L'ÉTOILE QUI MEURT
Je naquis le jour qui vit naître Le monde encore inhabité.
Mais, ce soir, je vais disparaître Et tomber dans l'éternité !
Mon règne lumineux s'achève, Et déjà je vois le rayon De ma rivale qui se lève £t me remplace en mon sillon !
Je meurs sans haine et ne regrette De ce monde prince ni roi, Mais seulement le beau poète Qui rêvait, l'œil fixé sur moi.
Il oubliera que c'est ma flamme Qui baignait son front inspiré Et qui, pénétrant dans son âme, Y réveillait le feu sacré !
Et, sans se douter qu'il encense L'étoile qui vit mon couchant, L'ingrat, ignorant mon absence, Lui chantera son plus doux chant.
Mais, si le même amour t'enivre, Plus que moi tu devras souffrir, Pauvre sœur, car je l'ai vu vivre, Et toi, tu le verras mourir!
Le jour suivant se passa aussi gaiement pour Dumas.
Le soir venu, ses amis improvisés le reconduisirent avec des torches allumées à bord du bateau à vapeur, qui reprenait sa route pour Astrakan.
Ces deux jours passés à Saratov devinrent un des bons souvenirs de Dumas dans son voyage en Russie.
Arrivée à Astrakan. — L'absence de lits. — L'invitation d'un prince tartare. — Usagebizarre. — Les Alets de chameau. — Course de chevaux sauvages. — Lutte avec le prince Toumaine. — Un album en Kalmoukie. — Madrigal à la princesse Toumaine.
Le 26 octobre, le navire qui portait notre voyageur entrait dans le port d'Astrakan.
Située à l'embouchure du Volga, cette ville communique par la mer Caspienne avec le Turkestan, la Perse, la Géorgie et l'Arménie. Dumas était ainsi arrivé à l'extrémité de la Russie d'Europe.
Un riche négociant de Moscou, qui possédait une fastueuse résidence à Astrakan, lui avait donné une lettre pour son intendant. Cette lettre enjoignait à celui-ci de mettre à la disposition du romancier la maison et tout son personnel.
L'intendant, qui avait été avisé de ceci, attendait Dumas de jour en jour. Dès son arrivée, il commença par lui faire visiter la maison de haut en bas.
Notre voyageur vit une masse d'antichambres, de
salons, de chambres, de bureaux, de cabinets ; mais, dans toutes ces pièces, il n'aperçut pas un lit. Cette lacune lui inspira des inquiétudes.
— Ah çà ! où couche-t-on ici? demanda-il à l'intendant.
— Partout, répondit gracieusement ce dernier. En effet, on pouvait coucher partout, seulement il
n'y avait de lit dressé nulle part.
Dumas fit comprendre à cet intendant que son compagnon et lui désiraient coucher le soir même dans des lits sérieux.
L'intendant — d'abord étonné — promit de faire tout son possible pour obtempérer à ce désir.
A force de rechercher dans la ville, on parvint à réunir quelques matelas, des traversins, des oreillers.
Muni de ces accessoires, Dumas expliqua le mieux qu'il put au domestique attaché à son service particulier ce que c'était qu'un lit.
Le domestique ne comprit que très imparfaitement ces instructions.
En rentrant le soir, le romancier trouva son lit fait avec un seul drap.
Ce drap avait été cousu à la manière d'un sac : l'extrémité supérieure et l'extrémité inférieure avaient été laissées libres, pour la plus grande facilité des mouvements de la tête et des pieds; quant au second drap, il avait été jugé inutile; si inutile, qu'il avait été proprement plié sous l'oreiller, à la manière d'un mouchoir de poche.
224 DERNIERES AHNÉftâ. D'ALEXANDRE DUMAS
Comme tous l«e soirs le fait se produisit, Dumas . finit par s'habituer à coucher dans un seul drap.
Astrakan lui réservait une surprise qui combla de joie tous ses instincts de voyageur.
A quelques lieues de l'entrée du port de la ville, il avait remarqué, sur la rive gauche du Volga, une pagode chinoise et un château d'une architecture bizarre qui ne lui sembla appartenir à aucun ordre bien arrêté.
Un certain nombre de lentes kalmoukes entouraient ces deux édifices.
Il appela et interrogea le capitaine du bateau à vapeur.
Le château appartenait au prince Toumaine, le souverain actuel des Kalmouks, dont le territoire s'étendait sur cette partie de la rive gauche du Volga; quant à la pagode, elle était consacrée au culte du Dalaï-Hama — une divinité locale.
L'idée d'une excursion dans les terres de ce prince tartare lui vint aussitôt à l'esprit.
Il fit part de- ce désir au gouverneur d'Astrakan, qui, dès son arrivée, était venu lui offrir ses bons offices pour tout ce qui lui serait agréable.
Cet aimable gouverneur répondit au romancier
qu'il allait faire partir un Kalmouk à cheval, et qu'il
ne doutait pas, non seulement que le prince Toumaine
né le reçût avec plaisir, mais encore ne fit de sa visite
. chez lui le prétexte d'une fête.
En effet, bientôt .ce prince tartare répondit en envoyant un messager à Dumas.
DERNIÈRES ANNÉES D^ÀLE^ ANDRB DUMAS 225
Ce messager lui apportait tous ses compliments et l'assurance du plaisir qu'il lui ferait en allant le voir le surlendemain. En outre, il autorisait le romancier à faire autant d'invitations qu'il lui conviendrait pour une fête préparée en son honneur.
