‹ Les deracines (volume 2)Chapitre 8 sur 31 · VISITE DE TAINE A RQEMERSPACHER · texte numérisé non relu

VISITE DE TAINE A RQEMERSPACHER

les mois que je passe à Paris, puisqu'il me faut un but de promenade, c'est lui que j'ai adopté. Par tous les temps, chaque jour, je le visite. Il sera l'ami et le conseiller de mes dernières années... lime parle de tout ce que j'ai aimé ; les roches pjrénéennes, les chênes d'Italie, les peintres vénitiens. Il m'eût réconcilié avec la vie, si les hommes n'ajoutaient pas aux dures nécessités de leur condition tant d'allégresse dans la méchanceté.

« Sentez- vous sa biographie ? Je la distingue dans son ensem'ble puissant et dans chacun de ses détails qui s'engendrent. Cet arbre est l'image expressive d'une belle existence. Il ignore l'immobilité. Sa jeune force créatrice dès le début lui fixait sa destinée, et sans cesse elle se meut en lui. Puis-je dire que c'est sa force propre? Non pas ; c'est l'éternelle unité, l'éternelle énigme qui se manifeste dans chaque forme. Ce fut d'abord sous le sol, dans la douce humidité, dans la nuit souterraine, que le germe devint digne de la lumière. Et la lumière alors a" permis que la frêle tige se développât, se fortifiât d'états en états. Il n'était pas besoin qu^un maître du dehors intervînt. La platane allègrement étageait ses membres, élançait ses branches, disposait ses feuilles (l'année en année jusqu'à sa perfection. Voyez qu'il <îst d'une santé pure ! Nulle prévalence de son tronc, <le ses branches, de ses feuilles ; il est une fédération ])ruissante. Lui-même il est sa loi, et ill'épanouit... (Juelle bonne leçon de rhétorique, et non seulement i\e l'art du lettré, mais aussi quel guide pour penser 1 Lui, le bel objet, ne nous fait pas voir une symétrie ù la française, mais la logique d'une âme vivante et ses engendrements. Au terme d'une vie où j'ai tant

aimé la logique, il me marque ce que j* eus peut-être de systématique et qui n'exprimait pas toujours ma décision propre, mais une influence extérieure. En éthique surtoutje le tiens pour mon maître. RegapdeE-le bien. lia eu ses empêchements, lui aussi; voyez comme il était gêné par les ombres des bâtiments : il a fui vers la droite, s'est orienté vers h âberté, il a développé fortement ses branches en éventail sur l'avenue. Cette masse puissante de verdure obéit à une raison secrète, à la plus sublime philosophie, qui est l'acceptation des nécessités de la yie. Sans se renier, sans s'abandonner, il a tiré des conditions fournies ^r la réalité le meilleur parti, le plus utile. Depuis" les plus grandes branches jusqu'aux plus petites radicelles, tout entier il a opéré le même mouvement... Et maintenant, cet arbre qui» chaque jour avec confiance, accroissait le trésor de ses énergies, il va disparaître parce qu'il a atteint sa perfection. L'activité de la nature, sans cesser de soutenir l'espèce, ne veut pas en faire davantage pour cet individu. Mon beau platane aura vécu. Sa destinée est ainsi bornée par les mêmes lois, qill^ ayant assuré sa naissance, amèneront sa mort. Il n'est pas né en un jour, il ne disparaîtra pas non plus en un instant... Céj à en moi des parties se défont et bientôt je m'évanouirai; ma génération m'accompagnera, et puis un peu plus tard viendra votre tour et celui de vos camarades... »

M. Taine, quand il était heureux d'une idée, d'un développement d'idées surtout, avait pour conclure un sourire extrêmement doux qui plissait ses paupières et jouait autour des lèvres sans presque

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sophe jusqu'à sou logement da la me Cassette, il s'iulerprêtait soi-même comme du animal philosophe, mais plus jeune, admis à s'approprin- l'âme d'un condamné à mort pour toi sa-vir d'immor^ lalil^.

