‹ Les dernières années d'Alexandre Dumas, 1864-1870Chapitre 12 sur 23 · Nodier, Souvenirs de la Révolution · texte numérisé non relu

Nodier, Souvenirs de la Révolution

fortune à toutes les perfections du corps et de l'esprit.

C'était la fille d'un gentilhomme en jugement.

Schneider l'avait remarquée dans la foule des suppliantes qui, tous les jours, inondaient le prétoire.

Le lendemain, le père de la jeune fille fut mis en liberté, et le proconsul l'avertit qu'il se proposait d% lui demander à diner le même jour.

Clotilde de Brumpl ne se trouvait pas au banquet.

C'était alors un usage répandu dans la plupart des» communes rurales de l'Alsace et des provinces voisines, que les femmes n'y parussent point, et son père n'avait pas jugé à propos d'enfreindre la coutume pour la circonstance.

Schneider réclama sa présence, et l'on obéit. Il se piqua d'abord d'esprit, de grâce, de politesse, puis il arriva à l'objet de sa visite ; il demanda la main de sa jolie hôtesse, comme s'il avait pu y prétendre du droit de l'amour, et sans blesser aucune convenance.

Sans attendre la réponse du père, ou de la jeune fille, il s'approcha de la' fenêtre, l'ouvrit, et montra d'un air satisfait la guillotine qu'on venait de dresser sur la place, juste en face de la maison !

Ce spectacle porta une horrible lumière dans le cœur de Clotilde de Brumpt: elle comprit le marché que lui proposait le terrible proconsul.

Elle tomba aux pieds de son père en le suppliant de lui accorder pour époux l'homme bienfaisant auquel

il devait la vie et en attestant le ciel qu'elle ne se relèverait qu'après avoir obtenu cette faveur.

Le père comprit qu'il se passait à cette heure quelque chpse de si grand et de si sublime, qu'il n'avait pas le droit de s'y opposer.

— Ma fille, dit-il, tu es la maîtresse de ta main et de ta fortune; fais à ton gré, ce que tu feras sera bien fait.'

La jeune fille se releva et tendit la main à Schneider,en lui disant :

— Maintenant, j'exige de ta tendresse une de ces grâces qu'on ne refuse pas à sa fiancée. Il se mêle un peu d'orgueil à mon bonheur. Ce n'est pas à Plobsheim que le premier de nos citoyens doit accorder son nom à une femme; je veux que le peuple me reconnaisse pour l'épouse de Schneider, et ne me prenne pas pour sa maîtresse. Il n'y a que trois lieues d'ici Strasbourg ; j'ai des mesures à prendre pour ma toilette de noces, car je veux qu'elle soit digne de toi; demain, à telle heure que tu voudras, nous partons seuls ou accompagnés, à ton gré, et je vais te donner la main devant les citoyens, les généraux et les représentants !

Ces paroles, rendues séduisantes par le charme d'élocution de la jeune fille, ne laissèrent pas au terrible proconsul la possibilité d'un refus.

Il consentit à attendre jusqu'au lendemain. Quand il revint, le matin, il trouva la maison pavoisée du haut en bas, et présentant tout l'aspect d'une fête.

La future en descendit dans ses plus beaux atours,

et vint lui présenter la main sur le seuil de cette salle basse où Ton prend ordinairement le thé ou le café.

Un déjeuner splendide y était servi! Bien qu'étourdi de bonheur et d'orgueil, Schneider ne pensait qu'à abréger la durée du festin.

Les portes de Strasbourg se fermaient alors à trois heures : le temps pressait, car un arrêté de Saint-Just, qui avait force de loi, avait fixé cette heure pouf la fermeture des portes. Comme on était dans la période de l'invasion austro-prussienne, la désobéissance à cet arrêté entraînait la peine capitale.

Malgré cela, le proconsul dépêcha un courrier à Strasbourg, pour intimer la défense de fermer les portes avant quatre heures, et il monta en voiture avec sa fiancée.