Dumas invita donc à cette fête, qui promettait d'être bizarre, le gouverneur d'Astrakan, sa femme et des amies de celles-ci.
Le surlendemain, tout le monde montait sur un pyroscaphe qui conduisit les invités sur la rive gauche du Volga. Pendant la traversée, notre voyageur se mit au courant de l'étiquette usitée à la cour du prince Toumaine.
La fête étant donnée en son honneur, il devait aller droit au prince, le prendre entre ses bras et frotter son nez contre le sien.
Chez les Kalmouks, cet usage est un signe de bienvenue et veut dire :
— Je vous souhaite toute sorte de prospérités!
Au moment d'arriver, on s'aperçut que la rive gauche du Volga était garnie de Kalmouks de tout sexe et de tout âge.
Le débarcadère était ombragé de drapeaux ; l'artillerie du prince, composée de quatre pierriers, fit entendre des salves.
Le bateau à vapeur russe répondit avec ses 4eux canons et stoppa à cinq ou six mètres du débarcadère.
Le prince Toumaine, en. grand costume national, attendait là ses invités.
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Dumas — bien averti de ce qu'il avait à faire — monta gravement les degrés du débarcadère, prit le prince dans ses bras et frotta son nez contre le sien, comme s'il eût été kalmouk de naissance.
Le prince, à son tour, lui rendit son étreinte et son frottement de nez ; puis il ramena ses invités au château, où l'attendait la princesse sa femme, entourée de ses dames d'honneur.
Après la présentation, après l'audition d'une sorte de Te Deum, chanté dans la pagode du Dala'i-Hama, on entra dans la cour du château .
Cette cour était encombrée de plus de trois cents Kalmouks.
Le prince leur offrait un repas en l'honneur de la visite de Dumas.
Il avait fait tuer pour eux un cheval, deux vaches et vingt moutons.
Tous ces gens semblaient se régaler d'un plat national, composé de filets de cheval crus et hachés avec de l'oignon, du poivre et du sel. Comme le romancier les regardait, avant de pénétrer dans l'intérieur du château, le prince alla prendre un plat sur une des tables et présenta à son hôte une portion de ce mets en le priant d'y goûter.
Dumas en mangea gros comme une noix.
La chose ne lui parut pas positivement excellente; -mais elle lui sembla encore préférable à quelques-uns des plats qu'il avait mangés à la table de certains grands seigneurs russes.
Ce prince kalmouk avaitl'air de beaucoup s'occuper de ses sujets.
— Ce sont ces gens-là qui me font vivre, dit-il à Dumas ; il est bien juste que je leur donne un peu de bonheur.
Un plantureux déjeuner attendait les invités. Aux yeux des Kalmouks, la chair du chameau et du poulain constitue un mets des plus délicats et des plus recherchés.
Des filets de chameau et des côtelettes de poulain tenaient la place d'honneur dans ce repas, servi, du reste, en poules, en moutons, en outardes et en gibier avec une abondance toute sauvage.
En voyant le festin offert par le prince Toumaine, Dumas se figura aisément ce que devaient être les noces de Gamache.
Les fenêtres de la salle à manger étaient restées
ouvertes.
Les exclamations des trois cents Kalmouks — attablés dans la cour — démontraient qu'eux aussi faisaient honneur au repas qui leur était offert.
Vint le dessert.
Le prince pria Dumas de se lever et de venir à la fenêtre, le verre en main, pour recevoir et rendre le toast des Kalmouks.
Il se rendit à l'invitation.
Alors chaque Kalmouk se leva, tenant d'une main sa sébile de bois, et, de l'autre, son os de cheval, de vache ou de mouton à demi rongé.
t28 DERNIÈRES ANNÉES D'ALEXANDRE DUMAS
On poussa trois hourras, et Ton but à la santé du romancier.
Le prince, jugeant alors le verre de ce dernier trop petit pour répondre dignement à un toast aussi collectif, lui apporta une corne montée en argent,, y versa une pleine bouteille de Champagne et l'invita à boire.
Les capacités stomachiques de Dumas furent à la hauteur de la circonstance : il prit la corne et la vida d'un seul coup! Cette prouesse lui valut d'unanimes applaudissements; mais ces applaudissements ne l'engagèrent pas à récidiver l'épreuve.
Après ce déjeuner homérique commença la série des divertissements offerts par le prince à ses invités.
Ces divertissements, qui consistaient en courses de chevaux, luttes d'adresse, chasse au faucon, étaient aussi variés qu'originaux. Us durèrent deux jours.
Le soir, on prenait le thé, et il y avait bal sous la tente de la princesse Tournai ne.
La première fois que Dumas prit une tasse de thé, il se crut empoisonné, tant ce breuvage lui parut exécrable.
Cela lui donna naturellement le désir de savoir avec quels ingrédients on composait une boisson aussi détestable.
Le principal élément qui le compose est un morceau de thé en brique venant de Chine; on fait bouillir ce thé dans une marmite, puis on y ajoute du lait, du beurre et du sel.
Dumas, suffisamment renseigné sur le thé kalmouk, demanda le jour suivant du thé à l'européenne.
Hais, entre toutes ces fêtes, le spectacle qui fit le plus impression sur son esprit fut une course de dix mille chevaux sauvages à travers un steppe avoisinant le Volga.
Ce fut une surprise du prince.
