‹ Les déportations du consulat & de l'empireChapitre 7 sur 20 · LES DÉPÔTS DES ILES DE RHÉ *ET D'OLÉRON LE FORT DE JOUX · texte numérisé non relu

LES DÉPÔTS DES ILES DE RHÉ *ET D'OLÉRON LE FORT DE JOUX

Le sénatus-consulte du 14 nivôse an IX prononçait la peine de la déportation contre 130 républicains. Les chapitres qui précèdent font connaître le sort de 70 de ces victimes, c'est-à-dire de la moitié environ du total des individus visés par le sénatus-consulte.

Les autres, sauf un certain nombre d'ex-

copiions {morts, non retrouvés par la police, graciés, mis en surveillance, etc*; mais nous l'avons déjà expliqué, nous gavons à nous occuper ici que de ce qui concerne les condamnés pris dans leur ensemble, ou tout au moins les groupes de condamnés, laissant à l'index biographique le soin de renseigner le lecteur sur les individus isolés), sauf, disons-nous, un certain nombre d'exceptions, les autres furent répartis entre trois dépôts principaux : Me de Rhé, l'île d'Oléron et le fort de Joux.

Les déportés firent dans ces trois dépôts un séjour assez prolongé, car le gouverment consulaire, retenu sans doute par la désastreuse expérience des Seycbelles qui avait coûté deux navires de guerre, ne se décida qu'en l'an XII, c'est-à-dire après plus de deux ans de réflexion, à organiser un nouveau convoi de proscrits pour les colonies.

La correspondance échangée entre les diverses autorités dépendant soit du ministère de la police, soit du ministère de la marine, correspondance que j'ai pu consulter aux archives nationales et aux archives de la marine, les lettres d'un certain nombre de détenus, interceptées et conservées dans les divers dossiers de police, m'ont donné d'importants renseignements sur le passage des déportés dans les trois dépôts de Rhé, d'Oléron et de Joux. Les archives de la préfecture de po-

lice m'ont fourni trois ou quatre pièces échappées par miracle à l'incendie de 1871, qui détruisit la majeure partie de cet important dépôt.

J'ai obtenu, en outre, communication aux archives de la préfecture de la Charente-Inférieure de plusieurs lettres relatives aux déportés et émanant des fonctionnaires du département ; enfin, au cours d'un voyage à Saint-Martin-de-Rhé, j'ai été assez heureux pour me mettre en rapports avec quelques vieillards qui se rappelaient avoir connu les déportés, et qui m'ont fourni un certain nombre de souvenirs personnels infiniment précieux.

Au contraire de ce qui avait eu lieu pour les déportés des Seychelles que Ton avait amenés à Nantes, puis au lieu d'embarquement, en deux convois de trente-deux et de quarante individus, les déportés destinés aux îles de Rhé, d'Oléron et au fort de Joux, furent acheminés par petits groupes.

Les premiers enlevés des prisons de Paris furent ceux que désigne le passage suivant d'une lettre adressée, le 22 nivôse an IX,parFouché au ministre de la marine :

Les citoyens Talot, Ghoudieu, Félix Lepelletier, Destrem et Charles Hesse sont conduits à llsle d'Oléron ou de Rhée, je les ai envoyés au préfet du département de la Charente- Inférieure qui les fera conduire dans l'une de ces deux lies. N

(Archives de la marine.)

Ces condamnés, sanf Ghoudieu qui sur vit une autre destination, partirent en effet (le 23 au matin seulement) pour Saintes, par la diligence, sous la surveillance d'un officier et de six gendarmes, auxquels ils avaient été remis en vertu des pièces suivantes :

Conformément aux ordres du ministre do la v police générale, le concierge de la maison d'arrêt du Temple remettra au chef de la in de gendarmerie nationale ou aux gendarmes porteurs de son ordre, les nommés Michel- Louis Talot, "Félix Lepelletier, Charles Hesse et Hugues Destrem, pour être conduits devant le préfet de la Charente-Inférieure à Saintes. — Le préfet de police : oubois.

Je soussigné, lieutenant de la gendarmerie nationale de Paris, caserne au cidevant palais du Temple, reconnais avoir reçu du citoyen Fauconnier, concierge de la maison d'arrêt du Temple, les nommés Talot, Lepelletier, Hesse et Destrem pour les conduire à leur destination, comme dit est en Tordre ci-dessus. Tait au greffe du Temple, le 23 nivôse an IX de la République française une et indivisible. — Signé : gaudriot.

(Archives de la préfecture de police.)

A dix lieues de Saintes, Charles Hesse fut frappé d'une attaque d'apoplexie, à laquelle d'ailleurs il survécut.

Voici trois lettres du sous-préfet de La Rochelle qui font connaître l'arrivée des quatre proscrits à 111e de Rhé et le régime auquel ils devront ôlre soumis; ces lettres

(qui appartiennent au dépôt d'archives de la préfecture de la Charente-Inférieure) sont adressées au maire de Saint-Martinde-Rhé :

11 pluviôse, an IX.

Citoyen, le commandant du stationnaire de la Rochelle, qui vous remettra cetta lettre, a et son bord, les quatre déportés Destrem, falot, Charles Dehesse et Félix Lepelletier ; vous voudrez bien les faire recevoir à la citadelle, et recommander qu'ils soient surveillés ayee soin.

12 pluviôse, an IX.

