‹ Les dernières années d'Alexandre Dumas, 1864-1870Chapitre 10 sur 23 · LE PAYSAN · texte numérisé non relu

LE PAYSAN

Aucun!... seulement, je suis las de l'entendre, depuis dix ans, appeler le Juste.

(Aristide grave son nom ; le paysan jette l'écaillé dans l'enclos; le chef de l'aréopage dépouille le scrutin ; Aristide est proscrit).

Nous sommes plus ingénieux que les Grecs.

Nous avons inventé l'ostracisme littéraire. A cette époque, Lamartine et Dumas s'unissent pour jeter le même cri de protestation.

Dans ce mois d'octobre 1868, Dumas perdit un des plus chers souvenirs de sa jeunesse.

Ce souvenir du passé était madame L..., la mère de son fils.

Celui qui écrit ces lignes a connu pendant de longues années madame L...; il ne croit pas dépasser les bornes de la discrétion en retraçant le portrait rapide d'une femme qui fut toujours aimable, bonne, spirituelle.

Vers 1822 ou 1823, Dumas occupait un modeste logement, place des Italiens, n° 1.

Il remplissait alors, au Palais-Royal, dans les bureaux du duc d'Orléans, un emploi d'expéditionnaire.

Il avait obtenu cette place sur la recommandation du général Foy; elle lui rapportait quinze cents francs par an.

Il avait la tête pleine de rêves littéraires, rêves qu'il espérait bien transformer en réalités; il passait ses nuits à étudier les chefs-d'œuvre des littératures étrangères, pour refaire une éducation passablement négligée.

Il sentait fermenter en lui un tempérament d'auteur dramatique, et il savait que le théâtre est le plus court chemin pour aller à la célébrité.

Sur le palier occupé par le jeune homme se trou-

vait un autre modeste logement composé de deux pièces. * Un jour, une jeune femme vint habiter ce logement.

Elle paraissait avoir à peu près Page de son voisin.

D'une taille moyenne, blonde, très blanche de peau, elle n'était pas jolie selon l'expression classique du mot; mais son visage avait un charme qui plaisait.

Était-ce une jeune fille ? une jeune femme ?

Dumas, intrigué par ce nouveau voisinage, demanda son nom au concierge de la maison.

On lui apprit que la nouvelle locataire s'appelait madame L..., et qu'elle était couturière.

La jeune femme était mariée, et arrivait de Rouen.

Une séparation à l'amiable — motivée par une mutuelle incompatibilité d'humeur — avait rendu les deux époux à la liberté.

Toutes les ressources de la jeune femme résidaient dans son habileté à confectionner des ouvrages féminins.

La facilité du voisinage, une certaine similitude de position, d'âge, de caractère, lièrent ensemble les deux jeunes gens.

Ils s'aimèrent.

Un enfant naquit de cet amour en 1824.

Ce nouveau lien resserra pendant quelque temps l'union de madame L... et de Dumas.

Ce dernier avait continué ses études littéraires avec uo# persévérante énergie.

Il avait fait recevoir à l'Odéon Christine à Fontainebleau, et au Théâtre-Français Henri JII et sa Cour.

Ces deux drames obtinrent un retentissant succès.

Ceci changea la vie du jeune écrivain.

Il quitta la maison où il avait connu madame L.. n contracta d'autres liaisons, et, sans cesser de prendre soin de son fils, pécuniairement du moins, peu à peu il perdit de vue la mère.

Celle-ci éleva elle-même son fils jusqu'à l'âge de huit ans.

Elle lui donna le goût et l'habitude des qualités sérieuses.

L'enfant ne devait jamais oublier ces premières leçons.

L'influence maternelle détermina cet étonnant contraste de caractère que Ton remarqua depuis entre Dumas père et Dumas fils.

Madame L... était (1ère de ce résultat. Elle aimait à en faire un sujet de conversation avec ses intimes, quand plus tard son fils rencontra le succès.

Cette dernière n'avait jamais rien voulu accepter du père de son enfant après leur séparation.

Elle avait pris la direction de la lingerie dans une grande maison d'éducation.

Pendant quinze ans, elle remplit ce modeste emploi, et son esprit d'ordre trouva même moyen d'amasser des économies.

Quand son fils eut atteint l'âge de commencer son éducation, il avait fallu s'en séparer.

Dumas le plaça dans un pensionnat, dont le directeur — homme de lettres — devint son collaborateur.

C'était Goubaux (pseudonyme Dinaux).

Ils firent ensemble Richard Darlington.

Après son éducation terminée, Dumas fils, — attiré par les succès, la célébrité, l'opulence asiatique de son père, — avait été vivre avec lui.

Il passa ainsi plusieurs années, menant la vie large et facile.