Le lendemain de son arrivée, il vint le matin prévenir son hôte de se mettre à une des fenêtres du château.
La façade principale du château avait vue sur le Volga.
Dumas obéit à l'invitation; il se plaça à une fenêtre et attendit.
A peine y était-il, qu'il entendit un grand bruit, pareil à celui de Forage. Le sol parut trembler.
En même temps, un nuage de poussière, s'élevant de la terre au ciel, obscurcit le soleil.
Bientôt, au milieu de ce nuage de poussière, il commença à distinguer une immense agitation; il vit se mouvoir des formes de quadrupèdes; il reconnut des chevaux en liberté.
Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, le steppe était couvert do chevaux se dirigeant d'une course frénétique vers le Volga.
Puis, dans le lointain, on entendait des cris, des hennissements de douleur ou plutôt de rage.
Un immense troupeau de chevaux sauvages arrivait des solitudes.
Des cavaliers kalmouks poursuivaient ce troupeau et activaient sa course.
Leur but était de jeter dans le Volga tous ces animaux sauvages.
Les premiers, en se trouvant tout à coup au bord du fleuve, hésitèrent un instant ; mais, pressés par ceux qui les suivaient, ils se lancèrent résolument dans les flots.
Tous s'y précipitèrent.
Dix mille chevaux sauvages coupaient, en hennissant, le Volga, large de trois kilomètres en cet endroit, pour passer d'un bord à l'autre.
Les premiers touchaient la rive droite, quand les •derniers étaient encore sur la rive gauche.
Les cavaliers qui les poursuivaient se jetaient à ('eau après eux ; mais, une fois dans le Volga, ils se laissèrent glisser de leurs montures, qui n'eussent pas pu nager surchargées par leur poids; ils s'accrochèrent les uns à la crinière, les autres à la queue. Cette troupe de dix mille chevaux sauvages traversant en masses serrées le fleuve gigantesque qui avait cru leur barrer le passage, offrait un spectacle splendide, extraordinaire!
Dumas était au comble de l'étonnement : il avait donc enfin rencontré l'inattendu, c'est-à-dire l'idéal du voyageur !
Quand les chevaux et les hommes eurent atteint la rive opposée, ils disparurent dans une espèce de forêt, dont les premiers arbres s'avançaient jusqu'au bord du fleuve.
Le prince Toumaine était propriétaire de cinquante mille chevaux.
Aussi, il dit à ses invités — en manière d'excuse — que, s'il avait é(é prévenu plus tôt de leur visite, au lieu de réunir dix mille chevaux seulement, il en aurait rassemblé trente mille.
À cette course de chevaux sauvages succéda une sorte de steeple-chase aux chameaux. Le champ de course comprenait un vaste espace de plaine, longeant le Volga, sur le bord du fleuve ; un poteau avait été planté, surmonté d'une longue bannière flottante. .
C'était le but désigné à la course de chameaux.
Le point de départ se trouvait à une lieue de là, en remontant le fleuve.
Cinquante coureurs — hissés sur leur monture — ? devaient en suivre le courant, c'est-à-dire du nordouest au sud-est.
Un coup de fusil — tiré par le prince Toumaine — et auquel répondit un autre coup de fusil, dont le bruit lut transmis par l'écho du fleuve, annonça aux assistants que la course était commencée.
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'on vit apparaître les premiers chameaux, soulevant devant eux des tourbillons de poussière.
Dumas put constater que le galop d'un de ces chameaux était d'un tiers plus rapide que celui d'un cheval.
Us ne mirent guère plus de six à sept minutes à parcourir les quatre kilomètres du champ de course.
' 233 DERNIÈRES AKNÉE3 D'AtEXANDRB DUMAS
Le prertiier coureu? arriva au but, suivi à dix pas à >peine par s<m antagoniste.
Le prix~consistait en un beau fusil cosaque, que le vainqueur reçût avec une joie visible.
Les Kalmouks du prince Toumaine étaient des gaillards habiles à tous les exercices d'adresse; après ce steeple-chasc aux chameaux, celui-ci voulut offrir à ses Invités le double spectacle d'une course au roublepapier, et d'une autre course au rouble-argent.
Dans le premier exercice, des cavaliers, montés sur des chevaux à poil nu, sans bride, et n'ayant d'autres moyens de direction que les genoux, ramassèrent, en passant et sans descendre de leur cheval, un billet de banque enroulé autour d'une petite fiche piquée en terre.
Quant au rouble en argent, la course était encore plus difficile : la pièce de monnaie était posée à plat sur le sol ; il fallait la ramasser pendant que le cheval était lancé au grand galop.
Tous ces exercices s'exécutaient avec une surprenante adresse. Le dernier de ces divertissements devait être une lutte...
Une lutte corps à corps.
Le prix du combat était une cartouchière de cuir toute garnie d'argent.
Dumas demanda à voir de près cet objet; le prince le lui apporta.
Notre voyageur eut envie de celte cartouchière kalmouke.
»E*màRES années b:ale*àndre dcmas 233
Une idée bizarre lui vint à l'esprit
— Voulez- vous me permettre, demantfa-t-il au prince, de concourir avec vos lutteurs?
■^ Pourquoi cela? répondit ee dernier avec étonnemenL
— Parce que ce prix me plaît, et que j'ai grande envie de le remporter.
— Alors prenez cette cartouchière; je suis heureux qu'elle vous plaise. Je n'eusse pas osé vous l'offrir.