Citoyen, le commandant du stationnaire de cette ville, qui vous remettra cette lettre, a été chargé de conduire à la citadelle de File de Ré, les citoyens Hugues Destrem, Michel-Louis Talot, Félix Lepelletier et Charles H esse. Ils seront particulièrement sous la surveillance du commandant d'armes, qui est invité par le préfet à les laisser jouir de la faculté de se promener dans la ville de Saint-Martin et de communiquer avec les habitants pendant le jour* L'intention du gouvernement parait être que l'on n'ajoute à la peine qu'ils éprouvent, par aucune autre mesure de rigueur; vous êtes par conséquent autorisé, et je vous invite môme, à leur être autant utile que vous le pourrez.

21 pluviôse an IX.

Citoyen, le préfet, par sa lettre du 19 de ce mois, m'autorise à accorder aux citoyens Félix Lepelletier, Charles Dehesse, Hugues Destrem et Louis Talot, la faculté de demeurer dans la ville de. Saint-Martin, où ils resteront sous votre surveillance spéciale et sous celle du

Commandant d'armes. Vous voudrez donc bien, en conséquence, vous concerter avec le citoyen Dubreton, cbef de brigade, pour l'exécution de cette mesure, et je vous prie de m'accuser la réception de la présente.

En arrivant à Saint-Martin- de -Rhé, Destrem, Talot, Lepelletier et Hesse, trouvèrent installés dans l'île ou à la citadelle, d'autres proscrits condamnés à la déportation pour des motifs divers, et que les pièces que nous avons consultées à leur sujet ne nous ont pas toujours révélés avec une clarté suffisante. Les îles de Rhé et d'Oléron avaient, pendant le Directoire, déjà servi de dépôts de déportés, et, en l'an IX, le gQuvernement consulaire y tenait en surveillance un certain nombre d'individus; nie d'Oléron, parliculière- . meut, renfermait alors Buonarotti, Gazin, Charles Germain, Blondeau et Morcy, condamnés à la déportation en Tan V, par la haute cour de Vendôme (affaire de Gracchus Babœuf), et qui en Tan VIII avaient été ramenés de Cherbourg, où ils étaient précédemment détenus. Ces condamnés (à Texception de Buonarotti), su* birent, comme on le verra par la suite, les mêmes vicissitudes que le groupe de déportés du 3 nivôse dont nous allons nous occuper.

On projeta môme, en Tan IX, de réunir à Saint-Martin-de-Rhé tous les déportés épars dans les deux lies; ce projet,

qui bientôt fut abandonné, donna lieu à

I échange des lettres suivantes entre le préfet maritime de Rochefort et le ministre de la marine :

Rochefort, le 21 nivôse de Fan IX, etc.

Citoyen ministre.

Je viensd'être informé qu il n'existe àl'isled'Oléron qu'une vingtaine de condamnés à la déportation, depuis que l'on a fait passer à l'isle de Rhé une majeure partie de ceux qui y étaient.

II serait possible d'éviter les frais qu'entraîne la conservation d'une Cayenne pour la distribution des vivres à ce petit nombre d'hommes en les réunissant à ceux qui sont détenus à l'isle de Rhé. La distance où l'administrateur d'Oléron se trouve de l'établissement l'einpêche, de plus, d'y porter une surveillallance active. Je vous proposerais donc, citoyen ministre, d'ordonner la translation à l'isle de Ré des déportés détenus au château d'Oléron. De cette mesure résulterait une économie par la suppression de là Cayenne des vivres et le renvoi des commis distributeurs qui y sont entretenus.-—Martin.

(Archives de la marine»)

Le ministre de la marine répondit au préfet de Rochefort, le 19 pluviôse an IX :

n serait sans doute plus économique de réunir les condamnés à la déportation qui sont sur l'île d'Oléron à ceux qui existent à l'Ile de Rhé, mais avant de proposer au gouvernement d'ordonner cette translation, je vous prie de vous concerter avec le préfet du département, pour savoir, si, sous quelques rapports, cette

réunion de condamnés ne présenterait pas quelques inconvénients ; et vous voudrez bien me faire part du résultat de votre correspondance. • .

(Archives de la marine.)

D'autres groupes vinrent bientôt rejoindre Lepeletier et ses amis. Les documents qui suivent en font suffisamment connaître la composition et la marche :

Il s'agit d'abord de faire partir sept condamnés : le 23 nivôse an IX, le ministre de la guerre, à qui Fouché a demandé des chevaux pour opérer ce transport, répond :

Les entrepreneurs des transports militaires n'ont point de chevaux puisqu'ils font leur service par la voie du commerce, et je n'en ai point que je puisse mettre à votre disposition.

(Archives nationales . )

Fouché écrit alors au préfet de police (24 nivôse an IX) :

La Guerre n'a pas de chevaux... Vous devez vous procurer les chevaux pour ce trans- Sort, soit par le moyen des administrateurs es messageries, soit en traitant avec d'autres entrepreneurs.

(Archives nationales.)

Le préfet de police Dubois s'adresse donc aux messageries; le 9 ventôse, il fait connaître en ces termes à Fouché le résultat de ses démarches ;

Ainsi que je vous en ai prévenu par ma let* tre du 7 de ce mois, j'ai demandé aux administrateurs de l'entreprise générale des messageries une voiture ponr le transport des sept individus qui partiront demain pour les isles de Rhé et d'Oléron; ces administrateurs, eu me promettant de fournir lesdites voitures, sollicitent la paiement total des frais que leur ont occasionné les précédents convois et une avance pour celui qui partira demain. Je ne puis, citoyen ministre, que vous engager à prendre leur demande en considération et à y faire droit.