Vint la révolution de 1848, puis la faillite du Théâtre- Historique ; Dumas ne put continuer à son fils l'œuvre de sa bourse.

Celui-ci demeura sans ressources.

Madame L... vint alors au secours de son fils. Elle habitait alors un petit appartement, rue Pigalle, 22, au fond d'une cour.

Elle vivait là dans cette modeste aisance, faite d'ordre et d'économie.

Elle accueillit son fils chez elle, le réconforta, le fortifia dans la résolution de se créer des ressources par lui-même.

Quelque temps avant la débâcle de son père, il avait publié un roman : la Dame aux Camélias.

Il songea alors à tirer une pièce de cet ouvrage.

En attendant la représentation, il fallait subsister; il chercha et trouva une petite place dans un journal de cette époque; la mère et le fils vécurent ainsi pendant trois ans.

Souvent la gêne s'assit en tiers à leur foyer. Cette gêne désespérait la pauvre femme, pas pour elle, mais pour lui.

Que d'efforts pour la déguiser!

Que de peines pour entourer ce fils aimé d'une sorte d'aisance relative!

N'avail-il pas besoin d'aller dans le monde, de continuer ses relations, de se créer de nouveaux protecteurs?

Il importait à son avenir qu'il n'eût pas l'air besoigneux.

Elle lui procura souvent le moyen de paraître, au moyen de privations personnelles.

En pareil cas, la sollicitude maternelle sait faire des prodiges.

Pour épargner ou allonger le budget du ménage, 4a pauvre femme imaginait mille inventions.

Quelquefois, dans le but d'économiser les frais d'un blanchissage trop dispendieux pour les ressources du moment, elle lavait elle-même, le soir, les chemises de son fils et les portait le lendemain à repasser chez une blanchisseuse du quartier.

Elle était heureuse d'avoir réalisé ainsi une économie nécessaire.

Après bien des efforts, son fils parvint enfin à faire représenter sa pièce.

La Dame aux Camélias obtint un succès énorme.

Ce fut comme une révélation dans la comédie contemporaine.

Dumas fils était lancé.

Plus tard, madame L... aimait à revenir sur cette soirée mémorable de la Dame aux Camélias.

Cette soirée devint une date dans sa vie.

Dè$ lors, elle contempla l'avenir avec sérénité. Son fils lui assura une pension qui lui donnait presque le luxe.

Elle continua à demeurer dans son petit appartement : il lui rappelait tant de souvenirs!

La société se composait de quelques intimes, avec lesquels elle se plaisait à évoquer les souvenirs du passé, et à redire ses joies de l'heure présente, — joies causées par les succès dramatiques de son fils.

Les années n'avaient pas éteint la vivacité de sa conversation.

'Son esprit était orné.

Elle avait vu les commencements de quelques-uns des hommes de 1830; elle connaissait une masse d'anecdotes sur leur compte, et elle savait les raconter avec une mise en scène intéressante.

Bien souvent, celui qui écrit ces lignes passa de longues heures à écouter cette femme aimable lui retracer les faits d'un aulre âge.

II la revoit encore.

Elle était assise dans un grand fauteuil à la mode de 1830, et, tout en causant, elle travaillait à un ouvrage placé sur un petit guéridon d'acajou noirci.

Dumas père avait écrit sur ce meuble les deux grands drames romantiques, origines de sa réputation.

Le petit salon où Ton se tenait ouvrait sur les jardins des différents hôtels de la rue la Rochefoucauld, dont les grands arbres balançaient leurs feuilles presque à la portée de la main. Madame L... déroulait alors ses

souvenirs avec la verve du conteur qui se sent écouté curieusement.

Parfois, elle s'interrompait au milieu de sa causerie pour vous montrer quelque objet auquel elle faisait allusion dans le récit de ses souvenirs.

Ainsi, elle aimait à montrer à ses auditeurs l'habit que portait Dumas père, le soir de la première représentation de Henri III au Théâtre-Français.

Cet habit — taillé à la mode de la Restauration — avait eu ses basques déchirées par les romantiques enthousiasmés, qui avaient porté en triomphe le jeune auteur dans le foyer même du théâtre.

Soirée mémorable dans les annales du romantisme! soirée où l'on avait montré le poing aux bustes de Corneille et de Racine, que l'on croyait détrônés par la nouvelle école.

Dans les dernières années de sa vie, madame L... s'était réconciliée avec Dumas ; les succès dramatiques de Dumas fils avaient beaucoup facilité — on le comprend — cette réconciliation.

Un soir d'octobre 1868, après une courte maladie, cette excellente femme s'éteignit paisiblement entre les bras de ce fils qui avait été toule sa vie.