Une heure après, une grande rumeur s'élevait dans l'une des rues qui conduisent de la porte de Kehl à l'hôtel de ville.

C'était le cortège qui débouchait sur la grande place.

Quatre coureurs revêtus des couleurs nationales précédaient la calèche de Schneider, traînée par six chevaux et découverte, malgré les menaces du temps; lui et sa fiancée, richement vêtue, éblouissante de jeunesse et de beauté, étaient assis au fond.

Son escorte habituelle, ses cavaliers noirs, ses hussards de la Mort, caracolaient autour de la voiture, le sabre nu, et écartaient à coups de plat de sabre les curieux qui s'approchaient trop près des fiancés.

Le jeune Charles Nodier était au nombre de ceux-ci et vit ainsi la scène terrible qui se préparait.

Derrière la voiture du proconsul venait immédiatement une charrette basse à larges roues, peinte en rouge, traînée par deux chevaux tout enrubannés aux trois couleurs, portant des planches, des poteaux, des marches, peints en rouge comme tout le reste et conduits par deux hommes à mine sinistre, en blouse noire, coiffés du bonnet rouge à large cocarde, échangeant avec les hussards de la Mort de lugubres lazzis.

Enfin, le cortège se terminait par une petite carriole, dans laquelle était assis un homme maigre, pâle et sérieux, que Ton se montrait curieusement du doigt, sans autre désignation que ces deux mots, dits d'une voix basse et craintive :

— Maître Nicolas.

Maître Nicolas était le bourreau de Strasbourg.

La calèche de Schneider s'avança vers le balcon de l'hôtel de ville, où habitait alors Saint-Just.

Attiré par le bruit de la fôurie, Saint-Just parut au balcon.

Calme, rigide et froid comme la statue de la Justice, Saint-Just n'était pas populaire.

Du reste, il né cherchait pas l'accueil du peuple; il le réprimait, au contraire, d'un geste sec et absolu. Ses cheveux épais et poudrés à neige sur. ses sourcils noirs et barrés, sa tête perpendiculaire sur sa haute et ample cravate, la dignité de cette taille petite; Télé-

gance de cette mise simple, ne manquaient jamais cependant leur effet sur la multitude.

Il fit signe à la voiture de s'arrêter, et elle s'arrêta.

La foule elle-même eut un mouvement de recul, et laissa vide un grand cercle dans lequel entraient la calèche portant les deux fiancés, la charrette portant la guillotine, et la carriole portant le bourreau.

Tout le monde croyait que Saint-Just allait parler; c'était, en effet, son intention après le geste impératif qu'il avait fait pour obtenir Le silence, quand, au grand étonnement des spectateurs, ce fut la fiancée de Schneider qui, d'un mouvement rapide,ouvrit la portière de la voiture, s'élança à terre, la referma, et, tombant à genoux sur le pavé, cria tout d'un coup au milieu de ce silence solennel :

— Justice, citoyen ! j'en appelle à Saint-Just et à la Convention !

— Contre qui ? demanda Saint-Just de sa voix vibrante et incisive.

— Contre cet homme, contre Euloge Schneider, contre le commissaire extraordinaire de la République.

— Parle! Qu'a-t-il fait? répondit Saint-Just. La justice t'écoute.

Alors, d'une voix indignée, émue, menaçante, la jeune fille raconta en peu de mots l'horrible abus de pouvoir du tyran de l'Alsace.

Saint-Just semblait confondu.

Depuis longtemps, les excès de Schneider lui pesaient; il cherchaitune occasion pour l'arrêter; cepen-

dant il ne pouvait encore croire à l'atrocité du fait raconté par la jeune fille.

— Est -il vrai? cela peut-il être vrai? murmurait-il en frappant à coups réitérés sur la barre du balcon.