(Archives nationales.)

Yoici la lettre des administrateurs des messageries au préfet de police (7 ventôse

an IX) :

. . . . , Nous avonp déjà expédié sept voitures pour pareil service. Sur le prix, nous avons reçu 6,000 francs; reste dû pour solde, 16,610 francs. Car vous n'ignorez pas que nous faisons l'avance du paiement des escortes... d'autant plus onéreux que, d'un autre côté, cette mesure éloigne les voyageurs, empêche les chargements des effets sur l'impérial, et nous prive de recettes. Cet état de choses a tellement épuisé notre caisse que nous ne pouvons plu s suffire aux avances nécessaires pour l'expédition journalière de nos diligences... (Archives nationales.)

Enfln,ces difficultés aplanies, le convoi part. Le 11 ventôse, le chef de la première division de gendarmerie, annonce qu'il s'est rendu « hier matin à la maison de

jitized by

Pélagie, pour, en vertu* 4b réquisitions du préfet de oolice, extraire 7 individus faisant partie des 130 (arrêté du 14 nivôse) et les conduire, savoir : 6 à l'isle d'Oléron et 1 à Tisle de Rhé. Ils sont partis de Paris le 10 ventôse, entre 7 et 8 heures du matin, sous l'escorte d'un brigadier et de sept gendarmes »...

Le même jour, le préfet de police annonce cette nouvelle à Fouché; les déportés qui font partie de ce convoi sont : Garetté, Colette, Grosnier (Jean-Louis), Duval (oU'Derval), Saulnier (Jean), Gordas et Marsault.

D'après le procès-verbal d'extraction de la prison de Pélagie, les sept déportés invités à' signer cette pièce déclarent « que cela n'est pas nécessaire >>„ On n'a peutêtre pas oublié que c'est là exactement la réponse faite par les déportés dirigés sur Nantes et tes îles Seychelles.

Marsault arrive le 4 germinal à l'île de Rhé ; quant aux six autres déportés, leur débarquement à l'île d'Oléron donne lieu à une lettre de Fontes, commandant d'armes de l'Ile, au ministre de la police (château d'Qléron, 3 germinal an IX), lettre qui annonce l'arrivée des condamnés.

Un ordre du chef de la lro division de la gendarmerie porte que le brigadier recevra

Srocès-verbal de la remise... du commandant 'arme* de cette isje. 4e présume que c'est une erreur, puisque les autres déportés sont et

restent sous la surveillance de l'administration civile, veuillez itfe dire... etc., provisoirement, je les ai fait loger à la citadelle... Il parait qu'il y a analogie de principes et une connaissance intime entre les déportés de Yendôme (1) (et les nouveaux arrivés) car l'adjudant de place me fait à l'instant rapport que le déporté Germain a déjà fait trois ou quatre voyages de la ville à citadelle.

(Archives nationales.)

En marge de la lettre, se trouve cette note des bureaux :

Répondre que cette translation a été faite sur les ordres du ministère, d'après la décision du conseil, qu'il doit les faire surveiller de manière à ce qu'ils ne puissent s'évader. (Archives nationales.)

Les six déportés ainsi enfermés à la citadelle du château d'Oléron firent remarquer que le régime auquel les soumettait le commandant d'armes était plus sévère que le régime des déportés précédemment arrivés dans l'île. La femme de Jean-Louis Crosnier, l'un des proscrits, dans une pétition se plaignit que son mari fût traité comme coupable, couché sur une faible poignée de paille, mal nourri, renfermé dans la citatelle, ne pouvant jouir de la

(I) C'est-à-dire les condamnés à la déporta» tion dans l'affaire Babeuf, dont le procès avait été jugé à Vendôme. Germain est 1 un des condamnés babouristes .

faculté qu'ont les autres d'avoir l'île pour prison, afin de pouvoir travailler. (Archives nationales,)

Le 16 germinal, Fouché transmit au préfet de la Charente-Inférieure et au commandant d'armes des instructions pour la garde des prisonniers; ils devaient, comme les autres, être placés sous la surveillance du maire de la ville. Le 9 floréal, le préfet de la Charente-Inférieure répondit au ministre :

En exécution de votre lettre du 16 germinal,

S Eii transmis des instructions au sous préfet de arennes pour que les six individus qui font partie de ceux mis par le gouvernement en surveillance sur le territoire européen et arrivés àOléron le 25 germinal dernier, sous l'escorte de six gendarmes soient mis sous la surveillance du maire de la commune du Château.

( A rchives nationales . )

En résumé, les prisonniers des îles de Rhé et d'Oléron paraissent avoir été soumis à un régime qui variait suivant la fantaisie des autorités chargées de les surveiller. La plupart furent autorisés à séjourner dans les chefs-lieux de ces îles et à y vivre en liberté moyennant la simple formalité de venir apposer leur signature certains jours, sur un registre placé à la municipalité (« je ne signais mon nom sur le registre de la municipalité que tous les dix jours, on m'a ordonné aujourd'hui

de venir signer tous les jours impairs ». Lettre de Charles H esse y 22 pluviôse, an XI); d'autres (Colette, particulièrement qui s'en plaint) restèrent détenus dans les citadelles.

La discipline de l'île d'Oléron semble avoir été plus dure pour les déportés que celle il e l'île de Rhé; l'un d'eux, dans une lettre, réclame « le régime de 111e de Rhé ».

