CHARLES PICHEGRU
Général en chef des armées françaises
Né à Arbois, département du Jura, le 16 février 1761
Mort « Paris y le 5 avril 1804
Élevé par la piété filiale
Il se trouvait devant le tombeau dePichegru, lequel avait été élevé au-dessus de la fosse commune où fut jeté le cadavre du conquérant de la Hollande après son suicide.
Nodier se découvrit devant la tombe de son illustre compatriote.
— Pichegru a été un des grands calomniés de l'histoire, dit-il à son compagnon ; mais ce n'est pas seulement pour vous faire visiter sa tombe que je vous ai conduit dans ce triste lieu... Suivez-moi.
Nodier descendit sept ou huit pas au-dessous de la tombe de Pichegru, et, frappant du pied la terre :
— Ce doit être ici, fit-il.
— Quoi? demanda Dumas.
— Ce doit être ici qu'est couché le corps de Mirabeau.
A l'évocation de ce nom immense, le romancier tressaillit; il regarda à ses pieds; la terre était foulée comme celle d'un chemin. Rien n'indiquait la trace d'une tombe, l'empreinte d'une fosse.
Il savait, comme tout le monde, que le corps de Mirabeau avait été arraché du Panthéon; mais voilà tout, nul ne s'était inquiété depuis de ce qu'était devenu le cercueil renfermant les restes du célèbre tribun.
— N'est-il pas bizarre, poursuivit Nodier, que moi seul sache que Mirabeau repose sous la terre de ce chemin? La Convention fit acte de démence en déclarant celui-ci indigne de cet honneur du Panthéon que lui avait décerné l'Assemblée constituante.
Mirabeau avait été payé par Louis XVI, c'est vrai ; mais il ne s'était pas vendu.
Mirabeau était royaliste et aristocrate. En rêvant une monarchie constitutionnelle, il avait été aussi loin que les plus exigeants de ses mandataires pouvaient exiger qu'il allât.
La Convention ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre cette distinction ; elle rendit un décret qui déclarait Mirabeau indigne de partager la sépulture de Voltaire, de Rousseau, de Descartes !
Un huissier vint; sur le seuil du temple, il lutte décret de la Convention et somma le gardien de l'église de lui remettre le cadavre.
Le gardien obéit.
On descendit dans les caveaux; on brisa le tombeau et Ton en relira le cercueil de plomb qui contenait le corps de Mirabeau.
L'huissier ordonna de conduire et de déposer ce cercueil dans le lieu ordinaire des sépultures. Or le lieu de sépultures ordinaire c'était Ciamart, le cimetière des suppliciés.
Ce fut nuitamment et sans aucun cortège que l'on amena le cercueil à cette place; on le jeta dans une fosse creusée à la hâte, sans croix, sans pierre, sans inscription !
Parmi les hommes qui accomplirent cette inhumalion funèbre se trouvait le fossoyeur de ce cimetière.
— C'est ce fossoyeur, mort aujourd'hui, dit Nodier, qui m'a raconté ces détails, et qui m'a désigné cette place comme la sépulture de Mirabeau.
» Lorsqu'il eut fini son récit, comme j'insistais pour avoir une certitude :
» — C'est bien ici, monsieur, répéta-t-il, j'en réponds; car j'ai aidé à le descendre dans la fosse, et même j'ai manqué d'y rouler tant était lourd ce maudit cercueil de plomb.
» Et maintenant, acheva Nodier, voilà près de cinquante ans que les générations qui se sont succédé passent sur cette tombe inconnue où dort Mirabeau.
m MRftNignes années d'Alexandre dumas
N'est-ce pas une assez longue expiation pour urç crime contestable? Car, encore une fois, Mirabeau ne fut pas un apostat. Ne serait-il pas temps, à une époque d'appréciation historique comme la nôtre, de fouiller cette terre impure dans laquelle repose le célèbre tribun, jusqu'à ce que Ton retrouvât ce cercueil de plomb qui pesait si fort au bras du pauvre fossoyeur, et auquel on reconnaîtrait le proscrit du Panthéon?
Nodier se tut. Sur ces derniers mots, les deux amis sortirent silencieusement du cimetière de Clamart.
Dumas n'oublia jamais cette visite dans ce lieu désolé.
Plus tard, il la raconta.
A son tour, il dénonça la sépulture ignorée du tribun de 1789.
Mais sa voix n'éveilla nul écho.
Mirabeau repose toujours dans un ancien cimetière de suppliciés !
Charles Nodier mourut en 1844.
Il succomba à une longue anémie qui éteignit graduellement ses forces.
Pendant sa maladie, Dumas demeura un de ses plus fidèles visiteurs.
Dans une de ces visites, Nodier lui raconta l'histoire d'Euloge Schneider, histoire dans laquelle il avait été acteur et témoin, quand il était enfant.
Cet épisode a pris place depuis dans ses Souvenirs de la Révolution.
