans. Mais tous sont surveillés et maintenus par le< détachemens de la manière la plus coercitive ; 21 déportés sont dispersés sur les isles de l'archipel, chez des habitans qui répondent de leur conduite et de leur personne*. Si quelques-uns se conduisent mal, le conseil

(1) À rétablissement, c'est-à-dire dans l'enceinte des bâtiments où se tient le siège du gouvernement de l'île Mahé.

colonial peut requérir la force armée et décider leur transfération sur l'Isle Denis.

D'après cet apperçu, des craintes sont-elles réellement fondées?

D'ailleurs, pour qu'il eut été possible d'embarquer tous les déportés, il aurait fallu fretter un second bâtiment. Ce n'était pas là le plus mai aisé, parce que les habitans en auraient peut-être fait les Trais, ou s'ils ne l'avaient pu, que le gouvernement ou la commune générale de l'isle de France y auraient suppléé. Muis ce bâtiment ne pouvait être près que sous trois semaines au plus tôt, et il est facile de démontrer l'impossibilité où l'on était de l'attendre : 1° parce que tous les hommes <jui composaient l'expédition du Bélier, soumis à un service continuel, couchaient tous sur le pont, et qu'infailliblement, ils fussent tous tombés malades, et, par suite, l'expédition put été manquée si l'on n'avait mis la plus grande célérité ; 2° à cause des vivres ; 3° à cause de la mousson.

De son côté, le général Magallon se montrait tout aussi rassuré sur les dispositions des proscrits laissés à Mahé, lorsque, le 4 thermidor an X, il écrivait au ministre de la marine :

Je vous annonce avec satisfaction que le commandant des Seychelles me marque par une lettre, en date du 18 floréal dernier, que cette colonie jouit de la plus 'parfaite tranquillité.

On serait donc tenté de croire que les déportés vont pouvoir attendre, dans une

tranquillité relative, que quelque circonstance heureuse vienne mettre fin à leur exil.

Pourtant, les pièces que nous possédons laissent entendre que la lutte engagée dès le début entre quelques colons et les déportés, continua encore pendant quelques années. C'est ici le lieu de faire un nouvel emprunt au « Mémoire pour les 28 malheureux, reste de 71 citoyens français mis en surveillance spéciale à Mahé » qui nous a déjà à plusieurs reprises été d'un puissant secours .

Reprenons la lecture de ce curieux mémoire ; il va nous raconter la vie des déportés qui avaient eu la chance, relativement heureuse de ne pas être enlevés par les ordres du commissaire Lafitte, et de ne pas partager le sort des passagers du Bélier:

Une grande partie des habitans de Mahé gémissent sur la vexation exercée envers nos infortunés compagnons ; mais les partisan* du sieur Malavois étaient outrés que le commissaire Lafitte .n'eut point exterminé la totalité. Ils se bâtèrent de faire expédier pour l'isie de France, le navire qu'ils avaient ieint d'achepler du constructeur Plancon pour nous reconduire en Europe, et ils adressèrent aux autorités de cette colonie un nouveau libelle contre nous et les plaintes les plus amères contre le commissaire.

Depuis cette époque fatale, ils n'ont cessé do nous abreuver d'outrages et d'opprobres;

ils ont mis le commandant dans l'impuissance de subvenir aux premiers besoins de ceux de nous qui n'étaient point logés sur quelque habitation. Lorsqu'il arrivait quelques navires, ils allaient à bord nous peindre sous les couleurs les plus noires, d'effendre qu'on communiquât avec nous, qu'on nous donnât aucunes nouvelles, aucunes consultations, et surtout qu'on ne se chargeât d'aucunes de nos lettres pour la France.

Lorsque quelques-uns des navires du pays revenaient des isles de France et de la Réunion, ils faisaient répandre le bruit qu'on nous y voyait plus mai que jamais ; qu'on y préparait un bâtiment pour nous venir enlever et nous envoyer périr aux Maldives ou à Batavia; et dans l'intention atrocement perfide d'effrayer ceux des honnêtes habitans qui nous avaient accordé un azile ou leur estime, ils faisaient publier qu'on préparait leur déportation, pour les punir de s'être intéressés à nous. Quelques-uns des suppôts de Malavois allèrent jusqu'à accabler d injures et cribler de coups ceux qui blâmaient leur conduite envers nous. Le citoyen Gilles, dit Marche à Terre, homme infiniment estimable et doux, fut tout meutri par un nommé Calais, pour avoir représenté que notre conduite honnête et paisible ne méritait point les horribles traitemens qu'on nous faisait essuyer. Les citoyens Tesseieaux, Thomé et Pelletier , qui sont maintenant à, l'isle de France, peuvent attester ces faits dont ils ont été témoins, ainsi que le citoyen commandant et autres.