Deux ou trois déportés firent un séjour assez court dans les îles : ainsi Marsault,

Îui fut mis en liberté ; Talot qui, en Tan , fut réintégré dans l'armée avec son S rade d'adjudant-général; Hesse, qui, evenu malade du scorbut, fut jugé par les «médecins incapable de supporter le séjour des côtes, et fut exilé en Allemagne, avec défense de rentrer en France sous peine d'être envoyé aux colonies; Destrem obtint la permission (à titre provisoire) d'aller à Fangeaux (sa ville natale) mettre ordre à ses affaires de commerçant, puis fut au bout de quelque temps réintégré à Saint-Martin-de-Rhé.

Plusieurs proscrits prenaient leur repas dans l'hôtel tenu alors par M. Genest, sur la place Louis XV, à Saint-Martin-de-Rhé.

Les déportés passèrent en somme, dans ces deux îles, environ trois années, assez peu tracassés par les fonctionnaires du pays et entretenant avec les habitants d'excellents rapports.

Ceci est vrai surtout pour l'île de Rhé,

où les proscrits se rencontraient à l'hôtel Gènes t, avec les officiers de la garnison, et mangeaient à la môme table. Charles Nodier , dans son livre sur les conspirations dans l'armée, raconte que le colonel Oudet, qui, dit-il, était à la tête de l'association secrète militaire des philadelphes , se trouva en garnison à Saint-Martin-de- Rhé, au moment où les déportés habitaient cette ville, et qu'il confia ses projets d'insurrection à plusieurs des patrio-» tes en surveillance. Le gouvernement fut-il prévenu de ces manœuvres, et faut-il attribuer le nouvel exil des détenus de l'île de Rhé à l'inquiétude qu'il en ressentit? Ou pourrait le penser; mais ceci n'est qu'une induction que je tire du récit de Charles Nodier, lequel (comme autorité historique) est bien suspect. Je dois dire, cependant, à l'appui de cette hypothèse, qu'il existe aux archives de la marine une pièce prescrivant l'envoi à Saint-Domingue (à titre de punition) des soldats du dépôt de l'île de Rhé, avec recommandation de les surveiller avec soin.

t Peut-être cependant un autre incident eut-il une influence réelle sur la détermination que Ton prit d'embarquer les proscrits. J'ai dit plus haut, que les deux îles renfermaient alors, outre quelques patriotes détenus en vertu du sénatus-consulte du 14 nivôse, un certain nombre de républicains tenus en surveillance pour diverses causes. Parmi ces derniers figurait

le général Argout, que les premières mesures de proscription dont il avait été l'objet n'avaient guère découragé, car il s'échappait de temps à autre de l'île d'Oléron, où il était en surveillance, et allait jusqu'à la Rochelle et Rochefort, exciter les officiers des garnisons de ces deux villes à seconder les projets insurrectionnels qu'il formait contre le premier consul. Ses allées et venues, les conciliabules qu'il organisait (Voir, à son nom, la partie biographique), furent dénoncés à l'amiral Martin, préfet maritime de Rochefort, lequel envoya au ministre de la marine le rapport des dénonciateurs, accompagnant ce rapport de la lettre suivante :

Rochefort, 22 vendémiaire, an XL

Instruit de quelques sourdes menées à la tête desquelles se trouvait un M. Argoud, général divisionnaire, déporté à l'île d'Oléron, je me suis mis en mesure pour en suivre le fil, et j'ai tâché, malgré que ce genre de surveillance parut être étranger à mes fonctions, * d'en découvrir le but, les moyens, et de connaître les chefs et les complices. Comme il fallait dissimuler et attendre patiemment les occasions qui pouvaient me conduire à cette découverte, je n'ai point voulu paraître être au fait de ce qui se tramait, ni dévoiler les légères notions que j'avais recueillies, en provoquant l'arrestation du citoyen Argoud, avant le temps qui m'était nécessaire pour obtenir une connaissance parfaite de ses projets. Je me suis borné à redoubler de surveillance pour la partie qui m'est confiée, et j'ai engagé

celui qui m'avait fait les premières avances à paraître seconder les vues du conspirateur, afin de capter sa confiance, ce qui a assez bien réussi.

Vous trouverez ci-joint, citoyen ministre, la déclaration en original que me fait le citoyen Beoault, capitaine à la 5e demi-brigade d artillerie de marine. Cette pièce nest point signée, mais lorsque la circonstance l'exigera, on trouvera ce citoyen, ainsi que son camarade, et le limonadier devant qui le citoyen Argoud s'est ouvert.

Je vous avouerai que ce projet m'a plutôt

Saru l'ouvrage d'un fou que celui d'un homme angereux, mais, comme ce genre de folie n'est point à dédaigner, j'ai pris le parti de donner avis au préfet du département ainsi qu'au général Faviers, commandant à la Rochelle, afin qu'ils s'assurent du personnage en question.

Je vous prie, citoyen ministre, d'être persuadé que j'avais, avant d'être à même d'apprécier les moyens des conjurés, pris toutes les mesures propres à mettre le port en sûreté et à empêcher l'embauchage qui paraît être une des ressources futures du citoyen Argout. » (Archives nationales.)