Une telle existence ne méritait-elle pas un éloge posthume?

TJn roman nouveau. — Les Blancs et les Bleus. — Charles Nodier et les Souvenirs de la Révolution. — Une visite au cimetière de Glamart. — Le tombeau de Pichegru. — La sépulture de Mirabeau.

Dumas était revenu du Havre avec quelques louis seulement.

Il avait déjà escompté, chez son agent dramatique, une partie des droits d'auteur de Madame de Chamblay.

Cette circonstance l'obligeait à commencer quelque roman nouveau.

Il se mit aussitôt à l'œuvre ; et le journal les Nouvelles ne tarda pas à annoncer la prochaine publication de les Blancs et les Bleus.

Avec les Blancs et les Bleus, Dumas continuait la série de ses romans sur la Révolution, c'est-à-dire Ange Pitou et la Comtesse de Charny.

Cette fois, il emprunta l'idée, le point de départ, les développements de son nouvel ouvrage aux Souvenirs de la Révolution de Charles Nodier.

Dumas avait beaucoup connu Nodier; pendant de longues années, il fut un hôte assidu des soirées de l'Arsenal, dont ce dernier était bibliothécaire.

Il avait ainsi recueilli de sa bouche une masse de récits, d'anecdotes qu'il ne devait jamais oublier.

Déjà, quelques années auparavant, Dumas avait écrit ses Compagnons de Jéhu, en s'inspirant d'un épisode raconté par Nodier, qui, dans sa jeunesse, avait été témoin oculaire de la mort de quatre conspirateurs jéhuistes.

A l'époque où Nodier confiait ces récits, ces souvenirs, à l'auteur des Trois Mousquetaires, celui-ci ne s'était pas encore affirmé victorieusement dans le roman historique comme il le fit depuis.

Mais Nodier avait une grande confiance littéraire dans le tempérament et dans la manière de son jeune ami ; il présageait le succès qu'obtiendraient ces épisodes de la Révolution qu'il lui racontait de vive voix lorsque ce dernier les aurait allongés avec sa plume merveilleuse.

— Oh 1 moi, lui disait Nodier, le temps m'a toujours manqué, je n'ai jamais eu de loisir que pour crayonner des ébauches, et, vous, si vous aviez eu ceci ou cela, dont j'ai fait une nouvelle de deux cents lignes, vous eussiez fait dix volumes. — Mais, ajoutait-iï un jour, mon grand ami, vous les ferez, ces volumes, et, si quelque chose de nous nous survit, je jouirai là-haut de votre succès, dans lequel j'aurai l'amour-propre de me croire pour quelque chose.

264 DEftNU2Rfi$ ANNÉES D'ALEXANDRE DUMAS

Le suecès obtenu par les Compagnons de Jéhu justifia la prophétie de Nodier ; avec cet épisode qui ne tient que quatre pages dans les Souvenirs delà Révolution, Dumas a écrit trois volumes pleins de péripéties émouvantes, il a reconstruit l'histoire vivante d'une des conspirations les plus actives que le Directoire ait eues à combattre.

Dans le récit de ses souvenirs, Nodier aimait parfois à faire une certaine mise en scène.

Un jour Dumas avait été à l'Arsenal; il faisait un bel après-midi; le temps invitait à la promenade.

— Comme vous êtes de ceux qui aiment à apprendre ce que les autres ignorent, lui dit Nodier, venez avee moi; je veux vous révéler un détail de notre histoire contemporaine qui pourra vous servir pour vos études.

Ce préambule excita la curiosité de Dumas.

11 suivit son ami; on monta dans une voiture.

— Maintenant, où me conduisez-vous ? demanda-t-il quand on fut dans l'intérieur du véhicule.

— Au cimetière de Clamart .

— Au cimetière de Clamart, pour quoi faire, mon Dieu?

— Tout à l'heure, je vous dirai le motif de celle excursion; vous ne regretterez pas de m'y avoir accompagné.

La voiture s'engagea dans la rue des Fossés -Saint- Marcel.

A cette époque, l'entrée du cimetière de Clamart se trouvait dans cette dernière rue, et il servait à la se-

pullure des suppliciés. Un mur. percé d'une petite porte divisait alors le cimetière en deux enclos.

Le second enclos prenait le nom de cimetière Sainte- Catherine. -

Dumas et Nodier traversèrent rapidement le cimetière de Clamart, franchirent le mur de séparation, et se trouvèrent dans le second enclos.

Arrivé au centre de l'enceinte, Nodier arrêta son compagnon devant un tombeau de pierre, en forme de corbeille el surmonté d'un casque antique.

Dumas lut l'inscription suivante :

Ici reposent les cemlres de

Page 1