‹ Les députés de la Provence à l'Assemblée nationale de 1789Chapitre 23 sur 38 · LIEUTENANT GÉNÉRAL CIVIL · texte numérisé non relu

LIEUTENANT GÉNÉRAL CIVIL

DÉPUTÉ DU TIERS ÉTAT

(sénéchaussée de DRAGUIG.NAJI)

Possesseurs, depuis le commencement du XVIIP siècle, d'une partie de la seigneurie de Taradeau, les Lombard tentèrent, comme la plupart des riches bourgeois de l'ancien régime, de s'affranchir de la roture, en achetant une des nombreuses charges qui procuraient certains privilèges de la noblesse. La branche ainée, représentée, en 1738, par Jacques Lombard, acheta, le 15 avril de cette année, un office de trésorier général de France. Par ce seul fait, il devint noble et transmit son titre à ses enfants, dont on peut lire la généalogie dans V Armoriai d'Artefeuil.

Dans la branche cadette, Jacques-Athanase Lombard, seigneur de Taradeau, né à Draguignan, le 2 mai 1750, acquit, en 1776, l'office de lieutenant général de la sénéchaussée de Draguignan ; mais cette charge ne conférait pas la noblesse. En sorte, qu'il demeura roturier, tandis que ses cousins se disaient nobles.

Quelques biographes ont dit que Lombard-Taradeau vota avec la

(1) Voir nos Anciennes famillks jurseillaises. Publications populaires, 1888, p. 51, el la GÉNÉALOGIE beaucoup plus complète des Clarv, publiée par M. Félix Verany, en 1893. Librairie provençale de V. Boy.

droite ; c'est un fait difficile à vérifier, attendu que le Moniteur universel n'a pas enregistré ses votes. Mais il résulte d'une correspondance, conservée dans les riches archives de la préfecture du Var , que l'ancien lieutenant général de la sénéchaussée de Draguignan , fut, au contraire, un des plus ardents défenseurs des idées nouvelles.

Dès le 5 août, il annonça aux consuls de Draguignan les résultats imprévus de la célèbre séance de nuit, dans laquelle fut agitée la question des droits de l'homme, et il le fit dans des termes enflammés: « ....Vous partagerez tout à l'heure, écrivait-il, mon délire et mon enthousiasme, il manque à mon plaisir et à mon bonheur de ne pouvoir à l'instant partir pour vous faire part moi-même de l'événement qui sera à jamais mémorable. Écoutez-moi, pardonnez le désordre de mes idées, je ne sais, en vérité, si je dors ou si je veille. . . Après avoir été, hier, jusqu'à trois heures en séance, à lutter contre le clergé et la noblesse, à l'occasion de la déclaration des droits, le vicomte de Noailles (que Dieu et la patrie bénissent à jamais son nom), demanda la parole et prouva, dans un discours loyal et patriotique, que la seule manière de rendre la paix à la France, était d'accorder au peuple ses demandes si justes, c'est-à-dire la contribution égale pour toute sorte d'impôt, et, pour toutes les classes de citoyens, le rachat des droits féodaux — mille applaudissements, partis des communes (le tiers état) et des galeries, interrompirent le brave et loyal gentilhomme — . M. le duc d'Aiguillon prit la parole après lui et témoigna ses regrets d'avoir été prévenu ; il parla comme un ange, appuya la motion et fut également applaudi. Le fameux duc du Chùtelet fit la même déclaration. Ensuite, M. de Custine parla, et chacun enchérissait à l'envi ; c'était une ivresse, une joie qu'il est impossible de vous rendre. Le comte de Montmorency demanda, dans le moment même, de recueillir les opinions, en protestant que pas un gentilhomme de France ne se refuserait à ce sacrifice ; le sieur Foucauld de Lardimalie, piqué contre M. de Noailles, qui avait fait le premier la motion, parla des pensions

excessives (la maison de Noailles a dix-huit cent mille livres de rente des bienfaits du roi), en demanda le retranchement et appuya la motion de Noailles. L'amendement passa de suite ; il y eut un combat de générosité entre les particuliers, les villes, les provinces ; chaque corps , chaque particulier s'empressait de faire l'abandon de ses privilèges personnels ou particuliers ; on se battait pour donner ; on rougissait de n'avoir pas davantage à donner ; et, pour suivre la marche des sacrifices, autant que je puis m'en rappeler et que j'ai pu le saisir, au milieu des désordres causés par l'enthousiasme, je vais vous les tracer, et je me rapporte à l'exactitude de la rédaction qui en sera faite ce matin, et que je vous enverrai.