La lettre de l'amiral Martin et le rapport des / dénonciateurs furent placés sous les yeux du ministre de la police. Ce dernier écrivit alors (29 vendémiaire an XI) au préfet de la Charente-Inférieure :

A résulte, citoyen préfet, d'un rapport trôs circonstancié dont je vous adresse ci-joint la copie, que le général Argout, transféré par ordre du gouvernement dans l'isle d'Oléron,

s'y livre à des mouvements et à des intrigues. Je vous charge de faire mettre sans délai en arrestation ce perturbateur. Vous ferez saisir tous ses papiers et l'interroger sur les diverses circonstances énoncées dans le rapport. Prenez dans Fisle et à Rochefort tous les renseigne* ments qui peuvent nous éclairer sur les actes et les intentions d'Argout ; et assurez-vous s'il a, en effet, pratiqué comme il s'en flatte, quel* ques individus dans les corps, militaires et dans la marine*

Je remarque avec surprise, dans le rapport relatif à Argout, que cet homme parait sortir librement de File et y rentrer avec la môme facilité. Donnez-moi désinformations précises sur cette circonstance qui n'ust nullement dans l'intention du gouvernement, et donnez les ordres les plus sévères pour qu'un se m* blable abus ne puisse plus avoir lieu.

'(Afchives nationales»)

L'amiral Martin ne fut pas le seul à transmettre des dénonciations contre lès proscrits d'Oléron. Je trouve, dans le dossier, des lettres par lesquelles le tribun Chassiron provoque des mesures coercitives contre les déportés.

D'abord cette « note remise au citoyen grand juge » :

Deux déportés à l'isle d'Oléron, Lemery et Germain, tiennent des propos incendiaires contre le gouvernement et lès fonctionnaires

Sublics; ils ont publiquement insulté le juge e paix de la commune de Saint-Georges (isle d'Oléron) et pervertissent l'esprit public. ,. Je crois de mon devoir d'inviter le gouvernement

4 prendre des renseignement» sur les individus dénommés qui paraissent avoir intimidé jusqu'à, ceux qui doivent les réprimer et les tenir dans la citadelle du château de l'isle d'Oléron qui leur est assignée provisoirement

Îce mot est souligné). Signé : chàssiron, trimn. »

(Archives nationales.)

Autre dénonciation du môme, adressée, cette fois, au citoyen Saladiii, secrétaire général du grand juge :

La citadeUe du château de l'isle d'Oléron

iqui est une petite ville très agréable) devrait >orner Y activité (souligné) des individus condamnés à la déportation.

(Archives nationales.)

En marge de la pièce, je trouve ces mots :

On a dû écrire, à ce sujet, au préfet de la Charente-Inférieure.

Le ministre écrit en effet au préfet de la Charente-Inférieure :

13 ventôse, an XI.

On m'informe que deux détenus à l'isle d'Oléron, Lemery et Germain, etc.. S'ils sont exacts vous ferez conduire dms la citadelle de l'isle d'Oléron les deux individus signalés . Cette mesure devra désormais être prise contre tous les détenus dont la conduite serait répréhensible.

' (Archives nationales.)

On serait tenté de croire, à première vue, que la lettre suivante du premier

consul . (n° 6372, Correspondance de Napoléon Ier) est une réplique à la dénonciation transmise par Ta mirai Martin; mais si Ton réfléchit aux moyens dont disposait alors la poste, on remarquera (la lettre de l'amiral part de Rochefort le 22 vendémiaire) que, le 24, Bonaparte ne pouvait avoir eu le temps d'en prendre connaissance par l'entremise du ministre de la police et que l'ordre qu'il donne d'embar- . quer les déportés n'est pas déterminé par la dénonciation contre Argout; la lettre du premier consul est adressée au grand juge Régnier :

Saint-Cloud, 24 vendémiaire an XI.

Je vous prie, citoyen ministre, de faire embarquer et partir, pour joindre leurs camarades, tous les individus qui sont aux lies de Ré et d'Oléron, détenus en vertu du sénatuscon suite de l'an VIII (sic). Vous y ferez joindre les généraux Argout, Simon et Bertrand. Je désire que ces individus, qui seront à peu çrès trente, partent le plus tôt possible et soient embarqués très secrètement, en tenant le lieu de leur destination très ignoré.

Je trouve bien aux dossiers quelques pièces relatives à l'embarquement des proscrits (20, 26 frimaire, 2 nivôse an XI, etc.), mais, en réalité, la lettre de Bonaparte .n'eut pas un effet immédiat. Plus d'une année s'écoulera encore avant l'embarquement définitif des proscrits. C'est que la mer sillonnée en tous sens par

des croiseurs anglais n'est pas sûre et qu'on se souvient des deux navires pris et coulés à la suite de la déportation des Seychelles. Pourtant, comme je l'ai dit plus haut, il n'est pas impossible que les dénonciations contre Argout, Germain, Leymerie, etc., aient eu pour résultat d'activer l'armement des nouveaux transports.

Quoi qu'il en soit, les proscrits ayant eu vent des projets de Bonaparte, plusieurs essaient de se soustraire par la fuite, au sort dont ils sont menacés. Lamberthé, Toulotte, Méhée, Félix Lepeletier, disparaissent successivement. Destrem, averti lui aussi, refuse de fuir, soit parce qu'il n'ajoute pas foi aux bruits d'embarquement prochain qui circulent, soit parce que chargé d'une très nombreuse famille (onze enfants) et préoccupé des intérêts ♦ de sa maison de commerce, compromis par la longue persécution dont il est l'objet depuis le 18 Brumaire, il ne veut pas courir la chance d'une évasion qui l'obligerait à vivre à l'étranger.

Voici quelques pièces relatives aux évasions ; la première est une lettre (25 pluviôse an IX) du sous-préfet de Marennes au préfet de la Charente-Inférieure .