Ce fut alors que pour faire cesser s'il était possible ces affreuses vexations, nous eûmes l'honneur d'adresser une pétition au général

Magalloo, dans laquelle après lui avoir exposé la vérité, nous implorions son appui, et la protection des 1 is contre nos cruels et constaos persécuteurs. Vingt-six habitans joignirent à cette pétition les attestations les plus fortes et les plus honorables de notre bonne conduite, le commandant Quinssy les fit parvenir, et le général Magallon, instruit, répondit au commandant que nous pouvions être tranquilles,que noire conduite et notre malheur nous donnaient droit à la protection que nous demandions et qu'il était faux que Ton préparât aucune mesure hostile contre nous ; il réprimanda fortement nos persécuteurs, et les menaça, en cas de récidive de leur part, d'en instruire le gouvernement français, mais rien ne put corriger les méchans.

L'un de nous, le citoyen Bon if a ce, demeurant chez Mme la veuve Saint-Jorre, l'honêteté de sa conduite, son zèle à servir ses intérêts, et surtout à donner de l'éducatipn à ses deux derniers enfants, lui avaient tellement méri é l'estime et rattachement de cette dame, qu'elle manifesta hautement l'intention d'en iaire son époux (1). C'en fut assés pour exas-

(1) On remarquera que cette dame Saint- Jorre est précisément l'auteur de l'une des lettres adressées aux autorités de l'île de France contre les déportés et publiées à l'un des chapitres précédents. Ce fait prouve assez qu'en se plaignant des déportés, cette femme obéissait à des préventions tirées de l'opinion qu'elle se faisait à priori des proscrits amenés de France, mais qu'elle n'avait point d'actes à leur reprocher.

pérerde nouveau la rage et la fureur des

S artisans de Malavois. Ils invectivèrent cette ame de la manière la plus révoltante, décidèrent à huit ou dix que ce mariage serait un scandale public, que nous étions des «hommes flétris sous le coup de la loi, morts civilement et incapables de contracter aucuns actes civils. »

Cette horrible décision était démentie parles faits et par les actes émanés du pouvoir suprême. Le sénatus-consulte et larrêté des consuls qui nous avaient mis en surveillance spéciale à Mahé nous avaient expressément et textuellement conservé le titre de citoyen, et les instructions et ordres du gouvernement adressés au commandant des Seychelles en nous déclarant colons, en voulant qu'on nous y concédât des propriétés foncières, qu'on nous favorisât de tous les moyens possibles dans nos entreprises et spéculations commerciales, nous avaient conservé tous les droits attachés au titre de citoyen. Nous n'avons été n'y accusés, n'y jugés, n'y condamnés. Nous ne pouvons donc être atteints de la mort civile qui n'est que l'effet et le résultat d'une condamnation juridique et l'Egale h la mort naturelle ou à une peine inf «mante perpétuelle. Pour assurer l'effet de leur infâme décision, les partisans du sieur Malavbis arrêtèrent que le citoyen Boniface serait enlevé de Mahé et jeté sur une isle déserte, l'isle Saiat-Denis. Cet arrêté barbare révolta tous les autres habitans. Le citoyen commandant défendit de l'exécuter, et le général Magallon approuva sa deffense, blâma l'acte de la faction Malavois, et déclara Boniface sous la protection de la loi et du gouvernement.

Ouvrons ici une parenthèse.. Le mariage

projeté entre le déporté Boniface et une femme de la colonie fit en effet l'objet d'une correspondance active, non-seulement entre les habitants et les diverses autorités coloniales, mais encore, entre ces autorités et le ministère de la marine.