— Pardon, prince, je veux la gagner, et non la prendre.
— Si votre intention est véritablement de lutter, reprit le prince Toumaine, faites-moi l'honneur de lutter avec moi.
La proposition était singulière.
Dumas l'accepta.
Un petit tertre circulaire était naturellement disposé au bord du Volga.
Les spectateurs s'assirent sur les gradins; au nombre de ceux-ci se trouvait la princesse Toumaine.
Le vainqueur devait recevoir la cartouchière de ses mains.
Dumas descendit bravement dans le cirque.
Le prince y descendit à son tour.
Us se débarrassèrent de tous les vêtements qui leur couvraient le haut du corps, ne gardant que leur pantalon.
Avant de se prendre à bras-le-corps, les deux lutteurs commencèrent, au milieu des applaudissements
des spectateurs, par se frotter mutuellement le nez pour prouver qu'ils étaient toujours les meilleurs amis du monde.
Puis la lutte commença.
Le prince avait plus que Dumas l'habitude de ces sortes d'exercices; mais ce dernier, avec sa haute taille, sa large carrure et sa puissante vigueur, avait aussi une supériorité marquée sur son adversaire.
Le prince, du reste, mit une certaine courtoisie à ne pas résister.
Au bout de cinq minutes, il tomba; ses épaules touchèrent la terre, il s'avoua vaincu de la meilleure grâce du monde.
Les deux combattants se relevèrent, et se refrottèrent de nouveau le nez.
Dumas alla prendre la cartouchière des mains de la princesse.
Le prince, lui, courut se laver dans le Volga. Ne voulant pas demeurer en reste avec son hôte, le romancier vint se tremper aussi dans les eaux du fleuve.
Celte immersion constituait également une prouesse pour un homme des climats tempérés ; car on était à la fin d'octobre, et, à quelques lieues de là, le Volga commençait déjà à charrier des glaçons.
Le moment de se dire adieu était venu ; avant de se séparer, le prince voulut offrir à ses invités un festin aussi homérique, aussi plantureux que le déjeuner de la veille.
Encore une fois, Dumas dut vider la coupe en corne
contenant une bouteille de Champagne. Son hôte et Jui se refrottèrent encore le nez, mais avec; acharnement, à, trois reprises différentes, et les larmes aux yeux, le prince, qui s'était déjà attaché à sa personne, lui fit jurer de revenir le voir.
Un second voyage en Kalmoukie paraissait peu probable ; mais Dumas n'en fit pas moins le serment par le Dalaî-Hama.
Cela ne l'engageait pas à grand'chose.
La princesse, de son côté, lui donna sa main à embrasser, et le pria d'écrire sur son album quelques vers qui pussent constater, aux yeux des siècles à venir, son séjour et son passage au milieu d'eux.
Dumas ne s'attendait pas à l'invitation de l'album... en Kalmoukie; entre l'Oural et le Volga, il ne comptait pas être victime de cet usage de civilisation mondaine!
Il demanda une plume et un encrier, avec l'espérance qu'on n'en trouverait pas chez le prince Toumaine.
Erreur! il se rencontra une plume et de l'encre.
Le romancier dut exécuter ce madrigal sur l'album de la princesse :
A LA PRINCESSE TOUMAINE
Dieu de chaque royaume, a fixé la frontière.
Ici c'est la montagne, et là c'est la rivière. Mais à vous le Seigneur donna, dans sa bonté, Le steppe sans limite où l'homme enfin respire, Afin que sous vos lois vous ayez un empire Digne de votre grâce et de votre beauté!
Un des invités traduisit en russe ce sixain au prince, lequel le traduisit en kalmouk à la princesse.
Il paraît que les vers de Dumas, malgré la tradition contraire, gagnèrent beaucoup à la traduction ; car la princesse sembla ravie et lui fit force remerciements, auxquels il ne comprit pas un mot.
Ce dernier devoir envers l'hospitalité rempli, le romancier et les autres invités montèrent sur le bateau à vapeur qui devait les ramener à Astrakan.
Les canons du prince saluèrent leur départ de salves d'artillerie.
On alluma des feux de Bengale sur la rive du Volga, et les passagers virent toute cette population, déjà passablement fantastique, tour à tour verte, bleue, rouge, selon la flamme qui brûlait et qui éclairait.
Trois heures après, on rentrait dans le port d'Astrakan.
Dumas projette de traverser la Russie d'Asie. — Une tarantasse. — Les steppes de sable. — Chasse à l'oie sauvage. — Les abus en Russie. — Kislar. — Le tchinn. — Les pro-
- vinces du Caucase. — La Russie n'est encore qu'un élément. — Recette du schislik. — Tiflis. — Poti. — Une singulière auberge.
Dumas demeura encore quelques jours à Astrakan.
Il avait résolu de prendre la voie de terre pour atteindre les frontières de la Russie d'Asie, c'est-à-dire Kislar.
Pour gagner cette localité, son itinéraire était de quitter Astrakan, de tourner le dos au Volga, et de traverser un immense steppe, désert de sable ne mesurant pas moins de cent lieues.
Un voyage à travers ces solitudes n'est pas sans offrir quelques dangers : elles sont hantées par des Kalmouks vagabonds et des Tartares nomades, qui pillent et assassinent sans scrupule les voyageurs.
Celte considération n'arrêta pas Dumas.