L« langa^ de ce mailre faisait une noorritiiTe »

Tijoureuse, un tel alcool, que ce jeune hcnnine s'en trouvait cèr>?braleoi<?nt troutOè. Brusquemeut sortie de *es horiions ordin;ûres. sa pensée oscilla comme l"o!>!'Sa qui s'orieut^, le prisonnier qs'on Ubte«. iv.i^is celle ÎTTfrSîe d'un* nii?'3;;colie bitarre. il crat precvîre con^-ieare tout i îa fc-îs des forces destmcïr;.-*? et conservsîri^-es Je r-jEiTW*: il les trounit trsf:^-.:fnier.; Tïïsr::f-s:;'^>* ea s^a iUirtre compa- £". r. : f. r!vvr.r.A;?*s:: -^ise fj-rrae où la nature avait j..\' -;".-:".;- i ■.;-.■■.".-:■::*.•:># rî,-h:-«*s ei qri'^Le aDait Ai':.:r C"-'---- ^-'^ "■:■* Wi^s ■..=7:^*5 lie I3 t>aiede >:j:,-, îîof-.T.frsT^ ,■>.;■? ,-,~r:!-™Ù ;;■&;; îe repos de 1er, ô:^ T.f!^";n? n à:* i.^.-.\T.s îijTCiîsiî^s èLTC'Tjîès. ces r.--çr :";,>-:* i.rr>M;,-;";~;-zs SBîv~t£nùïal minns fV;- ",.•.; '.£^ fî-r-rrs ^.; rfT-; ç^^j n* î^ lima^ de M, T.vrf j-ç^r.;, .^sr.s îi td:.^., 5?» àz» amollie

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on ne s'y élève que par un effort : quelque belles qu'elles soient, elles ne suffisent pas au cœur de l'homme... » Il nous conseillait de nous unir... A propos d'un arbre, il m'a présenté de la façon la plus émouvante, avec des images extrêmement fortes et vraies, un tableau de la vie tout spinozista. Évidemment il se rallie à la règle du devoir selon l'Ethique : « Plus quelqu'un s'efforce pour conserver !l son être, plus il a de vertu; plus une chose agit, plus elle est parfaite... » C'était en même temps une doctrine d'acceptation, car il m'indiquait que nous i| ne pouvons échapper è. nos lois et que la mort nous borne... Ai-je su lui marquer tout mon respectîll m'a engagé à l'aller voir. Je m'en garderai. A notre &ge et dans notre situation, un jeune homme empressé peut être soupçonné d'habileté... Je suis tout ivre do la force et de la plénitude de cet entretîep. H. Taine vaut encore plus que ses livres.

Les esprits pauvres ou mornes trouvent toujours une désillusion auprès d'un homme illustre : il nous faut une imagi.aation vive pour restituer à celui que nous contemplons l'atmosphère de son œuvre; mais une&mede (eu transfigure tous ses objets. Rœmerspacher et Sturel eussent été capables d'illuminer d'une auréole les vieux habitués du café Voltaire pour ne pas se priver d'admirer. En distinguant l'un d'eux, M. Taine avait justifié leurs ambitions, il Is* introduisait dans le monde des intelligences, il leiv

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ouvrait les barrières d'un avenir obscur qu'ils sollicitaient de toute leur ardeur. Aussi étaient-ils intéressés à ce qu'il fût le premier génie de l'univers, pour que son témoignage valût davantage. Telle est la récompense du premier grand homme qui tend la main à un adolescent.