• D'ailleurs, cet incidentnous fournit Focsion de faire remarquer une particularité

Sropre aux déportations effectuées penant le consulat et l'empire. Ces déportations ayant eu lieu en vertu d'actes émanés de l'arbitraire administratif plus ou moins dissimulé (plus tard on verra que cet arbitraire ne prit pas toujours la peine de s'armer d'un sénatus-consulte, ni môme d'un arrêté gouvernemental), ces déportations, disons-nous, n'eurent jamais pour résultat d'enlever aux proscrits lenrs droits civils et politiques, ni même d'interrompre l'exercice de ces droits. Elles eurent, en réalité, le caractère d'une simple rélégation dans des colonies, et n'osèrent afficher la prétention de représenter une Îieine, dans le sens légal du mot. Dans 'histoire des déportations à Cayenne dont nous aurons à nous occuper bientôt, on trouve trace de votes politiques émis par les déportés à Cayenne (votes pour le consulat à vie, et pour la fondation de l'empire). Au reste, la lettre suivante du ministre de la marine (lettre évidemment relative au mariage projeté du déporté Boniface), est explicite.

La lettre datée de Boulogne, 28 ther-

raidor an XIII, et adressée au général de division Decaen, capitaine général des lies de France, etc., renferme ce passage :

Le commandant des Seychelles .....me mande que quelques-uns des déportés restés aux Seychelles, ont trouvé à contracter des mariages avec des femmes blanches, mais qu'une partie des habitans s'y est opposée, sous prétexte que ces individus ne peuvent contracter civilement, qu'il vous a fait part de cet état des choses, et de la nécessité d'assurer des moyens de subsistance aux déportés qui n'ont pu en trouver par leur industrie, et qu'à l'époque de sa dépêche, il n'avait pas encore reçu vos ordres.

Je vous autorise, monsieur, à faire connaître au commandant des Seychelles que la déportation par mesure politique et de sûreté générale n'emporte point l'interdiction des droits civils, et qu'en conséquence, les déportés qui se trouvent dans cet établissement peuvent contracter civilement, en se conformant aux lois; vous voudrez bien aussi concerter avec le préfet colonial les dispositions convenables pour adoucir le sort de ces individus sous le rapport de la subsistance et d'un entretien borné au pur nécessaire...

(Archives de la marine . )

Revenons au mémoire des déportés :

Sept à huit mois après l'enlèvement et la transportation à Ànjouan de nos infortunés compagnons, des bàUmens venus de la côte d'Afrique, apportèrent les nouvelles qu'ils étaient tous péris. La faction du sieur Malavois fit éclatter les transports d'une joye vraiment

antropophage. Le citoyen Moadon (1) surtout se frotta les mains et sauta publiquement de joye en s'écriant : « Quelle heureuse nouvelle ! tous ces scélérats sont morts ! puisse le dernier avoir le môme sort ! »

Mais quelques jours après, le capitaine Calais, de Mahé, revint de Zanzibart : il nous apporta une lettre de l'un de nous, le citoven Lefranc, architecte de Paris, dans laquelle, après, nous avoir fait le tableau le plus touchant des maux affreux que lui et ses compagnons de malheur avaient éprouvés à Anjouan, u nous disait au'en vingt ours il en était mort vingt-un, que le roi d Anjouan ayant donné aux treize autres une chelingue pour les con- . duire à Zanzibart, cette chelingue avait coulé et que tous avaient péri, à l'exception de quatre, dont deux étaient passés à Mascate, et lui et un autre étaient parvenus à Zanzibart avec des peines inouïes. A cette nouvelle, le même j

Mondon se frappa le front avec douleur et '

s'écria : « Quelle fatale nouvelle ! il en est échappé quatre ! » j

Nos maux étaient à leur comble; nous ne pouvions plus les supporter, résolus d'en instruire le gouvernement français et nos familles, nous fimes une protestation légale contre l'exécrable et inhumaine conduite qu'on n'avait '

cessé de tenir à notre égard à Mahé, et nous la fimes partir pour France. Mais y sera-t-elle i

parvenue ? Presque toutes nos lettres ont été \j interceptées ouvertes, lues, supprimées. Deux d'entre nous avaient tait des pétitions au premier consul» ils les avaient adressées à des I

(4) L'agent municipal de Mahé.

amis qui devaient les remettre au suprême magistrat. Le capitaine Calais s'était chargé (sic) ces paquets à la poste de llsle-de-France, mais il les a rapportés ouverts, et les a remis aux babitans du Trou ; ce qui est de sa part un abus de confiance bien coupable»

Peu de Jours après, nous eûmes la joie d'apprendre que le brave général Decaen et le citoyen Léger venaient de prendre les reines du gouvernement des isles de France et de la Réunion, ainsi que le citoyen Crespin» comJ missaire de justice. Comptant sur leur justice et leur humanité, nous nous flatàmes durant quelques instants que le plus fort de nos maux était passé; l'arrivée à Mahé du citoyen Bigui-