En dépit des observations qu'on put lui faire, il
procéda à ses préparatifs de départ. Il acheta une télègue — sorte de voiture basse -— pour y placer ses bagages, et une tarantasse pour son transport personnel.
En Russie, on donne ce nom à une voiture de forme bien singulière.
Figurez-vous une énorme chaudière de locomotive placée sur quatre roues, avec une fenêtre sur le devant pourvoir le paysage et une ouverture sur le flanc pour s'y introduire.
Comme la tarantasse n'est nullement suspendue et qu'elle n'a pas de banquettes, le fond de la voiture est garni de paille, que les voyageurs scrupuleux sont libres de renouveler.
Si le voyage est long et que l'on soit en famille, on y étend deux ou trois matelas au lieu de paille; on économise ainsi les auberges, et l'on peut marcher le jour comme la huit. ^
Dumas se fit remettre par le gouverneur militaire d'Astrakan un passeport bien en règle.
L'utilité de ce passeport devait se traduire par l'aide et la protection des campements de cosaques disséminés dans le steppe. Il chargea la tarantasse de toutes les provisions de bouche que lui offrirent ses amis d'Astrakan, leur dit adieu et s'enfonça dans les solitudes en compagnie de son interprète Kalino.
Le voyagé devait durer plusieurs jours.
Le lendemain de son départ, Dumas aperçut bien loin, bien loin derrière sa voiture, un Kalmouk monté
sur un chameau, qui semblait courir à toute vitesse.
Il se mit à observer ce cavalier avec d'autant plus de curiosité qu'il paraissait être le but de sa course.
A mesure qu'il se rapprochait de lui, il crut voir que le Kalmouk portait quelque chose sur le poing; et bientôt il distingua que c'était un faucon; le cavalier n'était autre qu'un fauconnier du prince Toumaine; il venait se mettre à la disposition de Dumas, comme pourvoyeur de gibier, jusqu'à son arrivée à Kislar.
C'était une délicate attention de cet excellent prince, qui avait pensé, non sans raison, que son ancien hôte courait risque de faire des repas très maigres au milieu des steppes de sable.
Un troupeau d'oies sauvages passa dans l'air devant la tarantasse.
Le Kalmouk déchaperonna son faucon, qui poussa un cri aigu en voyant le jour et, à la clarté du jour, une si belle et si nombreuse chasse.
L'oiseau de proie plana un instant au-dessus du troupeau d'oies, s'abattit sur le dos de l'une d'elles et la transperça de coups de bec réitérés.
L'oie tomba sur le sol.
Le fauconnier la ramassa, l'attacha à l'arçon de sa selle, et galopa en avant.
Le soir^ Dumas atteignit un campement de cosaques — perdu dans les steppes; — il retrouva le Kalmouk qui avait fait rôtir l'oie sauvage à son intention.
Le fauconnier du prince Toumaine était doublé d'un rôtisseur.
Le romancier dîna de la poitrine de l'oie et l'estima excellente.
Pendant son voyage et son arrivée à Kislar, il eut tous les jours le divertissement de la chasse au faucon, et tous les soirs la satisfaction d'un dîner au gibier.
Kalino, son interprète, avait été milicien pendant la guerre de Crimée.
Il se plaisait à lui raconter ses souvenirs militaires pour tromper l'ennui des longues marches à travers les solitudes.
Une particularilé frappait Dumas dans ces récils :
C'étaient les abus et les extorsions de l'intendance militaire russe.
Il va sans dire que les malheureux soldats devenaient les premières victimes — victimes silencieuses et résignées — de ces scandaleux abus.
Un trait entre mille.
Nous le rapportons ici parce qu'il renferme un côté comique, et puis n'assure-t-on pas que les choses ne se passent plus ainsi dans l'intendance russe?
L'interprète de Dumas faisait partie d'une compagnie qui devait se rendre de Nijni-Novgorod en Crimée.
L'itinéraire comptait cent cinquante ou cent soixante étapes.
On accordait au capitaine chargé de conduire la compagnie un bœuf par jour pour nourrir ses hommes.
Ce bœuf représentait une 4 valeur de cent ou de deux cents roubles.
Le jour du départ, le capitaine acheta donc un bœuf.
Quand on rencontrait sur la route un colonel ou un général, le capitaine leur disait invariablement :
— Colonel, ou général, voici un bœuf que je viens d'acheter pour la nourriture de mes hommes.
Le soir, l'officier invitait les miliciens à ramasser dans les champs des débris de pommes de terre, ou de betteraves, et à les assaisonner avec des bouts de chandelles. Quant au bœuf, défense même de le regarder.
Aussi, quand on arriva en Grimée, l'animal était-il le seul être gras et florissant de la compagnie, parce qu'il était le seul qui eût mangé à sa faim.
Le capitaine le revendit un tiers de plus que le prix d'achat.
N'oubliez pas qu'il avait reçu le prix d'un bœuf par chaque étape, c'est-à-dire cent cinquante fois cent vingt roubles.
Les soldats ne se hasardent jamais à dénoncer ces fraudes.
En Russie, il est posé en principe que jamais l'inférieur ne peut avoir raison contre son supérieur. Le soldat qui se plaindrait de son chef sait bien que celuici lui ferait administrer cinq cents ou mille coups de baguette, sous le premier prétexte venu.
Le soldat aimait donc mieux jeûner que d'être passé par les verges.