Tout le monde fut d'accord sur les faits, sans en excepter le bourreau, que son intimité cordiale avec le terrible proconsul rendait un témoin imposant.

Il déclara qu'il avait reçu Tordre de se tenir prêt pour l'exécution du père de la jeune fille, s'il avait refusé son consentement-au mariage.

— Enfin, voilà donc dévoilé l'exécrable capucin de Cologne ! dit Saint-Just. — Qu'aurais-tu fait, jeune fille, si tu ne m'avais pas trouvé disposé à te rendre justice?

— Je l'aurais tué ce soir au lit, répondit-elle en tirant un poignard qu'elle avait caché dans son corsage. Maintenant, je te demande sa grâce.

— Sa grâce, cria Saint-Just, dont ce mot réveilla la fureur; la grâce du capucin de Cologne? A la guillotine! continua-t-il avec une explosion incroyable dans un caractère si méthodique et si mesuré. Qu'on le mène à la guillotine !

Le bourreau, descendit de sa carriole, vint jusque sous le balcon, ôta son chapeau el s'inclina :

— Couperai-je la tête, citoyen Saint-Just? demandat-il humblement.

— Je n'en ai pas le droit, dit Saint-Just en frémissant de dépit ; cet homme relève du tribunal révolutionnaire, et non de moi. Au supplice que le monstre

a inventé! qu'on l'attache à la guillotine jusqu'à nouvel ordre.

En effet, Schneider avait inventé celte exposition à l'échafaud pour les cas peu nombreux de la législation révolutionnaire qui n'entraînaient pas nécessairement la peine capitale.

Un négociant de Strasbourg avait passé ainsi seize heures sur la guillotine.

Sur ces derniers mots, Saint-Just avait fermé la fenêtre et était rentré dans l'intérieur de l'hôtel de ville.

Une poussée de la foule avait conduit le jeune Charles Nodier sur le perron du monument, d'où il embrassa la suite de ce drame populaire.

Les deux hommes à bonnet rouge et à blouse noire dressaient l'échafaud avec une promptitude qui indiquait l'habitude qu'ils avaient de cette lugubre besogne.

Le bourreau tenait par le bras Schneider qu'on avait forcé de descendre de voiture. Deux hussards de la Mort le suivaient et le piquaient, en riant, de la pointe de leur sabre pour le faire avancer.

Il tombait une pluie froide; le givre pénétrait à travers les habits comme des aiguilles. Cependant le proconsul s'essuyait le front avec son mouchoir; la sueur découlait de sa face affreusement pâle, et sous l'émotion de la terreur, ses petits yeux paraissaient fondus dans leur orbite.

La foule vociférait.

£ moitié chemin de la voiture à la guillotine, on

dépouilla d'abord Schneider de son chapeau, à cause

. de la cocarde nationale, ensuite de son habit, parce

que c'était un habit militaire. En montant les marches

-. de Téchafaud, le malheureux grelottait de froid et de

terreur.

Quand il eut atteint la plate-forme, un formidable cri se fit entendre par toute la place :

— Sous le couteau! sous le couteau!

Le jeune Nodier eut un mouvement d'indicible terreur.

Il crut que la tête de son terrible professeur de grec allait tomber.

Il s'appuya à la muraille et ferma les yeux pour se soustraire à ce spectacle.

Un volontaire du Midi remarqua l'effroi de l'enfant.

— Rassurez- vous, lui dit-il: cette fois, il en sera quitte pour la peur; et cependant il n'y avait pas grand mal à en finir tout de suite.

Schneider resta, en effet, exposé pendant plusieurs heures sur Téchafaud 1 .

Dans la nuit, on arrêta ses complices; et, le 12 avril suivant, il fut condamné et exécuté, comme a convaincu d'avoir, par des concussions et vexations immorales et cruelles, par l'abus le plus révoltant et le plus sanguinaire du nom et des pouvoirs d'une commission révolutionnaire, opprimé, volé, assassiné, ravi

Page 1