Snon, en qualité d'administrateur civil, reôubla notre espérance. Convaincu par ses propres yeux de i'irréprochabilité de notre conduite, de la misérable situation où l'on nous retient, contre la volonté du gouvernement français.... Il nous témoigna le plus vif intérêt; écrivit en notre faveur au gouverneur de l'isle de France, conjointement avec le citoyen commandant ; joignit à son rapportde nouveaux et nombreux certificats à nous déli » rés par la grande majorité des habitants des Seychelles,

gui tous attestent notre excellente et impartuabie (sic) conduite. Il fit plus. Voyant quatre de nous malades et sans secours, son humanité le porta à les envoyer à Flsle de France pour y être traités; la manièredont ils y ont été reçus par le citoyen préfet colonial, son extrême sévérité à leur égard, la proposition qu'il leur a fait de les envoyer à Madagascar, où les autorités qui ont gouverné la France depuis vingt ans n'ont pas même voulu envoyer 1 s

81us grands coupables, tout nous prouve que » citoyen préfet naturellement juste, sensible

et bon, n'a pas agi de lui-môme et de son propre mouvement à notre égard, mais qu'il a été affreusement prévenu contre nous par le calomniateur Malavoist

C'est bien là la morale du sieur Malavois. A cette morale inhumaine, on reconnut le cœur de celui qui, pour faciliter l'arrestation des derniers ambassadeurs de Tippo, sultan, vers la République française, dénonça aux Anglais le citoyen Thomé, qui avait donné un azile et une retraite assurée à ces ambassadeurs, et qu'il leur conseilla de l'arrêter, de le conduire sur la frégate la Sybile, de l'y mettre auK fers, et même de le pendre, s'il ne leur révélait pas l'endroit où u avait caché ces ministres plénipotentiaires d'un prince allié des Français.

Le mémoire des déportés s'arrête en l'an XII, nous n'aurons plus à revenir sur cette pièce, l'une des plus importantes que nous aient laissées les proscrits. On a remarqué que, dans le dernier extrait que nous venons de donner, les auteurs du mémoire se plaignent que quatre des leurs, envoyés à l'île de France, pour cause de santé, aient été mal reçus dans cette colonie. Quelques lettres du général Decaen {Archives de la marine) sont relatives à cet incident : tout d'abord le général ne veut pas leur permettre de séjourner dans la colonie, il écrit au préfet colonial (9 nivôse an XII) :

Je vous écrivois, mon cher préfet, pour vous demander une conférence sur le parti à pren*

dre à l'égard des quatre déportés qu'on a inconsidérément envoyés des Seycheiles, lorsque j'ai appris qu'on les avoient fait débarquer. Je ne suis pas du tout satisfait de cette mesure, il convenoit auparavant de faire visiter ces hommes à bord, de m'en faire connaître l'état, pour que je décide si effectivement ils dévoient être introduits. D'un autre côté, rien dans la correspondance que j'ai reçue ne m'annonce le motif pour lequel on a permis ce transport. L'arrivée de ces hommes dans celte colonie, où on est prêt à s'allarmer pour la moindre chose, peut occasionner nombre de désagremens. Je vous invite de me répondre à ce sujet.

Il lui écrit encore le 14 nivôse :

Ma décision, mon cher préfet, relative aux quatre déportés envoyés des Seycheiles est en tout proint conforme à votre avis; dans l'ordre .de renvoi, il sera dit que le gouvernement de 'la République ayant prononcé qu'ils reste» raient aux Seycheiles, qu'il n'appartient point à, l'administration de l'isle de France d'en décider autrement. . .

Examen fait, le général Decaen paraît cependant avoir pris son parti du séjour de ces quatre hommes à Vile de France. Le préfet colonial reçoit de lui cette lettre (28 nivôse) :

Je vous invite, mon cher préfet & m'envoyer la dernière liste des déportés gui vous a été addreseée des Seycheiles et d'y joindre les noms et profession des quatre arrivés ici il

a quelque temps et maintenant consignés à 'hôpital.

Pendant les années qui suivent, la correspondance du général Decaen ne nous fournit plus que de rares indications sur le sort des déportés survivants. Le 21 nivôse an XII, il écrit au préfet colonial :

Je vous rappelle la décision motivée que nous devons donner aux administrateurs aes Seychelies pour qu'ils puissent faire jouir provisoirement les déportés de quelques parties de terrain dont la concession leur sera ensuite accordée, lorsque les formes exigées seront remplies.