Rœmerspacher ayant mené son ami « à l'arbre de Taine », Sturel admira que ce platane poussât contre les Invalides où repose la gloire de Napoléon. Deux éthiques contradictoires se déployaient à cette an de journée devant leurs imaginations, tandis que du milieu de l'esplanade ils se retournaient pour contempler la glorieuse coupole dorée et le petit bouquet verdissant du square. « J'ai tiré des hommes tout ce qu'ils peuvent donner, dit l'Empereur. » — « Je n'ai pas réveillé les capitales, les peuples, réplique le philosophe, mais j'ai tenu en éveil les parties les plus profondes de mon cerveau. Moi aussi, je domine l'univers : je lui impose les lois de mon esprit. Ce cosmos que je porte passe en beauté le globe quetenait sous sa main Napoléon, car le temps et l'espace ne le bornent point, et il n'est pas une étendue de choses précises et fragmentaires; en lui, rien n'est isolé, rien ne se termine : tout s'y limite, et s'y prolonge; rien n'y est faux, rien n'y est complètement vrai : tout y est un élément du vrai, une phase d'un devenir indéfini, dont l'ensemble jamais ne pourra se réaliser que dans mon cerveau. »

Ce dialogue du Platane et du Dôme commandait les pensées des deux amis.

— La sympathie de M. Taine pour un bel arbre qu'il comprend dans toutes ses époques, voilà, dit Kœmerspacher, un raccourci du meilleur emploi

qu'an homme puisse faire de son intelligence : ordonner son cerveau, concevoir toutes les manifestations de la nature organique et inorganique et notre âme elle-même comme des parties de Tâme universelle gui englobé tout, comme des parcelles individuelles du grand corps de Tunivers I telle est la seule tâche pour ceux qui veulent vivre noblement. Toi, tu veux faire figure glorieuse devant les hommes: quelle préoccupation indigne d'un homme à qui notre Saint- Phlin a si souvent commenté Pascal et qui, d'autre part, avec moi, a feuilleté des atlas d'astronomie et de micrographie!

— Tu te méprends, répliqua Sturel : dans la pour- , suite de la gloire je chercherais moins la notoriété

et les louanges qu'une dépense d'énergie; pressentir des dangers, connaître son risque, faire face à l'imprévu, supporter des malheurs, c'est avoir sans trêve une animation intérieure. Le programme très honorable : « Vivre pour penser », que s'est fixé M. Taine, suppose l'abandon de parties considérables du devoir intégral : « Être le plus possible. »

— Eh ! dit Rœmerspacher offensé, tu ne veux pas sacrifier la vie active à la contemplative: soit! Mais puis-je inventer des circonstances? Je ne suis pas homme à me battre contre des moulins à vent... D'ailleurs, toi-même, l'enthousiaste, tu languis isolé dans tes rêves.

— Qu'un cheval piaffe sous mes fenêtres, je serai vite en chasse I

Les deux étonnants dialecticiens marchaient à travers la cohue de Paris. Chacun écoutait en soi le bruissement de ses pensées^

— Aller à la chasse I reprit Rœmerspacher au bout

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cherche, avec une àme prête à tous les crimes, les quarante sous de son dîner. Ces trois chasses qui se mêlent, sur ce bitume vicieux el souillé autuit que le tapis d'un tripot, ni Sturel ni Rœmerspacher ne les sentait. Si chasseurs et gibier, dans leur élan brutal, los coudoyent sans même se Taire reconnaître, c'est que le galop de leurs jeunes idées couvre le hallali du soir parision. 11 y a en eux une brutalité de dt^str au moins égale & la fureur vitale de tout ce peupW. Les idées de Taine, en se mêlant à cette jeucesse de qui l'àute déjà se lourmeulait merreillensemenl, vi,-nnenl d y multiplier l'énergie.

Fussent-elles les plus fortes et bonnes coninw celles-ci pour fonder une religion, des doctnne!: Talent en partie pai' l'homme en chair el eo oa qui entroprr^nd de les faire ponèlrer dans notre seosabil::e, SiuT-ei, qui eai (^ê à Taine, rvln-'OT^t son or:vs:;:o:: cat^Ti-Ile en fac* lie R^sierspii'her, Reveb&û: v:-.;.'iir5 âi soa js-'inl de nje. l'ami, raéve

— i\'.:i* oe que tu ce rarp.:^:;* ït .j-^e > dâceme

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