Le maire du Château, par sa lettre du 22 de ce mois, m'annonce l'évasion du citoyen Toulotte, envoyé en surveillance h l'isle d'Oléron. Dès qu'il a acquis la certitude de cet événe-

ment, il a donné l'ordre à deux gendarmes de ge porter sur les lieux des différents passages défraie.

j'ai écrit de suite à mon collègue delà Rochelle, de prendre des informations sur ce déporté, car 1 empressement de son épouse & vouloir persuader qu'il est parti pour la Hollande, et le désir qu'elle témoigne de se rendre promptement à Paris, me font soupçonner qu'ils seront tous deux du voyage. Ce citoyeo, ajoute le maire, a surpris bien du monde. Il vivait paisiblement avec sa famille et inspirait la plus grande confiance. C'est sous ce rapport avantageux que le maire me l'avait désigne. (Archives nationales,)

Le 30 pluviôse, le préfet s'adresse au grand juge :

L'évasion du citoyen Toulotte de l'isle d'Oléron... celles des * citoyens Menée et Félix Lepelletier, dont j'ai eu l'honneur de vous rendre compte dans le temps, donne lieu de penser que quelques-uns des détenus ont été instruits des mesures prises par le gouvernement pour leur déportation dans un pays éloigné, et de craindre que beaucoup d'autres ne tentent d'imiter l'exemple des premiers. . .

Car, malgré toutes les précautions... il est très difficile, pour ne pas dire impossible, d'empêcher les évasions dans des isles qui ont six à sept lieues de côtes, démunies de garnison, et dans lesquelles abondent chaque jour beaucoup de navires étrangers.

Je Ci ois devoir vous mettre sous les yeux ces faits, afin de provoquer des mesures extraordinaires pour prévenir de nouvelles évasions.

Le préfet donne ensuite des notes sur le degré de confiance que; lui inspirent les déportés :

Moroy, tranquille, homme obscur. — Carretté, id. — Saulnier, tranquille, bonne conduite. — Duval, bonne conduite, peu dangereux. — Cordas, assez tranquille. — Bousquet (Antoine), tranquille, homme d'esprit. — Gueyraud, bonne eonduite, réservé.. — Gombaud-Lachaise, tranquille. — Jum illard, tran quille, bonne conduite. — Daubigny (Jean- Louis-Marie -Vilain), bonne conduite, soumis aux autorités. — Louis, id. — Vatard, id. — Lebois, assez tranquille, mais suspect. — David, paisible. — Brochet, comme Daubigny.

— Crépin, Lamberthé et Goulard, tranquilles.

— Simon et Bertrand, officiers, comme'Daubigny, douceur et résignation. — Thibaud, très tranquille.

(Archives nationales.)

Ceux qui précèdent sont recommandés par le préfet, qui paraît demander qu'ils ne soient pas déportés.

Dans une autre note, le préfet dit :

a Ecrire à nouveau au ministre de la marine pour activer la déportation. »

On écrit, en effet, dans ce sens à la marine, le 8 ventôse,

Ce n'était pas seulement la crainte de la déportation prochaine, c'était aussi la misère qui parfois poussait les proscrits à fuir les îles. Ceux d'entre eux qui n'avaient point de fortune personnelle subissaient d'Jiorribles privations. Ils n'avaient pas le

pain assuré que procure l'état de prisonnier ; il leur restait la responsabilité de leur existence, il leur fallait chercher leur vie dans les petites villes qui leur avaient été assignées pour résidence forcée, et où il ne leur était pas toujours facile de trouver du travail. Il est vrai qu'un arrêté du gouvernement mettait à leur disposition 3 francs par jour pour leur subsistance, mais cette somme n'était appliquée que fort irrégulièrement aux besoins des proscrits, et en somme ils croupissaient, besoigneux et désœuvrés. Une lettre du préfet de la Charente-Inférieure dénonce cette situation. Voici cette lettre :

8 nivôse an XI.

Au grand juge.

Le sous-préfet de Marennes que j'avais chargé, en exécution de la lettre que vous m'avez lait l'honneur de m'éerire le 20 du mois dernier de faire délivrer un passeport au citoyen Méhée, placé en surveillance à I'isle d'Oleron,

§our se rendre dans la commune de Saint-Jean 'Angely, m'écrit que le maire du Gbateau lui vient d'apprendre l'évasion du citoyen Méhée, ce qu'il attribue aux dettes qu'il a contractées dans I'isle. Le maire ajoute. . . que tous les autres déportés sont dans le môme cas, et qu'il est à craindre que plusieurs d'entre eux ne suivent l'exemple du premier, la troupe annoncée pour servir de garnison n'arrivant point, ce qui facilite les évasions; que d'un autre côté, la plus part des déportes man-

Suant de tout, il vient de prendre sur lui de élivrer du bois aux malades et aux enfants*

La situation de ce maire, ajoute le préfet, est difficile, « tant pour la surveillance à exercer sur les déportés qu'à cause de la sollicitudequelui donne leur subsistance, à laquelle il faut pourvoir par des moyens . extraordinaires, n'ayant été .fait aucun fonds pour cela depuis le Ie* vendémiaire an X. »

Le préfet a envoyé quatre gendarmes pour surveiller File.

J'ai en même temps ordonné la translation dans la citadelle d une douzaine d'entre les déportés signalés les plus inquiets et les plus entreprenants. . . — gcillemardet.