Le 7 mai 1807, le môme personnage dit, dans une lettre au ministre de la marine :

J'ai des nouvelles des îles Seychelies

du 5 avril, par un navire arrivé le 27. Le commandant m'a envoyé l'état des déportés

Î[ue j'ai l'honneur d'adresser à Votre Ëxcelence. J'y joins une pétition du reste de ces malheureux. Jusqu'à présent ces individus n'ont donné dans le lieu où ils sont en surveillance aucun sujet de plainte. . «

La pétition signalée par le général Decaen existe dans les cartons des Archives nationales. Elle est de janvier 1807, et ne fait connaître aucun événement notable. Une autre pétition des déportés, également conservée aux Archives nationales , et adressée au ministre de la marine, renferme les passages suivants :

Relégués depuis près de six années sur cet archipel brûlant et ingrat, en proie aux privations de tous genres. . . au nombre de 23 restes infortunés de 70*. . nous sollicitons un terme à nos malheurs.. . En l'an XI, nous fi mes parvenir à M. de Magallon, alors gouverneur général,. ..nos justes plaintes avec des certificats de notre bonne et imperturbable conduite depuis notre arrivée dans cette colonie, signés par une partie des habitans. Il reconnut la légitimité de nos réclamations et transmit à M. le commandant des Seychelles Tordre aux habitans de ne s'imiscer en rien dans ce qui nous concernait.

En Tan XII, la nécessité de détruire les nouvelles menées d'une poignée de nos ennemis, nous fit pareillement adresser au général Decaen un mémoire expositif de notre situation accompagné de nouveaux certificats de notre bonne conduite, attestée par 33 habitans des Seychelles et certifiée par MM. le commandant et l'administrateur civil de la colonie.

Par une lettre du secrétaire général Bernard, adressée à l'un de nous, le général Decaen nous fit part de l'envoi qu'il avait fait en France de nos réclamations.

. . . Nous espérions. . . surtout lorsque nous avons appris que les véritables auteurs de l'attentat du 3 nivôse avaient été connus, arrêtés et jugés; le silçnce que, dans cette persuasion, nous avons gardé jusqu'à ce îour n'est rompu que par la nécessité et par l'aspect des maux que la prolongation de notre exil nous fait envisager, les infirmités inséparables de l'âge, de la vieillesse, etc. . •

Cette pièce, qui parait être de récriture

de Niquille, est signée par les déportés dont yoici les noms :

Niquille, Barbier, Cheval, Monneuse, Jacquot-Devilleneuve, Vacret, Flamand, Delabarre, Marlet, Pradel, Eon, Barmans, Vitra, ûusoussy, Massard, Cardinaux, Gaspard Gille.

Le. 13 mai 1807, le général Decaen s'occupe d'envoyer des vêtements aux déportés :

... J'annexe à la présente, écrit-il au préfet, colonial, un extrait de diverses demandes que le commandant Quinssy; m'a adressées...

.... Le» sarrots qu'il demande sont probablement pour l'usage des individus mis en surveillance ; mais vous serez sûrement de mon avis, que, si c'est pour cet usage, il convient mieux de -faire un envoy de la . toile qu'il faut pour les vetemens de ces hommes avec une indication de son emploi à l'agent comptable ; si vous reconnaisses qu'en raison des envois précédemment faits le tems est venu de renouveller leur habillement..

(Archives de la marine.)

Une source de renseignements que nous ne saurions négliger ici, c'est la série des états de situation des déportés, adressés à plusieurs reprises au ministère de la marine, par le préfet colonial de l'île de France et fàv le commandant des UesSeych elles ; ces états fils font partie des archives de la marine) nous tiennent au courant, presque année par année, des morts,

des évasions, etc., survenues parmi le proscrits.

Ainsi, un état de Tan XII nous montre que le nombre des déportés existant à 111e Mahé, est, à cette époque, réduit à vingthuit.

En dehors de ces vingt-huit, trois se sont évadés (deux pour Mozambique et un pour les Indes).

En décembre 4805, le nombre des proscrits qui vivent à Mahé est réduit à vingtquatre. Deux nouvelles évasions se sont produites.

En janvier 1807, ils sont 'encore vingttrois vivant aux Seychelles.

