‹ Les deracines (volume 2)Chapitre 15 sur 31 · LA FRANGE DISSOCIÉE ET DÉCÉRÉBRÉE · texte numérisé non relu

LA FRANGE DISSOCIÉE ET DÉCÉRÉBRÉE

coordination... Bien au contraire, ils s'appliquent à s'annuler. Manifestement, notre pays est dissocié.

Eux-mêmes, ces fils de l'Université si désireux de jouer un rôle, ne sont reliés à aucune de ces grandes forces éparses. Peut-être, à les examiner avec complaisance, surprendrait-on chez deux d'entre eux des éléments de sociabilité. — Saint- Phlin aime et comprend son patrimoine de Varennes. Par un séjour annuel de quatre mois â Saint-Phlin, ils donne de la réalité à ses rapports avec la patrie, dont ses champs lui enseignent vaguement les droits historiques. Leur voix existe en lui, pourrait y prendre de l'intensité. Rœmerspacher, fait son noviciat dans cette importante confrérie qui demande aux recherches scientifiques, non pas seulement de contenter la haute curiosité ou d'accroître le bien-être général, mais de satisfaire notre besoin d'harmonie et, pour tout dire, notre besoin du divin. Probablement il sera de ceux qui s'efforcent, par la transformation des consciences, à faire entrer la France, l'Europe, dans une phase de civilisation nouvelle. — Les autres, hélas! qu'ils sont isolés ! L'ordre des avocats donne à Suret-Lef ort des commodités et des gênes, mais non pas un esprit, une foi. Il en use sans y être rattaché par aucune fibre vivante. Le journaliste Renaudin, qui croit avoir des confrères, est plus seul qu'au coin d'un bois. Il s'agite, pour gagner son pain, sans s'intéresser à sa corporation, ni à aucune œuvre commune supérieure. Sturel, Racadot, Mouchefrin plus évidemment encore sont déliés de tout,

De cette situation les bureaux sont responsables. Le Bureau de l'Enseignement public les a dégoûtés

de leur petite patrie, les a dressés par rémulation et sans leur inculquer une idée religieuse, — religion révélée ou idéal scientifique — qui leur fournirait un iien social. Le système des « humanités » ne rend pas l'homme apte à la culture, au commerce, à l'industrie, mais au contraire Ten détourne. L'adminis*tration les a préparés seulement pour elle et pour qu'ils deviennent des fonctionnaires. Ils s'y sont refusés... Ce n'est donc pas assez que les corps sociaux soient dissociés : il y a des déserteurs. Ce n'est pas assez qu'il y ait dans ce pays de nombreux ressorts d'action antagonistes : voilà des jeunes gens, et d'une espèce fréquente, qui, dans le vaste et puissant atelier qu'est une patrie, ne sont mis en mouvement que par leur ressort individuel et ne travaillent que pour eux-mêmes. Us sont mal servis et ils servent mal.

En vérité, il ne faut pas craindre d'y insister. C'est en maintenant le plus longtemps possible notre regard sur ces Lorrains que nous comprendrons l'ensemble de la situation. Et déjà nous entrevoyons ceci : dans le massif national, entre les blocs descellés, il se trouve une nombreuse poussière d'individus. C'est un gaspillage de forces. Quand même ce déchet serait formé de déments, d'incapables, d'hommes de mauvaise volonté, il serait regrettable, car dangereux : dans une ville mal balayée, oti le service de voirie pèche, le moindre orage détermine des boues insalubres.

Cet émiettement se retrouve jusque dans les consciences. Un honune, en effet, n'appartient pas à une seule œuvre, à un seul intérêt : il peut être, au même

Page 1