Encore une fois, en racontant cela, nous parlons au passé ; nous aimons à penser que, dans l'armée russe, de pareils faits n'existent plus qu'à l'état de souvenir.
Le 7 novembre 1858, Dumas se trouva en vue de
Kislar, la première ville de la Russie d'Asie en venant par Astrakan.
Le fauconnier du prince Toumaine le quitta en cet endroit; comme pendant tout le trajet il avait consciencieusement rempli son devoir de pourvoyeur de gibier, notre voyageur le gratifia d'un certain nombre de roubles, et dicta à son interprète un certificat plein de termes élogieux.
A cette époque, toute cette portion de la Russie d'Asie qui avoisine la Caucase et qui contourne la mer Caspienne n'était pas entièrement soumise aux Russes ; Schamyl — retiré dans les gorges du Caucase — les tenait en échec avec ses montagnards.
Ces contrées étaient pleines de dangers.
Les Tartares insoumis, les Lesghiens, les Tchetchens et autres nomades massacraient les soldats isolés, assassinaient, mutilaient, dévalisaient les voyageurs.
Il fallait toujours se tenir en garde contre les mauvaises aventures. .
Kislar n'était qu'une étape pour Dumas; son objectif était Tiflis, puis Constantinople. Mais tous les dangers, toutes les vilaines rencontres se trouvaient réunis entre Kislar et Tiflis.
Jamais des voyageurs isolés n'osaient alors entreprendre un tel voyage; on attendait la formation d'une caravane pour se joindre à elle, et l'on tentait l'aventure.
Dumas ne se trouvait pas dans ces conditions. Le
prince Barialinsky lui avait remis un blanc-seing qui l'autorisait à prendre, dans tous les postes militaires, l'escorte qui lui conviendrait ou qu'il jugerait nécessaire à sa sûreté.
De plus, l'expérience lui avait appris qu'en Russie tout se règle sur le tchinn. Ce mot exprime le rang que vous occupez, désigne la situation sociale que vous avez. Selon votre tchinn ou votre rang, on vous traite comme un malotru ou comme un grand seigneur.
Les marques extérieures du tchinn sont un galon, une médaille, une croix, une plaque.
Sur son costume de milicien russe — costume qu'il porta pendant toute la durée de son voyage — Dumas avait placé la plaque de Charles III d'Espagne, dont il était commandeur.
En Russie, les généraux seuls portent une plaque.
Cette plaque de Charles III faisait prendre le romancier pour un général français, voyageant dans un but d'instruction ou de plaisir.
Aussi les officiers de cosaques, les maîtres des postes, les hôteliers lui rendaient-ils tous les honneurs, lui offraient-ils tous les égards dus à sa décoration.
Cette méprise donnait toujours lieu à la scène suivante :
Quand Dumas entrait dans une station de poste, le chef militaire — c'était généralement un sous-officier de cosaques — venait à lui, se raidissait dans
toutes ses jointures, portait la main à son bonnet et lui disait :
— "Général, tout va bien dans la station. Tout est en ordre au poste.
L'auteur des Trots Mousquetaires répondait invariablement en russe :
— C'est très bien (Caracho).
Le sous-officier se retirait content.
À chaque station où il trouvait l'escorte qui devait l'accompagner réunie et sous les armes, le romancier se levait dans sa tarantasse, ou se haussait sur ses étriers en disant — toujours en russe :
— Bonjour, enfants !
L'escorte répondait unanimement :
— Bonjour, Votre Excellence !
Et les cosaques se mettaient à suivre sa voiture, sans jamais demander de rétribution, recevant avec reconnaissance, après vingt ou vingt-cinq kilomètres exécutés au grand galop, un ou deux roubles pour la poudre qu'ils avaient brûlée en l'honneur de Son Excellence.
Nous renverrons le lecteur — curieux de connaître les impressions de voyage de Dumas dans la Russie d'Asie — à son ouvrage intitulé le Caucase.
Il trouvera dans la lecture de ces trois volumes une foule de récits intéressants, des traits de mœurs bizarres, des renseignements curieux, et même des ré* flexions, des aperçus qui dénotent chez le romancier voyageur une sorte de divination politique.
Plus il voyageait en Russie et plus il s'initiait aux secrets de son organisation, plus il demeurait persuadé que ce grand empire n'est qu'une gigantesque surface.
Les sanglants sacrifices auxquels s'était résigné l'Empire pour achever de soumettre à la domination russe les provinces du Caucase ne lui font pas illusion.
Voici sa théorie sur les destinées futures de la Russie :
« La Russie est un élément, écrit-il ; elle envahit mais pour détruire.
* Il y a dans ces conquérants modernes un reste de la barbarie des Scythes, des Huns et des Tartares : on ne comprend pas à la fois, avec la civilisation et l'intelligence modernes, ce besoin d'envahissement et cette insouciance d'amélioration. Un jour, la Russie prendra Constantinople, c'est fatalement écrit.
» La race blonde a toujours été la race conquérante — les conquêtes des races brunes n'ont jamais été que des réactions de peu de durée. — Alors la Russie se brisera non pas comme l'empire romain, en deux parties, mais en quatre morceaux.
» Elle aura son empire du Nord avec sa capitale sur la Baltique, et qui restera le véritable empire russe.
» Elle aura son empire d'Occident, qui sera la Pologne avec Varsovie pour capitale; son empire du Midi, c'est-à-dire Tiflis et le Caucase ; enfin, son empire d'Orient, qui comprendra les deux Sibéries.