En janvier 4£08, dix seulement habitent les Seychelles, les autres ont obtenu la permission d'habiter 111e de France.

Le 45 juin 1809, l'état général donne les noms de vingt-trois proscrits, dont quatorze sont à l'île de France (parmi lesquels trois à l'hôpital de cette colonie)» deux ^ont à 111e Bonaparte, cinq sont aux îles Seychelles (trois à Mahé, deux à Praslin), un déporté figure su* l'état, sans qu'on nous dise ce qu'il est devenu ; un autre enfin est marqué parti des Seychelles pour se rendre à !He de France, « sur une prise de la corvette le Gobemouche ». Mais cette prise n'est pas arrivée h destination au moment où l'état est dressé.

En envoyant l'état de 1809, le général Decaen écrit au ministre de la marine (15 juin) :

Vous verrez par cet état, monseigneur, que le plus grand nombre de ces individus est maintenant à l'isle de France ; leurs sollicitations réitérées, la bonne conduite qu'ils avaient tenue aux Séchelles, l'assurance qu'ils donnaient de bien se conduire à l'isle de France, s'ils avaient le bonheur d'y passer, le besoin que plusieurs d'entr'eux avaient des secours de la médecine, qu'on ne pouvait pas leur administrer à Mahé, les infirmités de quelques* uns, enfin le désir qu'ils manifestaient tous de se rendre utiles, tant de motifs m'ont déterminé à autoriser le commandant de Mahé à leur permettre successivement de s'embarquer pour venir ici, où quelques-uns avaient des parents ; et ainsi qu'à l'isle de la Réunion. Ils sont toujours tenus en surveillance, mais aucun d'<eux n'a encore donné lieu à des plaintes ; au contraire, partout où ils sont employés, on en est extrêmement satisfait.

{Archives de la marine.)'

Cette lettre de Decaen est la dernière qui donne quelques détails sur les proscrits; un événement désastreux (la prise de l'île de France par les Anglais) va interrompre cette correspondance. '

Il nous reste à citer une lettre du 16 décembre 1811, adressée par le ministre de la marine à son collègue de la police. Elle renferme ce passage :

J'ai demandé à M. le général Decaen par deux lettres des 22 juillet dernier et 2 décembre, les renseignements qu'il pouvait avoir sur les mutations survenues parmi les déportés depuis le 15 juin 1809, jusqu'au moment où le

Sénéral a quitté File de France. Dès que ces ocuments me seront parvenus, je m'empresserai de vous transmettre le résultat. Il n'échappera pas à l'attention de V. £. qu'il dé- Î>end maintenant du gouvernement anglais de aisser aux déportés dont il s'agit la faculté de se retirer où ils jugeront convenable.

(Archives de la marine»)

Après la prise de l'île de France par les Anglais, les proscrits survivants tentèrent de rentrer en France. Plusieurs y parvinrent, en usant des diverses occasions qui s'offraient à eux. Mais, à leur arrivée dans la mère-patrie, ils furent l'objet de mesures de surveillance ou d'internement qui, pour quelques-uns, se prolongèrent jusqu'en 1815.

Ces actes de rigueur étaient d'autant plus injustifiables» que les déportés rentrés eussent pu rester libres à l'étranger et qu'ils ne se livraient que par patriotisme. Le 7 juin 1811, en effet, le commissaire de police de Morlaix, annonçant au ministre de la police l'arrivée dans cette ville de parlementaires de l'île de France, s'exprimait ainsi :

.. A peine les troupes françaises, dont la présence contenait les Anglais,- ont-elles été embarquées, que le gouvernement (anglais) a publié une proclamation astreignant tout individu qui voudrait rester dans la colonie à y faire le serment d'obéissance; ne donnant, contre l'esprit de la capitulation, que vingt jours

pour quitter risle,sans en fournir les moyens, à tout individu qui s'y refuserait.

(Archives nationales*)

Les déportés, molestés à leur retour par la police, firent remarquer que, s'ils avaient quitté l'île de France, c'était parce qu'ils s'étaient refusés à prêter serment aux autorités anglaises, mais il ne leur fut tenu aucun compte de cette circonstance.

L'historique de la déportation des Seychelies prend fin avec le rétour en France des déportés envoyés dans cette colonie. L'existence des déportés rentrés fera l'objet d'un chapitre spécial. Nous devons maintenant aborder le récit des mesures de déportation dont d'autres proscrits lurent les victimes.

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