Bien des années après, — en 1868, — Dumas se
souvint de cet épisode pour en faire la première partie de les Blancs et les Bleus.
Mais il plaça dans son ouvrage tous les développements qu'il avait recueillis de la bouche de son ami, et qui ne se trouvent pas dans le récit écrit par ce dernier.
Aujourd'hui, on lit peu Nodier, parce que notre époque ne sait plus trouver le temps de lire; les Blancs et les Bleus sont perdus dans la nomenclature des romans de Dumas.
Voici donc, en peu de mots, l'épisode d'Euloge Schneider.
Peut-être cet exposé inspirera-t-il au lecteur la curiosité de savoir quel parti le romancier a su tirer d'une donnée aussi dramatique.
Point de départ du roman les Blancs et les Bleus, — L'épisode d'Euloge Schneider. — Strasbourg en décembre 1793. — La guillotine ambulante. — Histoire de Glotilde de Brumpt. — Saint-Just. — Une exécution populaire.
Le père de Charles Nodier, qui était passionné pour les études classiques, avait résolu de faire un savant de son fils. Le jeune Charles promettait ; à dix ans, il lisait assez couramment les auteurs latins difficiles, mais il ne connaissait que très imparfaitement la langue grecque.
Le père voulut combler cette lacune dans l'éducation de son fils.
Il était lui-même en correspondance littéraire avec un nommé Euloge Schneider, qui avait été d'abord capucin à Cologne, puis grand vicaire de l'évèque constitutionnel de Strasbourg.
Il était connu dans le monde savant de cette époque par une traduction estimée d'Anacréon; il
avait plusieurs fois proposé an père de Nodier de perfectionner son fils dans l'étude du grec.
Celui-ci accepta l'offre.
Un matin, il conduisit l'enfant à la diligence qui faisait le service de Besançon à Strasbourg 1 .
Il y arriva le lendemain.
La révolution avait fait beaucoup plus de progrès à Strasbourg qu'à Besançon ; — on était en décembre 1 793.
Le t premier spectacle qui frappa l'enfant, à son arrivée, fut celui d'un homme monté sur le portail de la cathédrale, et démolissant à coups de marteau les statuettes gothiques de différents saints.
Pendant celte opération, le peuple s'était amassé sur la place en groupes agités, d'où sortaient des rires éclatants, de sombres vociférations et de sourds murmures.
Deux factions — désignées sous le nom de Société populaire et de Comité de propagande — se partageaient la ville et la remplissaient de (erreur.
Dans la cour des Messageries, le jeune Nodier avait trouvé un envoyé de l'abbé Schneider, qui l'avait prévenu que celui-ci ne pouvant pas lui donner un logement chez lui, lui avait retenu une chambre propre et commode à l'hôtel de la Lanterne. Cet hôtel était tenu par une certaine madame Teutch, très jolie femme,
1 . Dumas a écrit très rapidement les Blancs et les Bleus ; dans le tome premier, tout consacré à l'enfance de Charles Nodier et dont nous parlons ici en substance, il a fait quelques emprunts aux Souvenirs de la Révolution .
qui reçut cordialement son jeune pensionnaire, et lui porta tout de suite un sincère intérêt, parce qu'elle lui trouvait, disait-elle, Pair d'une petite fille déguisée en garçon.
Elle commença par donner au jeune Nodier des renseignements peu rassurants sur son futur professeur de grec.
L'abbé Schneider avait jeté le froc aux orties ; il était devenu rapporteur de la commission révolutionnaire extraordinaire du Bas-Rhin ; il commandait au Comité de Propagande; bref, cet homme était la terreur de Strasbourg.
L'enfant regretta d'avoir quitté Besançon pour venir étudier sous un aussi singulier professeur.
Cependant il résolut de l'aller voir le lendemain et de lui porter la lettre de recommandation donnée par son père.
Le jour suivant, il alla frapper à la porte de Schneider.
Il était déjà sorti.
Une vieille servante rechignée introduisit l'enfant dans Ut salle à manger, et le pria d'attendre le retour de son maître.
Bientôt le citoyen Schneider entra, plaça ses deux pistolets sur la table, et s'assit après avoir assez brusquement salué son jeune visiteur.
Celui-ci lui remit alors la lettre de son père; aux deux premières lignes, il lui tendit la main et l'invita à dîner pour le soir.
La vieille servante était rentrée dans la salle à manger, apportant avec elle des journaux allemands, une lampe, une boîte à tabac et une pipe.
Le maître de logis alluma sa pipe, emplit un verre de bière qu'il offrit à son hôte et se mit à parcourir les journaux.
Pendant cette lecture, le jeune Nodier examina plus attentivement son futur professeur de grec.
Euloge Schneider était alors un homme de trentecinq ans environ, laid, gros, court de taille, et commun d'allures; aux membres ronds, aux épaules rondes, à la lête ronde. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans sa face d'un gris livide, frappée çà et là de quelques rougeurs et criblée de petite vérole, c'était le contraste de ses cheveux noirs coupés très ras avec ses sourcils bruns et touffus, sous lesquels étincelaient deux yeux fauves ombragés de cils roux.