» Si Ton pouvait pousser plus loin les prévisions, on dirait :
* L'empereur, régnant au moment où arrivera ce grand cataclysme, conservera Saint-Pétersbourg et Moscou, c'est-à-dire le vrai trône de Russie.
» Un chef soutenu par la France et populaire à Varsovie, sera élu roi de Pologne.
» Un lieutenant infidèle fera révolter son armée, et, profitant de son influence militaire, se couronnera roi de Tiflis.
» Enfin, quelque proscrit homme de génie, établira une république fédérative entre Koursk et Tobolsk.
» Il est impossible qu'un empire qui couvre aujourd'hui la septième partie du globe reste dans la même main. Trop dure, la main sera brisée ; trop faible, elle sera ouverte, et, dans l'un ou l'autre cas, forcée de lâcher ce qu'elle tiendra. » (Le Caucase, t. II, p.. 168.)
Tout cela est bien dit, bien pensé, et la prédiction ne nous semble pas plus improbable qu'une autre.
Après vingt jours de marches périlleuses, fatigantes et pittoresques, Dumas arriva à Tiflis, — la capitale de la Géorgie.
Il fut reçu à bras ouverts par le baron Finot, qui était alors notre consul dans cette dernière cité.
De ses pérégrinations dans le Caucase, Dumas rapportait, entre autres choses, la recette d'un plat très original.
Ce plat s'appelle du schislik; — c'est excellent, paraît-il.
Dans toutes les bourgades du Caucase, on fait, on vend du schislik, comme on vend des pommes de terre frites à Paris et du macaroni à Naples.
Voici la recette de ce mets; elle est très simple :
On prend un morceau de mouton, — du filet si l'on peut s'en procurer, — on le coupe par morceaux de la grosseur d'une noix, on le met mariner pendant un quart d'heure dans un vase où l'on a haché des oignons, et secoué avec libéralité du sel et du poivre. Si ces petits morceaux de mouton peuvent passer une nuit dans la marinade, ils n'en seront que meilleurs.
Le mode de cuisson est celui-ci :
On étend un lit de braise sur le fourneau, on enfile les petits morceaux de mouton à une brochette de fer, et l'on tourne cette brochette au-dessus des braises jusqu'à ce que les morceaux de mouton soient convenablement cuits.
Comme le romancier déclare que c'est tout simplement la meilleure chose qu'il ait mangée dans tout son voyage, nous donnons de confiance au lecteur la recette du schislik.
Dumas resta six semaines à Tiflis ; la gracieuse hospitalité du baron Finot, le prince Bariatinski, le vice-roi du Caucase, lui rendirent très agréable le séjour de la capitale de la Géorgie.
Il y travailla beaucoup, du reste.
11 écrivit deux ouvrages :
Sultanetta et la Boule de Neige.
Il avait puisé le motif de ces deux volumes dans des
histoires locales, recueillies pendant ses pérégrinations à travers le Caucase.
Il quitta Tiflis le 21 janvier 1859, pour se rendre à Poti. Il comptait arriver dans ce port assez à temps pour rencontrer un petit bâtiment à vapeur qui fait le service entre Trébizonde et Poti.
A Trébizonde, un paquebot des Messageries le transporterait à Constantinople, puis à Marseille.
Seulement, pour arriver à temps, Dumas avait compté sans l'état des routes, ou, pour parler exactement, sans l'absence de routes dans toutes les contrées qui séparent Tiflis et Poti.
Relardé par les neiges, les boues, les inondations, les marais, il ne put arriver à temps pour s'embarquer sur le bateau de Trébizonde.
Il dut allendre quelques jours, à Poti, le passage d'un nouveau paquebot.
Triste séjour que celui de Poti! C'était alors une misérable bourgade comptant à peine quelques maisons, — maisons disséminées près de l'embouchure du Phase dans la mer Noire.
Le romancier se logea chez un boucher-épicier qui possédait une baraque en bois près du fleuve.
Outre le magasin d'épicerie et un corridor de dégagement, cette baraque comptait deux chambres.
L'une d'elles était déjà occupée par un noble Géorgien qui attendait, lui aussi, le passage du paquebot de Trébizonde.
Dumas prit donc la seule chambre vacante.
Cette pièce — dont le plancher à claire-voie donnait sur un cloaque où les cochons de la maison et ceux des maisons voisines se retiraient la nuit — comprenait pour tout ameublement un lit de camp, un poêle de fonte, une table boiteuse et deux tabourets de bois.
Notre voyageur n'avait qu'une ressource pour combattre l'ennui d'un aussi triste logis : le travail.
Il tira de son nécessaire encre, plume, papier, et commença à rédiger ses impressions de voyage dans le Caucase.
Mais il régnait dans celte malheureuse chambre une température glaciale qui raidissait les doigts de l'écrivain.
11 eut l'idée toute naturelle d'allumer son poêle en fonte ; mais aussitôt il s'en dégagea une chaleur si intense, qu'il manqua d'étouffer.
Il lui fallait choisir entre la gelée et l'asphyxie.
Il avait acheté à Kasan une cuvette en cuivre; il remplit d'eau cette cuvette et la plaça sur le poêle.
Cette précaution rendit l'atmosphère plus respirable.
Quand la nuit fut venue, autre désagrément.
Sous le plancher de la chambre, — lequel plancher était à claire-voie, avons-nous dit, — s'étendait un large espace vide.