(Archives nationales.)

Une lettre du ministre de l'intérieur adressée au grand-juge, au moment où allaient s'opérer les embarquements, nous donne les détails qui suivent sur les dépenses effectuées pour l'entretien de deux dépôts pendant les années X, XI et XII :

22 frimaire an XII.

Je n'ai point perdu de vue la demande que le préfet de la Cnarente-Inférieure m'a faite de nouveaux fonds pour faire payer aux détenus dans les isles de Rhé et d'Oleron l'arriéré qui leur est dû, puisque sur le fonds de 200,000 f. que le gouvernement a, par son arrêté du 10 nivôse an XI, affecté à l'acquittement des dépenses relatives à ces individus j'ai, par une

saule ordonnance» mis à la disposition* du préfet :

Pour Fan X >... 100.000 f.

et par 3 ordonnances successivement expédiées pour Tan il, savoir :

La 1" de 40.000 f. ) -n Artn .

La 2* de 10.000 L ] 50-000 r-

et la 3e que sur ses dernières demandes, je lui ai fait délivrer de. 40.000 f.

Total 190.000 f.

Si pou? les déportés envoyés aux lies de Rhé et d'Oléron, l'existence fut relativement tolérable pendant les ans IX, X et XI, on n'en saurait dire autant des proscrits (au nombre de quatre, dit une pièce, Brisvin, Château, Michel et Fournier l'Américain, mais peut-être furent-ils plus nombreux), qui, pendant ces mêmes années, attendirent dans les casemates du fort de Joux, le moment de leur embarquement définitif; deux de ces déportés, Fournier l'Américain et Michel, ont laissé des lettres que nous trouvons aux dossiers de police des archives nationales, et qui nous font connaître le régime auquel ils furent soumis. Voici quelques-uns des documents relatifs à ce groupe de prisonniers*

C'est d'abord un billet de Fournier l'Américain à sa femme (14 vendémiaire an XII) :

En réponse des deux lettres que tu m'a

écrit, Tune en datte du il fructidor par la poste de Salin, elle me parvenu que le 6 vendemier, l'autre le 30 fructidor. Je tavez répondu le 27 fructidor une laittre très détaillée par laquelle je te marqué ma position.

Il faut, dit-il, réclamer au grand-juge. On est renfermé depuis deux mois, sans jamais sortir des casemates. Il ne sait si ses lettres sont interceptées. 11 poursuit ainsi :

Ma chère bien aimée, je ten gage de prendre du courage contre la mauvaise fortune : elle intimide et flétrit les cœurs lâches ou coupables, mais elle eleve Famé de celui çui souffre Bour la justice et la vérité... fait moi a savoire de suitte si tu veux une procuration pour recevoir tes pensions, je te la ferez passe de suitte

par acte de notoriété

(Archives nationales.)

C'est également à sa femme que Michel écrit. Sa lettre est beaucoup plus détaillée que celle de Fournier l'Américain :

Fort de Joux, 29 vendémiaire an XII.

Sois calme et tranquille ma bonne Adélaïde en lisant ma lettre, aie autant de force et de courage à aprendre de ton amie les maux qu'il ' a souffert sans pouvoir te le dire, je les ai supporte jusqu'au dernier avec le courage et le calme de l'innocent, la mauvaise fortune intimide et flétrit les cœurs lâches et coupables mais elle élève le cœur et l'ame de celui qui souffre pour la justice et la vérité (i).

(i) On remarquera que cette phrase figure

Un honnête homme m'a promis de mettre cette lettre à la poste (!)•

Nous sommes ici sous un commandant d'arme, qui nous traite suivant ses caprices et ses désirs çarce qu'il n'a aucun, règlement, qu'il veut suivre que celui de sa volonté.

En arrivant, il a fait la visite de tous nos effets, il cherche jusque dans nos souliers, il vend le linge il garde argent, montre, bijoux, couteaux, ciseaux, rasoirs, plume, papier, secrétaire, canif, il ne vous est pas permis de vous servir de votre argent.

Il nous a conduit deux à deux, l'on nous a , fait traverser une route ou l'eau filtre à travers les pierres, et à quelque distance de ce souterrain l'on nous a mit entrer dans une ca-* semate, pour mieux dire, un cachot, car ceux des prisons de Paris sont plus salubres; les mur3 ont 5 pieds d'épaisseur, la croisée a 4 pieds de hauteur, il y a trois grilles de fer, entre les grilles l'on a élevé un mur qui a 3 trois pieds de hauteur ; l'air que l'on vous laisse pour respirer ne circule plus que par un abatjour, lorsqu'il est fermé il ne nous reste <jue l'air qui circule par la cheminée; l'abajour a 12 pouces de hauteur et 20 de largeur, au dehors de cet abatjour est un grillage en fil de fer maillé, et un contre volet que l'on ferme tous les soirs, uoe demi heure avant la nuit ; une sentinelle est placée nuit et jour

textuellement dans la lettre de Fournie^ ce qui prouve que les deux détenus se voyaient dans la prison.