Le citoyen Schneider avait donc toute la physionomie d'un très méchant homme.
Le jeune Nodier prit congé de lui en le remerciant de son invitation à dîner.
Cette perspective de dîner l'effrayait un peu; il aurait même voulu s'esquiver; mais l'excellente madame Teutch lui recommanda bien d'être ponctuel, de peur de mécontenter son terrible professeur de grec. A ce dîner, l'enfant se rencontra avec trois autres convives de Schneider — des énergumènes comme lui — faisant partie également de la Société de propagande.
Il apprii alors par leur conversation quelle était la
situation de l'Alsace, et quelles opérations les armées de la République allaient entreprendre sur le Rhin.
La frontière de l'Est avait été envahie par une armée, composée de Prussiens, d'Autrichiens et d'émigrés.
Pichegru remplaçait dans le commandement en chef Custine, qui n'avait pas su vaincre, et qui allait payer de sa vie cette désertion de la victoire. ' Enfin la Convention avait envoyé Saint-Just avec des pouvoirs extraordinaires à Strasbourg, pour rétablir l'ordre dans la capitale de l'Alsace, et pour exciter l'armée à vaincre sur le Rhin les ennemis de la République.
Pendant le dîner, Euloge Schneider et ses trois convives ne firent qu'invectiver Saint-Just, qu'ils accusaient de modérantisme ; à la fin du repas, Schneider recommanda au jeune Nodier de ne pas fréquenter les modérés; puis ils l'avertit qu'ils allaient être séparés pendant quelque temps.
Le lendemain, il partait pour accomplir une mission dans les environs de Strasbourg.
L'enfant ne se trouva pas fâché au fond de perdre de vue un professeur de grec aussi farouche.
Il ne tarda pas, du reste, à être renseigné sur le genre de mission de ce dernier.
^ la qualité de commissaire près le tribunal révolutionnaire de Strasbourg, il joignait celle d'accusateur public; il accusait, jugeait, condamnait sans appel.
Ce formilable pouvoir détermina dms cet homme
cette terrible luxure de sang à laquelle le poussait sa violence naturelle.
A Strasbourg, il suivit les traces de Carrier à Nantes et de Couthon à Lyon.
Emporté par son activité fébrile, quand la besogne lui manquait dans la cité, comme accusateur public, il parcourait les environs avec une escorte de hussards de la Mort, traînant derrière lui un échafaud et le bourreau.
Alors, sur la moindre dénonciation, il s'arrêtait dans les villes et dans les villages, faisait dresser l'instrument fatal, et ordonnait d'exécuter ceux qui lui paraissaient suspects.
C'est ainsi que, du 5 novembre au 11 décembre, jour de l'arrivée du jeune Nodier, il avait envoyé à la mort trente et une personnes.
A peine revenu à Strasbourg, il allait repartir — comme il l'annonçait à son élève — et recommencer une sanglante tournée en Alsace.
Pichegru reconquérait les frontières, débarrassait le pays de ses ennemis extérieurs.
Lui, Schneider, se mit à la suite du général victo* rieux, et promena de village en village son échafaud nomade pour exercer sur les infortunés qui s'étaient laissés piller par les Autrichiens, la vengeance nationale.
Dans cette nouvelle excursion, le proconsul se montra terrible.
L'ivresse du pouvoir absolu parut briser son intelli-
gence, et le Tendit en quelque sorte fou furieux. Un événement Je celte mission amena sa perte.
Malgré les gages sanglants donnés à la démagogie, on reprochait quelquefois à Schneider sa première profession , c'est-à-dire d'avoir appartenu au sacerdoce. L'uniforme presque militaire du commissaire extraordinaire n'avait pas fait oublier encore le froc du j^apucki, et le moine de Cologne nuisait souvent à la 'popularité du terrible dictateur de Strasbourg.
Un jour, au milieu d'une assemblée populaire 1 , une
voix s'éleva pour lui rappeler cette tache infamante du
sacerdoce qui le rendait irrémissiblement suspect aux
* amis de la liberté, et pour lui conseiller un acte qui
consacrât solennellement son apostasie.
Schneider n'était pas marié ; son goût effréné pour les femmes se conciliait même assez mal avec les obligations d'un engagement perpétuel, et il ne fallait pas moins, pour le décider à s'y soumettre, que l'intérêt de cette popularité de cynisme et de sang à laquelle il avait déjà fait tant de sacrifices. Dans cette dernière occasion, il ne vit aucun autre moyen de se soustraire au terrible argument qu'on lui opposait, et l'amour des richesses put, d'ailleurs, contribuer à vaincre l'instinct d'indépendance et de débauche qui l'avait dominé jusque-là.
Ses regards tombèrent sur une jeune personne appelée Glotilde de Brumpt, qui joignait une immense