Dans cet espace s'étaient réfugiés tous les porcs des environs.
Ils y célébraient quelque chose qui ressemblait à une noce.
A peine Dumas fut-il couché, que le tapage, auquel il n'avait pas fait d'abord attention pendant qu'il travaillait, devint insupportable.
C'étaient des hurlements, des grognements, puis des cris en fausset, des mouvements inattendus et saccadés qui ne s'interrompaient que pour recommencer avec fureur.
Le romancier enrageait de colère; brisé de fatigue, il lui était impossible de dormir.
Enfin, une idée lumineuse lui traversa le cerveau.
La chaleur du poêle avait échauffé à quatre-vingtdix degrés l'eau contenue dans la cuvette.
Il prit la cuvette, et, à travers le plancher à jour, il avisa un groupe de cochons tapageurs; par une des fentes, il leur versa une douche d'eau bouillante !
Les porcs — ainsi aspergés — jetèrent des cris féroces, et s'enfuirent dans une autre cour. Tout rentra dans le repos, et Dumas put s'endormir.
Pendant ce séjour forcé à Poti, il avait remarqué, parmi les familiers de l'auberge où il logeait, un vigoureux garçon de vingt-deux à vingt- trois ans, nommé Yasili.
Ce Vasili se montrait intelligent, aclif, il plut à Dumas, qui lui proposa de le prendre à son service et de l'emmener avec lui à Paris.
Il accepta la proposition avec enthousiasme et il resta chez l'auteur des Trois Mousquetaires jusqu'en 1870, comme cuisinier et comme factotum de sa maison.
Quelques jours plus tard, Dumas s'embarquait sur le vapeur le Grand-Duc-Constantin, qui le conduisit à Trébizonde.
L'aubergiste de Poti eut l'aplomb de lui faire payer la singulière chambre, décrite plus haut, à raison de deux roubles par jour : quatre francs de plus qu'une chambre à l'hôtel du Louvre.
Le romancier paya, mais trouva raide ce prix de location.
A Trébizonde, un paquebot des Messageries à vapeur, le Sully, le prit à son bord et le ramena à Marseille par Constantiuople.
Ce splendide voyage avait duré près de dix mois.
Dumas en rapporta — littérairement — les éléments de sept volumes d'impressions. Maintenant, voulez-vous savoir combien lui avaient coûté tous ces spectacles, toutes ces aventures, toutes ces émotions?
Douze mille francs, dont trois mille francs consacrés à des achats !
Les hospitalités affectueuses, cordiales, empressées que le romancier avait rencontrées partout ne lui permirent pas de dépenser davantage.
Dumas remporte au Havre un succès de conférencier avec ses Souvenirs de Russie. — Retour à Paris. — Reprise de Madame de Chamblay à la Porte-Saint-Martin. — Succès. — Mademoiselle Rousseil. — Une préface en forme d'apologue. — Un deuil. — Histoire et mort de madame L. . .
Empruntées au souvenir d'un pareil voyage, les conférences que Dumas fit au Havre dans l'été de 1868 furent donc très goûtées. Sa présence augmenta le succès de l'exposition locale, entreprise par cette jolie cité.
Le romancier resta au Havre la plus grande partie de l'automne.
Il rentra à Paris en octobre, après avoir fait également des conférences à Caen, à Dieppe et à Rouen. Il eut la satisfaction de voir sa pièce de Madame de Chamblay reprise à la Porte-Saint-Martin.
Le monde était revenu, le thermomètre avait baissé, Madame de Chamblay fut jouée, cette fois, devant un vrai public, et son succès sur cette autre scène
effaça la mauvaise impression des représentations de la salle Yendatour.
En passant à la Porte-Saint-Martin, l'ouvrage dut subir quelques changements dans l'interprétation.
Ainsi le rôle de madame de Chamblay, créé au théâtre Ventadour par mademoiselle Dica-Petit, échut à mademoiselle Rousseil. Dumas ne s'en plaignit pas.
Voici en quels termes il apprécia l'allure donnée à ce rôle par l'artiste :
a Mademoiselle Rousseil, talent fait, talent reconnu, a prêté toute la puissance d'une vigoureuse organisation destinée à jouer le drame, au personnage un peu lymphatique de madame de Chamblay; tout en lui laissant sa poésie, elle lui a communiqué sa force.
» Il y a beaucoup d'avenir dans mademoiselle Rousseil, qui est jusle à l'âge où la femme se complète et où l'artiste s'affirme.
» J'ai vu jouer deux fois la pièce par mademoiselle Rousseil, et j'aurais voulu trouver au commencement de ma carrière dramatique une femme avec toutes les aptitudes dont le ciel l'a douée. » (Préface de Madame de Chamblay, édition in-4°, 1868.)
Ces éloges de Dumas et un rôle superbe joué quelques mois après, à côté de Frederick Lemaître, dans un drame de Théodore Barrière, — le Crime de Faverne, — semblaient promettre à mademoiselle Rousseil une carrière dramatique plus triomphante et plus remplie que celle qu'elle a parcourue depuis cette époque.
Madame de Chamblay parut alors en brochure.
Dumas plaça en tête une courte préface, où éclate l'amertume que lui causaient cette malveillance rancunière, ce dénigrement systématique auxquels il était en butte depuis quelques années.
Celte préface, qui est le cri d'un cœur blessé, affecte la forme de l'apologue.
Apologue qui a lui-même la concision d'une plainte antique :