« Le sieur Gottin demanda l'abolition des justices seigneuriales « écrasantes pour le peuple », demande accordée à l'instant, par la noblesse. L'évèque de Nancy fit le sacrifice des mômes droits pour le clergé, à condition que le profit en provenant serait appliqué à des fondations de charité. Accepté.

« L'évèque de Chartres demanda l'abolition des droits de chasse, de pèche, de colombier, et surtout de capitainerie, fléau que vous ne connaissez pas dans votre heureuse province. Accordé.

« Tous les évèques et membres du clergé se levèrent pour adhérer. Le comte de Montrevel déposa^ aux pieds de TAssemblèe, tous ses droits seigneuriaux et féodaux pour les terres de Champagne et dans les bailliages d'Anhalt et d'Amont.

« Le président de Saint-Fargeau demanda que la contribution égale fut assise, à commencer dès le 1" janvier, et que tout privilège, de quelque nature qu'il fût, disparût à l'instant. Accordé par la noblesse et le clergé, qui crient mille fois : oui, oui, oui.

« M. Beaumet demanda Tabolition de la vénalité des charges et rétablissement de la justice gratuite. Accordé.

« Les curés se levèrent et déclarèrent qu'ils faisaient l'abandon do leur casuel. Accordé à quelques restrictions près, proposées par

l'archevêque de Paris, pour les grandes villes. Un plus grand détail serait inutile.

« Le duc du Ghâtelet demanda que toutes les dîmes fussent converties en argent; accordé à l'instant; mais je crois qu'il faudra revenir sur cet article délicat.

« Le duc de La Rochefoucauld demanda et obtint l'abolition des serfs et des main-mortables qui sont encore en France ».

La suite de la correspondance de Lombard-Taradeau démontre, plus clairement encore , qu'il s'était jeté dans le parti révolutionnaire : « Nous en sommes à présent, écrivait-il le 30 aol^it, à la Constitution ; mais que cet ouvrage ira lentement ; nous avons commencé à y travaillei* hier et avant-hier, et nous n'avons pas avancé d'une ligne : le clergé, la noblesse et près de moitié des communes sont royalistes; notre parti est absolument dans la minorité. Nous n'avons pas dix curés, trente gentilshommes et deux cents communes ».

Et plus loin, il déplore que l'on fasse des concessions sur la question du Veto : « Je ne crois pas que l'Assemblée soit assez aveuglée ou assez corrompue, pour consentir à ce que le roi applique ce veto à la Constitution que nous allons faire ! » (30 août 17 89).

C'est ainsi que le député du tiers état, très fidèle à son mandat, rendait compte à la municipalité de Draguignan de tout ce qui se passait à l'Assemblée. Sa correspondance était copiée à un grand nombre d'exemplaires, et communiquée à toutes les communes de la sénéchaussée. « Je sais, écrivait M. Poulie aux consuls de Montauroux, que vous êtes abonnés pour une copie des lettres de M. de Taradeau, que l'on vous a offerte ».

Les nouvelles de Versailles arrivaient tous les jours, et les populations étaient renseignées très promptement. C'est ce qui explique certains mouvements révolutionnaires qui éclatèrent d'une manière inattendue, presque au lendemain des événements qui agitaient l'Assemblée nationale.

Nous ne suivrons pus Taradeau dans sa correspondance, qui n'est qu'un écho des bruits de l'Assemblée, dont l'histoire est connue par vingt relations et par le Moniteur umuersel. Mais nous dirons qu'après avoir rempli consciencieusement son mandat de député, il demeura à Paris et s'y fît une position, en mettant au service du gouvernement son intelligence et son activité. Nous le voyons, dès le 19 juillet 1796, entrer dans les bureaux du ministère de la police générale, créé depuis quelques mois à peine. L'année suivante, il est nommé juge au tribunal de cassation, mais il n'accepte pas ce poste ; et, après avoir été nommé membre de la commission dite de radiation des émigrés, nous le voyons secrétaire général du ministère de la police en 1799.

Sans quitter les hautes fonctions qu'il occupait et les bureaux du ministère de la police, Lombard-Taradeau fut nommé député au Corps législatif, dont il devint vice-président et président vers 1805.

Plus tard, il dirigea les archives du même ministère et sut s'y maintenir pendant la Restauration. Il mourut dans l'exercice de ses fonctions, le 16 janvier 1821.

MEIFFRUN

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