(i) Gomme la précédente, cette lettre a été évidemment interceptée. Je la trouve dans les dossiers de la police de Fouché.

près de la croisée ; lorsqu'elle est fermée, il ne nous reste que l'air qui circule par la die* minée, pour respirer, avec un mauvais air qui circule des voûtes et pénètre dans notre cachot par la porte qui ne joint pas. Joint & cela la mauvaise odeur de no* excréments que Ton enlève que tous les 24 heures, nous étions obligés pour pouvoir y résister de nous mettre sous la cheminée pour respirer l'air (c'est là oq est mort Toussaint Louverture) après bien des prières et des supplications, et lorsqu'il a vu que nos corps ne pouvaient y résister, il n'a plus fait fermer le contre volet de Pabat-jour. Cette casemate ou cachot est tellement froide, par l'épaisseur des murs et le défaut d'air, qu il ne noua a pas été possible d'y résister sans feu dans le mois de thermidor, couché sur un mauvais grabat, consistant en un matelas de crin et de la paille roogée par les (faurils?) tous les vingt-quatre heures l'on nous apporte nos vivres qui sont très médiocres (nos doigts nous servent de couteaux et de fourchettes), car le commandant ne donne que 3u sols par tête, cette somme est trop modique dans un pays où la bouteille de mauvais vin se paye 11 sols et le pain 5* sols la livre; les 30 sols restant (1), le commandant dit qu'ils servent à payer le guichetier, la femme qui ôte nos excréments et celui qui nous rase tous les huit jours ainsi <jue pour le bois et la chandelle (ils appartiennent à la maison).

(1) Le gouvernement affectait une somme de 3 francs par jour h l'entretien des détenus politiques.

Ma pauvre Adélaïde, dans cette position affreuse, je réclamai au commandant la permission d'écrire au grand juge. — « Défense vous sont faites, nous dit-il, d écrire à aucune autorité, ainsi qu'à yos parents. » Je lui répondis que l'humanité et la Justice du grand juge n'a pas donné des ordres aussi sévères, et la sensibilité de son Ame et de son cœur respecte le malheur et adoucit son sort. U n'est pas dans l'intention du gouvernement de faire mourir des hommes à petit feu. Sa réponse fut : — « Vous n'appartenez pas à la police du grand juge, vous éte3 dans celle du ministre de la guerre, du général Mesnard et de moi, Je leur ai rendu compte ou je vous avais placé. »

« Permettez, lui dis je, çrae j'écrive à vos chefs. » — « Je vous ai déjà <iit, répondit-il, que vous ne pouvez écrire à personne. »

Je restai, ma bonne amie, dans • ette affreuse position jusqu'au 1 2 fructidor, où il me dit : — « Mon général m'a donné des ordres, vous pouvez correspondre avec votre épouse, seulement p ur votre commerce, et n'entrez dans aucun autre détail, si vous désirez que votre lettre parvienne. »

Mon compagnon d'infortune au château lui demanda la même faveur, qui lui fut accordée.

— « Ai-je la liberté, lui dis-je, d'écrire au grand juge, ou au ministre de la guerre, ou à votre général? — Non, monsieur. »

Quelques jours après, il m'accorda la permission d'insérer dans une lettre que tu pourrais demander au grand juge de me laisser disposer de mon argent pour acheter ce dont j'aurai- h soin pour ma santé. Son défaut de mémoire me fit hasarder d'ajouter dans ma

lettre du 15 fructidor quelques autres réclamations, lorsqu'il la lut : « Elle ne peut pas passer, cependant, puisque je vous l'ai promis, je vais la faire passer à mon général, il en fera ce.qu'il voudra. » C'est là où je reconnus, lorsque tu m'accusas la réception de ma lettre du la, que le général Mesnard ignorait, ainsi que le ministre de la guerre et le grand juge, notre triste position, mais il était impossible de la faire connaître.

Le 18 vendémiaire, il nous dit : « Vous pouvez faire acheter ce dont vous aurez besoin avec votre argent, le grand juge vous Ta permis. — A-t-il aussi accordé la permission de nous promener ? — Non. — Puisse écrire au grand juge? — Oui.. »

Alors je lui demandai des pains à cacheter. — « Non, monsieur, toutes les lettres doivent être vues par mot* — Mais» monsieur, c'est une autorité supérieure à qui je veux dire des choses qui ne peuvent être connues que de lui. »

Il me ait, d'un ton brusque : — « Si vous vous obstinez, vous n'écrirez plus du tout. »

Si je te disais par mes lettres qu'il était homme Juste, c'était pour enfler son amour propre et apaiser sa brutalité et la férocité de cette bête brute et méchante.

Le 23 vendémiaire après bien des supplications et des prières, il nous sortit de cet horrible séjour, il nous logea dans une- casemate au dessous du donjon; l'air y est salubre et pur, depuis que j'habite ainsi que mes compagnons d'infortune, nous jouissons d'une bonne santé.

Le 24, il nous fit sortir pour la première fois pendant une heure ir2, il v avait 69 jours que nous n'avions pas vu le soleil.

Le 28, il vint nous apprendre son change-

ment et nous fit reconnaître par un capitaine

2 tri commandait par intérim la place* u noua t ses adieux et heureusement nous ne Tarons pas revu.

Celui qui commande aujourd'hui est un honnête homme, il a eu tous les égards possibles pour nous, il nous faisait sortir tous les deux jours pendant deux heures, avec l'espoir qu'il nous donne qu'il nous accordera toute la liberté qui sera à son pouvoir, il nous a permis d'écrire au grand juge et de lai demander de nous laisser promener dans le château,

Sue si son prédécesseur ne le lui avait pas éfendu, il nous l'aurait permis.

Je viens d'apprendre à l'instant avec regret qu'il va partir avec sa division pour la descente en Angleterre. Je ne sais pas si nous aurons le bonheur de rencontrer un honnête homme comme celui que nous perdons. . . —

Page 1